Déclarations de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères et de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur l'Opération Barkhane, au Sénat le 9 février 2021.

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Circonstance : Débat organisé au Sénat à la demande de la commission des affaires étrangères

Prononcé le

Texte intégral

M. le président. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, sur "l'opération Barkhane : bilan et perspectives".

Cette séance s'organisera en deux temps. Tout d'abord, la parole sera donnée à l'auteur du débat, à un orateur de chaque groupe, puis aux ministres pour leur répondre. Ensuite, nous procéderons à une séquence de seize questions-réponses.

(…)

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Monsieur le président, madame la ministre, mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, j'ai à cet instant une pensée particulière pour Jean-Marie Bockel, comme beaucoup d'entre vous.

Voilà huit ans, monsieur le président Cambon, que nous avons – pour ma part, dans des fonctions différentes – un dialogue au sein de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat sur la situation au Sahel. C'est un dialogue franc, confiant et exigeant. Au début, nous l'avions toutes les semaines. Par la suite, il a eu lieu tous les mois. Je le précise à l'attention de M. Gontard, je me suis toujours efforcé de me présenter régulièrement devant la commission pour répondre à ses questions – je crois que tout le monde peut en témoigner.

Cet engagement nécessite effectivement une transparence la plus totale sur nos avancées, nos reculs, nos interrogations. C'est pourquoi, comme Mme Parly, d'ailleurs, je crois n'avoir jamais manqué l'un de ces rendez-vous.

Je me réjouis, mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, que ce dialogue se poursuive aujourd'hui en séance plénière. J'estime en effet que la représentation nationale et, à travers elle, nos concitoyens doivent savoir ce que nous faisons au Sahel, pourquoi nous le faisons, avec qui nous le faisons et selon quelle stratégie. C'est d'autant plus important que l'on assiste, depuis plusieurs mois, à une montée très préoccupante des manipulations de l'information au Sahel et à propos du Sahel. Si ces manipulations sont avant tout destinées à alimenter sur place un sentiment antifrançais, que certains acteurs tentent d'instrumentaliser à des fins politiques, elles risquent aussi de venir brouiller la perception de notre action ici même, en France. Notre responsabilité commune – j'ai bien senti dans toutes les interventions que nous nous retrouvions sur ce point – est de ne pas laisser ce piège se refermer sur l'opinion publique française, qui mérite de pouvoir juger à partir des faits.

Ce débat est donc bienvenu. Il porte au premier chef sur le bilan et les perspectives de l'opération Barkhane. Toutefois, de mon point de vue – et, si je suis ici aux côtés de la ministre des armées, c'est que vous partagez ce constat –, on ne saurait traiter ces questions sans prendre en compte l'ensemble de l'architecture dans laquelle cette opération s'insère désormais, une architecture que nous avons patiemment bâtie au fil des années avec nos partenaires sahéliens, européens et internationaux.

La création du G5 Sahel en 2014, la mise en place de sa force conjointe en 2017, celle de l'Alliance Sahel la même année, le lancement du Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel, parfois appelé P3S, en 2019 et, enfin, la création de la Coalition pour le Sahel l'an dernier sont autant de jalons décisifs dans un double mouvement d'internationalisation de la lutte contre la menace terroriste au Sahel et de définition d'un cadre global et intégré pour apporter à cette crise complexe, non seulement les réponses du court terme, celles de l'action militaire et de la stabilisation, mais aussi les réponses du temps long, celles de la négociation politique et du développement. Ce double mouvement montre que, depuis huit ans, les lignes ont considérablement bougé au Sahel, en dépit des polémiques sur un enlisement français dans cette région, polémiques qui, elles, n'avancent guère.

Dire cela, ce n'est pas nier l'importance ou le sens de l'engagement de nos soldats au Sahel. C'est évidemment ne rien retrancher à la valeur du sacrifice – souligné par les uns et les autres à cette tribune – de celles et ceux qui sont tombés. C'est au contraire affirmer que l'opération Barkhane a été le socle sur lequel ce vaste dispositif a pu se construire et qu'elle continue de jouer ce rôle aujourd'hui, bien que la charge soit désormais mieux distribuée entre nous et nos partenaires.

Permettez-moi de pointer trois malentendus qui planent encore trop souvent sur les discussions que nous pouvons avoir sur le Sahel, dont, j'espère, nous saurons nous garder aujourd'hui – vous l'avez fait jusqu'à présent, j'ai pu le constater en vous écoutant.

Le premier de ces malentendus tient à une forme d'amnésie qui pourrait conduire à penser, si vous me permettez l'expression, que ce qui se passe au Sahel n'est pas notre affaire.

Comme d'autres l'ont fait avant moi – le président Cambon, Jean-Marc Todeschini, Jean-Noël Guérini ou encore Bruno Retailleau –, je veux rappeler les raisons de notre engagement, d'abord dans le cadre de l'opération Serval, puis dans le cadre de l'opération Barkhane.

Comme vous le savez, en 2012, le Mali se trouvait au bord de l'effondrement : effondrement politique, à la suite d'un coup d'État du capitaine Sanogo, qui a renversé le régime de Toumani Touré et conduit à la présidence par intérim de Dioncounda Traoré ; effondrement sécuritaire, puisqu'une alliance de groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda occupait le nord du pays jusqu'à Tombouctou, où ces groupes avaient entrepris de soumettre la population locale à la charia et de détruire des mausolées classés au patrimoine mondial de l'Unesco. Ils se préparaient à prendre d'assaut la capitale du Mali, Bamako.

Cet effondrement aurait été une véritable catastrophe, non seulement pour la population malienne, qui aurait été condamnée à vivre sous la loi d'un califat islamique implacable, mais également pour nous, en France et en Europe, puisque ce califat aurait pu servir de sanctuaire aux djihadistes ; un sanctuaire où attirer des combattants en provenance de l'étranger, un sanctuaire d'où il aurait été possible de projeter des attaques vers l'étranger. Je vous rappelle que, un an et demi plus tard, au Levant, d'autres djihadistes, toujours de la même obédience, proclamaient l'instauration d'un proto-État totalitaire, le pseudo-califat de Daech.

Nous avons donc eu raison, chacun l'a souligné, de prendre cette menace très au sérieux et nous avons eu raison d'agir très vite en lançant l'opération Serval dès janvier 2013, à la demande des autorités maliennes, du Président Traoré, à l'époque Président de transition du pays.

Cette opération a réussi : elle a porté un coup d'arrêt à la progression des djihadistes vers le Sud et a permis de libérer les régions du Nord. Sur le plan politique, cette opération a aussi permis le retour d'un processus démocratique avec l'élection du Président de la République du Mali, laquelle s'est déroulée dans de bonnes conditions.

