Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à France inter le 18 juin 2020, sur les difficultés financières d'Air France, la taxation des Géants du numérique et la relance économique.

Intervenant(s) :

Prononcé le

Temps de lecture 14 minutes

Texte intégral

LEA SALAME
Bonjour à vous Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Léa SALAME.

LEA SALAME
Merci d'être là, beaucoup de questions à vous poser ce matin, notamment sur AIR FRANCE, mais on ne peut pas commencer cette journée spéciale, appel du 18 juin, sans parler d'un homme que vous admirez, le général de GAULLE, à votre avis, je me demandais, à votre avis, Bruno LE MAIRE il résisterait contre quoi, contre qui, de GAULLE, aujourd'hui, en 2020 ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois qu'il résisterait contre le fatalisme, cette espèce de résignation comme quoi plus rien ne serait possible en France, que le pays serait foutu, que notre économie marcherait moins bien que l'économie allemande. Je crois exactement le contraire, et il appellerait les Français au sens des responsabilités, parce que je crois que ce qui traverse tout le parcours du général de GAULLE, c'est le sens des responsabilités pour la France aujourd'hui, la France a une responsabilité, c'est la reconstruction économique nationale, elle a une responsabilité européenne, et elle l'exerce, je crois avec Emmanuel MACRON, c'est être le pays qui ouvre la voie à une construction européenne plus puissante pour que l'Europe existe entre la Chine et les Etats-Unis, et il appellerait aussi à la responsabilité d'une France universelle qui place la raison au-dessus des passions et qui dirait que dans l'ordre international actuel, qui est menacé de conflits importants, notamment entre la Chine et les États-Unis, la France doit être la nation universelle qui appelle à la raison.

LEA SALAME
On va en reparler, notamment du dernier point, sur la raison contre les passions au niveau international, et notamment sur la taxe GAFA dans un instant, mais d'abord, l'actualité, aujourd'hui, c'est la douloureuse pour AIR FRANCE, la compagnie frappée durement par l'épidémie envisagerait de supprimer entre 8 et 10.000 postes d'ici 2022, c'est ce qu'affirment les syndicats, cela représente 15 à 20 % des effectifs, c'est colossal. D'abord, confirmez-vous que les suppressions de postes seront de cet ordre, qu'il faut s'y préparer ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne confirme pas ces chiffres, je vois le chiffre de 8.000 emplois, je ne confirme pas ces chiffres, j'attends de voir les propositions exactes qui seront celles d'AIR FRANCE, mais je ne les confirme pas, ensuite, comme toujours, je vais tenir un discours de vérité, LUFTHANSA va supprimer 22.000 emplois, BRITISH AIRWAYS va en supprimer 12.000, le trafic aérien s'est effondré de 80 à 90 %. Et comme l'a très bien dit Dominique SEUX, il n'y aura pas de retour à la normale immédiat, en particulier dans le domaine du transport aérien, donc oui, il y aura des ajustements qui seront nécessaires pour AIR FRANCE, on a mis de l'argent pour sauver AIR FRANCE…

LEA SALAME
Alors justement…

BRUNO LE MAIRE
Il y aura des ajustements nécessaires, mais je souhaite, et je demande à AIR FRANCE qu'il n'y ait pas de départs forcés. Je crois que c'est ça la ligne rouge importante qu'il n'y ait pas de départs contraints chez AIR FRANCE, mais qu'il y ait des ajustements nécessaires sur l'emploi, je préfère le dire, même si c'est à regret, ce sera nécessaire, parce que l'activité ne redémarrera pas du jour au lendemain, et que les pertes ont été très importantes au cours des derniers mois.

LEA SALAME
Vous dites je ne confirme pas ce chiffre de 8.000 suppressions de postes, l'Etat est actionnaire, vous avez des dizaines de milliers de salariés d'AIR FRANCE qui vous écoutent ce matin, ça veut dire quoi, ça veut dire que ce sera moins que 8.000 suppressions de postes ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire que je souhaite que ce soit moins de 8.000 postes, bien entendu, cela veut dire que je crois profondément dans l'avenir de notre compagnie aérienne, et nous n'aurions pas investi 7 milliards d'euros sur AIR FRANCE si je ne pensais pas que ça peut devenir la compagnie la plus respectueuse de l'environnement de la planète, sans doute une des plus attractives et une des plus profitables, c'est ça notre objectif.

