Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à France Info le 6 octobre 2020, sur la réduction de la jauge dans les universités et les mesures pour lutter contre l’épidémie de Covid-19.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour Caroline ROUX.

CAROLINE ROUX
Nous allons revenir sur le séparatisme, mais d'abord un mot tout de même sur le Covid. Décider de diminuer de moitié la présence des étudiants dans les facultés, mais laisser les lycées, dont certains ont jusqu'à parfois 2000 élèves, avec des taux de remplissage à 100 %, quelle est la logique ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
La logique c'est qu'on constate des choses très différentes à l'université et au lycée, à l'université, la vie étudiante en particulier, c'est-à-dire les fêtes qu'ils peuvent faire, l'activité sociale qu'ils ont en dehors de l'université, a conduit…

CAROLINE ROUX
Ça, ça ne se fait pas dans les amphis.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Dans l'amphi, mais surtout dans la vie courante, parce que vous savez, on considère toujours ce qui se passe dans les établissements, mais le plus important c'est en fait ce qui se passe en dehors des établissements, et il se trouve que, voilà, la vie étudiante, et c'était vrai d'ailleurs dès cet été, a été plus « contaminante », à un âge, en plus, où on se contamine davantage.

CAROLINE ROUX
Il n'y a pas de clusters dans les lycées ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça dépend ce qu'on appelle un cluster, vous savez, c'est une question de définition. Dans l'Education nationale un cluster c'est quand il y a trois personnes malades, trois personnes, pas malades, pardon, qui sont testées positifs, donc ça signifie que… si, on a 15 structures fermées aujourd'hui, mais c'est 15 sur 60.000, donc ça reste un chiffre très raisonnable.

CAROLINE ROUX
Est-ce que la question de baisser le nombre d'élèves dans les lycées, a, à un moment donné, été évoquée, ou le sera-t-elle à partir d'un certain seuil, ou est-ce que vous l'excluez, de fait, en disant c'est un choix que l'on fait, en disant on privilégie l'enseignement en présentiel dans les lycées, ou on pourrait parler aussi des collèges, je ne parle même pas du primaire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Toutes les hypothèses sont prévues. Depuis le mois de juillet on a un protocole sanitaire qui a trois éventualités, là on est, depuis le début de l'année, dans l'éventualité 1, c'est ce qui nous a permis d'avoir tous les élèves en classe et d'avoir tous les enfants de France à l'école, quand même, ce qui est une chose dont on doit être heureux, je crois, mais on a aussi une hypothèse 2 qui conduit à faire ce que l'université a fait, c'est-à-dire avoir un élève sur deux présent, un peu ce que nous avons connu au mois de juin dernier. Donc, cette hypothèse elle existe…

CAROLINE ROUX
C'est quand l'hypothèse 2, c'est à partir de quel seuil ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Après c'est des choses qui sont vues avec les autorités sanitaires, pour l'instant ce n'est pas du tout une hypothèse privilégiée, pour les raisons que je vous ai dites avant, c'est-à-dire il y a en fait peu de clusters dans les établissements scolaires aujourd'hui.

CAROLINE ROUX
Le gouvernement encourage…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je voudrais dire que ces derniers jours on a beaucoup dit il y a des clusters dans les établissements scolaires et les universités parce qu'on a…

CAROLINE ROUX
40 %.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, mais parce qu'on a aggloméré les deux choses, donc ça n'a en fait pas grand sens, il faut vraiment distinguer le cas des universités et le cas des établissements scolaires.

CAROLINE ROUX
Le gouvernement encourage, on l'a vu encore dans le journal de 7h30, les entreprises à privilégier le télétravail, là aussi on se dit ce qui vaut pour les entreprises ça ne vaut pas pour les profs ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Si, justement, nous avons tout un travail qui est fait pour qu'il y ait du télétravail des professeurs, on l'a beaucoup vu pendant le confinement, on a pu noter certaines imperfections, mais on a pu noter aussi quand même à la fois une belle mobilisation et finalement une France qui a su faire plutôt bien, surtout si on compare à d'autres pays, l'enseignement à distance pour les élèves, et là nous avons des sessions de formation, en permanence, vous avez plus de 100.000 professeurs qui ont été formés par notre institution qui s'appelle Canopé….

