Déclaration de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, sur le lancement de l'enseignement supérieur dans les domaines de l'agronomie, la santé et l'écologie à l'université de Montpellier (MAK'IT), le 7 mars 2019.

Texte intégral

Je suis très heureuse d'être avec vous ce matin pour le lancement de Mak'it, qui est à la fois un nouveau venu dans la famille élargie des Instituts d'études avancées et une nouvelle pierre à l'édifice MUSE, bâti par l'Université de Montpellier et ses 18 partenaires.

Celle qui compte parmi les plus anciennes universités d'Europe, celle qui fut pionnière dans les domaines de la médecine et de la botanique, cultive aujourd'hui – et avec quelle énergie, avec quelle audace ! – l'ambition de faire émerger une nouvelle école de pensée internationale à la croisée des enjeux de la santé, de l'environnement et de l'agriculture. Voilà une belle manière de mettre son histoire au service d'un avenir durable et de permettre au progrès de s'enraciner dans une tradition d'excellence.

Il faut dire que le site de Montpellier ne manque pas d'arguments à l'appui de cette ambition. Au fil des ans, il a su rassembler des acteurs scientifiques et institutionnels de premier plan dans les domaines de l'agronomie, de la santé et de l'écologie.

Et si l'on cherche la source de cette force d'aimantation, c'est au sein de la communauté de l'ESR qu'on la trouvera. En effet, dès le milieu des années 80, les établissements d'enseignement supérieur et de recherche engagés sur les questions d'alimentation, d'agriculture, de biodiversité et d'environnement ont uni leurs atouts au sein d'Agropolis international, qui n'aurait pas vu le jour sans le soutien visionnaire de la Région.

Aujourd'hui le site montpelliérain accueille non seulement des équipements scientifiques d'envergure nationale et européenne, comme le Vectopole ou l'Ecotron, de nombreux Labex notamment construit autour de ces équipements, mais également des laboratoires de grandes universités étrangères et des bureaux d'institutions internationales, au point que le monde entier semble s'être donné rendez-vous à Montpellier : l'Universiti Putra Malaysia, l'Entreprise Brésilienne de Recherche Agricole, le Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation australien, le Centre international de Hautes études agronomiques méditerranéennes, et bien d'autres, sont venus alimenter le cercle vertueux de l'attractivité qui s'est créé autour de l'Université de Montpellier. Son rayonnement a fini par atteindre la principale organisation internationale de recherche agricole pour le développement des pays les moins avancés qui, elle aussi, a choisi d'installer son siège au milieu des campus de Montpellier ; une décennie plus tard, le CGIAR et la France travaillent actuellement à renforcer encore leur partenariat.

C'est sur ce terreau d'exception que s'est épanouie l'initiative MUSE. Dans ce projet, tout le potentiel, toute l'intelligence du territoire montpelliérain se révèle, toute son histoire scientifique, institutionnelle et entrepreneuriale s'exprime au service d'un enjeu qui la dépasse et qui participe de la grande Histoire de l'humanité. Et c'est cette articulation réussie entre le territoire et le monde, entre le local et le global, entre le particulier et l'universel, entre la tradition et le progrès, qui a emporté la conviction du jury international et a valu à MUSE son label I-SITE.

Nourrir, protéger et soigner ; assurer la sécurité alimentaire d'une population mondiale croissante, lutter contre des maladies émergentes, ré-émergentes ou résistantes, préserver une planète aux ressources finies, ce sont des défis du 21ème siècle particulièrement complexes car interdépendants et multifactoriels. Face à eux, aucune frontière, qu'elle soit institutionnelle, disciplinaire ou géographique, ne peut tenir. Car aucun laboratoire, aucun organisme, aucune discipline, aucun pays ne peut affronter seul toute problématique protéiforme de cette envergure. La réussite ne peut être que collective, et cela, l'Université de Montpellier, les 4 grandes écoles, les 11 organismes de recherche et les 3 établissements de santé partenaires de MUSE, mais également ses cinq entreprises fondatrices et les quelques 180 en soutien l'ont parfaitement compris.

Au-delà des mots, au-delà des belles intentions, faire équipe est un choix fort, un choix exigeant.

Il implique pour chacun, non de renoncer à son identité, à son histoire, à son expertise et à son excellence, mais de partager ses atouts et sa culture pour porter ensemble des projets innovants, audacieux, avant-gardistes ou risqués. Et quand on voit les pistes scientifiques que sont en train de creuser les chercheurs de MUSE, qu'il s'agisse de la réutilisation des eaux usées pour l'irrigation des cultures, du traitement de la vigne avec des infrarouges, de la recherche de nouveaux antipaludéens, d'accompagnement des politiques publiques en matière de lutte contre le changement climatique, on ne peut qu'être convaincu que le jeu en vaut la chandelle.

