Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à RTL le 13 mai 2020, sur l'agriculture face à l'épidémie de Covid-19.

Texte intégral

YVES CALVI
Bonjour Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour Yves CALVI.

YVES CALVI
Merci beaucoup d'être avec nous ce matin sur RTL, Monsieur le ministre de l'Agriculture et de l'alimentation. Ce matin vous voulez lancer un nouvel appel pour l'agriculture française. Alors il y a quelques semaines, vous demandiez des bras pour nos assiettes. Il se trouve que Les Français ont répondu massivement mais visiblement, ces bras ne conviennent pas, en tout cas pas à nos agriculteurs. Est-ce que vous pouvez nous expliquer cette situation en quelques mots ?

DIDIER GUILLAUME
Non mais les bras ont convenu, Yves CALVI, c'était le moment où la campagne française commençait à produire, où les gens étaient confinés, où il n'y avait pas de travailleurs saisonniers qui venaient d'autres pays européens et nous étions en passe de jeter beaucoup de produits agricoles. Et quand j'ai lancé cet appel en relation avec la profession, eh bien il y a eu 300 000 Français qui se sont inscrits spontanément, qui ont fait cet acte de solidarité. Il y en a environ 15 000 qui ont été recrutés.

YVES CALVI
Mais ça ne fait pas beaucoup, Monsieur le ministre.

DIDIER GUILLAUME
Attendez, attendez. En tout, il aurait fallu, comme par rapport aux autres années, 45 000 personnes. Il y en a 15 000 qui y sont allés. On n'a pas jeté ou quasiment pas jeté de légumes et de fruits. La chaîne alimentaire n'a pas été rompue et vous avez pu vous-même dans votre commerce local ou dans votre grande surface acheter des fruits et légumes, donc ç'a été une réussite. Le problème maintenant, c'est qu'à partir du moment où il y a le déconfinement, où les gens repartent travailler, il faut une autre main-d'oeuvre et c'est à ce moment-là, c'est ces trois mois qui sont devant nous, de mi-mai à fin août, où la campagne française donne. Et là, il faut des bras. Il faut des bras pour ramasser, il faut des bras pour cueillir et c'est là où nous avons besoin de travailleurs saisonniers et étrangers.

YVES CALVI
Alors je crois que vous nous donnez la version la plus heureuse mais simplement, quand même, il y a une question qui est posée c'est que visiblement nos agriculteurs, en gros, les Français sont venus donner un coup de main, c'est sympa, mais ça ne fait pas tourner l'agriculture française et comme le disait notamment Daniel SAUVAITRE tout à l'heure qui est arboriculteur en Charente et secrétaire général de l'interprofession des légumes frais sur notre antenne, en gros les autres sont plus disponibles, plus efficaces et acceptent de travailler le week-end. Disons les choses, non ?

DIDIER GUILLAUME
Oui, oui. Mais moi, je n'ai aucun problème. Vous savez Yves CALVI, moi j'ai la parole libre et je parle, je crois, assez clair. Cette première étape a servi à ne pas jeter des fruits et légumes, elle a servi à aider les agriculteurs. Evidemment, il y a des métiers où il faut de la formation et les gens qui sont venus aider n'avaient pas de formation. Si ce que disait tout à l'heure votre interlocuteur c'est : on préfère la main-d'oeuvre étrangère parce qu'ils travaillent le week-end, ils travaillent le dimanche, ils travaillent longtemps, je pense que ce n'est pas un bon argument. Donc nous avons besoin de la main-d'oeuvre étrangère parce qu'elle vient chaque année. C'est des pays du Maghreb, des pays du Sud de l'Europe ou de l'Est de l'Europe, ils sont formés. Lorsqu'il s'agit de travailler dans les vignes, il faut tailler les vignes, ça ne se fait pas comme ça au débotté. Par contre lorsqu'il faut buter des asperges, ramasser des fraises, on peut le faire sans formation. Maintenant, nous avons besoin de faire venir d'autres salariés étrangers. Il y avait besoin de 45 000 salariés saisonniers au début de la crise, maintenant on va passer à 80 000 ou 100 000 chaque mois.

YVES CALVI
C'est donc l'été, le coeur de la cueillette, on comprend bien les chiffres que vous venez de nous citer. Allez-vous permettre de faire des dérogations pour les travailleurs étrangers et, si oui, lesquelles ?

DIDIER GUILLAUME
Alors oui évidemment, le gouvernement est en train de travailler là-dessus. Ça va être arbitré, je pense, dans la journée, au plus tard demain. Nous avons besoin de travailleurs étrangers pour l'industrie, pour l'industrie peut-être automobile, pour les chantiers navals - je ne sais trop - en tout cas pour l'agriculture. C'est une habitude. Donc les travailleurs saisonniers agricoles qui sont ressortissants d'un pays membre de l'Union européenne, qui seront munis d'un contrat de travail – on ne vient pas ici se balader et dire « je travaille si j'ai cinq minutes » - j'ai un contrat de travail avec une exploitation agricole établie en France. Les arbitrages vont être donnés dans la journée ou demain parce que nous avons besoin de cette main-d'oeuvre pour faire tourner l'agriculture française et, surtout, avec la finalité de nourrir nos concitoyens.

