Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à France Culture le 6 février 2020, sur la réforme du BAC et la mobilisation des enseignants.

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Texte intégral

GUILLAUME ERNER
Les épreuves du baccalauréat nouvelle formule pourront-elles se dérouler comme prévu ? Alors que se multiplient les actions de blocage dans des lycées, des enseignants et des élèves marquent ainsi leur opposition aux nouvelles modalités de l'examen. Réforme du bac, colère des enseignants et des élèves, le gouvernement doit-il revoir sa copie ? Pour en parler je suis en compagnie du ministre de l'Education nationale, Jean-Michel BLANQUER, bonjour.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour.

GUILLAUME ERNER
Tout à l'heure vous serez rejoint par le chercheur en pédagogie Philippe MEIRIEU, avec lequel vous débattrez de cette réforme, et on va longuement, bien entendu, évoquer votre projet pour l'école, Jean-Michel BLANQUER, mais tout d'abord une question sur ce que l'on pourrait qualifier de mauvaise passe, la mauvaise passe du gouvernement avec une série de couacs, avec ce que Libération appelait « une boulette géante », quel est votre sentiment sur cette succession de problèmes, ce refus de porter la période de congé pour le deuil d'un enfant de 5 à 12 jours, et puis les autres questions qui semblent déchirer la majorité ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il y a différentes choses que vous rassemblez dans ce que vous venez de dire, ce qui est certain c'est que la semaine dernière n'a pas été très bonne, et il y a eu au moins deux erreurs qui ont été reconnues, tout simplement, qui ne sont pas forcément, d'ailleurs, des erreurs qui étaient dues à telle ou telle personne, mais parfois à des sortes de logique de situation, mais il est évident que ça n'a pas été une bonne semaine. En revanche, que tels ou tels problèmes, qui ont eu la semaine dernière, occultent d'autres choses qui se passent et qui, en réalité, sont plus importantes et plus structurelles, je pense à la baisse du chômage, je pense aux bons chiffres de l'apprentissage, qui s'articulent d'ailleurs avec des choses qui sont bonnes aussi en ce moment dans l'enseignement professionnel français, une série de nouvelles, en réalité, qui touchent beaucoup plus la vie des Français, doivent être aussi soulignées, et je pense qu'il faut qu'on sache un peu avoir des visions équilibrées de l'actualité, et puis aussi, peut-être, une mise en perspective, parce que je pense que quand on regarde dans la durée il y a toujours eu ce genre de difficultés à certains moments. Maintenant voilà, je pense que ce qui est important c'est de reconnaître une erreur, c'est ce qu'a fait Muriel PENICAUD s'agissant de cet amendement, mais pour justement essayer de faire mieux maintenant, notamment en ayant une approche plus approfondie du problème, idem pour Nicole BELLOUBET, qui a reconnu que sa phrase était malheureuse, donc je pense qu'il faut maintenant passer à autre chose.

GUILLAUME ERNER
Juste, une dernière question là-dessus, est-ce que ça ne renforce pas le procès en arrogance, en inhumanité, de ce gouvernement ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Dans la dernière phrase que je viens de vous dire il y a peu d'arrogance, puisque je vous dis que, et Muriel PENICAUD, et Nicole BELLOUBET…

GUILLAUME ERNER

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, mais pas de ma part, mais même de la part de…vous savez c'est… justement de non arrogance que de reconnaître une erreur, et c'est ce qu'elles ont fait toutes les deux, donc voilà, et même, d'ailleurs, le Premier ministre a également pris l'erreur, qui n'était pas que de Muriel PENICAUD, mais qui était de la mauvaise préparation de ce débat, et n'avoir pas vu le sujet dans toute sa plénitude. Voilà, ça a été dit, donc je pense que non, ce n'est pas de l'arrogance, c'est tout simplement, vous savez, il y a beaucoup de sujets tous les jours, on est dans des sociétés complexes, tout le monde est très exigeant avec un gouvernement, c'est normal d'ailleurs, maintenant il faut aussi raison garder dans le débat public et savoir avoir une vision équilibrée, peut-être de temps en temps aussi savoir parler des choses qui s'améliorent et puis créer des cercles vertueux dans notre pays, parce que, vous savez, l'avenir de notre pays dépend de chacun d'entre nous, ce n'est pas que un gouvernement et une société.

