Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à France 2 le 9 mars 2020, sur les mesures prises dans les écoles pour faire face à l’épidémie de coronavirus.

Texte intégral

CAROLINE ROUX

Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour.

CAROLINE ROUX
On vient de le dire à l'instant, les écoles fermées à Ajaccio. La décision a été prise assez tard, hier soir, que dites-vous aux familles qui vont avoir du mal à se retourner ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, on l'a dit hier dans la journée effectivement, pour Ajaccio, mais on est obligé d'avoir une certaine réactivité, de tenir compte des analyses des autorités sanitaires, et on essaie de prévenir les familles le plus tôt possible, y compris le week-end. Je voudrais d'ailleurs remercier les chefs d'établissement et les directeurs d'école qui sont justement dans ce rôle de renseigner les familles et qui le font bien.

CAROLINE ROUX
Qui décide de fermer l'école, Jean-Michel BLANQUER, ce n'est pas le ministre de l'Education nationale ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
On le décide collectivement, derrière les autorités de santé, si vous voulez. Dans une crise sanitaire comme celle-ci, c'est très important d'avoir une unité de commandement, c'est pourquoi nous faisons très attention aux expertises des autorités de santé, que ce soit à l'échelle nationale avec le ministre de la Santé et le directeur de la santé, et puis, à l'échelle locale avec ce qu'on appelle les ARS, les Agences Régionales de Santé. Donc à chaque fois, on se met derrière, si je puis dire, et puis après, bien entendu, on prend les décisions, j'approuve quand même les décisions de fermetures, et nous participons à la décision pour prendre les mesures les plus adaptées.

CAROLINE ROUX
Donc combien d'élèves ne seront pas en classe ce matin ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça fait plus de 300.000, si vous additionnez, on est même maintenant autour de 350.000, puisque vous avez tout l'Oise, comme vous l'avez dit, tout le Haut-Rhin, mais aussi une partie du Morbihan, et puis, la ville d'Ajaccio.

CAROLINE ROUX
Alors que dites-vous aux parents qui doivent encore une fois s'organiser, il y aura un suivi pédagogique pour ces enfants qui ne vont pas à l'école, comment les choses vont se passer pour eux concrètement ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, d'abord, je leur dis qu'on est très attentif à ce qui se passe et que je comprends bien la situation, et c'est bien pour ça d'ailleurs qu'on fait des choses très ciblées pour ne pas mettre tous les parents de France dans un embarras qui est très difficile à gérer, bien entendu, l'institution scolaire est là pour accompagner les familles, c'est pourquoi…

CAROLINE ROUX
Comment ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, d'abord, comme vous commenciez à le dire, par l'enseignement à distance, on a préparé, grâce au CNED, le centre national de l'enseignement à distance, nous avons préparé tout un système qui nous permet de suivre les élèves à distance, donc il y a tous les programmes, de la grande section de maternelle à la terminale, lorsque vous êtes dans une des zones concernées, le chef d'établissement ou le directeur d'école vous envoie l'adresse qui permet de vous connecter gratuitement, bien entendu. Et ce système permet à la fois d'avoir les cours semaine par semaine, les exercices semaine par semaine, mais d'avoir aussi un contact direct avec votre professeur, puisque c'est un système qui permet aussi le cours en ligne, donc vous voyez votre professeur, vous pouvez lever la main, vous pouvez poser des questions, il y a une interactivité complète, donc vous avez à la fois les contenus, et puis, l'interactivité avec le professeur.

CAROLINE ROUX
Ça, c'est en place dès ce matin ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça, c'est en place depuis même le début de la crise, puisque nous l'avons mis en place pour les élèves français qui étaient en Chine au moment du début de la crise, et nous avons évidemment travaillé pour que ce soit à la hauteur de ce que nous pourrions affronter, on est capable d'avoir 7 millions d'élèves à la fois sur un tel système.

