Interview de Mme Sophie Cluzel, secrétaire d'État chargée des personnes handicapées, à Radio J le 5 janvier 2021, notamment sur le "droit à vie" des personnes handicapées et les services d'accompagnement professionnels.

Intervenant(s) :

  • Sophie Cluzel - Secrétaire d'État chargée des personnes handicapées

Prononcé le

Texte intégral

ILANA FERHADIAN
12 millions, c'est le nombre de personnes handicapées en France, 80% d'entre elles ont un handicap invisible, comme la déficience mentale, les troubles cognitifs, le handicap psychique. Alors, comment mieux inclure les personnes handicapées dans notre société, comment changer le regard que nous portons aussi sur le handicap ? Pour en parler, nous accueillons aujourd'hui sur Radio J, la secrétaire d'État chargée des Personnes handicapées. Sophie CLUZEL, bonjour.

SOPHIE CLUZEL
Bonjour. 

ILANA FERHADIAN
Merci d'avoir accepté notre invitation. Je suis ravie de vous recevoir aujourd'hui. Alors, il y a énormément de sujets, de débats autour du handicap en France, et j'aimerais les aborder avec vous. Mais d'abord je souhaite revenir premièrement sur votre parcours Sophie CLUZEL, parcours de femme politique, plutôt atypique, puisque vous êtes à l'origine cheffe d'entreprise, issue aussi du monde associatif, vous vous êtes très rapidement en effet sensibilisée au handicap, fondatrice de différentes organisations notamment pour la scolarisation des enfants handicapés, et pour cause, votre fille Julia née en 1995, est atteinte de trisomie 21. Vivre une telle chose, évidemment en tant que parent c'est bouleversant, et j'imagine que vous avez donc très tôt, il y a déjà 25 ans, été à la fois témoin et victime de manques pour ce type de handicap. Est-ce que c'est cet événement qui vous a profondément donné envie de vous engager ?

SOPHIE CLUZEL
Oui, bien sûr, puisque je suivais le cours normal d'une vie avec 3 enfants, une carrière, et brusquement voilà arrive de naissance donc un enfant différent, qui bouleverse tout. Qui bouleverse tout le rapport que l'on a justement à cette normalité d'avoir de l'avenir, de pouvoir se projeter, ça c'est très important, c'est vraiment comment se projeter quand on a une naissance d'un enfant handicapé. Alors j'ai eu la chance d'avoir un bon entourage familial extrêmement soudé, parce que le handicap il bouleverse tout, soit il soude, soit il disloque complètement une famille. C'est une des premières causes de divorce, le handicap. Heureusement, moi ça n'a pas été le cas, et ça a été au contraire une source de rebond, de résilience, de reconstruction complète sur un changement complet, un abandon de sa carrière comme 90% des femmes abandonnent leur carrière à la naissance d'un enfant handicapé, parce que la stimulation, l'éducation et la stimulation est très important, surtout démarrage, surtout pour une trisomie 21, il faut agir extrêmement vite. Et donc comme beaucoup de femmes, j'ai abandonné ma carrière au profit je dirais du choix de booster vraiment ma fille et puis surtout de m'occuper de la fratrie, ça aussi c'est très important. Et puis tout de suite je me suis tournée vers l'associatif, parce qu'ensemble on est plus forts et qu'on peut mieux affronter quand on est mieux conseillé, quand on est épaulé, quand on peut parler de ce que l'on vit avec des gens qui vivent la même chose, et je conseille à tous les parents de ne jamais rester seul. Quand un accident arrive, quand une naissance arrive, il faut se retourner vraiment vers cette solidarité associative, si importante, qui vous permet de vous ressourcer et qui vous permet d'échanger aussi tout ce qui peut être fait au mieux pour les enfants.

ILANA FERHADIAN
Alors, est-ce qu'aujourd'hui les choses ont évolué concernant les prises en charge, comment justement se situe la prise en charge pour les personnes par exemple atteintes de trisomie 21 ou plus largement de handicap mental et on va y revenir justement en parlant d'autisme ?