Mais, parce qu'ils avaient été défaits au Mali, nos adversaires sont passés d'une stratégie d'implantation locale que je serais tenté d'appeler « stratégie d'occupation territoriale » à une stratégie de déstabilisation régionale. Si bien que la menace terroriste s'est étendue à l'ensemble du Sahel. C'est pourquoi, en août 2014, nous avons lancé l'opération Barkhane afin de nous donner les moyens de limiter leur liberté de mouvement en intervenant à l'échelle de la région tout entière avec nos partenaires locaux, à la demande des États concernés, mais aussi avec l'accord de la communauté internationale puisque toutes ces actions ont été initiées après avoir été validées par les Nations unies.

Le deuxième malentendu tient, justement, à une forme de myopie qui pourrait conduire à voir le Sahel comme une affaire franco-française, pour ne pas dire une obsession française, comme on l'entendait naguère. Ce n'est pas le cas : les 5 100 femmes et hommes de Barkhane ne sont pas seuls sur le terrain.

La sécurité du Sahel, c'est évidemment d'abord l'affaire des États du Sahel, et notre stratégie a toujours consisté à appuyer la montée en puissance de leurs armées nationales et de la force conjointe – la ministre des armées y reviendra tout à l'heure –, parce que c'est le levier de leur future sécurité. De fait, nous n'avons pas vocation à rester là-bas pour l'éternité. Il faut donc faire en sorte que ces outils se construisent progressivement : c'est ce que nous faisons.

Si nous ne sommes pas seuls, c'est aussi parce qu'il y a eu une prise de conscience européenne – sans doute tardive. Je pense que l'Europe s'est rendu progressivement compte que, le Sahel, c'était la frontière sud de notre continent – je remercie le président Retailleau de l'avoir indiqué. La sécurité du Sahel engage donc la sécurité des Européens. Il est vrai que nous avons été les premiers à en saisir toutes les implications, mais nos partenaires européens sont désormais au rendez-vous. Ils le sont avec la force Takuba, qu'évoquera Mme la ministre des armées ; ils le sont en appuyant la force conjointe de manière significative pour financer les équipements ; ils le sont dans le cadre des missions de formation EUTM et EUCAP ; ils le sont aussi dans le cadre de la mobilisation internationale autour de la mission de maintien de la paix des Nations unies, la Minusma.

J'ajoute que, année après année, nos alliés britanniques, américains et canadiens contribuent progressivement, de manière de plus en plus significative, à renforcer cette présence. En dépit du Brexit, l'engagement des Britanniques n'a pas cessé.

Enfin, troisième malentendu : on pourrait déplorer qu'une certaine forme d'impatience tende parfois à fausser l'appréciation de notre engagement au Sahel, comme si nos récents succès militaires pouvaient à eux seuls suffire à assurer le retour de la paix. Or, on le sait bien, le règlement de cette crise sera obligatoirement politique.

Soyons clairs entre nous : si le Sahel est depuis huit ans en proie à un tel degré d'instabilité et de violence, c'est en raison des fragilités considérables auxquelles doit faire face cette région, lesquelles ne pourront se résorber qu'étape après étape. La clé du succès, c'est donc la mise en oeuvre d'une approche globale et intégrée de la crise. Tel est le sens de la Coalition pour le Sahel, dont l'architecture, telle qu'elle a été définie au sommet de Pau du mois de janvier de l'année dernière avec les pays du G5 Sahel, s'appuie sur quatre piliers prioritaires, mais indissociables : la lutte contre le terrorisme ; le renforcement des capacités des forces armées sahéliennes ; le soutien au déploiement de l'État, des administrations territoriales et des services de base et la reconquête par les États de leur propre territoire ; le développement.

Cette coalition est une avancée considérable dans l'internationalisation du traitement de la crise sahélienne. Désormais, 45 organisations internationales et pays du monde entier – jusqu'au Japon, qui vient de nous rejoindre – sont déterminés à agir ensemble autour des États du G5 Sahel pour la sécurité et l'avenir des populations de la région. C'est une structure conçue dans un souci de pragmatisme, d'agilité. C'est un multilatéralisme nouveau, une sorte de consensus en acte de la communauté internationale, comme l'on dit, sur cet enjeu. Si bien que, un an après le sommet de Pau, le secrétariat de cette coalition est en train de s'installer à Bruxelles, pour en montrer la dimension internationale.

Les premiers résultats sont là : Mme la ministre des armées évoquera les deux premiers piliers ; quant à moi, je dirai un mot des deux autres, dont l'administration que j'ai l'honneur de diriger a la responsabilité d'assurer le pilotage dans le cadre de la politique de stabilisation – c'est le troisième pilier – et de développement – c'est le quatrième pilier.

S'agissant du troisième pilier – le redéploiement des États et de leurs services –, des progrès, certes lents, sont en cours.

Ainsi, nous enregistrons des progrès dans le domaine de la sécurité intérieure, notamment grâce à la création d'unités mobiles qui travailleront à consolider le contrôle des territoires arrachés à l'influence des djihadistes pour rétablir la présence de l'État dans les territoires ainsi libérés – c'est le cas en ce moment même au centre du Mali, où nous menons cette expérimentation.

Nous enregistrons également des progrès dans le renforcement de la chaîne pénale et dans la lutte contre l'impunité, l'un des engagements que nous avons pris en commun à Pau. L'appui apporté aux autorités judiciaires dans le traitement des dossiers du terrorisme a permis, par exemple, en octobre dernier, la tenue du procès des auteurs des attentats de la Terrasse et du Radisson Blu à Bamako. Ces progrès dans la lutte contre l'impunité sont réels, mais ils sont encore insuffisants. En la matière, nous poussons les pays du Sahel à assumer pleinement leurs responsabilités et à faire toute la lumière sur les allégations d'exactions lorsqu'elles se produisent.

Enfin, nous enregistrons des progrès, s'agissant toujours de ce troisième pilier, dans la mise en oeuvre du redéploiement dans les zones libérées des administrations et des services de base, comme l'éducation, la santé ou encore l'état civil. Par exemple, dans la zone cruciale des trois frontières – plusieurs d'entre vous en ont parlé –, qui est effectivement l'épicentre de la crise et qui concentre les fragilités faisant le creuset du terrorisme, le ministère de l'Europe et des affaires étrangères a engagé 16 millions d'euros en soutien à des projets d'urgence pour faire en sorte, immédiatement après la reconquête d'un territoire, non seulement que l'État soit de nouveau présent, mais également que des actions très concrètes soient mises en oeuvre pour que chacun se rende compte que la donne a changé et que, lorsque les groupes s'en vont, il est apporté le plus rapidement possible une réponse aux besoins humanitaires. Il faut d'abord déminer, en même temps construire des écoles ou des centres de santé, il faut faire en sorte que les lieux où s'exerce symboliquement et concrètement l'autorité de l'État soient réhabilités et il faut aussi immédiatement mettre en place un accès minimal à l'eau et à l'électricité.