CAROLINE ROUX
L'Italie du Nord, on l'a entendu, a fermé toutes les écoles et les universités donc dans la partie Lombardie, etc, un confinement jusqu'au 3 avril, vous avez dit la semaine dernière que la fermeture des écoles n'était pas prévue au stade 3, est-ce que vous retiriez les choses avec la même fermeté quand on voit ce qui se passe en Italie du Nord ; on a l'impression qu'il y a deux poids, deux mesures dans la façon de faire face à l'épidémie entre la France et l'Italie ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, mais c'est l'Italie qui est un cas particulier, parce que si vous regardez, si vous comparez par exemple à l'Allemagne ou même à d'autres pays, c'est plutôt à ces stratégies-là que nous ressemblons, tout simplement parce que l'Italie a été frappé en premier et massivement, et donc, ils ont eu une réaction massive, je dirais, nous-mêmes, nous avons notre stratégie, c'est de freiner le virus, c'est-à-dire dès qu'il y a une zone où le virus circule de manière beaucoup plus active qu'ailleurs, eh bien, avoir des mesures massives de fermeture, c'est ce que nous faisons, et en effet, on en voit l'effet, c'est-à-dire, par exemple, dans l'Oise, ce que nous avons fait a freiné le développement du virus…

CAROLINE ROUX
Donc ça marche ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça marche, alors que si vous faites les choses de manière aveugle et générale, tout de suite, là, vous risquez de paralyser le pays, et en paralysant le pays, vous ne pouvez pas combattre le virus, notamment, vous voyez, si vous êtes une infirmière et que vous élevez un enfant ou plusieurs enfants et que toutes les écoles sont fermées, vous ne pourrez pas aller au travail, si vous ne pouvez aller au travail, vous ne pouvez pas contribuer à soigner. Donc il faut prendre en compte…

CAROLINE ROUX
Donc vous nous expliquez que les mesures drastiques, qui peuvent apparaître comme drastiques sont parfois inefficaces ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il est bon, parfois, parfois de prendre des mesures drastiques, mais ciblées, il faut que ce soit ciblé, le principe de proportionnalité est très important dans ces cas-là, parce que toute décision que vous prenez, elle a des avantages et elle a des inconvénients. Et donc vous devez mesurer et prendre des décisions qui ont le plus d'avantages par rapport aux inconvénients, c'est ce que nous faisons en travaillant très collectivement, et je crois de manière très soudée sous l'autorité à la fin du chef de l'Etat…

CAROLINE ROUX
Vous avez peur d'une psychose, Jean-Michel BLANQUER, parce qu'on a l'impression vous parlez d'équilibre et de mesures équilibrées au sommet du gouvernement, il faut arbitrer entre des mesures qui peuvent avoir des conséquences économiques et évidemment des mesures de prévention ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, ce n'est pas seulement les conséquences économiques, mais, je veux dire, les conséquences de fonctionnement de la société, encore une fois, si l'électricité ne marche pas, si l'hôpital ne marche pas, c'est évidemment tout le monde qui va en pâtir, et l'épidémie qui se répand, donc c'est cela que nous avons en tête aussi très fortement, et puis, ce qui est ce qui est très important, c'est le civisme, c'est pour ça que… vous demandez si j'ai peur d'une psychose, je ne crois pas, parce que je crois qu'il y a du civisme dans la population avec parfois des exceptions, malheureusement, c'est toujours comme cela, mais en tout cas, il faut toujours en appeler au civisme des Français, et les Français répondent à ce besoin de civisme, ça commence par les enfants, vous savez, le respect des consignes qu'on répète sans arrêt…

CAROLINE ROUX
Alors, justement, il faudrait qu'ils puissent respecter les consignes ; est-ce qu'il y aura des gels hydro-alcooliques par exemple dans les écoles, est-ce qu'il y aura du savon partout dans les toilettes, pour aller se laver les mains, là, pendant la cour de récréation, quelles sont les consignes en la matière du ministre ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Le savon, c'est en effet, vous avez raison, essentiel, le savon, c'est la première arme, et de très loin, contre le contre le virus, donc c'est l'occasion aussi de réapprendre à nos enfants à respecter cette consigne de base, évidemment, c'est une compétence des collectivités locales, les communes pour les écoles, les départements pour les collèges, et les régions pour les lycées, donc nous travaillons avec les collectivités locales pour être bien certain que le savon soit présent dans chaque établissement.

