Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à RFI le 12 novembre 2019, sur les relations internationales, les partenariats et le rôle de l'éducation dans le monde.

Texte intégral

FREDERIC RIVIERE
Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour Frédéric RIVIERE.

FREDERIC RIVIERE
Vous avez été la cible de nombreuses attaques dimanche pendant la manifestation contre l'islamophobie, des banderoles, des slogans, par exemple « Notre France n'est pas celle de ZEMMOUR » et « notre République n'est pas celle de BLANQUER. » Comment vous vivez le fait d'être ainsi présenté par un certain nombre de personnes, comme non-respectueux de la laïcité, voire comme un adversaire de l'islam, pas seulement de l'islamisme, mais de l'islam ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je n'ai pas très envie de répondre à tout ça parce que le but de ceux qui font cela est de créer une espèce de spirale, de la nervosité finalement, et il faut en sortir. On a besoin d'une société fraternelle, d'une société où bien entendu il n'y a pas de racisme, bien entendu il n'y a pas de discrimination, et ce qui nous permet d'avoir ça c'est la République et la laïcité. J'ai peu de leçons de recevoir de République et de laïcité du fait de mon parcours, et donc voilà, je ne souhaite pas aller plus loin. Je crois qu'il y a, dans notre démocratie, un risque, qui est peut-être inhérent à la démocratie, c'est que les personnes outrancières cherchent par l'outrance à créer plus d'outrance, je crois que le calcul de l'outrancier c'est justement qu'on réponde par l'outrance, donc je ne répondrai pas par l'outrance.

FREDERIC RIVIERE
C'est pour les mêmes raisons que vous n'avez pas réagi lorsque, ici même, à cette place, il y a 3 semaines, Yassine BELATTAR, qui venait de démissionner du Conseil présidentiel des villes, avait dit que s'il était vous il ne mettrait plus les pieds en Seine-Saint-Denis, il avait parlé d'un ministre de l'Education nationale qui n'était pas éduqué, vous avez tout de même entendu ces propos, de la part de quelqu'un qui avait été choisi par Emmanuel MACRON.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce qui montre bien qu'il n'est pas, d'ailleurs, exclu de quoi que ce soit au départ, qu'il n'y avait pas d'a priori négatif à son sujet… non, mais écoutez, c'est la même réponse, je ne vais pas répondre à l'outrance par l'outrance. La seule réponse que je peux faire c'est que depuis je suis allé deux fois en Seine-Saint-Denis et que je connais bien la Seine-Saint-Denis, et nous avons vocation à y faire encore beaucoup de travail pour améliorer les choses puisqu'on a besoin de travailler constructivement à l'avenir de ce département et d'éviter de lui donner cette image négative, qu'il a donnée tenant ces propos. Tout le monde a vocation à aller partout dans la République, c'est justement une définition de la République…

FREDERIC RIVIERE
A fortiori les ministres, non ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
A fortiori les ministres, mais chaque citoyen de la République doit pouvoir aller dans n'importe quel espace public, et moi je serai prêt à me battre pour que Monsieur BELATTAR puisse aller dans n'importe quel endroit, c'est justement ça la République, donc, si vous voulez, soyons républicains, c'est-à-dire à la fois sereins, fraternels, et en évitant l'outrance.

FREDERIC RIVIERE
Vous vous sentez suffisamment soutenu par votre majorité ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr, il n'y a pas de problème de ce côté-là. Vous savez, dans la vie, quand vous avez des principes et une colonne vertébrale, vous vous sentez soutenu, c'est l'essentiel, vous avez surtout besoin de votre colonne vertébrale pour être soutenu.

FREDERIC RIVIERE
Est-ce que les élus de la République, les députés, les sénateurs, les maires, qui ont participé dimanche à cette manifestation contre l'islamophobie, au cours de laquelle on a vu des personnes portant une étoile jaune, une petite fille notamment qu'on avait affublée de cette étoile jaune, avec l'inscription « muslim », est-ce que ces élus ont commis une erreur, voire une faute ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, je vais vous répondre, mais je suis venu pour vous parler, pendant quelques pauvres minutes, de relations internationales, du Forum de la paix, du rôle de l'éducation dans un monde meilleur, je n'ai pas envie tellement d'alimenter ce qui fait un petit peu trop souvent le… je ne veux pas me dérober si vous voulez, mais je pense qu'il y a suffisamment d'éléments de nervosité…

FREDERIC RIVIERE
Dernière question sur le sujet et après on en vient au…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Tout le monde sait ce que je pense, j'ai déjà utilisé les qualificatifs négatifs qui s'imposent par rapport à ce type de manifestation, je ne veux pas à contribuer, encore une fois, à ce calcul des outranciers qui est de créer plus de nervosité dans notre société, là où on a besoin de créer plus de fraternité.