Sur ces projets d'urgence, que nous partageons d'ailleurs avec d'autres acteurs européens, il n'a pas été fait assez jusqu'à présent. Cependant, me semble-t-il, une évolution très positive est en train de se dégager.

Puis, parallèlement, vient le temps du développement. Il ne compte pas moins pour rendre des perspectives d'avenir aux populations, pour traiter en profondeur les fragilités et pour inscrire le retour à la stabilité dans la durée. C'est pour cette raison que nous avons contribué à créer, en 2017, avec l'Allemagne et l'Union européenne, l'Alliance Sahel. Celle-ci regroupe aujourd'hui 24 partenaires et supervise près de 870 projets, pour un montant de 20 milliards d'euros avec un effort de concentration sur les zones les plus sensibles et les plus fragiles.

Nous sommes évidemment très impliqués dans l'Alliance Sahel, qui tiendra d'ailleurs son assemblée plénière lundi matin à N'Djamena, avant le sommet des chefs d'État du G5 Sahel. Cette implication de la France est marquée par une augmentation depuis cinq ans de plus de 30% de notre aide publique au développement au Sahel. Comme le président Cambon y a fait allusion, cette aide sera consolidée dans le cadre du projet de loi relatif au développement solidaire, qui sera soumis, je le pense, avant l'été au Parlement.

Pour répondre au président Retailleau, j'indique que l'Agence française de développement a octroyé 480 millions d'euros aux pays du G5 Sahel et décaissé 350 millions d'euros en un an pour accélérer la mise en oeuvre des projets qu'elle finance dans le secteur de l'eau, de la santé et de l'éducation, domaines absolument stratégiques, ainsi que l'a souligné M. Guerriau, dans la mesure où les moins de 30 ans représentent aujourd'hui 65% de la population au Sahel.

Nous obtenons des résultats grâce à cette action : la scolarisation dans les écoles primaires de plus de 200 000 jeunes Nigériens ; la réhabilitation de plus de 1 800 classes au Mali ; la distribution de 40 000 manuels scolaires au Tchad. Je pourrais poursuivre les exemples attestant cette réelle mobilisation.

Se battre pour l'éducation, c'est aussi se battre contre l'obscurantisme et faire en sorte que les filles et les garçons du Sahel aient plus tard la liberté de choisir leur avenir. C'est donc encore une manière de combattre la menace terroriste, à l'image de tous les combats en faveur de la stabilisation et du développement engagés par la France, les Européens et la communauté internationale au Sahel.

Quand plus de 5 millions de personnes retrouvent un accès à des services d'approvisionnement en eau, quand 3 millions de personnes bénéficient d'une assistance alimentaire, quand on propose à des centaines de milliers de femmes une méthode de planning familial dans une région en proie à une croissance démographique exponentielle – vous le savez, le Niger, par exemple, qui compte aujourd'hui 22 millions d'habitants, devrait compter, selon sa trajectoire démographique actuelle, 50 millions d'habitants en 2050, c'est-à-dire demain –, c'est une manière d'anticiper les risques auxquels pourraient être confrontées les prochaines générations, mais c'est aussi un combat indirect contre le djihadisme.

Le sommet de N'Djamena va permettre d'aller plus loin dans ces différentes voies, en particulier sur ce qui concerne les deux derniers piliers. Si le sommet de Pau a été le sommet du sursaut militaire, le sommet de N'Djamena doit être le sommet du sursaut diplomatique, du sursaut politique et du sursaut du développement afin de consolider les résultats des derniers mois. En tout cas, c'est ce que nous proposerons à nos partenaires.

D'abord, le sommet de N'Djamena doit être un sursaut diplomatique pour renforcer la coordination entre les pays du G5 Sahel et les pays riverains du golfe de Guinée afin d'enrayer l'extension de la menace terroriste vers leurs territoires. C'est fondamental. Cette prise de conscience a lieu : le Président du Ghana a pris l'initiative dite « d'Accra », qui vise à conforter la relation particulière entre la Côte d'Ivoire, le Bénin, le Togo et le Ghana pour solidifier la sécurisation du nord de ces pays. Cette initiative doit déboucher sur un accord opérationnel avec les pays du Sahel directement concernés et permettre de renforcer la protection des frontières nord de ces pays. Ce somment doit également être un sursaut diplomatique pour renforcer la coopération des pays du Sahel avec l'Algérie et le Maroc et pour faire le lien avec la question libyenne.

Ensuite, le sommet de N'Djamena doit être un sursaut politique. S'agissant du nord du Mali, les conditions d'un règlement politique de la crise sont connues depuis longtemps.

Monsieur le sénateur Laurent, je ne suis pas favorable à ce qu'on reconsidère l'accord d'Alger. Cet accord, signé en 2015 au terme d'un processus de consultation mené sous l'autorité du ministre Lamamra, a permis de créer le cadre dans lequel il est désormais possible d'avancer politiquement. Le problème, c'est qu'il n'y a jamais eu de volonté politique pour le faire aboutir.

L'accord d'Alger prend acte de la nécessité de mettre en place de nouvelles institutions locales, d'une meilleure représentation des populations du Nord au sein des instances nationales, dans le respect de l'unité et de l'intégrité du Mali évidemment, d'une refonte de l'armée malienne pour y intégrer des combattants des mouvements armés du Nord et d'un effort considérable de développement de ce même Nord.

Maintenant, il faut passer aux actes, mais cette interpellation vaut pour ceux qui siègent au comité de suivi des accords d'Alger, en particulier les acteurs de la zone, singulièrement ceux du Mali : je pense à la nécessité de réinstaller l'armée malienne reconstituée à Kidal ; je pense à la poursuite du processus de désarmement-démobilisation-réintégration des ex-combattants ; je pense à la mise en oeuvre des projets du Fonds de développement durable. À cet égard, l'annonce que viennent de faire les autorités algériennes d'une réunion, à Kidal, le 11 février, du comité de suivi des accords, attendue depuis très longtemps, est un signe positif et devrait nous permettre d'avancer singulièrement sur ces questions.