GUILLAUME ERNER
Jean-Michel BLANQUER, vous publiez un dialogue avec Edgar MORIN, « Quelle école voulons-nous ? La passion du savoir. » Et alors, dans ce livre, on vous découvre très agacé par la sociologie de l'éducation, « il me semble », dites-vous, « qu'il existe une tendance, dans la sociologie française, à lire la société à travers le seul prisme des inégalités », et vous dénoncez une sorte de pessimisme de principe. Expliquez-nous.

JEAN-MICHEL BLANQUER
De façon générale le pessimisme n'est pas ma tasse de thé, vous le voyez dans ce que je vous ai dit avant, c'est-à-dire que, dans la vie on peut toujours souligner ce qui ne va pas, et il y a toujours des choses qui ne vont pas, et c'est utile, et nous savons assez bien faire ça, et heureusement, ça s'appelle aussi la base de l'esprit critique, maintenant ça ne doit pas nous emporter vers une sorte de cercle vicieux. Je n'ai rien contre la sociologie de l'éducation, au contraire, j'en lis beaucoup, et j'ai certains livres qui sont des références pour moi, donc ce n'est pas du tout une attaque contre la discipline, bien au contraire. Par contre, ce que j'observe c'est que, un certain discours sur les inégalités, pas tous les discours, parce qu'il faut parler des inégalités, il y en a, il faut les pointer, c'est ce que je fais d'ailleurs très fortement, notamment dans notre politique d'éducation prioritaire, mais pour aller vers des solutions. L'exemple typique, que je cite souvent, c'est cet élève, issu de milieu défavorisé, qui racontait, a posteriori, que quand il entendait les théories de BOURDIEU sur les inégalités, il se sentait assigné à ces difficultés. Autrement dit, ce qu'il comprenait de ce qu'on lui disait, quand on lui disait qu'il y avait une forme de fatalité, de destin déjà tracé, pour quelqu'un quand il est enfant, eh bien il se disait « ah ben ça veut dire que donc je ne vais pas m'en sortir. » Donc c'est cela que je pointe, c'est que, à force… ça ne veut pas dire que certaines théories ou certaines de nos analyses sont fausses, ça veut dire que parfois on se complaît dans cela, on oublie de voir les portes de sortie, on oublie de souligner ce qui va, et on oublie de souligner les leviers qui nous permettent de lutter pour de vrai contre les inégalités.

GUILLAUME ERNER
Parce que BOURDIEU dit précisément l'inverse, qu'il révèle des inégalités pour que celles-ci soient conscientisées…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Après il y a beaucoup de choses qui ont été faites, au nom des théories de BOURDIEU, qui nous ont conduits à plus d'inégalités que…

GUILLAUME ERNER
Par exemple ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
L'édulcoration des savoirs par exemple, c'est un exemple typique. On dit, comme la culture classique serait une culture bourgeoise il faudrait finalement ne plus la transmettre parce que sinon on avantage les enfants de bourgeois, ça c'est typiquement une fausse idée, c'est-à-dire que, en faisant ça on a tout simplement édulcoré les savoirs, et par contre les enfants favorisés, eux, dans la famille, peuvent compenser cela, ce qui n'est pas le cas des enfants défavorisés. Donc, il faut avoir un diagnostic juste pour poser un pronostic juste, et on doit pointer les inégalités, mais pour les combattre.

GUILLAUME ERNER
Précisément, votre réforme du CAPES, dont on parle peu parce qu'on parle beaucoup de la réforme du bac, est accusée d'édulcorer les savoirs et de tourner le dos à une répartition entre disciplines qui étaient profitables aux enfants parce que les professeurs sont formés dans des disciplines. Jean-Michel BLANQUER, que faites-vous de cette critique adressée à votre réforme ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
J'ai entendu qu'il y avait cette critique, j'ai entendu aussi la critique symétrique, autrement dit, vous savez, il y a souvent dans le débat…