FREDERIC RIVIERE
Alors, c'est finalement la charnière entre les questions internationales, les partenariats, et ce dont nous venons de parler. La France a un regard, a un rapport très particulier à la laïcité, très passionnel. Quel regard pensez-vous qu'on a, qu'on ait plutôt, à l'étranger, sur ce sujet-là ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, la laïcité c'est une passion de la raison, c'est une passion peut-être, mais c'est une passion pour la raison, c'est la passion pour l'esprit des Lumières, c'est-à-dire la passion pour l'égalité républicaine, la passion pour la raison, la passion pour la démocratie, la passion pour notamment le droit d'expression, la passion pour la non-violence, tout ça est corrélatif à la République et à la laïcité. On essaye souvent de décrire la laïcité comme quelque chose de désuet ou de comme quelque chose, de trop français en quelque sorte, ce n'est pas vrai, il n'y a rien de plus moderne que la laïcité dans le monde tel qu'on le voit, où il y a une très grande diversité, une très grande circulation aussi, on a plus que jamais besoin de cet outil politique démocratique pour justement bien vivre ensemble. Et d'ailleurs, il y a des pays dans le monde qui ont pratiqué, ou qui pratiquent la laïcité, pour moi qui connaît bien l'Amérique latine, je peux vous citer l'Uruguay, qui est un pays qui a bien des différences avec la France, mais qui est très à l'aise avec la notion de laïcité. La Turquie, jusqu'à une époque récente, a pratiqué la laïcité sans que ce soit incompatible avec sa culture. On voit bien que la laïcité peut parfaitement s'appliquer sous différentes latitudes, et c'est un concept extrêmement moderne. Moi je parle avec des collègues européens de différents problèmes qu'on peut rencontrer dans nos sociétés, ils voient bien que le la notion de laïcité peut être extrêmement utile pour tout simplement nous permettre de vivre avec nos différences dans une société.

FREDERIC RIVIERE
Alors, vous allez vous exprimer aujourd'hui au Forum de Paris pour la paix, vous accueillerez à partir de demain la CONFEMEN, la Conférence des ministres de l'Education des pays de la francophonie. Qu'est-ce que la France apporte à ses partenaires et qu'est-ce qu'elle attend d'eux dans le domaine de l'éducation ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
L'éducation est le sujet d'avenir par excellence, c'est le grand investissement que tous les pays du monde doivent faire pour faire face à tous les défis que nous avons, notamment les défis de développement durable, les défis de formation de tous. On est en train de changer de civilisation, on est en train de passer dans un monde de plus en plus technologique, et la grande question c'est de savoir comment ce monde de plus en plus technologique peut être quand même un monde de plus en plus humain. Pour cela on a besoin, plus que jamais, d'ancrer les enfants par l'éducation dans le réel, tout en les préparant aux compétences du futur, les ancrer dans le réel c'est déjà savoir écrire, lire, compter, c'est savoir aussi manier les choses concrètes, avoir un bon rapport avec la nature, tous ces sujets qui font qu'on se sent bien dans la vie et qu'on a les outils pour vivre. Et puis on doit aussi avoir les nouvelles compétences indispensables et en particulier les compétences numériques. Tout ceci fait qu'on a des défis communs à l'échelle de l'Humanité, qu'il faut investir, c'est pour ça que le président de la République, Emmanuel MACRON, s'était engagé il y a 1,5 an, au forum de Dakar, à multiplier par 10 la participation de la France au fonds mondial pour l'éducation, on est ainsi à 200 millions d'euros de participation française à ce fonds, qu'il travaille beaucoup à réunir les fonds nécessaires, plus de 3 milliards, pour que, notamment les pays d'Afrique puissent investir dans l'éducation. Et puis on s'est donné des priorités dans cette grande vision commune de l'éducation, le fait que garçons et filles aillent à l'école, la formation des professeurs, la formation professionnelle, voilà trois grands axes dans les politiques publiques qui sont à mener pour un avenir heureux, un avenir paisible et un avenir de prospérité de nos pays.