Cet accord est fondamental aussi parce qu'il établit une distinction politique claire entre les groupes armés signataires et les groupes terroristes. Ainsi, les premiers, parmi lesquels le MNLA, que vous avez cité, monsieur Laurent, acceptent d'inscrire leur action dans le cadre de l'État malien et sont d'ailleurs représentés dans le gouvernement provisoire actuel. Les seconds, quant à eux, j'y insiste, sont des terroristes dont l'objectif déclaré est de mettre à bas l'État malien. On ne négocie pas avec des terroristes, on les combat !

Il est également essentiel que la transition civile au Mali soit menée à bien. Là aussi, les engagements doivent être tenus. Dans un délai maximum de quinze mois, des élections crédibles doivent se tenir et l'ordre constitutionnel doit être rétabli.

Enfin, il est impératif que les demandes de réformes de la population malienne soient entendues, notamment en matière de gouvernance, de lutte contre l'impunité et de refonte du cadre et d'engagement face aux défis sécuritaires.

Nous allons également proposer que N'Djamena soit le moment du sursaut de la stabilisation et du développement, pour gagner encore en réactivité et en efficacité face aux défis du long terme. Cela passe par une prise de responsabilité des États du G5 Sahel, appuyée par une meilleure coordination de l'aide de leurs partenaires internationaux, car, aujourd'hui, je dois le dire, la coordination et, surtout, la territorialisation de l'aide ne sont pas satisfaisantes. Il faut donc ouvrir davantage d'écoles, recruter davantage d'enseignants, créer et faire vivre davantage de dispensaires. Ces pistes concrètes seront au centre de nos échanges.

Nous voulons aussi tirer profit du sommet de N'Djamena pour confirmer la relance que nous avons initiée du projet de grande muraille verte. Cette relance a eu lieu lors du One Planet Summit de janvier, événement qui a permis de mobiliser près de 14 milliards d'euros de financements internationaux – sans compter les 20 milliards d'euros que j'ai évoqués précédemment – dans 11 pays concernés d'ici à 2025. Verdir le Sahel, lutter contre la désertification, c'est aussi travailler à ramener la paix dans la région.

Monsieur le président, mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, telles sont les perspectives que nous entrevoyons dans les discussions qui vont avoir lieu à N'Djamena. J'observe que, à ce sommet, en plus des pays du G5 Sahel, seront représentés les Nations unies, l'Union africaine, l'Union européenne, dont le Portugal assure la présidence du Conseil, d'autres pays très actifs dans la zone tels que l'Allemagne et l'Espagne, au titre de sa présidence de l'Alliance Sahel, ainsi que nos partenaires britanniques, américains et canadiens au sein de Barkhane, l'Algérie, le Maroc, l'ensemble des Européens engagés dans la task force Takuba. C'est donc une petite communauté internationale qui se réunit à N'Djamena pour continuer à la fois la lutte contre le terrorisme et permettre de tracer les chemins de la paix pour l'ensemble des populations du Sahel, meurtries depuis maintenant de nombreuses années, et leur redonner de l'espoir. Tout cela dans un contexte qui nous permettra, je l'espère, d'avancer.

Ce débat a permis de clarifier nos engagements et d'adresser, je le pense, aux populations du Sahel un message d'amitié et de soutien. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI, ainsi que sur des travées des groupes SER, INDEP, RDSE, UC et Les Républicains.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Monsieur le président, monsieur le ministre – cher Jean-Yves -, mesdames, messieurs les présidents de commission et de groupe, mesdames, messieurs les sénateurs, en introduction de mon propos, je souhaite naturellement m'associer à l'hommage que vous avez tous rendu à nos militaires et avoir une pensée particulière pour la famille de Jean-Marie Bockel.

La question qui me paraît devoir être abordée à la suite de l'ensemble de vos interventions est celle-ci : pourquoi sommes-nous au Sahel ?

Il y a huit ans, le Mali a fait appel à la France pour stopper des colonnes de djihadistes qui fonçaient sur Bamako. Nous avons répondu à cet appel, car c'est ainsi que nous nous comportons avec nos partenaires ; et c'est ainsi que nous souhaiterions que nos partenaires se comportent si nous étions un jour agressés.

Nous avons répondu à cet appel pour protéger le Mali et sa population, mais aussi pour protéger les États sahéliens des groupes terroristes qui veulent les détruire et les soumettre pour imposer leur loi, terroriser et tuer tous ceux qui s'opposent à eux. Nous avons aussi répondu à cet appel du Mali, parce que, comme le ministre de l'Europe et des affaires étrangères l'a rappelé, nous ne voulons pas que le Sahel devienne un sanctuaire terroriste, nous ne voulons pas qu'il leur permette de préparer des attentats dans l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest, voire en Europe.

Depuis huit ans, les forces armées françaises se sont sans cesse adaptées – certains ont dit « ajustées » – à cette menace : l'opération Barkhane a évolué, évolue et sera encore amenée à évoluer.

Je voudrais maintenant revenir avec vous sur l'évolution de la stratégie de la France au Sahel que le Président de la République a opérée il y a un an au moment du sommet de Pau.

Souvenez-vous, il y a un an, les forces armées sahéliennes étaient débordées de toutes parts, pour ainsi dire au bord de la rupture. En l'espace de deux mois seulement, le Niger avait enterré 160 de ses soldats, après les attaques d'Inates et de Chinagodrar, et le Mali 53 militaires et civils après l'attaque de la garnison à Indelimane.

Il y a un an, on observait la montée du discours antifrançais, qui n'était pas clairement démenti, souvenez-vous-en, par certaines autorités des pays du G5 Sahel.

Il y a un an, on observait aussi que la mobilisation des pays sahéliens n'était pas forcément à la hauteur des enjeux.

Au milieu, il y avait un véritable boulevard pour Daech et Al-Qaïda au Sahel, qui multipliaient leurs actions et se renforçaient chaque jour davantage.

Le Président de la République a donc convoqué un sommet avec l'ensemble de nos alliés et de nos partenaires pour revoir notre stratégie commune et pour s'assurer que la présence des armées françaises au Sahel était bien voulue et non pas subie. De ce sommet, je crois pouvoir dire que nous sommes sortis plus forts et plus nombreux. C'était en effet un message fort de solidarité avec les pays sahéliens, un message de remobilisation régionale et internationale dans la lutte contre le terrorisme.

La création de la Coalition pour le Sahel – le ministre de l'Europe et des affaires étrangères l'a rappelé – nous a offert un cadre d'action reposant sur quatre piliers autour desquels nous articulons notre stratégie. Je concentrerai mon propos sur les deux premiers.