CAROLINE ROUX
On est d'accord que ce n'est pas toujours le cas ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Jusqu'à présent, ça n'a pas toujours été le cas, c'était un de nos grands points faibles, c'était justement un sujet sur lequel j'envisageais une assez forte mobilisation indépendamment de ce risque d'épidémie, aujourd'hui, nous devons être très attentifs, et là aussi, c'est un travail qui se fait à l'intérieur de chaque école et chaque établissement, en lien avec la collectivité locale. Nous faisons attention aussi à l'échelle nationale à ce que les stocks de savons puissent être disponibles pour les collectivités qui les commandent.

CAROLINE ROUX
Est-ce que vous recommandez de limiter les intervenants extérieurs dans les écoles, les sorties type classes vertes ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, pas forcément, ça dépend, là aussi, il faut avoir beaucoup de sens de la proportionnalité, et beaucoup de bon sens, nous avons déjà suspendu les voyages à l'étranger, nous avons suspendu évidemment les déplacements dans les clusters, autrement dit, si vous avez une classe verte dans l'Oise, bien sûr, elle n'a pas lieu. En revanche, dans le reste du pays, c'est une question de discernement localement.

CAROLINE ROUX
Est-ce que vous sentez monter une forme d'inquiétude chez les enseignants, chez les parents d'élèves, y compris même chez les élèves eux-mêmes ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Vous savez, dès le début, on a vu deux types d'attitudes, on a vu des gens qui étaient très inquiets, et puis, on a vu des gens qui sous-estimaient ce que ça pouvait être. Là aussi, il y a une question d'équilibre, c'est-à-dire que c'est quelque chose de grave, on ne le cache pas, et en même temps, on doit rester calme et serein, et c'est justement nos attitudes de sang-froid qui vont nous permettre de bien passer cette crise.

CAROLINE ROUX
Alors, du sang-froid, et passer cette crise, combien de temps, elle pourrait durer cette crise, personne ne le sait en réalité…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Personne ne peut le dire…

CAROLINE ROUX
Donc est-ce que cette crise pourrait avoir des conséquences sur l'organisation des examens ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est possible, de toute façon, nous préparons tous les scénarios en la matière, mais j'espère bien entendu que, en juin, cette crise sera derrière nous, et donc qu'il n'y aura pas d'impact sur les examens, mais bien entendu, on préparera tous les scénarios.

CAROLINE ROUX
On apprend dans Le Parisien ce matin que des parents ont reçu un courrier leur demandant de s'engager pour que leurs enfants puissent passer dans de bonnes conditions les épreuves de contrôle continu, on sait que certaines épreuves de contrôle continu ont été fortement perturbées. Vous soutenez cette démarche, ça vient du ministre de l'Intérieur, le fait de demander aux parents, en gros, de s'engager pour que leurs enfants puissent passer leurs épreuves du bac ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, c'est l'initiative de deux chefs d'établissements, mais vous savez, je suis toujours derrière mes chefs d'établissement, ils font un travail difficile, ils ont eu à affronter parfois des choses qui n'étaient vraiment pas simples, après, on peut faire les choses de manière différente d'un endroit à l'autre, mais en tout cas, comptez sur moi pour soutenir ceux qui font en sorte que les élèves puissent aller aux examens.

CAROLINE ROUX
Il n'y a pas de maladresse dans cette façon de faire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
En tout cas, l'intention est bonne. L'intention, c'est que les élèves aillent à l'examen, et vous savez, il y a suffisamment de forces négatives qui essayent d'empêcher les élèves d'aller aux examens, qui essaient parfois de leur raconter des mensonges, quand il y a des gens qui travaillent pour l'intérêt général, je les soutiens.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Jean-Michel BLANQUER.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 mars 2020