Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à RTL le 1er juillet 2020, sur la reprise de l'école après le confinement et l'organisation de la nouvelle version du baccalauréat.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

ALBA VENTURA

Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour Alba VENTURA.

ALBA VENTURA
Avant toute chose Monsieur le ministre, on n'a toujours pas bien compris pourquoi vous avez demandé de reprendre l'école le 22 juin. L'école se termine après-demain pour des élèves dont certains n'ont repris que, d'ailleurs, la semaine dernière. Est-ce que c'était pour libérer des parents, pour compter les profs ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Pour moi c'était essentiel que tous les enfants retrouvent l'école. Vous savez, on ne peut pas tout le temps, en temps normal, dire que l'école c'est essentiel et puis, dès qu'il y a une crise, considérer que l'école c'est secondaire. L'école c'est fondamental. Les enfants ont besoin d'école et, depuis le début de la crise, mon premier but c'est que les enfants aient un contact avec l'école et même retournent à l'école. Alors évidemment en respectant les conditions sanitaires, c'est ce qu'on a fait. Evidemment au début c'était très exigeant. A partir du 11 mai, on avait…

ALBA VENTURA
Il y a des pays qui n'ont pas repris, qui ont préféré se préparer pour la rentrée de septembre et qui, finalement, ont laissé l'école fermée. Des pays européens.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Tout à fait. C'est très vrai ce que vous dites.

ALBA VENTURA
Et ça ne met pas plus en danger leurs élèves que les nôtres.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je crains que si, malheureusement pour eux. Vous savez en Italie, par exemple, il y a un débat public sur pourquoi n'a-t-on pas fait comme les Français. Si vous comparez ce qu'a fait la France à l'Espagne, à l'Angleterre, à l'Allemagne même, nous avons moins de décrocheurs, nous avons un plutôt fort taux de satisfaction des parents vis-à-vis de l'enseignement à distance et là, nous avons ramené plus d'enfants à l'école : autour de 80-85 % des écoliers et collégiens. C'est déjà…

ALBA VENTURA
J'ai lu qu'un cinquième des élèves ne sont pas retournés à l'école. C'est bien ça ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Un peu moins de 20 %, un peu moins d'un cinquième quand même.

ALBA VENTURA
Ça reste beaucoup, non ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça reste beaucoup mais c'est… Vous faisiez une comparaison européenne, c'est effectivement une bonne chose à faire puisqu'on sait très bien qu'on a tous fait face à des conditions adverses, donc on savait qu'il y avait des contraintes, qu'on n'aurait pas tous les élèves. Mais vous savez en temps normal, juin 2019 ou 2018 ou de toutes les années précédentes, il n'y a malheureusement de toute façon pas 100 % des élèves puisqu'à la fin du mois de juin, beaucoup partent en vacances.

ALBA VENTURA
Notamment les classes de 2nde, oui.

JEAN-MICHEL BLANQUER
On a même eu plus d'élèves que d'habitude à l'école et au collège. J'avais fixé justement cette année qu'on réussisse à reconquérir le mois de juin. Bon, les circonstances ont été très particulière mais pour moi c'était fondamental ce retour à l'école. Et d'ailleurs, je suis allé sur le terrain évidemment et j'ai beaucoup de remontées. Il y a un grand plaisir des enfants à retrouver l'école. Il y avait des raisons pédagogiques mais aussi des raisons psychologiques. C'est important de retrouver ses amis, de retrouver ses professeurs et il y a eu beaucoup de joie autour de ce retour à l'école et au collège. C'était d'une certaine façon un début de retour à la normale qui était très important pour tout le monde.

ALBA VENTURA
Et est-ce que vous avez des nouvelles des 40 000 enseignants dont on n'a pas eu de nouvelles pendant le confinement et même après le confinement ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Alors ce chiffre d'abord, il reste un peu à stabiliser dans toutes les études que nous faisons, d'études de la crise après, a posteriori si vous voulez.

ALBA VENTURA
Pourquoi un peu ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Un peu ?

ALBA VENTURA
A relativiser.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Parce que si ça se trouve, il est un peu plus faible que cela.