Le premier pilier, c'est la lutte contre le terrorisme, en particulier contre l'État islamique dans le Grand Sahara, affilié à Daech dans la région des trois frontières, cette région qui se situe à cheval sur le Mali, le Niger et le Burkina Faso. C'est pour intensifier cette lutte que le Président de la République a décidé il y a un an de renforcer les effectifs de Barkhane de 600 militaires supplémentaires.

Le second pilier, c'est la montée en puissance des forces armées sahéliennes.

Depuis un an, ce sont ces deux objectifs qui ont guidé notre action.

Au bout d'un an, des résultats significatifs ont été obtenus : l'effort militaire sur la zone des trois frontières a porté ses fruits. Daech au Sahel est fortement entravé, même s'il conserve encore une capacité de régénération importante.

Concrètement, en 2019, 300 membres des forces de sécurité – garde nationale, police, gendarmerie ou militaires – avaient été tués en six mois. Si, depuis un an, nous déplorons près de 100 policiers ou militaires tués par des groupes terroristes au gré d'actions d'opportunité dans la région du Liptako, qui est à cheval entre le Mali et le Niger, il convient de noter que, depuis janvier 2020, plus aucune attaque d'ampleur n'a été commise.

Nous avons également réussi à affaiblir Al-Qaïda en neutralisant son numéro un dans la région ainsi qu'un certain nombre de ses cadres.

Par ailleurs, la montée en puissance des armées sahéliennes se confirme : nous observons chaque jour des progrès et des résultats encourageants. Au début de cette année 2021, à partir du 2 janvier très exactement, jusqu'au 3 février, près de 2 000 militaires des forces armées maliennes, burkinabées et nigériennes, ainsi que de la force conjointe du G5 Sahel, ont conduit, au côté de la force Barkhane, une opération de grande ampleur baptisée Éclipse, qui a pris donc le relais de l'opération Bourrasque.

L'ennemi a été bousculé et surpris par la rapidité de l'intervention. Face à la puissance des unités engagées, les groupes terroristes se sont repliés et ont abandonné de nombreuses ressources : des motos, des pick-up, des équipements de communication, ainsi que d'importants matériels et produits permettant la fabrication d'engins explosifs improvisés qui peuvent être si meurtriers, comme nous le savons si bien.

Contrairement à il y a un an, les forces armées locales sont désormais capables de résister et de répliquer. Elles ne sont plus démunies face à la violence des attaques terroristes, même si, bien sûr, elles ont encore besoin d'être accompagnées. Cela est possible grâce à Barkhane, bien sûr, mais aussi et surtout grâce à un engagement international et européen qui s'est confirmé et renforcé. Je pense en premier lieu tout particulièrement aux Européens, dont l'engagement en faveur de la formation des forces armées locales est essentiel au travers de la mission de l'Union européenne EUTM Mali.

Quand je dis qu'il y a des Européens au Sahel, on me pose à peu près systématiquement la question : "Mais où sont les Allemands ?" Eh bien, je peux vous dire qu'ils sont là ! Ce sont même les deuxièmes contributeurs, derrière la France, à la mission de formation des forces armées maliennes de l'Union européenne.

Partenaire européen de premier plan, l'Allemagne fournit 800 soldats au travers de ses déploiements au sein de la Minusma et de l'EUTM et elle devrait en fournir 450 de plus à la fin de l'année 2021 ou au début de l'année 2022.

Il y a aussi des Européens au sein même de Barkhane : des Espagnols, des Britanniques, des Estoniens, qui nous appuient par des moyens et des renseignements précieux. Un détachement danois a en outre renforcé Barkhane pendant toute l'année 2020. Naturellement, le soutien américain contribue lui aussi au succès de nos opérations.

Plus récemment, nous avons mis sur pied une force composée de forces spéciales européennes, entièrement consacrée à l'entraînement et à l'accompagnement au combat des forces armées maliennes : c'est la force Takuba. Cette force est aujourd'hui composée d'un groupe de forces spéciales franco-estonien, d'un groupe franco-tchèque et d'un détachement suédois composé de 150 militaires, qui, au moment où je vous parle, est en train de se déployer. Ils fournissent des capacités aéromobiles essentielles et une unité de réaction rapide. D'autres nations sont prêtes, elles aussi, à s'engager.

Si l'on nous avait décrit pareil engagement il y a encore un ou deux ans, aucun d'entre nous ne l'aurait sans doute cru possible. Pourtant, en engageant un contingent dans Takuba, ces pays acceptent d'aller au combat. Ils acceptent le contact direct avec l'ennemi. Ce sont des alliés qui ont compris que la stabilité du Sahel était clé pour la sécurité européenne. Ils sont prêts à se battre auprès de nous pour lutter contre le terrorisme. Leurs contributions – vous en conviendrez – sont tout sauf insignifiantes.

Si des Européens s'engagent aujourd'hui à nos côtés, c'est parce qu'ils croient au sens de cet engagement. C'est aussi parce que la France y est et que l'organisation et le savoir-faire de nos armées facilitent la présence d'armées moins puissantes.

Je l'ai dit et je le répète : Barkhane n'est pas éternelle. Mais à court terme nous allons rester, ce qui n'exclut pas que les modalités de notre intervention évoluent – s'ajustent, diraient certains –, bien au contraire.

Les pays sahéliens souhaitent que nous continuions à les aider ; les résultats obtenus nous permettent d'accentuer la stratégie d'accompagnement des forces locales avec nos partenaires et avec nos alliés sur le terrain.

Mesdames, messieurs les sénateurs, le contre-terrorisme au Sahel est et reste une priorité, contre Daech et contre Al-Qaïda. Comme le rappelait Bernard Emié, directeur général de la sécurité extérieure, il y a quelques jours, à la sortie du comité exécutif ministériel que nous avons consacré au contre-terrorisme, le risque d'expansion du djihadisme vers le golfe de Guinée et l'Afrique de l'Ouest est réel. Certains d'entre vous l'ont souligné. Le projet politique qu'il y a derrière est clair : faire de la région la base arrière du djihadisme.

Notre enjeu est donc de réussir à transformer les gains et les victoires tactiques en progrès politiques, économiques et sociaux, tout en adaptant sans cesse notre engagement, de façon collective et concertée. Ce sera tout l'objet du sommet de N'Djamena qui se déroulera la semaine prochaine. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI, ainsi que sur des travées des groupes SER, UC et Les Républicains.)


- Débat interactif -

M. le président. Nous allons maintenant procéder au débat interactif.

Je rappelle que chaque orateur dispose de deux minutes au maximum pour présenter sa question, avec une réponse du Gouvernement pour une durée équivalente.

