Interview de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation à RMC le 17 décembre 2020, sur le retour partiel des étudiants en présentiel entre le "4 et le 11 janvier" pour les élèves le plus fragiles.

Intervenant(s) :

  • Frédérique Vidal - Ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation

Prononcé le

Texte intégral

APOLLINE DE MALHERBE
Bonjour Frédérique VIDAL.

FREDERIQUE VIDAL
Bonjour.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci d'être mon invitée ce matin dans ce studio. Vous êtes la ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche, de l'innovation. On va parler réouverture, peut-être, des universités, mais je voudrais d'abord, Madame la Ministre, qu'on écoute ce témoignage, c'est celui de Chloé, elle a 20 ans, elle et étudiante en droit à la fac de Lille. Ecoutez.

CHLOE
Eh bien, en ce moment, ça ne va pas du tout, non, eh bien, je n'ai pas le moral, je pleure, parfois, je n'arrive plus à me motiver, et je suis devant mes cours, et, eh bien, j'ai envie de travailler, mais je n'y arrive pas, ça ne vient pas, je n'y arrive pas. C'est bizarre, je ne sais plus comment organiser mes journées bien. Et puis, quand je ne suis pas bien, je me dis : on ne peut même pas sortir, aller voir du monde pour décompresser, ça me ferait relativiser. Là, oui, j'ai envie de tout claquer, j'en ai marre. Ça m'a donné envie d'arrêter mes études, oui.

APOLLINE DE MALHERBE
Qu'est-ce que vous pouvez faire pour Chloé ?

FREDERIQUE VIDAL
D'abord, Chloé n'est pas la seule, et c'est bien ça le problème, c'est qu'on a en ce moment beaucoup d'étudiants qui se désespèrent un petit peu, dans le même temps, ils sont jeunes, donc ils essaient de se projeter dans l'avenir, mais se projeter dans l'avenir en ce moment, c'est compliqué. Donc c'est pour ça qu'on a d'une part, dans toutes les résidences universitaires, installé des référents, c'est plus de 1.600 étudiants référents qui sont en contact tous les jours avec les étudiants de la résidence…

APOLLINE DE MALHERBE
Ils font quoi concrètement, c'est quoi être étudiant référent, ça veut dire, prendre des nouvelles, ça veut dire…

FREDERIQUE VIDAL
C'est du contact, absolument, c'est prendre des nouvelles, c'est demander comment ça va, c'est remotiver un étudiant qui n'a plus envie, c'est éventuellement lui dire : peut-être que tu devrais aller voir une psychologue, vraiment, là, ça fait trois, quatre jours que ça ne va pas. Voilà, c'est lui redonner – lui donner du lien – et puis, lui redonner envie de repartir. Et puis, c'est 20.000 étudiants tuteurs, alors, eux, leur rôle est double, c'est à la fois prendre des nouvelles, mais aussi accompagner dans les devoirs.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous vous attendiez à autant de souffrances quand vous avez pris cette décision de fermer, de supprimer les cours en présentiel, de fermer les facs ?

FREDERIQUE VIDAL
Oui, je m'y attendais, parce que dans ma vie antérieure, j'étais prof, et je sais à quel point lorsqu'on enseigne, le contact humain est essentiel. Donc je pensais que ça allait être difficile, d'un autre côté, il n'y avait pas beaucoup d'autres solutions, il fallait préserver l'année universitaire, faire en sorte que les cours aient les lieux, et puis, d'un autre côté, faire en sorte que la pandémie s'arrête.

