Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à RTL le 18 mai 2020, sur la réouverture des écoles, malgré un protocole sanitaire très strict.

Texte intégral

ALBA VENTURA

Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour Alba VENTURA.

ALBA VENTURA
Alors malgré les précautions, plusieurs écoles qui avaient ouvert leurs portes la semaine dernière les ont refermées en raison de cas de coronavirus, Jean-Michel BLANQUER, des cas qui sont survenus en Mayenne, dans le Finistère, dans le Cantal, en Haute-Garonne, en Indre-et-Loire, dans l'Hérault, à Nice aussi. Est-ce que vous pouvez nous dire combien d'écoles sont touchées ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est d'abord l'illustration du fait que nous sommes stricts, comme on l'avait annoncé, sur 40.000 écoles qui ont réouvert, il y a 70 cas à peu près dans les fermetures qui ont eu lieu, comme vous le dites. A chaque fois d'ailleurs, c'est des cas qui se déclarent, ou presque à chaque fois, en dehors de l'école, comme dans les exemples des abattoirs que vous avez donnés, donc voilà, on a ce chiffre de 70 sur 40.000 aujourd'hui, et c'est tout simplement de la prudence à chaque fois.

ALBA VENTURA
C'est-à-dire que, mais on a aussi des cas d'enseignants ou de personnels encadrants également, je crois même qu'on a un cas d'enfant à Nice, c'est ça, un élève de CM2 ? Il n'y a pas que des cas de coronavirus autour de l'école, il y en a aussi dans l'école ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, c'est inévitable, par définition, comme on parle de la semaine dernière, c'est probablement un virus qui a été contracté avant d'aller à l'école, au sortir du confinement, bon, on verra ce que diront les analyses. Il est inévitable qu'il y ait des choses comme cela, mais ça reste minoritaire, et surtout, le fait que l'on ferme, c'est tout simplement l'application du protocole sanitaire strict.

ALBA VENTURA
Mais vous ne vous dites pas que vous êtes allé quand même un peu trop vite, que vous avez rouvert trop tôt les écoles ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, écoutez, comme je l'ai souvent dit, les conséquences de ne pas aller à l'école sont beaucoup plus graves, il y a 12 millions d'élèves en France, imaginez que ceux du primaire, c'est-à-dire un peu plus de 5 millions, n'aillent pas à l'école du mois de mars au mois de septembre, provoque des dégâts considérables, et d'ailleurs, nous les voyons déjà, ça peut être de nature psychologique, ça peut être de nature alimentaire, ça peut être de nature sanitaire, car il y a d'autres problèmes de santé, et puis, c'est tout simplement la question du décrochage scolaire ; vous savez, l'école, ce n'est pas quelque chose de secondaire, on sait très bien que ne pas aller à l'école signifie une grande aggravation des inégalités, pour des raisons évidentes, et aujourd'hui, le phénomène qui, évidemment, est ma première préoccupation, c'est les enfants de milieux défavorisés dont on n'a pas de nouvelles, qui sont restés chez eux…

ALBA VENTURA
On y vient justement…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Donc vraiment, on doit avoir cela à l'esprit, on ne peut pas faire comme si l'école était un sujet secondaire. Moi, mon devoir, c'est de défendre l'école dans toutes les circonstances, bien sûr, en ayant en tête les enjeux de santé, et c'est pour ça qu'on a un protocole sanitaire strict.

