Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à France Inter le 22 juin 2020, sur l'importance du retour à l'école pour les 2 dernières semaines de cours.

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NICOLAS DEMORAND

Et avec Léa SALAME, nous recevons ce matin dans « Le Grand entretien » de la matinale, le ministre de l'Education nationale, avec lequel vous pourrez dialoguer dans une dizaine de minutes au 01 45 24 7000, sur les réseaux sociaux et l'application mobile d'Inter. Jean-Michel BLANQUER, bonjour.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être à notre micro ce matin pour cette nouvelle et dernière rentrée des classes d'une année scolaire qui aura été totalement inédite, marquée par l'épidémie de coronavirus, le confinement, et donc la fermeture de tous les établissements scolaires. Alors dites-nous comment ça se passe ce matin, Jean-Michel BLANQUER, avez-vous déjà des remontées du terrain, est-ce que 100 % des écoliers et des collégiens vont retrouver leurs classes aujourd'hui ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est l'objectif évidemment, et l'objectif est clair et net, c'est évidemment ce soir que l'on aura les données un petit peu consolidées, et puis, tout au long de la semaine, mais l'objectif, c'est bien 100 % des écoliers et des collégiens. Nous savons tous que la situation est imparfaite, elle l'est d'ailleurs par tous les pays concernés par le confinement. La France est un des pays qui d'ailleurs fait le plus en matière de déconfinement scolaire, c'est-à-dire, retrouve le maximum d'élèves après tout ce qui s'est passé, pour moi, c'était un enjeu majeur, parce que je considère qu'on ne peut pas laisser les élèves sans école de mars à septembre, quels qu'ils soient soit d'ailleurs, tous les élèves, et donc, pour moi, c'était très important que ces deux dernières semaines soient les semaines du retour à l'école, c'est pourquoi la tonalité, c'est quand même une tonalité aujourd'hui de sérénité et de joie, même si ce mot est peu utilisé dans notre débat public, c'est très important, c'est une joie de rentrer, de reprise, ce n'est pas une rentrée scolaire, bien sûr, mais de reprise, avec 1.000 difficultés, bien sûr, mais comme dans notre pays, on souligne toujours les difficultés, ce matin, je voudrais quand même souligner le fait que grâce aux chefs d'établissement, aux professeurs, à tout le monde, en réalité, y les compris les parents d'élèves…

NICOLAS DEMORAND
Vous êtes heureux…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr, je suis heureux d'avoir obtenu ce résultat, vous savez, c'était beaucoup plus simple pour moi de faire ce qui s'est passé dans d'autres pays, c'est-à-dire dire qu'il fallait attendre septembre, certains même le préconisaient encore fin avril ou dans le courant du mois de mai, tout le monde voit bien aujourd'hui que ce qui est bon, c'est le retour à l'école, bien sûr, ça se fait parfois avec de nombreuses difficultés, mais elles sont inévitables, et nous essayons de les réduire autant que possible.

LEA SALAME
Alors, vous ne vouliez pas d'une absence totale d'école pendant 6 mois, alors ils rentrent à l'école, mais ils rentrent pour 2 semaines seulement, à quoi ça sert de reprendre pour si peu de temps, beaucoup de profs, de parents d'élèves s'interrogent sur l'utilité réelle de la chose, à quoi vont servir ces 2 semaines, Jean-Michel BLANQUER, à une thérapie de groupe pour les enfants, pour les profs, pour les parents d'élèves ou à travailler vraiment ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Les deux, il y a vraiment une dimension psychologique qu'on ne doit évidemment pas du tout négliger, elle est très importante, d'ailleurs, les professeurs ont déjà commencé à accomplir ce travail, et puis, les psychologues scolaires aussi d'ailleurs pour les cas les plus importants. Evidemment, ce n'est pas aujourd'hui que tous les élèves rentrent, on a eu depuis plusieurs semaines beaucoup d'élèves qui sont déjà rentrés, où ce travail a commencé à être fait, donc, là, je dirais la posture psychologique de l'institution, elle est là, parce qu'elle est nécessaire, et puis, il y a tout simplement des choses simples de la vie : retrouver ses amis, retrouver ses professeurs, pour les professeurs, retrouver leurs élèves, tout ça, ça compte, c'est très important, mais c'est pas que ça, deux semaines de cours, ce serait quand même extraordinaire que ministre de l'Education nationale vous dise que deux semaines de cours, ça ne compte pas, bien sûr que ça compte, chaque jour, chaque heure de cours compte, et il y a donc aussi un travail pédagogique en cette fin d'année, même si c'est évidemment une année un peu particulière, mais il y a une sorte de retour d'expérience à faire avec les élèves, et puis maintenant aussi une forme de consolidation et de préparation à ce qui les attend pour l'année prochaine.