APOLLINE DE MALHERBE
Et en même temps, et en même temps, Madame la Ministre, je vais me faire un peu provocante, mais les jeunes, ils n'en meurent pas du Covid, les jeunes, ils sont privés de cours pour protéger les plus fragiles, c'est-à-dire les plus âgés, est-ce que vous n'avez pas quand même l'impression que, eux, ils sont sacrifiés, mis sous cloche dans une année extrêmement importante pour eux, pour protéger les plus âgés qu'on aurait pu, eux, peut-être mettre à l'écart pour laisser ces jeunes continuer à vivre ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, d'abord, ça, je dois dire que c'est vrai que c'est ce qu'on a beaucoup dit au début, que les jeunes étaient…

APOLLINE DE MALHERBE
Cette génération sacrifiée…

FREDERIQUE VIDAL
Oui, non, en fait, ce qu'il faut voir, c'est que, évidemment, c'est souvent moins grave, mais il n'empêche qu'il y a beaucoup d'effets secondaires, on a des jeunes qui restent pendant plusieurs mois, et certains qui n'ont toujours pas retrouvé ni le goût ni l'odorat, on sait qu'il y a des effets secondaires cardiologiques, des effets secondaires à long terme neurologiques. Et donc ce n'est pas parce qu'ils vont moins en réanimation, et ça, c'est très clair, qu'il n'y a pas d'effets de l'infection sur les jeunes. Donc ça, c'est vraiment la première chose. Et puis, la deuxième chose, c'est quand on est en pandémie, en réalité, on se protège soi-même, mais on protège l'ensemble de la société, et c'est important que même si on n'a pas de risque particulier d'aller en réanimation, on prenne soin les uns des autres ; c'est tout l'objet.

APOLLINE DE MALHERBE
Et c'est aussi pour les autres. Madame la Ministre, il y a une maman qui nous appelle ce matin, Marie, qui nous appelle de Bordeaux, bonjour.

MARIE
Oui, bonjour.

APOLLINE DE MALHERBE
Bonjour Marie. Vous avez une fille qui a 22 ans et qui souffre, là, de cette situation. Vous vouliez en parler.

MARIE
Oui. Bonjour Madame la Ministre.

FREDERIQUE VIDAL
Bonjour Madame.

MARIE
Effectivement, moi, je suis à la fois atterrée et outrée, j'ai une gamine de 22 ans qui était la joie de vivre, et qui en fait est en train de partir en naufrage. Elle a, malgré les recommandations de ne pas aller en cours, elle a des examens en pharmacie en 2ème année à Toulouse toutes les semaines, il y a quand même eu du présentiel, et on a l'impression que les professeurs en fait, c'est un petit peu la course à l'échalote, et il faut vite, vite amasser des notes pour être sûr qu'en cas de reconfinement total, on ait quelque chose à présenter. Il y a un manque de respect complet de ces jeunes. Alors, je ne dis pas que c'est… c'est d'abord aux jeunes, bien sûr, de respecter les professeurs, mais je ne comprends pas cette pression qu'ils mettent malgré tout sur nos gamins…

APOLLINE DE MALHERBE
Ça paraît très paradoxal finalement, Marie, c'est que, aussi, c'est presque pour éviter un reconfinement qu'on leur met la pression. Je voudrais que la ministre puisse vous répondre.

MARIE
Oui, merci.

FREDERIQUE VIDAL
Eh bien, effectivement, Madame, ce que nous avons fait dans ce deuxième confinement, au regard de ce qui s'est passé pendant le premier en termes notamment de détresse psychologique des étudiants, c'est que nous n'avons pas fermé les universités, et ce que l'on sait, c'est que le contrôle continu, et j'imagine que c'est à ça que vous faites référence, quand vous dites : toutes les semaines, des petits examens, etc., c'est une façon d'aider les étudiants à ne pas décrocher ; quand vous êtes seul et que vous vous dites que votre prochain examen, c'est dans deux mois, eh bien c'est beaucoup plus compliqué de vous donner une discipline de travail tous les jours. Donc il y a des établissements, et évidemment, on a encouragé ça, qui ont maintenu les travaux pratiques, qui ont maintenu le contrôle continu, parce que c'est aussi pour aider les jeunes à ne pas décrocher, à rester dans un rythme d'études.

