Interview de M. Éric Dupond-Moretti, garde des sceaux, ministre de la justice, à France Inter le 20 octobre 2020, sur la lutte contre le terrorisme.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

LEA SALAME
Bonjour à vous Eric DUPOND-MORETTI.

ERIC DUPOND-MORETTI
Bonjour Madame SALAME.

LEA SALAME
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter alors que nous sommes toujours sous le choc après l'attentat qui a visé Samuel PATY, vendredi dernier. Dites-nous ce matin Monsieur le Ministre, qu'avez-vous ressenti vendredi vers 17h00 quand vous avez appris que le terrorisme avait touché l'école de la République, avait décapité un professeur, de l'effroi, du chagrin, de la colère ?

ERIC DUPOND-MORETTI
De l'effroi, du chagrin et de la colère, oui. De l'effroi parce qu'évidemment un homme est mort, un innocent est mort. Du chagrin parce qu'on touche la République au coeur, parce que cet homme est mort en raison du fait qu'il enseignait la liberté d'expression à des jeunes femmes, des jeunes hommes en passe de devenir des citoyens libres. Et puis évidemment de la colère parce que le terrorisme est à nos portes et qu'il jaillit de nulle part.

LEA SALAME
Il est à nos portes, il est même dedans, l'assassin de Samuel PATY avait 18 ans, ça veut dire qu'il en avait 13 au moment de l'attentat de Charlie Hebdo et des et des attentats du Bataclan. Est-ce qu'on a raté quelque chose, qu'est-ce qu'on a raté en 5 ans pour laisser ces jeunes basculer ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je ne sais pas ce qu'on a raté. Vous avez vu que tous les pouvoirs ont connu le terrorisme. Il est sur notre sol depuis longtemps. C'est une guerre insidieuse. Il y a le terrorisme organisé que suivent les services et puis il y a un jeune homme de 18 ans qui n'est pas dans les radars des services de renseignement et qui commet cet acte abominable au nom d'une religion dévoyée.

LEA SALAME
Manifestement l'assassin avait déjà posté sur son compte Twitter des contenus violents, des images de décapitation, son compte avait été signalé cet été sur la plateforme Pharos mais il n'avait pas été supprimé. Y a-t-il eu défaillance Monsieur le Ministre et comment faire pour que ça ne se reproduise pas ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Malheureusement il y a beaucoup de choses de cette nature qui circulent sur les plateformes, d'où la nécessité de travailler sur cette question. Pour autant il n'était pas signalé comme individu fiché S ou comme susceptible de. Il y a, non il n'y a pas de faille, ça c'est la réécriture de l'histoire et elle est plus facile après que pendant.

LEA SALAME
Vous pouvez dire là qu'il n'y a pas eu de faille ?

ERIC DUPOND-MORETTI
De ce que je sais, Madame, on a en réalité une vidéo qui est postée, qui fait état de propos pédopornographiques, d'images à caractère pédopornographiques. S'en suit un débat entre ce malheureux enseignant et puis le collège et il n'a comme seule possibilité juridique que le dépôt d'une plainte pour injure publique, le droit ne permet pas d'autre chose.

LEA SALAME
Alors il faut changer le droit ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Alors il faut y travailler et je suis en train d'y travailler.

LEA SALAME
C'est-à-dire que faut-il faire concrètement, pour revenir sur cette vidéo le père de famille à l'origine de cette vidéo et le militant islamiste Abdelhakim SEFRIOUI, tous deux à l'origine de ces vidéos qui appelaient à intimider le professeur, à sévir contre le professeur, est-ce qu'on peut considérer que ces deux hommes sont juridiquement complices de l'assassin ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Alors ça, ce n'est pas moi qui pourra le dire, non pas que je ne me défausse Madame, mais vous savez que le processus judiciaire est évidemment enclenché et le Garde des Sceaux ne peut pas intervenir dans une affaire en cours. En revanche ce que je peux vous dire, c'est qu'on sait aujourd'hui qu'il y a là une forme de fatwa, c'est le mot qu'a utilisé Gérald DARMANIN, le ministre de l'Intérieur mais on le sait a posteriori et toute la difficulté c'est justement de savoir comment on aurait pu judiciariser plutôt et j'y travaille. Mais je ne pas je ne peux pas venir ici avec des mesures et des propositions qui n'ont pas encore été complètement finalisées. Pourquoi ? Comme l'a dit monsieur Thomas LEGRAND tout à l'heure et tout le monde peut l'entendre, il y a un juste équilibre à trouver entre ce que l'on voudrait faire parfois dans la révolte et ce que l'on peut faire sous l'empire est sous l'égide du droit.

LEA SALAME
Mais par exemple je vais vous donner une mesure, est-ce qu'elle est sur la table celle-là, la création de maintenance de magistrats qui seraient totalement dédié à ces contenus haineux et qui pourraient agir vite, très vite, qui auraient pu agir là dans ce cas dans la semaine où ces vidéos ont circulé massivement ?