NICOLAS DEMORAND
Que se passe-t-il, Jean-Michel BLANQUER, si des parents n'amènent pas leur ou leurs enfants à l'école ce matin, est-ce qu'ils sont signalés sanctionnés auprès des autorités académiques ou pas ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
On applique la règle normale, c'est-à-dire, d'abord, on leur fait signe, c'est ce qu'on a d'ailleurs fait, y compris pendant le confinement, c'est-à-dire d'appeler les familles, regarder ce qui se passe, donc on est d'abord dans une posture de compréhension, d'aide et d'appui, puisqu'il peut y avoir des problèmes de tous ordres qui sont derrière ça, mais ensuite, eh bien, c'est tout simplement les règles normales qui s'appliquent et qui évidemment seront probablement à cheval sur la prochaine rentrée scolaire, c'est normal de les appliquer.

NICOLAS DEMORAND
Encore un mot sur les lycées, les lycéens, vous aviez parlé d'un entretien individuel, dites-nous, reprécisez de quoi il s'agit exactement, et si cet entretien est garanti à tous ou juste fondé sur le volontariat ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, d'abord, il faut distinguer les lycées professionnels et les lycées généraux et technologiques, les lycées professionnels étaient clairement notre priorité, y compris dans les phases précédentes du déconfinement, et donc l'objectif, c'était vraiment d'ouvrir des classes de lycée pro, c'est ce qui s'est passé, et je remercie d'ailleurs tous les acteurs de l'enseignement professionnel qui font un travail absolument magnifique et pas assez souvent souligné, et vraiment, ils ont été excellents aussi dans cette phase-là, c'est-à-dire, ils ont réouvert, vous avez des classes de terminale bac pro, des classes de CP 2ème année en particulier qui étaient prioritaires, et d'autres classes qui ont ouvert, des ateliers industriels, bref, des choses qui étaient indispensables pour lutter contre le décrochage scolaire qui sévit davantage en lycée professionnel, et puis, en lycée général et technologique, eh bien, le principe, c'était quand même de réussir à ce que des niveaux entiers puissent rentrer, donc dans certains cas, on a pu faire rentrer en particulier des classes de seconde, et puis, un entretien personnalisé pour tous, ce qui d'ailleurs peut avoir de grandes vertus, puisque, vous savez, en période extraordinaire, il se passe aussi des choses plus positives parfois qu'en période ordinaire, des choses plus négatives, c'est sûr, mais aussi des choses plus positives, et donc par exemple, ces entretiens personnalisés doivent se passer systématiquement, oui, c'est un droit de l'élève, et je dirais même un devoir et de sa famille et c'est le devoir de l'établissement de l'organiser, et c'est ce qui se passe à chaque fois, d'ailleurs quand ça ne se passe pas, il faut signaler le cas au chef d'établissement de façon à faire avancer les choses.