ALBA VENTURA
Oui, mais même un peu plus faible. Même si c'est 30 000 ou 20 000.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il y a 850 000 professeurs en France. Je ne vous dis pas que tout le monde a été parfait dans la crise et d'ailleurs je vous défie de me trouver un corps de métiers où tout le monde a été parfait. En revanche ce qui est certain, c'est que certains ont été beaucoup plus investis que d'autres. Chacun a pu le constater. Maintenant c'étaient des circonstances très particulières.

ALBA VENTURA
Mais là, vous savez où ils sont maintenant ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr. Quand même, on a… Enfin, à partir du moment où on n'a plus de confinement, on sait trouver tout le monde. Oui, quand même. Et donc presque tout le monde est rentré, oui.

ALBA VENTURA
Avec un peu de recul, Monsieur le Ministre, est-ce que vous admettez qu'il y a eu des moments où vous avez improvisé pendant cette crise ? Où vous vous êtes peut-être entêté ? Vous vous êtes contredit, vous avez être contredit le Premier ministre.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non. Je sais qu'on dit parfois ça. Il faudrait beaucoup de temps pour le dire mais, en réalité, pas tellement. Si vous regardez au début…

ALBA VENTURA
Pas tellement entêté ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Si, j'étais très entêté sur un point. J'étais très entêté sur le lien des enfants avec l'école et le fait qu'ils y retournent. J'ai une ligne directrice très claire depuis le début et même au moment du confinement, si vous voulez, on déclenche tout de suite l'enseignement à distance. Et de ce point de vue-là, le système français a des avantages par rapport aux autres systèmes scolaires. C'est ce qui nous permet de quadriller le territoire national, j'avais tous les deux jours les recteurs en ligne, ils appelaient eux-mêmes les chefs d'établissement qui appelaient les professeurs.

ALBA VENTURA
Donc vos contradictions, vous les assumez.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je n'ai pas eu de contradictions. Vraiment, trouvez m'en une. Par exemple vous voyez, j'avais dit qu'on déconfinerait début mai. J'ai été très critiqué début avril quand je disais ça. Je disais : c'est le scénario privilégié, je ne disais pas que c'était ça. J'ai été très critiqué, beaucoup de gens ont dit : mais ce n'est pas vrai, on ne retournera qu'en septembre. Ça faisait une polémique à ce moment-là parmi cinq ans de polémiques on a qu'on a cherchées. En réalité c'est ce qui s'est passé. Le président de la République a pris d'ailleurs une décision très courageuse qui elle-même a été très critiquée quand il l'a prise à la mi-avril. Beaucoup de polémiques et aujourd'hui, maintenant qu'on est fin juin, tout le monde comprend qu'il a pris la bonne décision en matière de déconfinement le 11 mai. Donc si vous voulez, il faut faire attention à ces ambiances de polémiques qui sont déclenchées tous les jours, et puis après quand on regarde les choses a posteriori, on se rend compte qu'il n'y a pas tant de problèmes que ça. Alors après est-ce qu'on a été parfait ? Non, bien sûr. Personne ne l'a été dans aucun pays du monde d'ailleurs. Mais sur le sujet du confinement et du déconfinement scolaire, nous avons un bilan français – ce n'est pas le mien d'ailleurs : c'est celui de l'ensemble de l'Education nationale - qui est tout à fait correct.

ALBA VENTURA
Alors les enseignants sont quand même dans le flou pour la rentrée du mois de septembre. Comment vous vous préparez à une éventuellement deuxième vague ? Est-ce qu'il y a des consignes précises pour la rentrée ? Je sais que les Belges ont déjà mis en place des scenarii en fonction d'un retour à la normale, de possibles confinements temporaires ou pas ? Est-ce que nous on a ça ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. J'ai d'ailleurs regardé la préparation de la rentrée belge. Je regarde les préparations de rentrée des autres aussi bien sûr. Ils ont fait un bon travail, je trouve, et nous-mêmes nous faisons un travail de même nature si vous voulez, c'est-à-dire un travail par scénario. C'est vrai qu'aujourd'hui, notre principal scénario il est quand même assez optimiste. C'est-à-dire que nous pensons que les conditions sanitaires permettront d'avoir un retour normal en classe avec un groupe classe normal. Nous attendons pour le 7 juillet le retour de l'avis du Haut Conseil de la Santé publique pour nous dire un petit peu dans quelle mesure on peut encore alléger le protocole sanitaire, donc nous verrons à ce moment-là.

