Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à France-Inter le 28 août sur la réforme de l'enseignement primaire et la rentrée scolaire.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Et avec Léa SALAME nous recevons ce matin dans le Grand entretien du 7/9, le ministre de l'Éducation nationale, encore quelques jours de vacances pour les élèves et ce sera lundi prochain la rentrée. (…) Jean-Michel BLANQUER, bonjour.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Lundi, vous avez reçu les syndicats de l'éducation qui ont noté comme le SNUIPP, un changement de ton évident de votre part, une volonté de faire de la pédagogie. Après une année plutôt mouvementée, stylo rouge, grève des directeurs d'école, grève de certains correcteurs du bac, avez-vous profité de l'été, Monsieur le Ministre, pour changer de manière de faire, changer de méthode, est-ce que vous diriez vous aussi comme Emmanuel MACRON, j'ai changé ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
On change tous toujours et heureusement…

NICOLAS DEMORAND
Vous avez changé.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ca fait partie de la condition humaine, réfléchissez à ce que vous étiez il y a 10 ans, vous êtes à la fois le même et différent, donc nous sommes tous comme ça et surtout quand on revient de vacances, on est tous plus détendu. Il y a eu l'année dernière des dimensions de fièvre, pas seulement dans le domaine de l'éducation nationale, qui ont conditionné beaucoup de choses, parfois beaucoup de malentendus ou d'agacements de part de… différents acteurs et donc oui, il y a un effet vacances bien entendu et en effet on a tous envie qu'une année scolaire se passe bien, parce que ce qui compte c'est aussi nos enfants, nos élèves, et donc cette cet état d'esprit ultra-constructive que je veux partager avec tout le monde bien sûr.

LEA SALAME
Suite au mouvement des gilets jaunes, il y a une profonde autocritique d'Emmanuel MACRON, du président de l'exécutif dans son ensemble, tous ont reconnu avoir été dans un premier temps trop lointain, trop verticaux, trop sachant, est-ce que vous en prenez votre part de ces critiques-là ? Est-ce que vous l'admettez d'une certaine manière comme ministre de l'Education ou pas vraiment ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Si bien sûr, mais de toute façon il y a toujours une dimension de verticalité et une dimension d'horizontalité, le sujet est un sujet d'équilibre. Quand vous êtes professeur et que vous êtes dans la classe, il y a une dimension de verticalité et il est bon qu'elle demeure et il y a une dimension d'horizontalité et il est bon qu'elle soit là aussi. Et cet équilibre, nous l'avons aussi dans la gouvernance à le trouver. Alors qu'il y ait parfois eu trop de verticalité, je peux facilement l'admettre, ce n'est pas un problème de l'admettre, ce qui est important c'est dans le futur d'avoir ce bon équilibre où on doit faire avancer le système français, c'est un grand service public de l'Éducation nationale, donc prenons en les vertus. La vertu d'être un grand service public de l'Éducation nationale, c'est qu'on est capable de faire bouger les choses, ce que d'autres systèmes éducatifs ne peuvent pas faire, parce qu'ils sont très décentralisés. Donc nous devons avoir cette vertu-là, mais nous devons aussi avoir la vertu de la participation, de l'engagement, c'est pourquoi je parle beaucoup d'engagement des élèves d'ailleurs en cette rentrée, j'en ai parlé pour l'environnement, mais cela peut être vrai sur d'autres sujets, comment on met en mouvement nos élèves sur des choses qui finalement dépassent l'individu.

NICOLAS DEMORAND
Alors il y a un certain nombre de choses importantes qui entrent en application lors de cette rentrée, par exemple l'abaissement, excusez-moi, à 3 ans de l'âge de l'instruction obligatoire, lundi donc 25 000 enfants de plus découvriront les bancs de l'école, ils sont pour la plupart localisés en Outre-mer et en Seine-Saint-Denis avec donc les syndicats qui pointent un problème très concret, le bâti actuel ne suffit pas en Seine-Saint-Denis et en Outre-mer, le personnel enseignant non plus, qu'en est-il Jean-Michel BLANQUER, à quelle date les élèves, ces nouveaux élèves, auront-ils un toit au-dessus de la tête et un prof devant eux ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est donc deux sujets, ressources humaines et bâti, les ressources humaines, c'est l'Éducation nationale, le bâti, c'est les communes. Sur les ressources humaines, elles sont là. Là je ne suis pas du tout d'accord…