ALBA VENTURA
Alors, vous parliez de ces enfants dont nous n'avons plus aucune nouvelle, ceux qu'on appelle les décrocheurs, ils sont combien, je crois vous aviez dit entre 5 et 600.000, c'est ça, au départ, combien sont-ils ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est ça, en moyenne, ils sont environ 500.000 il faut bien voir que la France est un des pays d'Europe qui a probablement le mieux fait en la matière, c'est-à-dire, nous avons un taux de cas de décrochage qui est de l'ordre de 4 %, mais ça fait quand même 500.000 élèves qui sont d'ailleurs répartis entre l'école primaire et l'enseignement secondaire, mais s'agissant de l'école primaire, un enfant qui décroche, c'est très grave, puisque ça veut dire qu'on décroche dans les premières années de la vie, et c'est très difficile à rattraper ensuite, donc c'est un phénomène auquel on doit faire particulièrement attention, je fais aussi attention aux élèves de l'enseignement…

ALBA VENTURA
Mais vous les avez identifiés, Jean-Michel BLANQUER, vous savez qui sont leurs parents…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, ils sont identifiés, école par école, oui, heureusement…

ALBA VENTURA
Et alors…

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est la vertu du service public de l'Education nationale, c'est d'avoir un certain quadrillage du pays, eh bien, vous avez des cas où, si vous voulez, les directeurs ou directrices d'école appellent les parents, mais les parents expliquent qu'ils ont très peur d'envoyer l'enfant, ou que l'école, ce n'est pas si important que ça, enfin, il y a toutes sortes d'explications. Mais il faut en quelque sorte réhabituer la société à aller à l'école, et vous imaginez le caractère dramatique que ça aurait d'habituer la société à ce que l'école soit quelque chose de secondaire, l'école, ça n'est pas secondaire, c'est absolument fondamental, et pour bien des raisons, évidemment, pour la transmission des savoirs, mais aussi pour vivre avec les autres, tout simplement…

ALBA VENTURA
Ce n'est pas une erreur d'avoir appelé à aller à l'école sur la base du volontariat dans la mesure où l'école est obligatoire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, mais, on fait beaucoup de commentaires autour de ça, en réalité, il n'y avait pas d'autre chose à dire que cela, puisque, d'abord, l'instruction est obligatoire, ce qui fait que même les enfants qui restent chez eux doivent avoir l'école à distance, donc nous nous efforçons de la rétablir, et nous ne pouvions pas, par la force fait, déjà, vous voyez les difficultés qu'il y a à réamorcer les choses. Et donc, on n'aurait pas pu, par la force, obliger qui que ce soit, par contre par la conviction et par tout un travail, nous allons y arriver semaine après semaine, et puis, préparer aussi la rentrée de septembre, pour que, évidemment, le retour à la normale soit complet. Mais en tout cas, imaginez ce que ça donnerait en termes de décrochage si nous étions restés inertes et si nous avions suivi les recommandations de ceux qui disent : il ne faut pas rouvrir avant septembre, ou même pourquoi pas encore plus tard, en attendant que le virus ait disparu, ce serait sur une folie pour notre société.

ALBA VENTURA
Jean-Michel BLANQUER, encore une question sur ces enfants décrocheurs, est-ce que vous avez les moyens rapidement de les re-scolariser, encore une fois, ils sont 500.000 dans la nature, on n'a plus aucune nouvelle, comment, est-ce qu'on enquête, de la part de la mairie, de la part des directeurs d'école, comment on les fait revenir l'école ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, je dirais, il y a 3 sujets différents il y avait les écoliers, les collégiens et les lycéens, s'agissant des écoliers, par définition, ils doivent revenir à l'école maintenant, donc tout le travail qui est fait maintenant avec les inspecteurs de l'Education nationale et l'ensemble des acteurs, les assistantes sociales, l'ensemble des métiers qui sont autour de l'école, de nature sociale en particulier, et puis, les professeurs eux-mêmes, bien sûr, je sais que les directeurs et les directrices sont très impliqués dans ce travail, on appelle les familles, on fait signe aux voisins, on travaille avec les mairies aussi, parce que les élus sont fondamentaux, dans cela, et donc, on va aller chercher les enfants. Nous savions que le mois de mai serait un mois de transition, donc, ce n'est pas anormal que, pour l'instant, on ait ce phénomène, je m'y attendais, et c'est bien pour ça que je voulais qu'on que l'on rentre, mais maintenant, au cours de ces semaines du mois de mai, nous allons aller chercher ces enfants, l'exemple typique, c'est les CP, CE1 de réseau d'éducation prioritaire, ils sont 12 élèves par classe, donc il est tout à fait possible qu'ils puissent rentrer tels quels, si je puis dire, je nous fixe comme objectif d'arriver à ce qu'ils viennent effectivement à l'école, et cela dépend aussi de la façon dont on parle beaucoup de tout cela…