ALBA VENTURA
Donc il y aura tous les effectifs normaux, que ce soit élèves ou enseignants.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Tout à fait. Sauf s'il y avait une dégradation des conditions sanitaires, mais l'hypothèse principale c'est vraiment une rentrée proche de la normale avec, évidemment, tout le monde ayant vocation à être là. Et puis après, nous nous préparons à d'éventuelles crises qui ne sont pas forcément début septembre et qui peuvent arriver au cours de l'année en tirant les leçons de ce que nous avons vécu pour améliorer ce qui peut l'être.

ALBA VENTURA
J'ai vu qu'il y avait des problèmes de classe quand même surchargées à venir, notamment en Seine-Saint-Denis, dans le Val-de-Marne. Il y a des parents d'élèves ou des professeurs qui manifestent contre des fermetures de classes ou la perte de postes qui conduisent à gonfler les classes. Ça, ça va être réglé ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est réglé. A l'école primaire, nous créons des postes alors qu'il y a moins d'élèves. Donc si vous prenez le cas de la Seine-Saint-Denis, vous pouvez prendre chaque commune de Seine-Saint-Denis : il y aura un meilleur taux d'encadrement l'année prochaine que cette année. Donc il faut regarder à quoi renvoie chacune de ces manifestations, mais vous savez, il y en a chaque année depuis toujours sur ces sujets. Il faut regarder au cas par cas mais nous améliorons le taux d'encadrement à l'école primaire dans chaque commune de France l'année prochaine.

ALBA VENTURA
Jean-Michel BLANQUER, c'est mardi prochain qu'auront lieu les résultats du bac. Alors c'est un bac pas comme les autres cette année. Quelle valeur il a d'ailleurs ce bac pour vous ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il a évidemment toute sa valeur puisque le résultat reflète le travail en contrôle continu du premier trimestre et du deuxième trimestre de chacun des élèves de Terminale. Par ailleurs les élèves ont été…

ALBA VENTURA
Ce n'est pas un bac au rabais ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, je crois qu'on ne peut pas dire ça. Vous savez, le baccalauréat c'est fait…

ALBA VENTURA
Je sais que ce n'est pas très agréable d'entendre ça mais il n'y a pas l'épreuve habituelle de l'oral, cette grande épreuve.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr. Enfin, la grande épreuve de l'oral c'est plutôt l'année prochaine parce que jusqu'à présent, il n'y avait pas justement un oral vraiment solennel comme ça. Là vous aurez les oraux de rattrapage la semaine prochaine pour ceux qui ont entre 8 et 10 et ils auront leurs résultats donc en fin de semaine prochaine. Donc de ce point de vue-là, on a un calendrier qui est le calendrier normal. Et quant à la valeur du baccalauréat d'abord, vous savez chaque année les élèves savent pour la plupart leur affectation dans l'enseignement supérieur avant même d'avoir le baccalauréat, et ils l'ont sur la base du contrôle continu. Donc en réalité, on accorde déjà beaucoup d'importance au contrôle continu pour l'avenir de nos élèves. Donc il ne faut pas dévaloriser les notes qu'on a obtenues au contrôle continu.

ALBA VENTURA
Alors vous faites bien d'en parler du contrôle continu, parce que c'est ce qui sera mis en place avec la nouvelle réforme à partir de la rentrée prochaine. C'est ce qu'on appelle les E3C, c'est un acronyme pas très, très joli. Il va changer d'ailleurs, non, je crois ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Il va changer, ça va être EC, c'est-à-dire Epreuves Communes tout simplement.

ALBA VENTURA
Epreuves communes. C'est donc du contrôle continu. Mais alors là encore, les professeurs demandent plus de souplesse. Est-ce que vous allez leur répondre favorablement ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Vous savez, depuis le début, depuis près d'un an, nous avons un comité de suivi du baccalauréat qui permet avec les organisations représentatives, les différents acteurs et y compris les lycéens eux-mêmes d'ailleurs - il faut un beau travail démocratique pour travailler ensemble sur des propositions - nous avons un comité de suivi qui nous a permis déjà de faire plusieurs évolutions de la réforme, pour être au plus près des besoins du terrain. Donc nous allons simplifier le calendrier. Notamment nous allons permettre à chaque établissement de fixer la date de passage de ces évaluations communes.