SOPHIE CLUZEL
Alors, tout à l'heure vous avez dit 12 millions de personnes en situation de handicap, mais n'oublions pas le 8 millions d'aidants qui sont autour des enfants handicapées ou des personnes en perte d'autonomie, parce que c'est aussi un des piliers de notre société. Le bénévolat, les aidants qui accompagnent au quotidien justement des personnes qui ont besoin d'être accompagnées. Alors, la prise en charge oui, elle a énormément évolué dans notre pays, heureusement d'ailleurs, c'est-à-dire que l'éducation précoce c'est très important, la prise en charge précoce, puisqu'on parle de naissance là, mais bien sûr qu'il faut agir le plus vite possible, par l'éducation, par la rééducation, pour justement éviter les pertes de chance, les pertes de chance et les sur-handicap. Ça c'est très important. Donc de l'information massivement, il faut aller chercher l'information massivement, c'est pour ça que quand je suis arrivée au gouvernement, la première des choses ça a été justement ce "handicap.gouv", qui est le site officiel pour pouvoir donner le maximum d'informations aux familles pour ne pas avoir de déshérence sur Internet, qui est certes je vais dire une source de recueil d'informations, mais qui parfois aussi, il y a beaucoup de fausses informations, donc il faut absolument aller chercher la bonne information. Et puis après on chemine, on chemin avec son enfant. On l'accepte, il des différent, on accepte la différence, on peut se projeter, ça aussi c'est important de pouvoir se projeter. Alors, les prises en charge elles ont évolué, bien sûr. La première des choses, et je voudrais quand même rappeler que je suis rattachée auprès du Premier ministre, parce que la première des choses qui a changé dans ce gouvernement c'est de voir les personnes handicapées comme des sujets de droit et non plus comme des objets de soins. Donc ça c'est très important. On a replacé des personnes handicapées comme des citoyens avant tout. Et cette vision-là de dire que c'est l'affaire de tous, de tous les ministres dans leur politique publique, ça c'était très très important. C'est pour ça qu'on a mis le paquet sur école, l'école inclusive, la scolarisation, la crèche d'abord, même l'accès à la crèche, on a fait énormément de choses pour avoir du bonus sur la crèche inclusive, pour pouvoir aller à la crèche de son quartier, normaliser le rythme des familles, très très important. Donc la crèche de son quartier, l'école de son quartier, vraiment ça c'est très important. Et surtout c'est l'affaire de tous, du fait du rattachement auprès du Premier ministre, avec une prise en compte dans chaque politique publique de droit commun, de la situation des personnes en situation de handicap. 

ILANA FERHADIAN
Alors, vous parlez de droit, justement vous avez instauré le droit à vie en cas de handicap, ça c'est une vraie révolution, car avant je crois que c'était tous les 3 ans qu'une personne handicapée devait prouver son handicap.

SOPHIE CLUZEL
Eh bien figurez-vous qu'on demandait, qu'on était dans la défiance complète, et que tous les 3 ans il fallait retourner chez le toubib pour aller faire un certificat médical, et dire : "Je suis toujours aveugle, je suis toujours doublement amputé, je suis toujours trisomique, je suis toujours autisme sévère". Non, ça s'est fini. La première des choses quand je suis arrivée, j'ai voulu simplifier la vie des personnes en situation de handicap, remettre cette confiance entre le fait que j'ai des droits, mais arrêtons de leur demander de prouver sans arrêt leur situation. Donc droit à vie pour les handicaps qui sont avérés, qui sont installés et qui malheureusement, en l'état de la science, ne vont pas évoluer. Donc allocation adulte handicapé à vie, reconnaissance de qualité de travailleur handicapé à vie, pour les 20, jusqu'aux 20 ans, la première allocation pour l'éducation de son enfant, pendant 20 ans. Voilà. C'est un énorme soulagement. On ne va plus refaire son certificat médical et puis surtout c'est de la dignité. 

ILANA FERHADIAN
Alors, on parle aussi du monde du travail et je regardais ces chiffres pour cette fin d'année, alors que le chômage repart à la hausse dans notre pays, les actifs affectés par l'autisme notamment peinent encore énormément à trouver du travail. Comment vous expliquez cela ? Est-ce que c'est le manque d'informations, le manque de structures, la crainte de différence ?

SOPHIE CLUZEL
C'est un peu tout. C'est d'abord une méconnaissance de ce qu'est l'autisme, ça c'est indéniable. D'abord il n'y a pas deux personnes autistes identiques, vous avez un spectre l'autisme, donc c'est extrêmement varié. Vous pouvez avoir de l'autisme avec, sans déficience intellectuelle, certains avec des déficiences intellectuelles certains avec des troubles du comportement. L'autisme c'est une problématique d'interaction, majoritairement. Donc parfois c'est compliqué pour un chef d'entreprise de comprendre comment fonctionne un autiste, une personne avec autisme. Donc il faut d'abord faire de l'information sur la façon et puis de l'accompagnement. Accompagnement de la personne mais accompagnement aussi du collectif de travail, et c'est pour ça que je déploie l'emploi accompagné. Tout à l'heure nous avons parlé de l'école accompagnée avec ces auxiliaires de vie scolaire, eh bien c'est un petit peu la même chose, c'est-à-dire c'est des jobs coach, c'est des personnes qui connaissent le mode de fonctionnement de cette personne, et qui vont accompagner, autant que de besoin, de façon peut-être intensive au début, et puis après quand la personne devient autonome justement parce que le collectif de travail comprend son mode de fonctionnement, elle peut se retirer, mais elle peut être rappelée autant que de besoin. Ce sont des services d'accompagnement spécialisés par troubles, et pas que pour l'autisme, pour tout type de handicap… 

ILANA FERHADIAN
Et cela doit être pris en charge par l'entreprise.