NICOLAS DEMORAND
Pas de problème d'enseignant ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Aucun problème de ce côté-là, je rappelle qu'on a créé 2 300 postes à l'école primaire en cette rentrée et donc les postes d'enseignants sont là. Parfois Outre-mer, il peut y avoir un problème de recrutement, mais les postes sont là et même pour la Guyane et pour Mayotte, nous avons créé des postes bien sûr et nous sommes au rendez-vous. Sur le bâti scolaire et le fait que l'instruction obligatoire à 3 ans permette de mettre la lumière sur un problème qui de toute façon existait, c'est-à-dire des enjeux de bâti scolaire, que ce soit sur le plan quantitatif, quand il y a une forte démographie comme en Guyane ou à Mayotte ou sur le plan qualitatif parce que les bâtiments sont vieux, eh bien c'est, je dirais, une bonne chose. C'est-à-dire que ça nous oblige ensemble, État et collectivités, à des investissements qui de toute façon sont nécessaires et c'est exactement ce qui est en train de se passer. A Mayotte et en Guyane, on a un plan immobilier très volontariste et dans les deux cas et vous avez évoqué la Seine-Saint-Denis, on pourrait parler aussi d'autres départements, mais là aussi c'est pareil avec les préfets nous travaillons pour que l'aide de l'État aux investissements des collectivités permette d'avancer. II y a aussi par exemple si on prend le sujet de Marseille, ce n'est pas l'instruction obligatoire à 3 ans qui pose un problème sur le bâti scolaire, c'est un vieux problème et on doit être en coopération entre l'État et la commune pour tout simplement faire évoluer ces sujets positivement.

LEA SALAME
Mais là lundi tous les élèves auront une classe, auront un bâti ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr, tous les élèves, bien sûr la rentrée a été préparée… Alors pour le pour arriver à ce que tous les enfants de Mayotte et de Guyane aillent en maternelle dès 3 ans, certainement c'est un peu sur 2 ou 3 rentrées qu'on va y arriver pleinement, je le confesse volontiers, mais en tout cas la direction est prise et ceux qui sont inscrits seront accueillies bien sûr.

LEA SALAME
Autre sujet, c'était une de vos grandes réformes, le dédoublement des classes de CP et de CE1 dans les REP et les REP plus, il s'étend encore cette année, 300 000 élèves sont concernés, ils seront donc maximum 15 par classe dans ces zones-là. Là aussi les syndicats s'interrogent sur le coût humain et financier, est-ce que le plan, vous pouvez nous dire que le plan est aujourd'hui totalement opérationnel et déployé ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui je pense que c'est d'ailleurs un point majeur de cette rentrée parce qu'on dit parfois, bouchée avalée n'a plus de goût et vous avez parlé d'ailleurs juste avant…

NICOLAS DEMORAND
Je ne connaissais pas.

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est une expression, le président l'utilise parfois aussi d'ailleurs, autrement dit ce qui a été fait est rapidement oublié, or justement je m'inscris contre l'adage, c'est-à-dire je pense que…

LEA SALAME
Bouchée avalée a du goût.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il faut continuer à en avoir, cette mesure est fondamentale, elle est en train d'arriver à maturité, c'est-à-dire comme vous l'avez rappelé, elle touche 300 000 élèves en cette rentrée, c'est considérable, c'est-à-dire 2 fois 150 000 de CP et de CE1, c'est-à-dire 20% d'une génération et c'est-à-dire 20% de ceux qui sont dans les territoires les plus défavorisés. Les premiers fruits de cela commencent à arriver. J'entendais un professeur de CE2 la semaine dernière à la Réunion qui avait donc déjà fait sa rentrée et elle me disait comment les nouveaux élèves qu'elle avait, qui étaient ceux qui avaient bénéficié de la mesure au cours des deux dernières années étaient très différents de ceux qu'elle avait les années précédentes, parce qu'ils savaient lire, écrire, compter, ils étaient heureux de travailler, ils étaient au travail. Eh bien c'est ce fruit-là que nous voulons, qui est un fruit à la fois d'élévation du niveau des élèves et aussi un fruit de lutte contre l'injustice.

LEA SALAME
On va y venir à l'évaluation de vos réformes dans un instant.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Donc cette mesure est en pleine maturité et donne ses fruits et je pense que ceux qui en parlent le mieux, c'est évidemment les professeurs de CP et de CE1.

LEA SALAME
On va le voir mais d'abord le baccalauréat.

NICOLAS DEMORAND
Beaucoup de sujets évidemment Jean-Michel BLANQUER, pour cette rentrée, la réforme du bac, elle est en route, les classes de 1ère ne sont plus réparties à l'ancienne, en S, ES, L et toutes les autres sections, mais en choix de spécialités. Vous avez annoncé aux syndicats qu'un comité de suivi sera mis en place pour tenir compte des difficultés de mise en œuvre éventuelle de cette réforme, décidé d'aménagement, est-ce qu'il y a là encore partout assez d'enseignants pour enseigner toutes les nouvelles spécialités ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui bien sûr, nous avons travaillé très fortement sur ce sujet, une des illustrations les plus fortes pour répondre à votre question, c'est ce qui se passe dans la nouvelle discipline qui s'appelle Science informatique et numérique. Cette nouvelle discipline est une innovation majeure pour la France, nous devenons le pays qui inscrit l'informatique comme une discipline à part entière désormais dans le système scolaire à cet âge, c'est-à-dire vers 16 ans, c'est unique au monde et c'est extrêmement important à la fois pour les élèves concernés, par exemple pour qu'il y ait plus de filles dans le futur qui aillent vers l'informatique, mais aussi pour notre pays en général et sa force.