Dans le cas où l'auteur de la question souhaite répliquer, il dispose de trente secondes supplémentaires, à la condition que le temps initial de deux minutes n'ait pas été dépassé.

Dans le débat interactif, la parole est à Mme Nicole Duranton.

Mme Nicole Duranton. Encore onze morts en 2020 : c'est le lourd tribut qu'ont dû payer nos héros dans ce combat sans visage et sans ligne de front précise. Aujourd'hui, nous leur rendons hommage, avec une pensée toute particulière pour notre ancien collègue Jean-Marie Bockel et pour sa famille.

Il existe au Sahel un vrai risque de contagion vers le golfe de Guinée, qu'il faut absolument contenir. La menace étant mondiale, notre réponse doit également être d'ampleur internationale.

Dans cette guerre contre le terrorisme, nous ne sommes pas seuls. Avec nos partenaires européens, pas assez nombreux, hélas ! et des alliés sahéliens, nous luttons contre l'ennemi commun. À mon sens, l'exemple de la force Takuba, pilotée avec certains partenaires européens, a permis de montrer la puissance de la coopération entre les nations pour éliminer cette menace qui nous est commune.

En partageant nos connaissances avec les forces militaires locales, nous allons dans le sens d'une sécurisation pérenne sur le long terme. Cet entraînement permet désormais aux forces sahéliennes, qui constituent le deuxième pilier du sommet de Pau, de monter en puissance, et les résultats sont encourageants.

L'opération Éclipse, commencée le 2 janvier dernier, vient de se terminer avec succès. Elle a été menée principalement dans la zone des trois frontières, aux confins du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Elle a mobilisé 3 400 soldats, dont 1 500 de la force Barkhane, auxquels s'ajoutent 1 900 soldats sahéliens – 900 Burkinabés, 850 Maliens et 150 Nigériens. Ces chiffres témoignent de l'envergure de cette opération conjointe menée avec nos forces partenaires.

Vous l'avez dit en commission des affaires étrangères il y a quelques jours et vous l'avez rappelé à l'instant, madame la ministre : « Jamais nous n'avons vu les forces maliennes et nigériennes mener le combat comme cela a été le cas pendant les opérations de fin 2020 et notamment à travers l'opération Éclipse. » Pourriez-vous revenir sur le bilan opérationnel d'Éclipse et nous expliquer en quoi il confirme un changement profond ? Avec ce retour d'expérience, quels enseignements pouvons-nous d'ores et déjà tirer quant aux étapes à franchir pour que les armées sahéliennes puissent intervenir avec de plus en plus d'autonomie, puisque Barkhane ne sera pas éternelle ? (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Madame la sénatrice, je vous remercie de votre question, qui me permet d'insister sur la progression rapide de la combativité et des capacités opérationnelles dont font preuve les armées sahéliennes.

Il y a eu, à la fin de l'année 2020, l'opération Bourrasque. Il y a eu, à compter du 2 janvier de cette année, l'opération Éclipse, dont vous avez rappelé l'ampleur : elle a mobilisé 3 400 militaires, dont 1 500 Français et près de 2 000 soldats partenaires. À ce titre, je souligne le retour des militaires burkinabés, qui n'étaient pas intervenus dans le cadre de l'opération Bourrasque. Le résultat s'est révélé probant : neutralisation de nombreux terroristes djihadistes, saisine et destruction d'un volume important de ressources logistiques.

Quelles conclusions faut-il en tirer ? Cette stratégie, que je qualifierais de partenariat de combat, consiste à intégrer de plus en plus nos partenaires sahéliens à nos forces, qu'il s'agisse de Barkhane ou de Takuba.

Je le répète, les Sahéliens se renforcent et contestent le terrain aux groupes armés terroristes. Nous en avons encore eu un exemple à la fin du mois de janvier dernier, avec les attaques menées contre Boulikessi et Hombori : les forces armées sahéliennes ont réussi à mettre en déroute une centaine de djihadistes – un tel succès se passe de commentaires. Ce partenariat de combat est une clé majeure, et le rôle de Takuba est aussi de le développer.

Enfin, on peut tirer des conclusions plus structurelles. Il n'y aura pas de véritable résultat durable sans refonte en profondeur, sans restructuration des armées de ces pays. Précisément, ces derniers y sont aujourd'hui décidés : le Niger et le Mali s'apprêtent à recruter massivement pour régénérer les forces existantes.

M. le président. Il faut conclure !

Mme Florence Parly, ministre. Ces pays s'apprêtent également à concevoir un cycle opérationnel digne de ce nom. Il s'agit donc, en quelque sorte, de professionnaliser ces armées : c'est ce à quoi nous allons nous employer à leurs côtés. (MM. François Patriat et Richard Yung applaudissent.)

M. le président. La parole est à M. André Guiol.

M. André Guiol. Ma question s'adresse à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

La commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a reçu en audition M. Aguila Saleh, président du parlement de Tobrouk. M. Saleh nous a présenté la situation de son pays et les relations ambiguës que le gouvernement de Tripoli, dont il ne reconnaît pas la légitimité, entretient avec la Turquie. Il a notamment évoqué le détournement du produit de la vente du pétrole libyen au profit du financement de milices ou de mercenaires qui sévissent sur ce territoire. Un de ses objectifs, bien légitime, est de mettre un terme, après avoir démocratiquement repris le contrôle du pays, aux actions de ces milices ou de ces mercenaires, installés avec la complicité de la Turquie et avec la connivence du gouvernement de Tripoli.

Dans le même temps, plus au sud, nos soldats se battent contre un ennemi diffus, sur un territoire immense. Ils sont confrontés à des attentats et à des embuscades lâches et meurtriers.

Je regrette que les pays européens, eux aussi concernés par le terrorisme, ne soient pas significativement à nos côtés au Sahel, malgré la mise en place de la task force Takuba. Même si Mme la ministre nous a donné quelques éléments positifs à cet égard, je rappelle que, depuis le Brexit, la France est la seule puissance de l'Union européenne à siéger comme membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU et à disposer de la dissuasion nucléaire, qui contribue à la sécurité de tous. Je formule ce rappel à l'intention de ceux qui, constamment, comparent aveuglément notre déficit public à celui de nos voisins.