CAROLINE ROUX
Oui, mais là, pour l'instant, ils vont en cours les profs.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, ils vont en cours, parce que c'est quand même mieux l'enseignement en présence que l'enseignement à distance, et d'ailleurs je crois que c'est ce que tout le monde, tous les Français, et a fortiori les professeurs et les élèves, ont ressenti pour la rentrée, c'est-à-dire le plaisir d'être là, le plaisir d'être… le bonheur tout simplement de l'école. Vous savez l'école, je l'ai dit au moment de la rentrée, ce n'est pas une variable d'ajustement, ce n'est pas la chose qu'on fait sauter dès qu'il y a un premier problème, c'est fondamental l'école, et la France peut être plutôt heureuse d'avoir une école qui fonctionne bien, alors que dans d'autres pays c'est assez chaotique parce que justement on n'a pas su faire, ou pu faire, la rentrée scolaire.

CAROLINE ROUX
Même exemple, les salles de sport, les piscines, sont fermées, mais on continue à faire du sport dans les établissements scolaires, je sais que vous avez fait une conférence de presse avec la ministre des Sports, vous insistez beaucoup là-dessus, ce n'est pas deux poids, deux mesures, c'est ça que j'essaie de comprendre.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, ce n'est pas deux poids, deux mesures, là, en plus, c'est deux sujets que je vois ensemble puisque je suis ministre des Sports, avec Roxana MARACINEANU on regarde ça tous les jours, on a évidemment une situation différente quand on parle des adultes et quand on parle des enfants, et une des choses positives, dans cette situation négative, c'est, on le sait tous, c'est que les enfants, et a fortiori quand ils sont les plus jeunes, sont peu, voire pas contaminants entre eux, et ne contaminent pas les adultes, et en plus ont peu de symptômes, donc ça nous permet d'avoir une activité sportive pour les enfants. Ce n'est pas moi qui le dis tout seul, bien entendu, c'est les autorités sanitaires, et nous travaillons avec.

CAROLINE ROUX
Alors, elle n'est pas facile à gérer cette crise, qu'est-ce que vous répondez à ceux qui disent que vous naviguez à vue ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, ça dépend ce qu'on met derrière cette expression. Il est évident qu'on navigue en situation d'incertitude, c'est vrai de tout le monde, les scientifiques, comme les politiques, dans le monde entier, donc il faut avoir l'humilité de dire ça, que, bien entendu, au fur et à mesure, on voit des réalités et on apprend, c'est vrai de chacun d'ailleurs. Par contre, je pense que dans l'expression « naviguer à vue » il peut y avoir l'expression qu'on ne saurait rien de ce que nous faisons, non, tout est fait à partir de tous les éléments que nous pouvons connaître. Nous nous enrichissons de ce que nous avons connu ces derniers mois, et puis surtout nous nous enrichissons des études scientifiques qui existent, donc c'est ce qui nous permet quand même, par exemple s'agissant du système scolaire, d'avancer, je crois, depuis la rentrée scolaire, d'une manière qui est satisfaisante.

CAROLINE ROUX
On parle de l'école obligatoire dès 3 ans et non plus l'enseignement, c'est une nuance qui a son importance et ça a été présenté par le président de la République la semaine dernière dans son discours sur les séparatismes. Comment on fait appliquer cette mesure - donc l'idée évidemment c'est de limiter l'enseignement à domicile, dont vous considérez qu'il serait un moyen de développer un islam radical auprès des enfants - est-ce que dire « c'est obligatoire » ça suffira ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, il y a tout un travail qui va avec, bien sûr. Déjà, il y a 2 ans, nous avions l'instruction obligatoire, c'est-à-dire que nous avions dit l'école maternelle est fondamentale pour tous, il restait une possibilité d'instruction à domicile, désormais nous disons école obligatoire pour tous dès l'école maternelle, et là ça signifie aussi, d'abord c'est une obligation juridique, avec toutes les conséquences si vous ne la suivez pas en tant parents…