GUILLAUME ERNER
…plutôt la première.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Si, si, je vous assure, je vous assure, j'ai reçu les organisations syndicales, qui représentent chacun des deux camps, puisque vous avez dans le monde syndical français les deux approches, autrement dit doit-on plutôt appuyer sur les disciplines ou doit-on plutôt appuyer sur les modes de transmission, donc sur la pédagogie, et chaque professeur sait que c'est évidemment les deux. C'est-à-dire qu'on doit à la fois maîtriser un savoir et maîtriser une pédagogie, il faut avoir la passion du savoir et la passion des élèves, et le CAPES doit évoluer d'une manière qui justement permet d'avoir ces deux qualités-là. Quand vous passer le CAPES, normalement vous avez déjà votre master, vous avez déjà prouvé des choses en matière disciplinaire, il faut le reprouver en partie à l'occasion du CAPES, bien sûr, je serai le dernier à vouloir édulcorer ça, mais il faut aussi montrer aussi une capacité pédagogique, notamment à l'oral, ce qui est quand même la fonction du professeur, et on a donc parlé d'une leçon, ce qui… faire une leçon n'est pas sombrer dans un quelconque délire pédagogique, c'est juste avoir la volonté de faire démontrer aux futurs professeurs un panel de qualité qui sont indispensables.

GUILLAUME ERNER
Mais alors ce que certains professeurs redoutent, et je ne parle pas de syndicats, c'est par exemple la possibilité de devoir faire un cours, remplacer un prof absent dans une autre discipline que la leur, ils ont raison d'avoir peur ou c'est une hypothèse qui est écartée ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Là c'est un tout autre sujet que vous abordez-là, ça n'a pas de rapport avec le CAPES…

GUILLAUME ERNER
Mais ça a un rapport avec la question de la discipline.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Alors, vous avez aujourd'hui, en lycée, la bivalence ou la polyvalence, ça existe par exemple en lycée professionnel, les professeurs des écoles sont polyvalents, vous avez donc… et puis cette question de la discipline est en réalité chargée de bien des complexités parce que, par exemple quand vous êtes professeur d'Histoire-géographie, de fait vous êtes bivalent, vous enseignez, et l'Histoire, et la géographie, vous êtes même trivalent puisque vous enseignez l'éducation civique et morale, donc je crois que c'est un…

GUILLAUME ERNER
Mais, est-ce que vous envisagez d'augmenter cette bivalence, trivalence, quadrivalence, pour les profs dans le futur ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, pas spécialement…

GUILLAUME ERNER
Pas spécialement ou pas du tout ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, pas particulièrement, parce que je pense que ce qu'il faut c'est aussi ouvrir des possibilités aux professeurs. par exemple, vous pouvez très bien avoir un professeur de lycée professionnel qui, de fait, est bivalent, par exemple Lettres-Histoire, ça existe, et ça ne choque personne, tout le monde trouve ça bien, qui a envie de se reconvertir en professeur de collège, qui, dans le collège, pourra enseigner, et les Lettres, et l'Histoire, ça existe, ce sont des choses, donc il ne faut pas fermer des portes par rapport à ces possibilités, mais il ne faut pas en faire l'alpha et l'oméga d'une évolution du métier.

GUILLAUME ERNER
Mais si un professeur de mathématiques n'estime pas pouvoir être bivalent et enseigner autre chose que les mathématiques, est-ce qu'il y sera contraint ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, et c'est pour ça qu'il faut être beaucoup sur la base du désir, du volontariat, etc. Regardez ce que nous avons fait cette année en informatique, parmi les innovations importantes de la réforme du lycée il y a la création d'une discipline nouvelle, l'enseignement de spécialité qui s'intitule « Numérique et sciences informatique », pour cela il a fallu qu'on forme 2000 professeurs nouveaux pour cet enseignement de spécialité qui est implanté dans plus de la moitié des lycées, c'est une énorme innovation pour la France et donc pour nos élèves, eh bien on a formé ces 2000 professeurs, qui existaient déjà dans d'autres disciplines, parfois ils venaient des mathématiques en particulier, mais ils pouvaient être de sciences physiques, ils sont de facto devenus bivalents, et certains sont, et professeur de mathématiques, et professeur d'informatique, et en sont très heureux. Donc, je crois que, sur ces sujets il faut être ouvert et basé sur le volontariat.

GUILLAUME ERNER
Votre réforme du baccalauréat, Jean-Michel BLANQUER, soulève la colère des professeurs, avec beaucoup de protestation…

JEAN-MICHEL BLANQUER
De certains, pas de tous.