LEA SALAME
Vous l'avez dit, l'Etat s'est engagé à garantir un prêt bancaire de 7 milliards d'euros à AIR FRANCE. L'Etat doit-il soutenir une entreprise qui supprimerait autant d'emplois, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Mais l'Etat doit soutenir une entreprise qui demain renoue avec les bénéfices, qui est une entreprise solide et qui fait la fierté industrielle de notre pays.

LEA SALAME
Donc il faut accepter…

BRUNO LE MAIRE
Mais je pense…

LEA SALAME
Il faut accepter les suppressions…

BRUNO LE MAIRE
Je pense avoir toujours tenu, Léa SALAME, le même langage depuis le début, je l'ai eu sur RENAULT, je l'ai sur AIR FRANCE, je l'aurai sur d'autres entreprises, quand les commandes s'écroulent, quand le trafic aérien s'écroule, dire : voilà, je mets de l'argent, mais on va absolument garder chaque emploi, à quoi ça conduit ? Ça peut conduire à des risques de faillites, et c'était ça qui menaçait AIR FRANCE, et au bout du compte, à perdre tout l'argent des Français, parce que ces 7 milliards, c'est l'argent des Français, si demain AIR FRANCE fait faillite, c'est 7 milliards qui partent en fumée, et dont je suis responsable, je n'oublie jamais que chaque euro que j'investis dans une entreprise, que ce soit AIR FRANCE ou une autre, c'est votre argent, Léa SALAME, et c'est l'argent de nos auditeurs, donc il faut que la compagnie renoue avec les bénéfices.

LEA SALAME
Donc je retiens : j'espère moins de 8.000 postes et pas de licenciements secs, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
Exactement, j'espère moins de 8.000 postes, donc je ne confirme pas ces 8.000, et surtout la ligne rouge, c'est les départs forcés, parce que c'est ça qui crée de la brutalité dans l'entreprise, et donc de la difficulté sociale, et c'est exactement ce que nous voulons éviter.

LEA SALAME
S'il y a un sujet dont vous avez fait votre cheval de bataille depuis que vous êtes arrivé à Bercy, il y a 3 ans, c'est la taxation des GAFA ; instaurer une taxe sur les chiffres d'affaires des géants du numérique, GOOGLE, AMAZON, APPLE et les autres. Les Etats-Unis, Bruno LE MAIRE viennent de vous dire non, ils ont quitté hier soir la table des négociations de l'OCDE, évoquant une impasse, le Financial Times – le FT – affirme que vous avez reçu hier soir une lettre du secrétaire américain au Trésor qui vous explique qu'il lâche l'affaire ; est-ce que c'est vrai, est-ce que vous confirmez avoir reçu cette lettre, est-ce que vous confirmez que les Etats-Unis partent ?

BRUNO LE MAIRE
Pour le coup, je vous confirme que nous avons reçu, avec mon homologue italien, espagnol, britannique, une lettre du secrétaire américain au Trésor, Steven MNUCHIN, qui nous confirme qu'ils ne veulent pas poursuivre les négociations à l'OCDE sur la taxation digitale. Cette lettre est une provocation, c'est une provocation vis-à-vis de l'ensemble des partenaires de l'OCDE, on était à quelques centimètres d'un accord sur la taxation des géants du numérique, au moment où les géants du numérique sont peut-être les seuls au monde à avoir tiré d'immenses bénéfices de la crise du coronavirus ; donc c'est une provocation vis-à-vis non seulement de tous ceux qui, à l'OCDE, négociaient de bonne foi, mais vis-à-vis de tous les citoyens de la planète qui se disent : il est quand même légitime que les géants du numérique payent leurs impôts…

LEA SALAME
Comment vous allez répondre ?