Pour ce qui concerne le sujet qui nous occupe aujourd'hui, ne craignez-vous pas, monsieur le ministre, que ces milices ou ces mercenaires, une fois empêchés d'intervenir en Libye, ne viennent renforcer d'une manière ou d'une autre les groupes armés terroristes au Sahel, mettant de fait en danger nos soldats de l'opération Barkhane ? Vous ne manquerez pas d'analyser la pertinence d'un tel risque : s'il est réel, comment l'anticiper, afin que nous prenions dès aujourd'hui les mesures qui s'imposent pour ne pas exposer plus encore nos soldats au Sahel ? (M. André Gattolin applaudit.)

(M. Vincent Delahaye remplace M. Gérard Larcher au fauteuil de la présidence.)

PRÉSIDENCE DE M. Vincent Delahaye

vice-président

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Monsieur le sénateur Guiol, il est compliqué de parler de la Libye en deux minutes, tant son histoire est complexe, tant sa réalité politique, administrative, militaire et économique est confuse.

Cela étant, il peut arriver que l'on reçoive de bonnes nouvelles de Libye. Ainsi, le cessez-le-feu acté le 23 octobre dernier est respecté et l'organisation d'élections le 24 décembre prochain reste d'actualité.

M. Aguila Saleh, dont vous avez parlé longuement, a effectivement été reçu au Sénat. La seule difficulté pour ce qui le concerne, c'est qu'à l'instar de M. Bashagha il a été battu aux élections internes du Conseil national de transition, forum politique réunissant les différentes composantes représentées au sein des partis libyens.

Il importe maintenant que le nouveau président du Conseil présidentiel, M. Menfi, et le Premier ministre potentiel, M. Dbeibah, soient investis par le parlement de Tobrouk et par le Haut Conseil d'État de Tripoli. J'espère que tel sera le cas. Ce processus politique positif pourrait dès lors se poursuivre, sous réserve que la clause de l'accord du 23 octobre prévoyant le départ des forces étrangères soit effectivement respectée.

Pour notre part, nous souhaitons faire valider l'ensemble de ce processus par une résolution des Nations unies. C'est notre rôle. Cette question a effectivement un lien avec le Sahel, car la sécurité de la frontière du Fezzan, au sud de la Libye, ne pourra que renforcer les garanties pour éviter les porosités et les trafics en tout genre.

M. le président. La parole est à Mme Michelle Gréaume.

Mme Michelle Gréaume. Comme le disait mon collègue Pierre Laurent, nous pensons que la France doit changer de braquet au Sahel. Nous arrivons au bout de notre modèle d'action fondé avant tout sur le militaire, malgré des concepts comme les "3D" ou le continuum sécurité-développement. Se pose dès lors la question de nos perspectives en matière de développement et de diplomatie.

Le 10 décembre dernier, le bureau du conseiller spécial pour l'Afrique de l'ONU, ses représentations permanentes de l'Afrique du Sud et du Nigéria ainsi que l'Union africaine ont présenté une nouvelle note sur les flux financiers illégaux en Afrique. Ce document, s'appuyant sur la feuille de route de Lusaka, prise sur l'initiative de l'Union africaine en 2016, dresse un tableau essentiel de la situation et des objectifs à atteindre.

Ainsi, les flux financiers illégaux participent chaque année à la fuite de 88,6 milliards de dollars du continent. Cette somme représente presque autant que les rentrées annuelles combinées de l'APD et des investissements étrangers en Afrique ; ce sont autant de milliards d'euros qui maintiennent les États dans une situation de sous-développement et aggravent la pauvreté, facilitant d'autant le recrutement des groupes armés terroristes et créant des conflits entre les communautés.

Parmi les recommandations de ce document, on retrouve des éléments centraux, comme la suppression des paradis fiscaux offshore, qui permettent un accès rapide aux richesses illégalement acquises, mais aussi un renforcement des dispositifs de restriction de circulation des armes.

De plus, la question de l'opérationnalisation du fonds spécial de l'Union africaine pour la prévention et la lutte contre le terrorisme est posée.

Enfin, cette feuille de route fait de la lutte contre la corruption, du renforcement institutionnel des États et du renouvellement des élites politiques une priorité.

L'ensemble de ces préconisations, faites par et pour les Africains, sera-t-il activement soutenu par la France ?

M. le président. Il faut conclure, chère collègue !

Mme Michelle Gréaume. À ce titre, le prochain sommet de N'Djamena peut-il être l'occasion de réunir les moyens de le rendre opérationnel ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Madame la sénatrice, la question que vous abordez n'est pas spécifique au Sahel, même si le Sahel, comme les autres régions d'Afrique, est concerné par ce phénomène gravissime que constituent les flux financiers illicites.

Vous avez raison de citer le rapport de la Cnuced, qui met l'accent sur ces dérives considérables et ces trafics inacceptables. À notre avis, l'enjeu, c'est la mise en oeuvre de la nouvelle zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), conçue par l'Union africaine pour que l'Afrique puisse assurer une meilleure capacité de développement et un contrôle des flux.

Dans ce cadre, nous n'avons pas à nous substituer à l'Union africaine, qui a reconstitué ses organes internes la semaine dernière et qui doit se saisir de ce dossier pour garantir la transparence des flux financiers.

Nous avons d'ailleurs la même exigence pour ce qui concerne la corruption et la sécurité des flux financiers. À cet égard, pour en revenir au sujet de notre débat, nous sommes très attentifs à ce qui se passe au Sahel : l'ensemble des bénéficiaires d'aides doivent faire l'objet d'un criblage de sécurité avant de recevoir les aides en question. C'est un travail compliqué à mettre en oeuvre, mais c'est une absolue nécessité pour éviter les dérives.

M. le président. La parole est à M. Olivier Cadic.

M. Olivier Cadic. Comme tous les membres du groupe Union Centriste, j'ai une pensée particulière pour notre ami et ancien collègue Jean-Marie Bockel, ainsi que pour sa famille. Je remercie M. le président Cambon d'avoir rappelé que le lieutenant Pierre-Emmanuel Bockel aurait dû fêter ses trente ans aujourd'hui.

Nous souhaitons rendre hommage aux 55 militaires français tombés au combat et aux centaines de victimes que l'on déplore dans les rangs de nos alliés du G5 Sahel. Eux aussi paient un lourd tribut pour le rétablissement de la paix dans leur région.

Afin de préparer ce débat parlementaire dédié à l'opération Barkhane, je me suis rendu au Tchad, au Burkina Faso et au Mali. Politiques, militaires et diplomates ou encore Français établis dans ces pays, tous mes interlocuteurs ont exprimé le besoin de la présence de Barkhane sur le terrain. Ils reconnaissent la prouesse militaire de l'armée française, que je veux saluer ici, faisant énormément avec si peu pour un si vaste territoire.