ALBA VENTURA
Parce que c'est en trois temps, c'est ça, sur l'année ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, sur deux ans. C'est-à-dire que vous avez deux fois en 1ère…

ALBA VENTURA
Sur la 1ère et la Terminale.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Deux fois en 1ère et une fois en Terminale, et donc vous avez l'établissement, par la voix du chef d'établissement, qui va définir le moment où on le passe. L'objectif c'est que ce soit le plus simple possible. Vous savez depuis le début, ce que nous visons c'est l'équilibre entre objectivité : donc par exemple le fait d'être noté par un autre professeur que soi-même, et puis simplicité : le fait que ce ne soit pas une usine à gaz d'organisation. Ce n'est pas facile de concilier les deux choses, puisque si vous voulez de l'objectivité, vous devez avoir une organisation un peu complexe. Mais donc nourris par l'expérience, nous évoluons et donc nous aurons un système encore plus simple, plus facile à comprendre et plus adapté à chaque établissement.

ALBA VENTURA
Il y a une petite polémique, Jean-Michel BLANQUER, sur l'attribution de badges aux enseignants pour connaître leurs compétences ou leurs engagements. Alors par exemple, ceux qui ont fait preuve de créativité numérique pendant le confinement reçoivent un badge, un peu comme s'ils recevaient un bon point. Alors il paraît que ça met pas mal de profs en colère. C'est quelque chose que vous soutenez, qui va se généraliser ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce sont des initiatives locales. Je n'ai pas eu le temps de juger particulièrement. Vous savez, je trouve ça bien qu'il y ait des initiatives locales de façon générale. Le système ne peut pas être centralisé sur tous les sujets. Qu'on reconnaisse des compétences qu'on a acquises n'a rien de problématique en soi. Après il faut regarder dans le détail ce qui s'est passé et peut-être qu'il faut faire évoluer ce qui a été décidé, mais ce n'est pas une décision que j'ai prise à l'échelle centrale pour l'ensemble du pays.

ALBA VENTURA
C'est académique. Jean-Michel BLANQUER, rattacher la culture au ministère de l'Education nationale, ça vous plairait ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, ça c'est typiquement un sujet qui relève du président de la République…

ALBA VENTURA
Mais ça vous plairait ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
De façon générale, indépendamment de savoir le rattachement, ce qui est important c'est le travail ensemble. C'est d'ailleurs ce que nous avons accompli aussi bien avec Françoise NYSSEN que Franck RIESTER, c'est-à-dire renforcer l'éducation artistique et culturelle en faisant travailler beaucoup plus ensemble le ministère de la Culture et le ministère de l'Education nationale.

ALBA VENTURA
Ça va ensemble.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Vous voyez par exemple, c'est pour ça que je travaille, je suis aussi ministre de l'Education nationale et de la jeunesse. De la jeunesse ; ça veut dire les associations d'éducation populaire, la mobilisation donc de tous les acteurs de la culture et du sport autour de l'élève tout simplement. Parce qu'on doit avoir une vision complète du temps de l'élève, pas seulement le temps scolaire mais ce qu'il fait du lundi au vendredi ou même au samedi, c'est-à-dire ses activités culturelles, ses activités sportives. Moi je préfère qu'un enfant apprenne la musique le mercredi après-midi ou fasse du sport plutôt que d'être devant son écran de télé.

ALBA VENTURA
Vous avez eu le temps de penser à tout ça donc vous êtes assuré de rester, vous, au gouvernement.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non mais ça fait trois ans que je travaille à toutes ces choses-là et c'est pour ça qu'elles connaissent d'ailleurs certains progrès, mais il y a encore beaucoup à faire.

ALBA VENTURA
Mais vous avez envie de rester.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Donc quoi qu'il arrive, on travaillera beaucoup avec sport et culture dans les temps à venir.

ALBA VENTURA
Dans l'avenir.

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est très important.

ALBA VENTURA
Merci beaucoup Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 2 juillet 2020