GUILLAUME ERNER
Alors, j'allai rajouter ça, parce qu'ensuite on va avoir des difficultés à soupeser ça, mais disons qu'il y a énormément de protestation des professeurs qui sont en colère, vous allez me dire que c'est tautologique, on entend moins les professeurs qui sont satisfaits de la réforme, même si des chefs d'établissement ont signé une tribune à ce sujet. Est-ce une colère qui, selon vous, procède d'une incompréhension de votre réforme ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
J'entends les oppositions qui peuvent exister, et c'est bien normal que tout le monde ne soit pas d'accord avec une réforme aussi importante. C'est une réforme très profonde, qui change beaucoup de choses, elle a d'abord changé la question du choix des élèves, la fin des séries était quelque chose de très attendu par beaucoup de gens, et les élèves de Première en ont bien vu les vertus en étant en situation de pouvoir choisir 3 enseignements de spécialité en Première, de faire des combinaisons correspondant plus à leurs désirs. Se faisant nous avons aussi plus approfondi ce qu'on attendait d'eux, c'est-à-dire on a des programmes plus approfondis, si vous interrogez discipline par discipline, très souvent vous verrez les professeurs, de mathématiques, puisqu'on en parlait, de physique-chimie par exemple, mais d'autres disciplines aussi, vous dire que les nouveaux programmes sont, passez-moi l'expression, mais plus sérieux, vont plus au fond des choses.

GUILLAUME ERNER
J'entends surtout dire qu'ils sont très très lourds, des programmes très lourds, qui sont exigeants, mais assez inadaptés à la pratique.

JEAN-MICHEL BLANQUER
On appelle lourd un programme sérieux qui ne nous plaît pas, mais la…

GUILLAUME ERNER
J'ai un extrait du programme de Première, « La 3e République avant 1914 », « La mise en oeuvre du projet républicain », un extrait du programme de Terminale, c'est très très large quand même, Jean-Michel BLANQUER !

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, en Histoire il y a toujours cette difficulté que… l'Histoire est tellement dense, enfin l'Histoire qui nous précède est tellement dense que, soit on dit que c'est lourd, soit on dit qu'on a oublié de parler de ceci, de cela, donc ça a toujours été un enjeu et il n'y a pas de solution miracle, donc je reconnais volontiers que c'est dense. Maintenant, ce que j'assume, tous programmes confondus, c'est que l'objectif que nous avons poursuivi c'est, oui, en effet, d'avoir une exigence renouvelée, c'est-à-dire de se dire puisque les élèves choisissent un enseignement de spécialité, ils ne sont pas là par hasard, ils ne sont pas là parce qu'ils sont dans un couloir, ils sont là parce qu'ils ont choisi, conformément à tout ce qu'on a dit depuis le début, ce qui leur plaît, à partir du moment où ça leur plaît ils peuvent approfondir davantage et trouver du plaisir à cet approfondissement, c'est ça l'idée. Mais je reconnais que tout ceci crée du travail en plus, d'abord pour les professeurs, qui ont dû d'abord s'adapter aux nouveaux programmes, et puis, effectivement, parfois constater un hiatus entre cette exigence un peu plus forte, mais ça faisait longtemps qu'on n'avait pas peut-être fait rebondir l'exigence dans notre système, alors même que tout le monde se plaint d'un certain déclin, à commencer par les professeurs d'université qui, en première année, constataient toute une série de lacunes de nos élèves, donc on prend à bras-le-corps ce sujet dès l'école primaire, et aussi à travers la réforme du lycée, c'est donc un peu paradoxal aujourd'hui de se voir attaquer sur ce point, mais j'assume que, en effet, nous voulons rehausser le niveau général et que c'est la plus forte des mesures sociales que l'on peut prendre, parce que tout ceci c'est évidemment au bénéfice de ceux qui n'ont pas d'autres ressources que l'école pour eux, et donc c'est, à mes yeux, essentiel d'assumer ça. Et, évidemment que ça doit s'accompagner, et évidemment j'entends les difficultés pratiques que ça peut poser.