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est une des pistes Madame, c'est une des pistes que j'ai évoqué hier en réunissant en urgence les procureurs généraux de ce pays.

LEA SALAME
Donc c'est une des pistes qui est sur la table.

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est une des pistes oui.

LEA SALAME
Vous allez mettre des moyens pour mettre des magistrats qui vont agir, Monsieur le Ministre.

ERIC DUPOND-MORETTI
D'abord il y a déjà les magistrats qui sont dédiés à ça, la question qui est posée est celle de leur nombre bien sûr, c'est une des pistes, nous y réfléchissons.

LEA SALAME
Est-ce inévitable de circonscrire la liberté d'expression sur les réseaux sociaux, pour être clair Jean-Michel BLANQUER à ce micro il y a 2 jours estimait que l'anonymat sur Internet était un fléau, à titre personnel disait-il, je suis contre et vous ?

ERIC DUPOND-MORETTI
À titre personnel je suis totalement contre.

LEA SALAME
Est-ce qu'il faut supprimer l'anonymat ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, non, non, je suis totalement contre l'anonymat sur les réseaux sociaux, mais ce que je pense à titre personnel a au fond peu d'intérêt, il y a aussi la protection d'une liberté d'expression notamment consacrée et j'allais presque dire ultra consacrée par la Cour européenne de sauvegarde des droits de l'homme et on peut aussi envisager que l'on ait cette possibilité de s'exprimer anonymement parce que l'anonymat, ça n'est pas forcément significatif de haine, ça peut être autre chose que ça, on peut exprimer dans l'anonymat des choses parce qu'on a en pas envie de se dévoiler et des choses qui sont intelligentes et qui ne sont pas forcément, qui ne tomberaient pas forcément sous le coup de la loi.

LEA SALAME
Donc vous êtes contre l'anonymat mais contre la suppression aussi.

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, non, non, non, vous m'avez posé la question à titre personnel ensuite je suis le Garde des Sceaux garant de la règle de droit. Je voudrais si vous m'y autorisez dire quelque chose à propos de cela. La dernière fois que je suis venu ici, je venais de défendre MERAH, vous vous en souvenez.

LEA SALAME
Absolument et beaucoup d'auditeurs s'en souviennent de votre altercation aussi avec Nicolas DEMORAND.

ERIC DUPOND-MORETTI
C'était un échange plus qu'une altercation, mais ce que je disais, c'est que si j'avais accepté de le défendre, c'était pour rappeler que ce qui distingue au fond la règle, la règle de droit, ce qui distingue pardon la civilisation de la barbarie, c'est l'Etat de droit. Je redis exactement la même chose aujourd'hui.

LEA SALAME
Donc il ne faut pas réagir sur l'émotion, sur le coup de l'émotion ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, on a tous évidemment une émotion légitime mais l'exploitation de cette émotion à des fins politiciennes par exemple, Madame SALAME, ça me dégoûte.

LEA SALAME
C'est-à-dire, qui a exploité à des fins politiciennes ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Écoutez-moi vous savez j'en appelle à une forme d'union nationale. J'étais hier soir au Sénat et c'est ce que j'ai dit. Je pense que le moment n'est pas à la polémique, à bon entendeur salut. Moi Madame vous voyez on s'est demandé où j'étais, certains, vous le savez. Ma première idée, ce n'était pas de d'aller sur un plateau de télé, c'était de bosser.

LEA SALAME
C'est vrai que beaucoup se sont dit, ça fait 4 jours et le ministre de la Justice n'a pas réagi.

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est le Front national qui a dit ça, mais j'étais d'abord à la chancellerie immédiatement et puis au ministère de l'Intérieur. Et puis on a retravaillé à la chancellerie et puis on est allé à Matignon et puis on est allé au Conseil de défense avec le président de la République, autant d'endroits où le Front national et fort heureusement ne va pas et je l'espère n'ira jamais, mais c'était pour travailler voyez-vous. Je trouve qu'il y a une forme d'indécence à exploiter. Souvenez-vous d'ailleurs des attentats de Toulouse, il y avait eu une espèce de trêve dans la classe politique et pourtant on était en période d'élection présidentielle, voilà un peu de décence.

LEA SALAME
Sur quelles bases légales vous allez vous appuyer pour dissoudre des associations comme le CCIF ou Baraka City, est-ce qu'il n'y a pas là un risque d'atteinte à la liberté d'association ?

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est toujours la même question, moi je suis le protecteur des droits mais si l'association a pour but en réalité de permettre l'expansion du salafisme, eh bien ça mérite Madame que l'on y regarde à deux fois.

LEA SALAME
Oui d'accord mais.

ERIC DUPOND-MORETTI
On peut, pardonnez-moi, il y a pour le moment la possibilité de dissoudre des associations par décret, vous le savez, on veut simplifier cette procédure, on y travaille, ça fera l'objet d'une discussion, c'est la loi contre les séparatismes et il faudra prendre toutes les précautions pour que l'on puisse naturellement s'associer, pour que l'on puisse naturellement créer une association etc, ça fait partie des libertés essentielles comme la liberté d'expression, mais on ne peut pas non plus laisser dans ces associations prospérer le terrorisme.