FREDERIC RIVIERE
Et la France a des compétences particulières à faire partager à ses partenaires ? J'ai cru comprendre notamment que son expertise était reconnue sur l'évaluation.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, c'est amusant que vous parlez de ça parce que c'était mon sujet de réunion juste avant de venir vous voir, effectivement l'évaluation est un sujet sur lequel on a beaucoup travaillé, sur lequel il y a un savoir-faire français, mais de façon générale c'est aussi des échanges horizontaux, on a beaucoup à apprendre les uns des autres, c'est vrai par exemple en matière de formation des professeurs, en matière de formation à distance, et c'est par cette capacité à partager des visions communes et à échanger des savoir-faire qu'on peut y arriver. Je vous donne un exemple, les mathématiques, la France est très reconnue sur le sujet, j'ai demandé à Cédric VILLANI et à Charles TOROSSIAN un plan sur ce sujet, ce plan nous l'appliquons depuis 1 an, c'est un plan qui aujourd'hui est regardé par différents pays dans le monde pour revitaliser l'enseignement des mathématiques dans nos pays.

FREDERIC RIVIERE
Nous sommes cette semaine très exactement à la moitié du mandat d'Emmanuel MACRON, quel regard portez-vous sur votre bilan ? Est-ce que le moment de bravoure de votre action, et peut-être d'ailleurs de tout le quinquennat, puisque c'est la mesure, la réforme, que beaucoup de vos collègues ministres citent quand il s'agit de se retourner sur ces 2,5 ans, est-ce que ce n'est pas le dédoublement des classes de primaire en zone prioritaire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est sûr que c'est une mesure extrêmement importante et que c'est une mesure à la fois emblématique et locomotive, elle concerne 300.000 élèves au moment où je vous parle, à la fin du quinquennat elle en concernera 450.000, parce qu'on va le faire aussi pour les grandes sections de maternelle. Elle entraîne tout un mouvement qui va au-delà du simple fait d'avoir des classes à 12 dans les territoires les plus défavorisés, c'est un mouvement pédagogique aussi, pour tout simplement être plus efficace pour que tous nos enfants maîtrisent les savoirs fondamentaux. Et c'est ce qui est en train de se passer, on a des premiers résultats, qui sont encore des bourgeons, des premiers petits résultats, mais qui sont des résultats de progrès extrêmement intéressants. C'est une mesure à la fois qui rehausse le niveau général du pays et qui est une mesure de justice sociale, puisqu'on est en train de réduire de façon importante l'écart qui existe entre territoires défavorisés et les autres territoires de la France. Donc c'est effectivement une mesure phare, mais ce n'est évidemment pas la seule que nous avons menée, sur l'école primaire il y a beaucoup de choses qui ont été faites, une grande réforme de l'école primaire pour la consolider, et ça va continuer, notamment avec l'école maternelle obligatoire et tout ce que cela signifie sur le plan de la qualité de l'école maternelle. Et puis il y a toute notre réforme du lycée, général, technologique et professionnel, qui est une réforme très profonde.

FREDERIC RIVIERE
Un mot sur la réforme des retraites qui va concerner évidemment énormément de monde au sein de l'Education nationale. Si je voulais faire un clin d'oeil au début de notre entretien, je vous demanderais si votre religion est faite sur la question de la « clause du grand-père », c'est-à-dire qu'on applique uniquement aux nouveaux entrants et pas à ceux qui sont déjà en poste ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce sont des débats qui ont vocation à avancer dans les temps qui viennent. Moi je suis extrêmement pragmatique sur ce genre de questions, ce qui compte c'est d'être conforme aux objectifs qu'on se fixe. Vous savez, pour toute réforme, ce qui compte c'est le sens, et parfois on se perd trop dans la discussion autour des tuyaux, et le sens c'est quoi ? c'est plus de justice, c'est-à-dire avoir un système à la fois plus juste et plus simple, plus juste et plus simple parce que ce sera un système par points, lisible par tous, et pilotable, dans l'intérêt général, et en toute transparence pour l'ensemble du pays. Donc, tout ce qui permet d'arriver à cela, sans léser personne, est évidemment positif, et donc c'est ça qui va commander le délai d'entrée, donc la « clause du grand-père » c'est sans doute quelque chose qui mène trop loin dans le temps, en revanche qu'il y ait une vision du curseur, c'est justement ce qui se discute en ce moment avec les partenaires sociaux.

FREDERIC RIVIERE
Merci Jean-Michel BLANQUER, bonne journée.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous, bonne journée à vous tous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 novembre 2019