YVES CALVI
Avec des contrats de quelle durée ? On y a réfléchi ?

DIDIER GUILLAUME
Alors les contrats qui existaient déjà aujourd'hui, nous avons prolongé, parce qu'il y avait des salariés étrangers qui étaient en France. Ils avaient des contrats de six mois, nous les avons prolongés jusqu'à neuf mois pour qu'ils puissent rester, pour qu'ils puissent aider parce que l'agriculture tourne. Je ne voudrais pas qu'à l'issue de cette discussion, on pense que l'agriculture est à l'arrêt. Elle tourne. Les fruits sont ramassés, les légumes sont ramassés, sont cueillis. Il n'y a aucun problème. Et les contrats des travailleurs saisonniers qui vont venir, c'est les contrats habituels qui peuvent être de deux mois, trois mois, quatre mois, six mois en fonction des besoins.

YVES CALVI
Alors pardonnez-moi mais la précision que j'aimerais avoir, est-ce que ce seront des Européens membres de Schengen – polonais, roumains, bulgares ou croates - ou est-ce qu'on inclut aussi des ressortissants d'autres pays, par exemple du Maroc ou de la Tunisie qui viennent fréquemment dans notre pays ?

DIDIER GUILLAUME
Non, vous savez, aujourd'hui la question numéro un pour le gouvernement c'est la santé et la sécurité sanitaire. Donc pour l'instant, il n'est pas question d'élargir en dehors de l'Union européenne, de l'Espace Schengen.

YVES CALVI
Alors il y a urgence, vous l'avez rappelé. Cueillette des fraises, des tomates, des abricots en ce moment. Est-ce que les prix vont augmenter et est-ce qu'ils sont, on va dire si ce n'est encadrés au moins surveillés par votre ministère ?

DIDIER GUILLAUME
Alors les prix sont surveillés, évidemment, par le ministère de l'Economie et des Finances dont c'est le travail, de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. Je travaille quotidiennement, vraiment quotidiennement, avec Bruno LE MAIRE et ses services. Nous regardons tout cela. Il n'est pas question que les Français qui souffrent en ce moment, qui n'ont pas travaillé, qui ont été au chômage partiel, qui ont perdu de l'argent, aient la double peine en allant faire leurs courses, en voyant les prix qui leur mettent un coup de barre sur la tête. Donc nous regardons vraiment cela. En même temps Yves CALVI, appelons un chat un chat et une tomate une tomate. La tomate française ou la fraise française, elle coûte plus cher que la fraise espagnole ou la tomate espagnole. C'est une réalité. C'est bien de cela dont il faut que nous parlions en face. Moi j'appelle au patriotisme alimentaire, au patriotisme agricole. Il faut que nos concitoyens achètent français, il faut développer notre agriculture. Si on veut de la souveraineté alimentaire, de la souveraineté agricole, alors il faut aller dans cette direction. Mais comme c'est un peu plus cher, nous devons travailler afin que nous soyons encore plus concurrentiels. L'agriculture française doit être compétitive et les prix payés aux producteurs doivent être plus forts que ce qu'ils ne sont aujourd'hui, mais ça ne peut pas être répercuté toujours aux consommateurs.

YVES CALVI
Pour cela, il faut aussi qu'elle s'écoule. Dans le même temps, avec la fermeture - et c'est normal - des restaurants, des bars, des fast-food, des cantines, des restaurants d'entreprise, il y a des stocks de produits frais qui n'ont jamais été aussi importants. On estime à 450 000 tonnes, Monsieur le Ministre, le stock de pommes de terre non écoulées. En fait, la pomme de terre pourrit. 10 millions de litres de bière ont été produits et n'ont pas trouvé preneurs, même chose pour le vin. L'Etat va payer les producteurs pour transformer le breuvage qui fait notre renommée en gel hydroalcoolique ou en biocarburant. On ne peut rien faire d'autre ?

DIDIER GUILLAUME
Si, si. Il y a eu un transfert. 22 millions de Français mangeaient tous les jours à la cantine, dans la restauration collective, ils ont mangé chez eux. Donc c'est faramineux mais ça a tenu. Vous vous rendez compte que ce pays a tenu sans pénurie, sans aucun problème.

YVES CALVI
C'est vrai.

DIDIER GUILLAUME
Que l'augmentation de l'achat de steak haché, ç'a été 60 %. Que les oeufs, la farine on en a beaucoup plus acheté parce qu'on a fait des gâteaux, on a plus cuisiné. Les Français avaient moins l'habitude de cuisiner donc effectivement, avec la fermeture des restaurants, de la restauration collective eh bien les frites, on mange moins de frites. Les moules frites, les steaks frites, on beaucoup moins mangé de frites. 400 000 tonnes, vous l'avez dit, de pommes de terre.

YVES CALVI
J'entends bien mais comment on les écoule, nos pommes de terre ?