LEA SALAME
LE CCIF répond qu'ils n'ont jamais relayé les appels à punir le professeur, ils ne comprennent pas pourquoi ils se font punir ou ils se font dissoudre, alors qu'ils n'ont jamais relayé les appels à sévir contre le professeur, vous répondez quoi ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Cette procédure est en cours.

LEA SALAME
Il faut dissoudre le CCIF ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Cette procédure est en cours, qu'est-ce du ressort…

LEA SALAME
Quel est l'avis du ministre de la Justice ?

ERIC DUPOND-MORETTI
C'est du ressort du ministre de l'Intérieur et exclusivement du ressort du ministre de l'Intérieur.

LEA SALAME
Vous ne voulez pas vous prononcer.

ERIC DUPOND-MORETTI
Sur la base, Madame, d'un droit qui existe et qui est beaucoup plus complexe que ce que nous souhaitons faire. Mais pour y parvenir il faudra bien sûr être respectueux de toutes les règles qui sont les nôtres.

LEA SALAME
Le ministre de l'Intérieur justement, Gérald DARMANIN a déclaré hier que des opérations de police avaient été lancées contre des dizaines d'individus qui n'ont pas forcément un lien avec l'enquête mais à qui, je cite, nous avons envie de faire passer un message. Eric DUPOND-MORETTI peut-on lancer des opérations de police pour faire passer un message dans un état de droit ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Vous savez madame qu'il y a police judiciaire et la police administrative, je pense que si le ministre de l'Intérieur choisit de faire passer un message, c'est que, il y a matière à faire passer un message.

LEA SALAME
Ça ne vous choque pas ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non s'il s'agit de passer un message et de dire un certain nombre de choses non. Vous savez Madame, on ne peut pas vouloir tout et son contraire et à ce propos je voudrais vous dire quelque chose, pardon, mais je trouve d'une profonde injustice que les Cassandre qui se sont révélées là ces jours derniers dans les conditions indécentes que je rappelais tout à l'heure ne veulent pas obstinément pas se souvenir de ce qu'il a déjà été fait. Il y a des lieux de culte qui ont été fermés, Madame, il y a des établissements genre bistrots qui ont été fermés, il y en a 200. Il y a des gens qui ont été expulsés. On a renforcé le renseignement, ça depuis 2017, renseignement pénitentiaire 100 personnes de plus. On a coordonné le renseignement.

LEA SALAME
C'est vrai mais il y a eu un prof décapité.

ERIC DUPOND-MORETTI
J'entends bien Madame, c'est un échec mais il y a aussi 32 attentats qui ont été déjoués, on ne peut pas laisser croire et accréditer l'idée au bénéfice de l'émotion que rien, strictement rien n'a été fait.

LEA SALAME
Dernière question Eric DUPOND-MORETTI, depuis que vous êtes arrivé à la chancellerie, il y a 4 mois, il y a un climat difficile qui ne s'éteint pas. Vous êtes mis en cause par les magistrats, vous êtes mis en cause par des associations, par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique qui vous reprochent plusieurs conflits d'intérêts entre le métier que vous exerciez, avocat, les clients que vous défendiez…

ERIC DUPOND-MORETTI
Non Madame.

LEA SALAME
Attendez, votre rôle de ministre de la Justice, en tant que ministre quelles mesures allez-vous prendre pour rétablir la confiance avec les magistrats pour sortir de cette situation délétère ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Vous êtes allée bien trop vite Madame SALAME, ça m'étonne de vous, d'abord la Haute autorité ne me reproche rien, elle m'a demandé des explications, j'ai répondu.

LEA SALAME
Elle demande des éclaircissements.

ERIC DUPOND-MORETTI
Voilà des explications, des éclaircissements, choisissez le mot que vous voulez mais ne dites pas que l'on me reproche un certain nombre de choses, pas du tout, vous allez bien trop vite. Pour le reste Madame, je suis allé à Agen la semaine dernière, j'ai travaillé avec les syndicats, d'accord. Hier j'étais avec les procureurs généraux. Aujourd'hui je suis avec les chefs de cour concernés par la Covid-19, vous voyez et je travaille. Et j'ai invité les syndicats à venir pour évoquer notamment ces questions qui sont absolument essentielles et je pense qu'ils vont venir. Ces polémiques en ce qui me concerne, elles sont derrière moi, j'ai répondu en long, en large et en travers et je n'entends pas y revenir parce que j'ai d'autres choses à faire.

LEA SALAME
Donc c'est fini pour vous, il n'y a plus de problèmes avec les magistrats.

ERIC DUPOND-MORETTI
Pour moi il n'y a strictement aucun problème ? Je veux travailler avec les magistrats. Je pense qu'ils ont besoin de leur ministère et que le ministère a besoin d'eux.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 octobre 2020