LEA SALAME
Vous aviez estimé à 4 % le nombre d'élèves totalement décrocheurs, entre guillemets, pendant le confinement, est-ce que vous revoyez cette estimation à la hausse, est-ce qu'elle a évolué, qu'avez-vous à dire sur ce chiffre de 4 %, est-ce que vous l'avez minimisé…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Au fil du temps, on aura toute une série de consolidations de nos données, au début du confinement, c'était 8 %, en fin de confinement, c'est-à-dire au 11 mai, c'était 4 %, grâce à ce travail, dont je parlais à l'instant d'ailleurs, de contact avec les familles qui a été accompli par, par exemple, les directeurs d'école, les chefs d'établissement, les CPE, enfin tous les acteurs, et puis, des élus locaux aussi, enfin, tout le monde, en fait, a mouillé sa chemise pour essayer ça, c'est comme ça que la France a un taux de décrochages le meilleur ou le moins mauvais – si je puis dire – d'Europe, parmi en tout cas tout ce qu'on peut voir…

LEA SALAME
Et 4 %, ça veut dire combien, ça veut dire 20.000 élèves…

JEAN-MICHEL BLANQUER
500.000 élèves, 500.000 élèves sont 4 % de 12 millions, ça fait à peu près…

LEA SALAME
Ça fait 500.000 élèves…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Autour de 500.000, oui…

LEA SALAME
Dont on n'a pas de nouvelles ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Parfois, on a pu avoir des nouvelles, mais ils disent carrément : nous ne venons pas parce que nous avons peur ou des choses comme ça, oui, bien sûr. Donc…

LEA SALAME
Et qu'est-ce qu'on fait de ces 500 000 élèves ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, on les rattrape, donc on a un plan de décrochage pour chaque Académie de France, donc chaque rectorat a son plan de lutte contre le décrochage scolaire, c'est un projet d'abord pour réussir à contacter réellement toutes les familles. Et ensuite, pour avoir un parcours personnalisé pour ces élèves, c'est évidemment la première des priorités pour la préparation de rentrée, c'est aussi pour ça qu'on a bâti les vacances apprenantes, le soutien scolaire gratuit à la fin des vacances d'été, et puis, toute notre stratégie, que nous élaborons en ce moment même, pour la rentrée scolaire, dont un des grands aspects, c'est la lutte contre le décrochage.

NICOLAS DEMORAND
Alors justement, sur les décrocheurs, mais plus généralement aussi des élèves qui ont ou auront des lacunes après le confinement, est-ce que vous prévoyez donc des remises à niveau à la rentrée, une sorte de sas pour rattraper ce qui n'aura pas été appris pendant cette période ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr.

NICOLAS DEMORAND
Alors sous quelle forme ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il va y avoir un plan très volontariste sur le sujet et ça, ça concerne potentiellement tous les élèves, il y aura des évaluations de début d'année, vous, j'y tiens beaucoup, pour le CP et le CE1, on a déjà fait ça ces dernières années, en 6ème, on va avoir une évaluation particulièrement robuste dans son contenu, notamment pour le français les mathématiques, de façon à déclencher ensuite de l'aide personnalisée, nous discutons de cela avec les organisations représentatives, avec l'ensemble du milieu de l'Education nationale, on va laisser aussi beaucoup de marges de manoeuvre aux acteurs, c'est-à-dire aux établissements pour concevoir leur propre manière de faire ce rattrapage, en leur donnant des moyens à la fois en heures supplémentaires, mais aussi en liberté d'organisation.

LEA SALAME
Donc tests, pardon, pour les CP, CE1 et 6ème, c'est tout ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non, pour chaque année, en fait, chaque niveau aura son…

LEA SALAME
Ou pour tout le monde ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais simplement, ce sera… c'est systématique, universel et obligatoire pour CP, CE1, 6ème et seconde, ensuite, pour les autres…

LEA SALAME
D'accord, mais en CE2, le gamin de CE2 qui rentre à l'école en septembre…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Là, le professeur disposera d'outils d'évaluation qui sont particulièrement renforcés dans leur richesse pour la rentrée, avec un peu plus de liberté, si je puis dire, dans leur manière de les utiliser, mais à chaque fois, ce qui est fortement recommandé, c'est de les utiliser et d'en tirer des conséquences sur le déclenchement d'une aide personnalisée.