GUILLAUME ERNER
Ça veut dire que vous allez finalement réformer la réforme ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr. Il y a un comité de suivi du baccalauréat, que j'avais annoncé dès le mois de juin, qui fait partie tout à fait de la philosophie de la réforme, qui est co-présidé par…

GUILLAUME ERNER
Qu'est-ce que vous pourriez annoncer parce que, la liste des critiques adressées à cette réforme, vous dites que ça va représenter…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Le comité de suivi travaille, depuis la rentrée scolaire dernière, il a déjà fait des propositions pour faire évoluer la réforme, c'est déjà, je pense, une bonne méthode. j'ai déjà retenu plusieurs propositions, par exemple en français, on a allégé un petit peu les exigences, parce qu'on a tenu compte de ce que nous disaient les professeurs de français, en mathématiques on s'organise l'année prochaine pour que ce soit plus en groupes de compétences, tout ça ce sont des préconisations du comité de suivi, il y en aura certainement d'autres, et donc, si vous voulez, dans un système apaisé, où on est tous de bonne foi, on peut parfaitement, évidemment, améliorer tout ce qui doit être améliorable, je n'ai jamais prétendu que tout était parfait d'emblée, surtout, encore une fois, sur une réforme d'une telle ampleur, qui essaye de prendre à bras le corps des choses que beaucoup de gens pointaient depuis 20 ans, 30 ans, et évidemment, au moment où on le fait, ça bouscule un peu, ça je le reconnais volontiers.

GUILLAUME ERNER
Une surcharge de travail conséquente, vous le reconnaissez, et des professeurs qui vont recevoir, par exemple, une indemnité de 50 euros pour les copies de contrôle continu en Première, 50 euros en plus, qu'ils perçoivent comme une forme d'humiliation Jean-Michel BLANQUER ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
50 euros par paquet si je puis dire, donc il y a plusieurs paquets de copies…

GUILLAUME ERNER
Ce sont de gros paquets, ça représente beaucoup de travail.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, que de façon générale, la rémunération des professeurs, en France, ne soit pas suffisante, s'il y a bien quelqu'un qui le dit, c'est moi, et je l'ai dit dès que je suis arrivé. J'entends dans le débat public des gens qui font comme si je n'avais pas dit ça, ou comme si je disais le contraire de ça…

GUILLAUME ERNER
Non, vous l'avez dit, mais, ensuite, qu'est-ce que vous pouvez faire pour… ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, là je vous le dis très clairement ce matin, j'ai commencé à le dire en décembre, mais ça devient de plus en plus précis parce qu'il y a du travail qui est fait, notamment avec les organisations syndicales, que je vois demain dans un rendez-vous d'ailleurs très important, dans une étape très importante, nous sommes à la veille, ça veut dire à la veille de 2021, d'une augmentation des professeurs comme il n'y en n'a pas eue depuis très longtemps, parce que nous sommes en train de programmer, en finances publiques, cette possibilité. Nous parlons quand même d'un million de personnels de l'Education nationale, chacun peut comprendre que ce n'est pas simple, que ça va être un grand effort de la nation, mais qui va se traduire par des augmentations très substantielles, et pas de quoi se payer une pizza, comme je l'ai entendu dire, c'est beaucoup plus fort que ça ce qui se profile, notamment pour les plus jeunes, et notamment pour travailler sur l'attractivité du métier. Dans cette vision d'ensemble on doit rendre aussi visible ce qui est invisible dans le travail des professeurs, je pense en particulier aux corrections de copies justement, et donc dans ces évolutions de la rémunération on doit évidemment prendre mieux en compte ce point-là.

