Interview de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation à France 2 le 14 janvier 2021, sur les conséquences sociale, psychologique et scolaire sur les étudiants suite à la fermeture des établissement et l'affaire Duhamel.

Intervenant(s) :

  • Frédérique Vidal - Ministre de l'enseignement supérieur de la recherche et de l'innovation

Prononcé le

Texte intégral

LAURENT BIGNOLAS
Vous avez invité ce matin, Frédérique VIDAL.

CAROLINE ROUX
Oui, Frédérique VIDAL, elle est ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche, alors que de nombreuses voix s'élèvent pour alerter sur le sort des étudiants, frappés de plein fouet moralement, financièrement, socialement par le Covid. Bonjour Frédérique VIDAL.

FREDERIQUE VIDAL
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Nous allons parler des conséquences du Covid, mais un mot d'abord pour commencer cette interview sur ce qu'il convient désormais d'appeler l'affaire Duhamel. Dans une lettre ouverte, plus de 500 étudiants, professeurs, salariés de Sciences-Po demandent la démission de Frédéric MION, directeur de Sciences-Po, qu'ils accusent de ne pas avoir réagi de manière adéquate après avoir été informé des accusations dont son ami, Olivier DUHAMEL, faisait l'objet. Est-ce que ce matin, Madame la Ministre, Frédéric MION a toujours votre confiance ?

FREDERIQUE VIDAL
D'abord, évidemment, je voudrais adresser toutes mes pensées à la victime, et globalement, à toutes les victimes, et puis, dire que, évidemment, ce sont des faits inadmissibles et tout à fait condamnables. Je regrette que…

CAROLINE ROUX
C'est bien de commencer par-là…

FREDERIQUE VIDAL
Je regrette qu'il y ait toujours sur ce sujet une forme d'omerta, et je suis ravie que la parole se libère. Frédéric MION a eu l'occasion de s'exprimer il a dit que, effectivement, lorsqu'il avait été informé, il avait pris des renseignements, il avait dit que c'était une rumeur, voilà, je crois qu'aujourd'hui, ce qui est très important, c'est qu'il puisse y avoir une réparation, et cette réparation, elle passe par la libération de la parole, et c'est essentiel.

CAROLINE ROUX
C'est à lui personnellement de tirer les leçons, on va quand même rappeler que c'est un établissement public, que son directeur est nommé pour une durée de 5 ans par décret du président de la République sur proposition du ministre de l'Enseignement supérieur. Donc vous avez votre mot à dire dans ce dossier ?

FREDERIQUE VIDAL
Il y a évidemment aussi toute l'école qui je crois est totalement bouleversée, et le conseil d'administration de l'école est en train de travailler pour voir comment les choses vont se passer, un nouveau président de la fondation…

CAROLINE ROUX
Mais vous, en tant que ministre, vous lui renouvelez sa confiance, vous dites ce matin, c'est à lui de jauger, quelle peut être votre position sur ce sujet ?

FREDERIQUE VIDAL
Moi, j'attends de savoir en réalité comment les choses se sont passées, et je vais le recevoir bien sûr, et puis, il y a possibilité de mettre en place une enquête de l'Inspection générale, de façon à savoir comment les choses se sont passées…

CAROLINE ROUX
C'est ce que vous allez faire ?

FREDERIQUE VIDAL
Oui, c'est ce qui va probablement se passer, je vais saisir l'Inspection.

CAROLINE ROUX
Le fait qu'il n'ait pas révélé les faits qui avaient été portés à sa connaissance ou tiré les conséquences en interne, c'est ça que disent notamment les étudiants, est-ce que c'est ça qui peut être choquant à vos yeux…
FREDERIQUE VIDAL

Ce qui est compliqué, c'est que, évidemment, lorsqu'on est informé de quelque chose et qu'on se renseigne et qu'on apprend que ce sont des rumeurs, et pas des faits avérés, il y avait énormément de personnes qui, elles, savaient et qui ne disaient rien, quand on apprend des choses par le bouche-à-oreille d'une personne à une autre, c'est très difficile de faire la part des choses. Et c'est vrai que c'était, je pense, une surprise pour tous ceux qui n'étaient pas du cercle des initiés.