SOPHIE CLUZEL
Non, c'est gratuit pour l'entreprise. 

ILANA FERHADIAN
D'accord, ça c'est important de le savoir.

SOPHIE CLUZEL
C'est des financements de l'État, justement, auprès de ces services d'accompagnement professionnels, par type de handicap, mais une seule porte d'entrée pour le chef d'entreprise, c'est une plateforme, il s'adresse à cette plateforme, selon la problématique qui peut être, par exemple un trouble psychique, ou un trouble autistique, ou une déficience intellectuelle, et là il va avoir des spécialistes qui vont accompagner la personne mais qui vont accompagner son collectif de travail, expliquer aux collaborateurs les adaptations qu'il faut faire, si c'est un trouble de la communication, et donc là c'est gratuit pour l'entreprise, c'est de l'emploi accompagné, c'est l'État qui prend en charge justement pour favoriser l'accès à l'emploi et e maintient dans l'emploi. 

ILANA FERHADIAN
Donc il n'y a aucune raison qu'un chef d'entreprise refuse une personne handicapée, autiste…

SOPHIE CLUZEL
Surtout si elle a les compétences qu'elle recherche.

ILANA FERHADIAN
C'est ça.

SOPHIE CLUZEL
Parce que la priorité c'est d'avoir, pour un chef d'entreprise, c'est d'embaucher une compétence, et donc si cette compétence en plus a un trouble spécifique, maintenant il peut être accompagné. Ce n'est pas encore assez connu et donc merci de me donner l'occasion pour le rappeler, c'est très important ce job coaching, c'est ce qu'on appelle l'emploi accompagné, on est en train de le déployer partout, et nous rajoutons encore 15 millions sur cette tranche, sur ce plan de relance inclusif, dont on parlera, 15 millions de plus pour déployer ces services. 

ILANA FERHADIAN
Alors, Sophie CLUZEL, c'est très important, justement l'essentiel de votre travail et de vos démarches associatives, consiste aussi à faire de la sensibilisation autour du handicap, est-ce qu'il ne serait pas aujourd'hui intéressant de favoriser les rencontres justement entre les personnes valides et les personnes handicapées, par exemple, parce que je parlais avec une personne handicapée qui me disait : "Mais pourquoi on ne mettrait pas par exemple dans une classe un enfant handicapé par classe, qu'il soit sourd, malentendant, handicapé", est-ce que ce travail de sensibilisation ne doit pas aussi passer par l'Education, déjà dès le plus jeune âge ?

SOPHIE CLUZEL
Vous avez raison, moi je pense que c'est le vivre ensemble, le grandir ensemble, qui va changer une génération complète. C'est pour ça qu'avec Jean-Michel BLANQUER on est si attentif à cette école inclusive. Aujourd'hui nous avons à peu près de 2,6% d'élèves handicapés parmi l'ensemble des 12 millions de jeunes en situation de handicap, de la maternelle au BTS si je puis dire, donc on voit bien qu'il n'y en a pas encore je dirais partout, on a 6% d'élèves handicapés de plus chaque année, qui frappent à la porte de l'école, on a ces classes autistes dont vous parliez ; on a ces classes d'unités d'enseignement externalisé, c'est-à-dire qu'il y a à peu près encore 80 000 enfants qui sont dans des établissements médico-sociaux mais qui fréquentent l'école de leur quartier maintenant en temps partagé. Et c'est par cette mixité en effet qu'on va changer le regard, qu'on va s'acclimater, qu'on va s'habituer à avoir un enfant très différent. Mais là où je suis assez fière, parce que ça faisait des années que c'était réclamé, c'est qu'on ouvre les premières classes pour enfant polyhandicapés dans l'école de la République. Les enfants polyhandicapés, ce sont des invisibles la République, personne ne les voit parce qu'ils sont en établissement dès leur naissance ou presque, et ce sont des enfants qui ont énormément de besoins, qui sont très très dépendants, qui parfois ne s'expriment absolument pas, qui ont des gestes décousus, qui n'ont parfois que l'écrit, eh bien ils vont maintenant être au milieu des autres enfants, apprendre à leur rythme et avoir ces temps d'échange et ce regard qui va s'acclimater à la grande différence, c'est comme ça qu'on change. 

ILANA FERHADIAN
A partir de quand ?

SOPHIE CLUZEL
Ça y est, c'est ouvert, depuis décembre nous avons inauguré, le cahier des charges est en train de se mettre en place partout pour les déployer, et c'est comme ça qu'on rendra visible la grande différence et qu'en effet on s'habituera à côtoyer la grande différence, très important. 

ILANA FERHADIAN
Merci Sophie CLUZEL d'avoir répondu à nos questions. Je rappelle que vous vous êtes secrétaire d'État chargée des personnes handicapées. J'espère qu'on aura le plaisir de vous retrouver très bientôt sur Radio J.

SOPHIE CLUZEL
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 janvier 2021