DIDIER GUILLAUME
Pour l'instant, on ne les écoule pas. C'est comme la bière, on ne peut pas l'écouler ; c'est comme le vin, on ne peut pas l'écouler. Avec ces filières, moi je travaille beaucoup. J'ai un conseil des ministres de l'agriculture en début d'après-midi où je vais demander des aides européennes encore, des aides au maintien de marché pour les pommes de terre industrielles. Il s'agit bien de pommes de terre industrielles, notamment l'entreprise McCAIN qui est la plus grosse. Nous avons demandé des mesures de stockage privé et puis nous allons travailler vers d'autres débouchés de pommes de terre comme la féculerie, la méthanisation, l'alimentation animale parce que les humains comme les animaux aiment les patates.

YVES CALVI
Mais vous ne faites pas en revanche comme nos amis belges qui, en ce moment, recommandent à la population de manger des frites deux à trois fois par semaine. Vous voyez, un cornet de frites avec une petite bière, et on écoule le stock

DIDIER GUILLAUME
Non, il faut sûrement manger des frites mais enfin, vous le disiez tout à l'heure, vous aviez quelques idées pour écouler le stock de vin mais tout cela il faut le faire avec modération évidemment. C'est pareil pour la bière,

Yves CALVI.
On a un gros problème avec la filière brassicole. Nos petites brasseries territoriales qui font vivre, qui approvisionnent les festivals, qui approvisionnent les fêtes, les mariages etc ne fonctionnent plus, sont à l'arrêt. Et puis la viticulture : nous travaillons beaucoup avec les vignerons qui ont beaucoup, beaucoup souffert. Donald TRUMP avait mis des taxes, on en avait parlé sur votre antenne, au mois d'octobre qui les a plantés en partie. Et puis là, l'arrêt de la restauration collective, la fermeture des restaurants, des bars leur pose beaucoup de problèmes. Nous travaillons et notamment nous allons essayer de faire de la distillation de crise. Nous allons distiller du vin en alcool. On ne sait pas encore, on est en train de discuter le montant. Pour faire… Tout simplement cet alcool servira dans l'industrie pharmaceutique pour faire des solutions hydroalcooliques, pour les biocarburants de première génération, pour les produits de nettoyage, les laques, les vernis, les laves-vitres. Bref, il faut trouver des solutions. Vous savez, ce pays est agile, il ne faut pas rester les deux pieds dans le même sabot. Aujourd'hui nous sommes dans une situation de crise, il faut répondre à la crise par des mesures d'urgence. Nous le faisons sur les patates, nous le faisons sur la bière, sur le vin, sur le cidre. Il ne faut pas oublier le cidre. Les crêperies sont fermées, on boit moins de cidre. Toutes ces filières sont des filières en souffrance.

YVES CALVI
Juste pour qu'on soit bien d'accord, l'Etat va subventionner en fait nos vignerons pour détruire leur vin et après qu'il soit utilisé en biocarburants par exemple ou dans tout ce que vous venez de nous citer. Nous sommes d'accord ?

DIDIER GUILLAUME
Exactement, exactement Yves CALVI. C'est moche d'avoir dans votre lave-vitre du vin des Côtes du Rhône ou d'avoir dans le vernis à ongles des femmes des vins de Provence mais c'est comme ça que ça va se passer. Il faut passer la crise, il faut vider les cuves, il faut leur permettre de déstocker parce que les prochaines vendanges vont arriver. Il faut arriver à faire en sorte que la bière. La bière ne se garde pas du tout, elle peut pourrir et donc il faut détruire de la bière aujourd'hui avant de redémarrer pour d'autres saisons. C'est terrible pour des agriculteurs, pour des éleveurs, pour des viticulteurs lorsqu'ils font bien leur travail, lorsqu'ils ont rempli leurs cuves pour les vendre et puis lorsqu'ils ont dépensé l'argent mais qu'ils n'ont pas de recettes.

YVES CALVI
Une toute dernière question, excusez-moi, je vous demande une réponse rapide. Vous nous avez dit tout à l'heure : il faut aussi qu'on assume en ce moment de manger français ; parfois ça peut coûter un peu plus cher. Mais j'entendais un primeur qui s'approvisionne à Rungis qui s'étonnait des prix martiens, je le cite, de certains fruits et légumes au marché en gros de Rungis où il s'approvisionne. Il constate des augmentations qui ont pris 70 % parfois : « je vendais la barquette de frais 2,50 euros avant le confinement, aujourd'hui elle s'achète entre 3,50 et 4 euros à Rungis. » Est-ce que vous trouvez ça normal ?

DIDIER GUILLAUME
Je ne trouve pas ça normal. Je serai demain matin à Rungis, je vous le dis, pour vérifier tout cela. Il ne peut pas y avoir d'effet d'aubaine.

YVES CALVI
Vous êtes très clair. Merci infiniment, Monsieur le Ministre, d'avoir pris la parole ce matin sur l'antenne de RTL.

DIDIER GUILLAUME
Merci monsieur CALVI.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 mai 2020