Car ces travaux démontrent que les actions locales et globales se renforcent les unes et les autres, que soutenir le développement agricole de l'Occitanie, c'est aussi trouver des solutions pour les pays en voie de développement et accélérer les grandes transitions mondiales. Ils mettent également à jour la trame intime qui noue les questions de santé, d'environnement et d'agriculture si étroitement qu'il est impossible de suivre un fil sans croiser les deux autres. Ainsi la triple thématique de MUSE ménageait d'emblée une place de choix à la pensée de la complexité, qui enseigne à relier les choses, à se confronter à l'incertitude, à rester attentif aux phénomènes d'émergence, à accepter d'apprendre en cheminant. Accueillir la chaire UNESCO portée par Edgar Morin permet à MUSE de renforcer l'armature conceptuelle de ses chercheurs, de nourrir leur démarche critique et réflexive et de donner une profondeur fondamentale à leur appréhension des enjeux sociétaux au coeur de leurs travaux.

Faire le pari du collectif, c'est aussi, pour MUSE, faire celui de l'ouverture au monde, et les personnalités présentes aujourd'hui, venues de toutes les latitudes, laissent à penser que ce pari est en passe d'être gagné. MUSE compte parmi ses soutiens de la première heure de grandes universités internationales, l'université d'Heidelberg, de Barcelone, de Californie Davis, et de Wageningen WUR, universités à la pointe de la recherche agronomique mondiale. 2018 a vu leurs liens se resserrer encore avec la signature de plusieurs accord-cadre. Car l'université de Montpellier entend s'imposer dans la cour des grands : sa première place en écologie au classement de Shanghai, tout comme l'accueil de 2 chercheurs dans le cadre du programme MOPGA, donnent raison à cette ambition.

Cette attractivité croissante, MUSE la met largement au service de ses relations avec les pays du SUD, dans toute leur diversité : j'en veux pour preuve les partenariats qu'elle a ou va nouer avec l'Université de Pretoria, la Chinese Academy of Agricultural sciences, ou encore l'Institut agronomique vétérinaire Hassan II au Maroc.

Les liens privilégiés qu'elle entretient avec la Guinée illustrent bien, je crois, les valeurs qu'elle entend porter dans son approche du développement : des partenariats scientifiques équitables, une approche de terrain, un engagement en faveur de la pleine autonomie des Suds. La présence des chercheurs montpelliérains en Guinée répond à un double objectif : approcher au plus près les mécanismes d'émergence d'Ebola, tout en co-construisant, sur place, avec les acteurs locaux, des solutions qui leur permettront de faire face à l'épidémie et à ses multiples conséquences ; autrement dit, accroître la connaissance générale d'une problématique mondiale tout en accompagnant les progrès des pays du SUD au plus près de leurs besoins. C'est là l'équilibre délicat que savent si bien cultiver les acteurs français de la recherche pour le développement.

Et les résultats sont là : la caractérisation de la souche Ebola responsable de la dernière crise sanitaire en Guinée doit beaucoup à l'une des équipes financées par MUSE, et notamment à son 1er post-doctorant, le jeune chercheur guinéen Alfa Kabinet Keita. Cet exemple dit tout des ambitions de MUSE : il s'agit bien d'aider les pays du SUD à forger les connaissances et les compétences qui leur permettent de prendre en main leur destin. Il s'agit bien de dessiner avec eux un horizon de liberté, d'émancipation, d'égalité.

Et si MUSE a pu parvenir à ce succès, si elle peut espérer en susciter d'autres, c'est parce qu'elle conjugue les atouts scientifiques de son territoire avec la culture du développement et le réseau international de ses organismes partenaires, et notamment le CIRAD, l'IRD et le CNRS. En matière de développement durable, comme en matière de rayonnement universitaire, l'union fait la force.

Aujourd'hui, en se dotant d'un institut de connaissances avancées sur les transitions, MUSE franchit un nouveau cap. Cet institut à l'exemple de l'ensemble des IEA, ce n'est rien de moins qu'un incubateur de l'intelligence mondiale. Je suis convaincue que si nous voulons formuler des réponses collectives aux défis globaux du 21ème siècle, si nous voulons que les Suds puissent y faire entendre leur voix, nous avons besoin de créer des espaces où les savoirs et les cultures entrent en résonance, dialoguent, s'entrechoquent, car ces étincelles-là, ces interférences-là, sont le point de départ de l'innovation et d'un nouvel équilibre mondial. Or, en accueillant des chercheurs issus de tous les pays et de toutes les disciplines, en entretenant une vie intellectuelle intense autour de leur résidence, les IEA permettent non seulement de faire éclore de nouvelles idées, de renouveler notre inspiration collective, mais de nouer des collaborations de long terme, et c'est parce qu'ils portent cette double promesse que j'ai souhaité renforcer leurs moyens en 2018 comme en 2019.