GUILLAUME ERNER
Alors, il y a encore une fois la question de la réforme des retraites, parce que vous dites qu'il y a une augmentation prévue, mais cette augmentation prévue elle est aussi en partie là pour compenser la perte subie par les enseignants à leur retraite avec la réforme, si celle-ci est adoptée, dans les formes où elle est censée l'être, avec dans l'étude d'impact, semble-t-il, une erreur qui a été soulevée, alors l'Humanité en parle aujourd'hui, une erreur entre le brut et le net que toucheraient les enseignants lors de leur retraite, et si cette erreur est corrigée, eh bien on se rend compte que les enseignants vont perdre 100, 150 euros par mois dans leur retraite, ce qui est évidemment une somme importante. Jean-Michel BLANQUER, qu'est-ce que vous envisagez par rapport à cette perte substantielle ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
D'abord, il y a tout un travail… tout le sujet est évidemment éminemment complexe, encore une fois on parle d'un million de personnes, on parle de l'évolution d'un système général de retraite, et ensuite de la situation spécifique des professeurs. nous sommes donc dans un travail à la fois technique et de dialogue social, qui dure environ 6 mois, depuis… enfin en tout cas avec une nouvelle étape de 6 mois, qui a commencé en janvier, qui finit en juin, dont le but a été clairement affiché, il est même explicité par le président de la République dès le mois d'avril dernier, par le Premier ministre en décembre, par notre volonté de mettre dans la loi cet objectif, c'est-à-dire de garantir que les professeurs, pour la première fois, c'est une garantie qui est mise, que les professeurs aient un niveau de pension comparable aux fonctionnaires de catégorie A, ce qui signifie, en clair, que le niveau de prime des professeurs va être, de prime pour tous, je tiens à le préciser, dans le niveau donc indemnitaire comme on dit, va être garanti à un niveau qui n'était jamais garanti jusqu'à présent. Cet objectif on le met dans la loi. Je sais qu'on me dit il y a l'avis du Conseil d'Etat, je rappelle que c'est un avis, que par ailleurs l'argumentaire est discutable, et que de toutes les façons, quoi qu'il en soit, nous avons affiché cette volonté politique, qui se verra dès le mois de juin prochain, quand on aura le projet de loi de programmation pour l'Education nationale. Donc, en réalité, on est en situation, premièrement de garantir le niveau de retraite des professeurs, deuxièmement d'améliorer leur rémunération de manière substantielle, et notamment les plus jeunes, ceux des plus jeunes et des milieux de carrière, troisièmement d'avoir une vision des ressources humaines complètement renouvelée dans l'Education nationale, c'est-à-dire que, quelque chose qui… qu'on s'occupe enfin du bien-être des professeurs, d'une gestion personnalisée des ressources humaines, c'est quelque chose de beaucoup moins anonyme, beaucoup plus dynamique, le tout au service de la qualité de notre service public d'Education qui peut être amélioré grâce à ça, parce que des professeurs mieux reconnus, matériellement et immatériellement, seront évidemment au service d'un service public d'Education toujours meilleur, c'est cela qui se joue. Donc, si vous voulez, ce qui est souhaitable c'est qu'on soit dans un système beaucoup plus apaisé, où on s'écoute, on se parle de bonne foi, moi-même je suis parfaitement capable d'entendre un certain nombre de revendications, je crois que je suis en train de vous le dire…

GUILLAUME ERNER
C'est une forme de mea culpa que vous êtes en train de faire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, si vous avez besoin d'un mea culpa…

GUILLAUME ERNER
Moi je n'ai besoin de rien, je vous pose la question.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Enfin il faudrait me dire sur quoi je dois faire un mea culpa, mais en tout cas…

GUILLAUME ERNER
Par exemple sur le fait que cette réforme elle est trop lourde, qu'elle provoque un contrôle continu au détriment de l'enseignement des savoirs…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Là vous revenez à la réforme du baccalauréat alors ?

GUILLAUME ERNER
Non, notamment, mais enfin bref…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Sur la question des rémunérations, si vous voulez, je veux bien faire tous les mea culpa qu'on veut, mais j'ai juste travaillé énormément depuis 2,5 ans pour arriver au résultat auquel nous sommes là, maintenant, c'est-à-dire être en mesure de faire une des plus grandes augmentations de rémunération qui a eu lieu depuis des décennies. Alors, on est tous très imparfait, et je ne prétends pas tout réussir, mais enfin, ce que je prétends c'est avoir travaillé pour les professeurs, pour l'Education nationale, en pointant des problèmes qui sont pointés depuis très longtemps, et comme souvent, quand on s'attaque pour de vrai aux problèmes, eh bien il y a du frottement, il y a de la difficulté, il y a de l'incompréhension, a fortiori quand on a un débat public tonique comme nous l'avons en France.

GUILLAUME ERNER
Jean-Michel BLANQUER, on se retrouve dans une vingtaine de minutes, vous serez rejoint par Philippe MEIRIEU, il est spécialiste des sciences et en recherche au sujet de l'éducation, et vous évoquerez avec lui vos différents projets pour l'école de demain.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 février 2020