CAROLINE ROUX
Lesquelles ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Vous savez, il y a des sanctions qui sont prévues quand vous n'envoyez pas votre enfant à l'école, ces sanctions sont même de nature pénale si à la fin vous ne le faites pas. J'ai d'ailleurs parfois été amené, pour des enfants de plus de 3 ans, enfin même de plus de 6 ans, d'enjoindre les parents d'inscrire des enfants à l'école, quand ils ne le faisaient pas. Simplement, le phénomène a pris de l'ampleur, et donc si on veut lutter contre le radicalisme islamiste, ou certains phénomènes sectaires, eh bien il fallait le faire, c'est une question de droits de l'enfant, d'une certaine façon, il faut protéger les enfants contre l'endoctrinement.

CAROLINE ROUX
Alors, certaines familles, qui ont opté pour l'école à la maison, considèrent que c'est une atteinte à la liberté d'instruction, ils citent l'article 26 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d'éducation à donner à leurs enfants. »

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, mais le genre d'éducation ne couvre pas un spectre infini, il y a encore la possibilité de choisir, l'école publique, l'école sous contrat, ou même l'école hors contrat, simplement ce qui ne sera plus possible, sauf raison particulière, par exemple les raisons de santé, ou un enfant sportif de haut niveau, il y a des exceptions qui seront prévues bien sûr, donc sauf exception prévue par la loi, eh bien on devra envoyer son enfant à l'école. Vous savez, ça se résume en une phrase : l'école c'est bon pour les enfants.

CAROLINE ROUX
C'est finalement assez simple. L'apprentissage de l'arabe, on se souvient que Najat VALLAUD-BELKACEM avait défendu cette mesure-là, à l'époque ça avait soulevé une bronca. A partir de quel âge pourra-t-on apprendre l'arabe, est-ce que ça pourra être une première langue ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors… A l'école primaire, très souvent la première langue c'est l'anglais, il faut bien le dire, ensuite c'est l'allemand…

CAROLINE ROUX
Ça pourrait être l'arabe ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça pourrait, mais en tout cas le vrai développement de l'enseignement de l'arabe se passera notamment dans des structures périscolaires que je qualifierais de républicaines, c'est-à-dire qui seront sous notre contrôle, de façon à ce qu'on soit sûr, un, de la compétence linguistique, deux, du respect des valeurs de la République, donc c'est notamment, dans le périscolaire, à l'école primaire, et puis dans l'enseignement secondaire, là nous développons l'arabe comme les grandes langues de civilisation, c'est-à-dire le chinois, le russe, les langues de nos voisins, et oui, nous avons besoin, là aussi dans un cadre républicain, de développer cet enseignement.

CAROLINE ROUX
Vous avez suffisamment de professeurs pour enseigner l'arabe ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, on a le CAPES et l'agrégation en arabe, et oui nous pouvons ouvrir des postes, et là encore ça nous permet d'avoir un contrôle sur la qualité des personnes qui l'enseignent.

CAROLINE ROUX
Et l'enseignement de l'arabe ne sera pas un enseignement religieux.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr, on doit déconnecter l'enjeu de la langue de l'enjeu religieux, c'est tout ce que nous faisons en ce moment, vous voyez, c'est d'éviter que les enfants soient envoyés dans l'école coranique du coin, c'est d'éviter qu'ils soient embrigadés, dès l'âge de 3 ans, dans des structures extrémistes, et donc tout ceci nous le faisons, encore une fois, dans un esprit de consolidation de la République. Nous avons aussi à l'esprit nos compatriotes, républicains, de confession musulmane, que nous protégeons de cette façon contre le radicalisme, et puis l'ensemble de notre pays qui a besoin que nous ayons tout simplement une vision d'une République forte qui ne se laisse pas faire par l'extrémisme.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Jean-Michel BLANQUER d'avoir été notre invité ce matin.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 octobre 2020