LEA SALAME
Donc, elle ne sera pas tout à fait normale, en fait, la rentrée de septembre ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, elle a deux raisons de ne pas être tout à fait normale, la première est sanitaire, on ne sait pas encore comment elle sera sur ce plan-là, donc moi, évidemment, mon souhait, comme tous, c'est qu'il n'y ait pratiquement plus aucune contrainte sanitaire, et que c'est quand même l'hypothèse principale, disons-le, mais on a l'hypothèse peut-être d'une deuxième vague ultérieurement, mais en tout cas, on travaille, d'abord, sur ce principe, puis, sur d'autres scénarios. Et puis ensuite, deuxième contrainte, celle-là, elle est certaine, c'est avoir rattrapé ce qui a été perdu pendant la période actuelle. Et encore une fois, je pense que la France – c'est une catastrophe éducative mondiale le confinement, et je n'ai cessé de le clamer depuis le début, parfois contre vents et marées…

LEA SALAME
C'est ça, vous avez été critiqué pour avoir dit ça notamment…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr, parce que j'assume pleinement, et je pense que le temps me donne quand même raison que le Covid-19 n'est pas le seul sujet, n'est pas le seul problème de société que nous avons à traverser, c'est une catastrophe éducative mondiale, des millions d'enfants en France, dans le monde…

LEA SALAME
C'est une catastrophe pour les enfants de ne pas avoir eu cours pendant quatre mois…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr, bien sûr, parfois, je m'étonne que tout le monde ne pense pas à ce point-là, on ne peut pas dire vive l'école tout le temps, et au moment où il y a une grande crise, faire comme si l'école, c'était un sujet annexe, non, c'est le sujet fondamental de la vie, de la vie individuelle et de la vie collective, et le sujet, on doit en avoir une vision mondiale, parce que c'est des dizaines de millions d'enfants qui sont déscolarisés, on en parle avec l'UNESCO, avec beaucoup d'organismes, et malheureusement avec des pays qui s'en sortent beaucoup moins bien que la France, parce qu'on s'autocritique tout le temps, mais en réalité, si vous regardez ce qui s'est passé pour le confinement et le déconfinement, la France est un des pays qui s'en sort le mieux, c'est-à-dire, c'est nous qui avons le moins de déscolarisés, c'est nous qui avons fait le plus d'enseignement à distance, avec d'autres, bien sûr, le Danemark par exemple a fait des choses intéressantes…

NICOLAS DEMORAND
Et vous diriez catastrophe aussi pour la France ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, j'essaie de minimiser ça évidemment, et donc je pense que ça n'est pas une catastrophe pour la France, parce que, précisément il y a eu tout ce travail de toute l'Education nationale, c'est pour ça que je veux rendre hommage à ces un million de personnes qui ont travaillé d'arrache-pied pour cela, et on doit continuer, parce que justement, nous évitons la catastrophe, mais dans certains pays, ce sera une catastrophe…

LEA SALAME
Avant le standard, juste une question, ce matin, Nicolas vous a demandé sur les élèves, sur les profs, savez-vous combien en moyenne à peu près, on ne demande pas au dixième près, combien de profs sont allés au travail aujourd'hui et combien n'y sont pas allés ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, c'est impossible de vous le dire ce matin, puisque, là aussi, c'est quelque chose qu'on constatera ce soir, mais on estime qu'on va avoir à peu près 90 % des professeurs, mais c'est purement… c'est une estimation qui n'a pas de valeur scientifique à ce stade…

LEA SALAME
Vous saurez ce soir, mais c'est ce que vous estimez, c'est 90 % à peu près d'enseignants qui seront retournés…

JEAN-MICHEL BLANQUER
On saura ce soir, ce qu'on estime… oui, le 10 % pouvant s'expliquer par des problèmes de santé ou d'autres problèmes attestés en quelque sorte, simplement, vraiment, c'est les règles ordinaires qui s'appliquent maintenant, et donc on s'attend à ce type de retour.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 juin 2020