LEA SALAME
Donc il y a assez de profs ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien nous avons formé 2 000 professeurs pour cette rentrée, là aussi c'est eux qui en parleraient le mieux, c'est eux qui ont été formés parce que c'est des formations qui ont été faites avec le monde académique, avec les universités. Eh bien aujourd'hui, en cette rentrée nous avons le fruit de ce travail de fond qui a été accompli, qui s'accompagne de la création d'un CAPES informatique, bref une petite révolution sur ce sujet qui est si essentielle.

LEA SALAME
Vous avez pourtant précisé “les modalités du contrôle continu au bac qui aura lieu en 2021 seront à ajuster”, qu'est-ce que ça veut dire précisément, certains craignent des inégalités de notation entre les territoires, qu'est-ce qu'il faut améliorer là, qu'est-ce qui pèche ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il y a un sujet de curseur si vous voulez. C'est-à-dire que, la réforme du lycée, je le rappelle, elle a été conçue après une consultation très vaste, menée par Pierre MATHIOT, puis moi-même j'ai mené une concertation de plusieurs semaines avec les organisations syndicales, avec les lycéens, etc. Il fallait concilier deux principes en matière de contrôle continu, un principe de simplicité, puisqu'on ne veut pas d'usine à gaz de passage des examens, et un principe d'objectivité puisqu'on ne veut pas d'inégalités, liées aux circonstances, d'un endroit à l'autre, il faut concilier ces deux principes et mettre le curseur au bon endroit. Et donc, pour arriver au principe d'objectivité il a été décidé d'un certain nombre de choses, comme avoir une banque de sujets nationale, comme avoir un correcteur qui n'est pas votre professeur, qui est anonyme, une série de choses comme ça, qui donc vont dans le sens de l'objectivité, mais peuvent parfois aller à l'encontre de la simplicité. Donc, dès qu'on penche trop, d'un côté ou de l'autre, il y a des critiques pour dire tout ça est trop compliqué ou tout ça n'est pas assez objectif.

LEA SALAME
Mais à vos yeux, le problème c'est que ce n'est pas assez objectif ou que ce n'est pas assez simple ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non, à mes yeux… Nous étions arrivés, avec les conceptions élaborées, à un équilibre, donc à mes yeux on a un point d'équilibre, mais j'entends les critiques, et donc le comité de suivi va permettre de responsabiliser tout le monde, quels sont ceux qui veulent faire pencher les choses vers plus de simplicité, vers plus d'objectivité, on peut certainement être assez créatifs pour encore améliorer le système, c'est à ce genre de choses que sert le comité de suivi.

NICOLAS DEMORAND
Et vous répondrez, dans ce comité, aussi à l'inquiétude qui consiste à dire qu'il pourrait y avoir autant de baccalauréats qu'il y a d'établissements, qu'il y a de classes et qu'il y a d'élèves, bref, que le bac n'aura plus la même valeur nationale. Ça c'était le deuxième point que vous soulignez dans les ajustements à trouver, c'est un sacré ajustement quand même !

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, mais c'est un point, si vous voulez, je dirais cet argument on l'entendait, j'étais sûr qu'on l'entendrait parce que c'est ce qu'on dit quand on veut critiquer cette réforme, alors même qu'en réalité nous nous attaquons justement aux inégalités. Le fait qu'il y ait des inégalités entre établissements, qui sont des inégalités de territoires en réalité, c'est un fait, ce n'est pas quelque chose que nous avons créé, nous voulons justement le compenser en donnant plus de force au baccalauréat, en donnant aussi plus de force au contrôle continu, parce que le contrôle continu ça encourage le travail en continu des élèves. Parfois vous avez des élèves de lycée, plus favorisés disons, qui se plaignent de ce contrôle continu en disant qu'ils sont notés plus sévèrement que dans les autres, donc le sujet il n'est pas du tout binaire, on n'est pas du tout en train de renforcer les inégalités. Par ailleurs, l'implantation des enseignements de spécialités a fait l'objet, de notre part, d'un volontarisme en faveur des établissements les plus défavorisés, et notamment les plus petits, parce que c'est les établissements les plus gros qui peuvent avoir plus de choix.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 septembre 2019