CAROLINE ROUX
Marc GUILLAUME et Elisabeth GUIGOU démissionnent alors qu'ils ne savaient pas, Frédéric MION reste alors qu'il savait, c'est ce que disent certains étudiants et responsables de Sciences-Po.

FREDERIQUE VIDAL
Ecoutez, une fois de plus, je crois que vraiment, il faut que cette école retrouve un peu de sérénité…

CAROLINE ROUX
En tout cas, vous nous dites, il y aura sans doute une Inspection, comment est-ce que vous appelez ça ?

FREDERIQUE VIDAL
Une Inspection générale.

CAROLINE ROUX
Une Inspection générale sur le sujet. On en vient au Covid, dix mois qu'ils n'ont pas mis les pieds à la fac, solitude, détresse psychologique, financière, absence de stages, de débouchés, alternance en zoom, du matin au soir, examens à distance, les étudiants sont les derniers confinés, est-ce que vous allez faire plus pour les étudiants, Frédérique VIDAL ?

FREDERIQUE VIDAL
Bien sûr, d'abord, dans ce deuxième confinement, on a choisi de ne pas fermer totalement les universités, de laisser ouvertes les salles de ressources informatiques, pour lutter contre la fracture numérique, de laisser les bibliothèques universitaires ouvertes, c'est aussi très important pour les étudiants qui sont dans des logements qui ne leur permettent pas d'avoir suffisamment de calme pour étudier, ou dans des petits logements. Et puis, nous avons maintenu des formations pratiques, donc c'est à peu près 10 % des étudiants qui pouvaient néanmoins aller à la faculté…

CAROLINE ROUX
Est-ce que c'est suffisant, c'est ça la question qu'ils vous ont posée…

FREDERIQUE VIDAL
Non, bien sûr, bien sûr que non, et c'est pour ça que depuis le début du mois de janvier, il est possible de faire revenir les étudiants pour préparer le second semestre…

CAROLINE ROUX
Ils ne sont pas nombreux à être revenus, Frédérique VIDAL.

FREDERIQUE VIDAL
En tout petits groupes. Et puis, effectivement, nous sommes en train de travailler avec les conférences des présidents, avec les directeurs d'établissements pour voir comment est-ce que l'on peut faire revenir plus d'étudiants tout en garantissant évidemment à la fois leur propre sécurité, et puis, le fait que ça ne fasse pas reflamber l'épidémie, vous savez, on est tous soumis à des contraintes terribles, je crois que psychologiquement, l'incertitude nous mine tous, et plus encore les jeunes, parce que c'est l'âge, où, normalement, ils se projettent dans l'avenir, et c'est vraiment très compliqué pour eux, c'est pour ça que vraiment, on va tout faire pour que leur deuxième semestre soit le plus normal possible.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire, plus normal possible, ça veut dire quoi en termes de présentiel, comme on dit, avec ce mot horrible désormais, dans les amphithéâtres ?

FREDERIQUE VIDAL
Ça veut dire vraiment essayer de les faire revenir et de renouer…

CAROLINE ROUX
A 50 %, à 60 %, à 70 %, en majorité ?

FREDERIQUE VIDAL
Voilà, c'est ça qu'on travaille, c'est les jauges, ils peuvent tous revenir, mais peut-être en groupes plus restreints, en demi-jauge, ils peuvent… on peut discuter avec les établissements, et c'est ce qu'on fait pour voir si on peut les faire venir par demi-journée, pour éviter la pause du déjeuner, où, forcément, ils vont manger…

CAROLINE ROUX
Ils l'ont mal pris quand vous avez parlé des bonbons, vous avez vu. Vous avez dit : « Le problème c'est le brassage, ce n'est pas les cours en amphithéâtres, mais le café à la pause ou le bonbon ramassé sur la table ». Ils ont dit « arrêtez de nous infantiliser, Madame la Ministre ».

FREDERIQUE VIDAL
Mais je n'ai pas dit le « bonbon ramassé sur la table ».