BRUNO LE MAIRE
Et c'est une provocation aussi vis-à-vis des alliés des Etats-Unis, qu'est-ce que c'est que cette manière de traiter les alliés des Etats-Unis, dont les Britanniques, dont les Espagnols, les Italiens, nous, Français, en nous menaçant systématiquement de sanctions : vous ne faites pas ça, on vous sanctionne, eh bien, moi je veux confirmer sur votre antenne qu'il y aura bien, comme je m'y suis toujours engagé, une taxation des géants du numérique en 2020 en France, soit les Etats-Unis reviennent sur leur position, et on arrive à un accord d'ici la fin de l'année 2020, et c'est la taxation internationale qui s'appliquera, c'est-ce que, avec le président de la République, nous avons toujours souhaité, soit, il n'y a pas d'accord à l'OCDE parce que les Etats-Unis bloquent, ils sont le seul Etat à bloquer, eh bien, dans ce cas-là, on appliquera notre taxe nationale qui n'a jamais été retirée mais simplement suspendue pour quelques mois.

LEA SALAME
On va la faire unilatéralement, même s'il y a des représailles américaines ?

BRUNO LE MAIRE
Mais nous appliquerons quoi qu'il arrive une taxation aux géants du digital en 2020, parce que c'est une question de justice. Et je veux dire à nos amis américains que nous ne serons pas les seuls à le faire, que, aujourd'hui, beaucoup d'Etats à travers la planète, en particulier en Europe, que ce soit en Autriche, en Grande-Bretagne, en Italie, en Espagne, veulent mettre en place une taxation des géants du numérique et le feront, parce que personne ne peut accepter que ces géants du numérique profitent des 450 millions de clients européens et ne payent pas d'impôts aux Etats où ils se trouvent.

LEA SALAME
Donc vous allez répondre, vous allez prendre votre plume et répondre au secrétaire américain au Trésor, vous l'avez déjà fait ?

BRUNO LE MAIRE
Pour tout vous dire, nous avons déjà réagi, puisque nous l'avons envoyée ce matin, et la rapidité de la réponse montre la conviction des Etats qui l'ont signée, la Grande-Bretagne, l'Italie l'Espagne, la France ont répondu aux Etats-Unis en confirmant que nous voulions une juste taxation des géants du digital à l'OCDE le plus vite possible.

LEA SALAME
La Une du Monde hier : les faillites d'entreprises vont exploser, titrait le journal, citant une enquête de l'assureur COFACE, qui estime que les défaillances d'entreprises vont augmenter de 21 % en France, d'ici la fin de l'année prochaine… plus de 60.000 entreprises. Vous confirmez ce chiffre ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne confirme pas ce chiffre, je vais passer ma matinée à confirmer ou à ne pas confirmer, mais je voudrais surtout montrer…

LEA SALAME
Non, parce qu'on aimerait comprendre l'ampleur de la catastrophe en fait…

BRUNO LE MAIRE
Derrière, Léa SALAME, surtout, il y a une vision à chaque fois de long terme, oui, il faut une nouvelle fiscalité internationale et il faut taxer les géants du digital, oui, nous sommes confrontés à une crise qui amène des évolutions des entreprises, c'est le cas pour AIR FRANCE, c'est le cas pour RENAULT, mais je crois profondément dans l'avenir de ces entreprises, oui, il y a aujourd'hui des entreprises qui ont pris des prêts garantis par l'Etat et qui peuvent se retrouver demain confrontées à un problème de solvabilité, c'est-à-dire quand il faudra rembourser ces prêts, mais ces prêts garantis par l'Etat, ils sont sur un an, et donc nous avons du temps devant nous pour voir comment est-ce qu'on transforme ces prêts garantis par l'Etat de façon à soutenir la trésorerie des entreprises et qu'elles restent solvables. Alors ça peut être par exemple sous forme de prêts participatifs, ça, c'est une option possible, c'est une réflexion sur les fonds propres des entreprises que nous avons engagée notamment avec les régions, mais aussi avec un certain nombre d'économistes, donc il y a beaucoup de solutions qui sont sur la table, qui doivent nous permettre d'éviter ces faillites en cascade, en évitant le problème de solvabilité des entreprises.