APOLLINE DE MALHERBE
Madame la Ministre, si on essaie de se tourner justement vers l'avenir, est-ce que vous avez en tête une date qu'on peut donner de réouverture réelle des cours ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, vraiment l'objectif, et on est en train d'y travailler, c'est qu'on puisse reprendre le présentiel dès la rentrée de janvier, donc ça dépend des établissements, c'est entre le 4 et le 11 janvier, début du deuxième semestre pour les publics les plus fragiles, c'est très important, les publics les plus fragiles, ce sont les étudiants qui étaient…

APOLLINE DE MALHERBE
Ça veut dire… attendez, ça veut dire que ce n'est pas… le 4 janvier, les cours ne reprennent pas pour tout le monde ?

FREDERIQUE VIDAL
Pas pour tout le monde, pas à 100 %, bien sûr que non, ça, il faut évidemment qu'on soit encore extrêmement prudent…

APOLLINE DE MALHERBE
Qui va être sélectionné pour avoir le droit de revenir dans les amphithéâtres ou non ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, les publics les plus fragiles, ça signifie globalement les étudiants qui l'an dernier étaient en terminale, qui n'ont pas eu le deuxième semestre en présentiel, et qui ont déjà du mal à rentrer dans l'enseignement supérieur depuis mars…

APOLLINE DE MALHERBE
Donc ça veut dire les 1ères années…

FREDERIQUE VIDAL
Donc les 1ères années, les étudiants en situation de handicap, et puis aussi, les étudiants internationaux qui sont en risque de décrochage et qui, pour eux, j'allais dire, c'est double peine, non seulement, ils sont loin de chez eux, loin de leur famille, mais, en plus, ils sont confinés, en général, dans des tout petits appartements ou des toutes petites chambres…

APOLLINE DE MALHERBE
Donc les 1ères années, ok, les étudiants en situation de handicap, ok, les étudiants étrangers, ok, et pour tout le reste, ils restent chez eux ?

FREDERIQUE VIDAL
Pour tout le reste, on continue avec le format de travaux pratiques, et puis, on introduit à partir du 20 janvier, si tout va bien, de nouveau, une jauge…

APOLLINE DE MALHERBE
Oui, je vois votre regard, alors ça, pour ceux qui nous écoutent, voilà, quand vous dites la date du 20 janvier, vous haussez les sourcils avec prudence.

FREDERIQUE VIDAL
Oui, avec prudence, parce qu'évidemment, tout va dépendre de ce qui se passe dans les prochains jours, et là, on est sur un plateau autour de 10, 12.000 contaminations par jour, si on reste à ce niveau-là, ça veut dire qu'on pourra progresser, si on remonte après cette période de vacances et de retrouvailles familiales, alors évidemment, il faudra de nouveau être extrêmement vigilant. Mais l'objectif, c'est qu'on puisse remettre du lien entre les étudiants et leurs profs, idéalement, à tous les niveaux.

APOLLINE DE MALHERBE
Une question sur les fêtes, cette question avait été posée à Emmanuel MACRON au moment de son interview avec le média Brut, il lui avait été demandé : bon, qu'est-ce que vous dites à tous ces jeunes qui font la fête malgré tout ? Et le président avait été très indulgent, c'est-à-dire, quand même, alors qu'il y a tous ceux qui se donnent un mal de chien à remplir leurs attestations, à faire attention de respecter les interdictions, etc., il n'avait pas du tout condamné. Est-ce que vous avez cette même approche ?