CAROLINE ROUX
Ah bon ?

FREDERIQUE VIDAL
En tout cas je ne me rappelle pas d'avoir dit ça. Mais ce que je veux dire, c'est que ce sont ces moments de brassages qui sont compliqués. Vous savez, quand on est à l'Université, on passe d'une salle à l'autre, on se croise, on prend un café sur le chemin, et forcément on enlève le masque, on parle, voilà, et c'est ces moments là qui sont difficiles. Après, quand on est assis, quand on a un masque, quand le prof a un masque, là on est vraiment dans des conditions beaucoup plus sécurisantes.

CAROLINE ROUX
« Les jeunes avec MACRON » vous font des propositions, alors par exemple le Ticket U à 1 €, jusqu'à la fin de l'année, le remboursement de trois séances chez le psy pour tous ceux qui le demandent, une nouvelle aide exceptionnelle de 150 € pour les élèves boursiers. Est-ce que ça fait partie des mesures que vous pourriez retenir ?

FREDERIQUE VIDAL
Absolument. D'abord l'extension du Ticket du Resto U à 1 €, ça c'est quelque chose qui oui a été acté et prévu d'ores et déjà dans le budget. Nous avons autorisé les établissements à doubler le nombre de psychologues présents sur le site, et effectivement nous sommes en train de regarder s'il est possible de donner aux étudiants la capacité d'aller voir des psychologues en ville, sans faire d'avances de frais, parce qu'évidemment ça c'est toujours aussi un problème. Le recrutement d'assistantes sociales en cours aussi, et puis les étudiants pour les étudiants, parce qu'on a aussi souvent une difficulté pour les étudiants à dire qu'ils vont mal, à s'exprimer, et ils le font plus facilement en général auprès de leurs camarades, qu'auprès d'institutions.

CAROLINE ROUX
L'urgence elle est quoi pour vous ? Elle est d'abord sociale, elle est psychologique, elle est scolaire avec certains élèves qui décrochent ? S'il fallait établir des priorités.

FREDERIQUE VIDAL
Je dirais que c'est une, les choses sont entièrement liées.

CAROLINE ROUX
D'accord.

FREDERIQUE VIDAL
L'enseignement c'est avant tout des relations humaines, les relations humaines c'est ce qui leur manque le plus, le fait d'être à distance c'est compliqué pour eux, parce que quand je les vois ils me disent : il y a des matins où on se lève et c'est très compliqué de se mettre devant un écran, il y a rien qui nous motive. Et il y a des jours où on passe 12 heures devant un écran, le soir on est épuisé, on a les yeux explosés. Donc voilà c'est, en fait c'est un tout. Et puis sur les questions, alors vraiment de précarité financière, là on a doublé les aides exceptionnelles, on a rehaussé les bourses, on a mis en place un certain nombre de choses.

CAROLINE ROUX
Elle vaut quoi cette année sur le plan scolaire ? Je ne sais pas si vous vous baladez de temps en temps sur les réseaux sociaux, mais il suffit de le faire pour voir que certains ont tout un tas de techniques pour tricher pendant les partiels, et ils le revendiquent et ils l'assument, elle vaut quoi cette année ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors justement, ça aussi c'est un travail qui, vraiment que je veux saluer de la part les équipes pédagogiques, tout est fait pour que cette année universitaire, et surtout pour que les diplômes à la fin gardent toute leur valeur. C'est pourquoi nous avons aussi autorisé des examens en présentiel, donc tout n'est pas à distance, il y a aussi des examens en présentiel, que certains étudiants contestent d'ailleurs, en disant : nous on ne veut pas venir, on a peur de venir en présentiel. Donc les choses sont évidemment pas simples, mais les équipes pédagogiques ont organisé, c'est à peu près 20 % des examens qui se font en présentiel, les autres se font à distance. On sait faire des examens à distance sur projet, mémoire, rendu de rapport. Il y a des épreuves qui doivent être en présentiel et c'est comme ça que les universités sont organisées.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Frédérique VIDAL, d'avoir été notre invitée ce matin.

FREDERIQUE VIDAL
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 janvier 2021