ALBA VENTURA
Tous, vous espérez les récupérer tous ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, vous savez, il y a beaucoup de médecins, des sociétés de pédiatrie qui ont beaucoup écrit ces derniers temps et sont nombreux vraiment à avoir dit que c'était beaucoup moins dangereux pour les enfants d'aller à l'école que de rester à la maison, on a commenté ce que j'ai dit là-dessus, mais là aussi, je le redis avec force, c'est fondamental, donc tous ceux qui nous écoutent ont un rôle à jouer en parlant aux familles, en mettant le sujet du virus à sa juste place, c'est-à-dire qu'il faut qu'on soit tous très prudents, mais en même temps, qu'on ne s'arrête pas de vivre, et donc c'est tout à fait essentiel que nos enfants ne soient pas les victimes collatérales des mesures sanitaires et qu'ils puissent au contraire vivre normalement en allant à l'école…

ALBA VENTURA
Jean-Michel BLANQUER, quelle est la proportion d'ailleurs des enfants qui continuent l'école à distance ?

 JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, alors, s'agissant de l'école primaire, c'est environ 70 %, donc c'est encore beaucoup, mais évidemment, progressivement, ce chiffre va diminuer, mais ça va être forcément des situations mixtes entre la distance et la présence en mai et juin, j'ai toujours dit que la situation en mai et juin est forcément hybride, il faut l'assumer, mais mon but, c'est que tout enfant, quel que soit son territoire et son milieu social, ait repris un contact avec l'école, qu'on n'ait pas pris l'habitude de se déscolariser…

ALBA VENTURA
Oui, mais qu'est-ce que vous dites, Jean-Michel BLANQUER, aux maires des petites communes ou moyennes communes qui ont été effrayés par votre protocole sanitaire et le nombre de dispositifs qu'il fallait mettre en oeuvre et qui, du coup, ont été découragés, qui n'ont pas encore rouvert, qu'est-ce que vous leur dites à ces maires ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
D'abord, que je suis avec eux, mais on fait équipe, on est tous ensemble, tous les Français, pour l'école de la République, donc l'Education nationale est avec les maires, mais vous savez, les maires ont fait un travail absolument remarquable, il y a eu beaucoup de commentaires de ce type aussi dès qu'on l'a annoncé, parce qu'il y a beaucoup de gens malheureusement qui sont plus dans la critique que dans la construction, mais ce qui s'est passé… une semaine avant l'ouverture…

ALBA VENTURA
Il y en a qui n'ont tout simplement pas les moyens aussi…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non, mais non, non, non, je ne parle pas des maires et même les maires ont été formidables, je parle plutôt de certaines oppositions, on va dire, et de tous ceux qui, même en période de crise, pensent que c'est mieux de rajouter de la polémique plutôt que d'être dans l'intérêt général, mais les maires, les vrais, ceux qui se retroussent les manches…

ALBA VENTURA
Non, mais là, il y a vraiment des témoignages, je vous assure…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, je les connais, mais il faut quand même ne pas oublier qu'il y a quand même plus de 90 % des communes qui ont réussi à ouvrir alors qu'on nous annonçait que presque toutes refuseraient, en réalité, elles ont presque toutes ouvert, bien sûr que c'est difficile, mais vous voyez comment…, au début de cette interview, vous me questionniez sur les enjeux sanitaires, eh bien, oui, effectivement, on est obligé de faire un protocole sanitaire strict. J'aimerais bien que ce soit différent, mais on est obligé d'être très attentif aux enjeux de santé, et en même temps, de faire en sorte que les enfants aillent à l'école.