Tout en possédant ces gènes communs aux IEA, MAK'IT, revendique aussi sa part d'originalité : il entend accélérer les transitions sanitaires, environnementales, agricoles et alimentaires nécessaires à la réalisation des objectifs de développement durable en éclairant les controverses qui naissent au coeur de chacun de ces défis et à leur carrefour, ce qui est une manière de se positionner là où le mouvement de transformation de nos sociétés se grippe, se bloque, s'arrête. Qu'elle dévoile les liens invisibles entre les questions de santé, d'environnement et d'agriculture à la lumière de la pensée complexe, ou qu'elle révèle leurs interférences et leurs contradictions au travers de la controverse, MUSE démontre que c'est en prenant de la hauteur que la science est la plus motrice, et, souvent, la plus pragmatique.

Je le disais tout à l'heure : faire équipe c'est un choix fort, c'est un choix exigeant. Tout comme on ne peut espérer poursuivre isolément chacun des objectifs de développement durable, un site universitaire ne peut prétendre se positionner parmi les leaders mondiaux de la recherche pour le développement, sans intégrer pleinement à sa réflexion les enjeux de formation et de vie étudiante, sans engager des transformations profondes de son système d'enseignement et de sa gouvernance. Et c'est bien la voie suivie par MUSE, qui recompose son offre de formation et ses activités scientifiques autour de 9 collegium, un collège doctoral et 5 pôles de recherche. Ce qui se dessine-là, c'est l'Université du futur.

L'université du futur, c'est une université qui transcende les dichotomies, pour démontrer qu'on ne peut pas partir à la conquête du monde, avoir quelque chose de neuf et de singulier à y apporter sans dire quelque chose de son territoire ; que c'est lorsqu'on donne une vraie capacité d'initiative aux acteurs qu'ils laissent libre cours à leurs plus grandes ambitions ; que les clivages entre universités et organismes, universités et écoles, tombent et s'effacent dès lorsqu'un enjeu suffisamment puissant les mobilise pour porter une signature claire et reconnue internationalement.

Toutes les réformes que je conduis actuellement ont vocation à encourager cette créativité, cette autonomie, au service de l'intérêt général.

Le dialogue de gestion rénové que je souhaite établir avec l'ensemble des universités, l'ordonnance sur les regroupements, la loi de programmation pluriannuelle pour la recherche procèdent d'une même vision, une vision simple : celle qui considère d'abord et avant tout le projet, pour ensuite définir les structures, les moyens, les compétences, les stratégies qui permettront de le réaliser.

La loi de programmation pluriannuelle pour la recherche représente une opportunité rare de nous affranchir de certaines idées reçues, de certaines habitudes, de certains carcans, pour nous concentrer sur l'essentiel. Et l'essence de la recherche, c'est de créer des possibles et parmi eux, l'avenir. Ce qui fait l'excellence de notre tradition scientifique, c'est d'avoir su produire des connaissances, des découvertes, des inventions et des innovations qui ont non seulement accompagné notre pays dans ses transformations culturelles, sociétales, politiques et industrielles les plus profondes, mais lui ont permis d'entraîner une partie du monde dans son sillage de progrès. Et aujourd'hui, comme hier, la France a besoin de s'appuyer sur la recherche pour conduire les grandes transitions contemporaines du numérique et de la durabilité, et pour ménager une place à ses valeurs humanistes dans l'avenir qui s'invente, alors même qu'il semble de plus en plus indéchiffrable et que la course mondiale à l'intelligence s'intensifie.

Si nous nous donnons cet objectif commun, alors il nous faudra dépasser les oppositions entre financement sur projet et financement récurrent, entre recherche fondamentale et appliquée, entre sciences exactes et SHS, qui structurent encore trop notre paysage et nos pratiques scientifiques et brident les élans de nos chercheurs ; alors il nous faudra ouvrir davantage les carrières scientifiques, pour reconnaître pleinement la diversité des missions et des expériences qui les jalonnent, de l'enseignement à l'entreprenariat en passant par la direction de laboratoire ; alors il nous faudra, enfin, faire tomber les ultimes tabous qui maintiennent encore trop la recherche et l'entreprise dans des mondes séparés.

Cet esprit de liberté et décloisonnement souffle déjà largement sur l'Université de Montpellier : il est de ceux qui ouvrent les plus grands horizons, il est de ceux qui entraînent les plus grands talents et les meilleures volontés, il est de ceux qui peuvent, tout simplement, changer les choses, et vous pouvez compter sur moi et sur le ministère pour vous accompagner dans cette aventure collective.


Source http://www.herault.gouv.fr, le 18 mars 2019