FREDERIQUE VIDAL
Moi, d'abord, ce que j'observe, c'est que l'immense majorité des jeunes sont très respectueux des consignes, alors c'est toujours pareil, évidemment, on va toujours en trouver 1 %, 0,5 %, et on va les montrer du doigt, et on va dire : ah, les jeunes ne respectent pas, mais dans leur immense majorité, ils respectent les consignes. Je suis allée dans les cités universitaires, je suis allée dans des établissements, dans les salles de ressources informatiques, j'ai vu, ils respectent les distances, ils ont les masques, ils se lavent les mains en permanence, ils restent dans leur chambre, même si elles sont toutes petites, donc majoritairement, ils respectent les consignes. Ils sont très, très responsables, beaucoup plus, peut-être même presque trop pour leur âge, et c'est ça qui est difficile aussi pour eux…

APOLLINE DE MALHERBE
Et c'est ça aussi dont ils souffrent. Frédérique VIDAL, vous êtes non seulement ministre de l'Enseignement supérieur, mais aussi de la Recherche, de la recherche et de l'innovation, les vaccins français sur lesquels travaillent les laboratoires SANOFI et l'Institut Pasteur seront sans doute les derniers à arriver ; dans le pays de Pasteur, est-ce que ça, quand même, on peut s'en satisfaire ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors, c'est un choix très différent qui a été fait par l'Institut Pasteur, c'est le choix d'utiliser des vecteurs plus traditionnels sur lesquels on sait qu'on n'a pas de problème de transport, de logistique, et l'objectif, c'était vraiment de penser un vaccin universel.

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que c'est un choix ou est-ce que c'est parce qu'on n'est plus dans les vrais pays innovants ?

FREDERIQUE VIDAL
Non, non, ce sont vraiment des choix. On avait, soit, la possibilité de faire des choses très innovantes sur lesquelles on a assez peu de recul finalement, et avec des conditions logistiques très compliquées, ou bien, faire des vaccins dont on sait qu'on sera capable, ensuite, de les acheminer partout dans le monde, et c'est important, parce que le vaccin, ça doit être un bien universel, et la pandémie, elle ne s'arrêtera pas si on ne vaccine pas l'ensemble de la population mondiale…

APOLLINE DE MALHERBE
Mais ce que j'entends quand même un peu en sous-texte de ce que vous dites, c'est que les vaccins avec ARN messagers sont des vaccins moins fiables ?

FREDERIQUE VIDAL
Non, ce sont des vaccins…

APOLLINE DE MALHERBE
Vous dites : on a moins de recul…

FREDERIQUE VIDAL
Ce sont des vaccins qui fonctionnent extrêmement bien, mais évidemment, comme on n'a jamais fait de vaccin de ce type, on n'a par exemple aucune idée…

APOLLINE DE MALHERBE
Si vous, vous avez le choix entre vous faire vacciner avec le vaccin SANOFI ou le vaccin PFIZER ?

FREDERIQUE VIDAL
Moi, je pense que le choix, c'est de se faire vacciner vraiment très sincèrement, et on se fera vacciner, en tout cas, moi, personnellement, je me ferai vacciner avec le vaccin qui sera disponible, mais quand je dis qu'on a moins de recul, c'est que vous voyez bien que là, c'est très compliqué à acheminer, dès qu'on ouvre une capsule de vaccin, il faut l'utiliser entièrement, sinon, on la jette, alors que c'est à peu près 5 doses par ampoule. Voilà, tout ça, ce sont des choses complètement nouvelles, ça demande logistiquement une organisation incroyable, c'est à ça qu'on est tous en train de travailler. Et donc, voilà, il y avait ces deux choix possibles, le choix de beaucoup d'innovations, le choix d'une stabilité et d'une sécurité dans l'acheminement, le transport, la distribution du vaccin. Il y aura de la place pour tous les vaccins…

APOLLINE DE MALHERBE
Et c'est finalement le choix qu'a fait la France, même si vous accueillerez quand même le vaccin PFIZER dès qu'il est prêt…

FREDERIQUE VIDAL
Bien sûr, bien sûr, et c'est un choix qui a été fait au niveau européen aussi.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci beaucoup. Merci Madame la Ministre d'être venue ce matin…

FREDERIQUE VIDAL
Merci à vous.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous êtes la ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation. Merci Frédérique VIDAL.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 décembre 2020