ALBA VENTURA
Jean-Michel BLANQUER, la rentrée des collégiens 6ème et 5ème, c'est ce matin en zone verte, alors pas pour tous, ils seront assez peu nombreux. Dites-moi, ils vont devoir être…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Si, si, quand même, ils sont 185.000, ce n'est pas négligeable, chaque enfant compte, et…

ALBA VENTURA
Sur un million et demi, c'est ça ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, c'est ça, mais c'est déjà beaucoup et c'est une amorce…

ALBA VENTURA
C'est déjà pas mal…

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est toujours la même logique de recommencer…

ALBA VENTURA
Ils vont devoir être masqués, même en cours ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, là aussi, c'est une recommandation qui est issue du conseil scientifique, de toutes les façons, c'est ce qui leur est recommandé dans différentes parties de la vie courante, donc c'est une certaine façon une forme d'accoutumance, nous ne le faisons pas pour les enfants d'écoles primaires qui sont trop petits pour ça, mais pour les adolescents.

ALBA VENTURA
Bien sûr. Il y a beaucoup d'élèves de 1ère donc, cette fois, on parle du lycée, et leurs parents, qui sont totalement perdus en ce qui concerne l'oral du bac de français, est-ce qu'il va y avoir un oral ou pas ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, j'ai dit que j'annoncerai à la fin du mois de mai ce que nous ferions en la matière, ça dépend beaucoup de ce que l'on va faire avec les lycées, là aussi, ça dépend donc des conditions sanitaires, cet oral, si les lycées ouvrent, il y a de grandes possibilités pour que ce se soit faisable, puisqu'on peut respecter les gestes barrières en passant un oral. Donc pour moi, c'est important d'envoyer ce signal aux élèves de 1ère qui est de bien travailler leurs textes de Français pendant cette période de confinement, vous savez, on parle beaucoup de jeunes de classes du lycée, qui décrochent un peu en ce moment, même quand ce n'est pas des vrais décrocheurs, qui se lèvent très tard, pensent à autre chose qu'à leur scolarité, etc., et donc, c'est un phénomène auquel je suis attentif aussi, et je veux leur envoyer des signaux tout simplement de travail, de travail paisible, mais de travail serein, et, là, en l'occurrence, le signal, c'est : il est bon de préparer les textes, alors, on verra si c'est en contrôle continu ou en contrôle terminal, mais le principal message, c'est surtout de travailler ses textes en lien avec les professeurs de français grâce à l'enseignement à distance, et en s'entraînant à l'oral, ce qui est toujours important, je sais que ce n'est pas évident, mais je pense que c'est important qu'on continue tous à travailler tout simplement.

ALBA VENTURA
D'accord. Donc dans la perspective effectivement d'un possible oral au mois de juin. Merci beaucoup Jean-Michel BLANQUER…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous.

ALBA VENTURA
Merci aussi à Mathias JULIEN pour avoir assuré la liaison technique.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci. Bonne journée.

ALBA VENTURA
Merci.

YVES CALVI
De nombreux chiffres très intéressants cités par le ministre, 70 cas identifiés dans nos écoles sur les 40.000 écoles réouvertes, et en ce qui concerne les 6èmes et les 5èmes qui rentrent aujourd'hui ou qui vont rentrer dans les jours qui viennent, 185.000 d'entre eux sur plus d'un million. Merci beaucoup Alba. Merci Monsieur le Ministre. Entretien à retrouver bien entendu sur le site « rtl.fr ». Et on retrouve Jean-Michel BLANQUER à 8h20 avec nos auditeurs, ils vous poseront des questions, ils nous appellent au 32 10, SMS code matin, 64 900 pour dialoguer donc avec notre ministre de l'Education nationale, à tout à l'heure, donc


Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 mai 2020