LEA SALAME
Je reprends les questions que vous posait Dominique SEUX tout à l'heure dans sa chronique, pourquoi attendre l'automne pour annoncer le vaste plan de relance, pourquoi ne pas le faire tout de suite pour booster l'économie ?

BRUNO LE MAIRE
Parce que c'est le choix d'un calendrier économique qui correspond exactement à la reprise telle que l'a décrite Dominique SEUX. S'il y avait une reprise…

LEA SALAME
Un calendrier économique ou politique ?

BRUNO LE MAIRE
Non, c'est un calendrier économique, et tout ça, ce sont des choix économiques qui ont été réfléchis avec les économistes et avec nos partenaires européens, s'il y avait une reprise en V, c'est-à-dire un effondrement brutal, et puis, le retour à la normale d'ici septembre, octobre, novembre prochain, ça vaudrait le coup de mettre toutes nos billes dès cet été sur la reprise, je crois à une reprise plus progressive, comme l'a décrite de Dominique SEUX tout à l'heure. Donc l'urgence absolue, c'est au mois de juillet, deux choses essentielles : soutenir les secteurs les plus menacés, l'automobile, l'industrie aéronautique, la Tech, et évidemment l'hôtellerie, la restauration, le tourisme, le commerce, et l'autre urgence qui figurera évidemment dans ce projet de loi, c'est l'emploi, c'est l'emploi des jeunes, c'est les 700.000 qui vont arriver sur le marché du travail et que nous voulons soutenir…

LEA SALAME
Alors justement, vous allez faire quoi pour les jeunes…

BRUNO LE MAIRE
Et puis, il y aura juste un deuxième temps de… je vais répondre sur les jeunes, bien entendu, il y aura un deuxième temps de la relance, en septembre, où, là, il va s'agir d'engager des plans sur 2 ans, par exemple, ça a été cité tout à l'heure, la rénovation énergétique des bâtiments, on ne va pas le faire en 1 mois ou 2 mois, c'est sur 2 ans que nous pouvons étaler la rénovation énergétique des bâtiments dans notre pays, et ça soutiendra la croissance.

LEA SALAME
Alors, il nous reste une minute, un référendum pour ces propositions vertes-là, ce serait une bonne idée ?

BRUNO LE MAIRE
Je suis toujours favorable, en bon Gaulliste, à la consultation directe du peuple français, ensuite, cette décision n'appartient qu'au président de la République…

LEA SALAME
Qu'au président de la République. Les jeunes, qu'est-ce que vous allez faire pour les jeunes ?

BRUNO LE MAIRE
Soutien à l'apprentissage, c'est déjà décidé, ce sera en juillet, 8.000 euros pour les apprentis de plus 18 ans, 5.000 pour les moins de 18 ans, et je suis favorable à ce que nous complétions cette mesure, elles sont en discussion avec les partenaires sociaux et Muriel PENICAUD, par une mesure plus vaste concernant tous les jeunes, qui pourrait prendre la forme, soit, certains proposent une exonération de charges, moi, je suis plutôt favorable à une prime à l'embauche des jeunes, qu'ils soient en CDI ou en CDD de 6 mois, mais qu'il y ait une prime à l'embauche des jeunes dès le mois de septembre…

LEA SALAME
De combien ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, c'est en discussion, les partenaires sociaux vont nous faire des propositions, mais comme ministre de l'Economie et des finances, préoccupé principalement par l'arrivée de ces 700.000 jeunes sur le marché du travail en septembre, je pense qu'une prime, ça peut être efficace, juste et rassurer beaucoup de jeunes dans notre pays.

LEA SALAME
Merci beaucoup, Bruno LE MAIRE, d'avoir été avec nous et belle journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juin 2020