Lors de ma première visite à Ouagadougou, il y a quatre ans, sur la carte « conseils aux voyageurs » du ministère des affaires étrangères, le Burkina Faso apparaissait en jaune, avec une bande rouge à la frontière nord avec le Mali. Désormais, cet État est majoritairement en rouge, le coeur du pays et sa capitale figurant en orange.

Je me suis notamment entretenu avec M. Roch Kaboré, Président du Faso. Il considère que le combat mené par les États de la région vise à contenir la menace, l'extension du phénomène en direction des pays côtiers se faisant sentir. Sur la carte « conseils aux voyageurs », ces pays – Côte d'Ivoire, Bénin, Ghana, Togo, etc. – affichent actuellement la même couleur que le Burkina Faso il y a quatre ans.

La France envisage-t-elle des initiatives diplomatiques pour aider les pays côtiers à anticiper la menace terroriste qui les vise directement et pour accroître leur coopération militaire avec les pays du G5 Sahel ?

Pour décrire la situation de son pays, le président de l'Assemblée nationale du Burkina, M. Alassane Bala Sakandé, a employé l'image d'une digue. Pour que la digue tienne, il faut que l'économie tienne.

À Bamako, nos entrepreneurs me faisaient remarquer qu'il est moins cher et trois fois moins long de transporter un conteneur de France à Dakar que de Dakar à Bamako.

La France compte-t-elle favoriser la création de corridors commerciaux depuis ces pays enclavés vers la mer, en relançant par exemple le Dakar-Bamako ferroviaire, à l'arrêt depuis 2018 ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Monsieur le sénateur Cadic, vos deux questions sont tout à fait pertinentes.

J'ai déjà répondu à votre première interrogation dans mon propos introductif : il est indispensable qu'au sud de la région les pays du golfe de Guinée travaillent ensemble pour assurer la sécurité de leur frontière nord. Il ne s'agit pas pour eux d'entrer dans le G5 Sahel, mais d'organiser une coopération interne afin d'assurer la sécurité de cette zone, qu'il s'agisse du renseignement – c'est très important – ou de la sécurité, grâce à des relations entre les unités présentes.

Le Président du Ghana, M. Akufo-Addo, a pris une initiative dont j'ai parlé, l'initiative d'Accra, qui va précisément dans ce sens. Il se rendra au sommet de N'Djamena, qui sera donc également l'occasion de faire avancer cette coordination indispensable.

Quant aux infrastructures ferroviaires, sur lesquelles porte votre seconde question, elles constituent un vieux sujet africain. La nécessité de renforcer les liens ferroviaires entre les différents pays est si criante que je n'arrive pas à concevoir que ce chantier ne soit pas encore engagé. Je pense notamment au Dakar-Bamako, mais aussi à la liaison Abidjan-Ouagadougou et à d'autres encore.

Une série de projets existent, mais ils sont aujourd'hui en stagnation. Ainsi, le Dakar-Bamako est bloqué pour l'instant. Il nous faut trouver les moyens et les équilibres financiers pour les relancer et éviter que d'autres puissances ne les reprennent en lieu et place des Européens et notamment des Français.

M. le président. La parole est à M. Yannick Vaugrenard. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

M. Yannick Vaugrenard. Mes premières pensées vont à nos soldats morts en combattant pour nous permettre de profiter durablement de notre chère liberté. Cette dernière a le prix du sang et leur sacrifice est particulièrement douloureux ici.

Il y a déjà huit ans que la France a répondu à l'appel des autorités maliennes pour contrer le risque majeur d'un djihadisme tentaculaire. Aujourd'hui, nous sommes conduits, en toute logique et sereinement, à dresser un ou des constats en pleine responsabilité. Il me semble important qu'une fois l'an la Haute Assemblée puisse mener un tel débat avec les deux ministres concernés, lorsque nos militaires sont engagés en opération extérieure.

Fallait-il intervenir ? À l'évidence, oui ! Notre pays ne pouvait détourner honteusement le regard devant cette impérieuse nécessité.

La France peut-elle rester éternellement ? Assurément, non ! En effet, chacun s'accorde à dire que ce conflit, comme bien d'autres avant lui, ne se gagnera pas militairement, mais politiquement. Or l'histoire nous enseigne que, si une intervention militaire ne s'accompagne pas d'un regard sur l'évolution démocratique, puis économique, sociale et enfin éducative, elle ne peut avoir d'effet durable. Sans cet effort, ceux qui nous ont applaudis à notre arrivée manifesteront quelques années plus tard pour nous demander de partir.

S'agissant de l'évolution démocratique, nous savons que le népotisme habituel était resté, malheureusement, présent.

Notre assistance continue ne mériterait-elle pas aussi d'être considérée en fonction des réels soutiens apportés, ou non, par nos partenaires occidentaux ? Sans eux, la France, seule, a-t-elle réellement les moyens de son ambition ?

Enfin – nous le constatons de plus en plus –, une guerre de communication pernicieuse s'est engagée au Sahel. Chine et Russie y jouent un rôle majeur : ces deux puissances tentent de discréditer notre pays pour prendre pied en Afrique. À cet égard, les enjeux économiques sont faciles à deviner. Cet aspect géopolitique devient majeur.

Dans ce nouveau cadre, pensez-vous que les États-Unis, qui nous aident militairement aujourd'hui, puissent renforcer leur soutien et accompagner la France, mais aussi l'Europe, pour éviter que le continent africain ne devienne étroitement dépendant de l'influence russo-chinoise grandissante ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Monsieur le sénateur Vaugrenard, je ne reviendrai pas sur les constatations que vous venez de faire : je vous ai répondu par anticipation excepté sur un point, à savoir l'intervention des États-Unis.

Pour ce qui concerne le Sahel, sujet sur lequel je me concentre aujourd'hui, les relations que nous devons entretenir avec les États-Unis sont de plusieurs natures.

Tout d'abord, il y a le soutien militaire aux opérations conduites par Barkhane. La ministre des armées l'a évoqué ; j'en ai également parlé. Les Américains nous secondent dans les domaines du transport, du ravitaillement en vol et du renseignement par drone.

Cette présence est très importante pour l'opération Barkhane, et je n'ai pas le sentiment qu'elle sera remise en cause. Tel a pu être le cas sous la précédente administration américaine : à plusieurs reprises, on a perçu la tentation de retirer ce soutien, qui est assez modeste pour les États-Unis – il représente 0,0035 % du budget de la défense américaine –, mais qui est essentiel. Les conversations que j'ai pu avoir avec Antony Blinken et les entretiens de la ministre des armées avec son propre homologue nous laissent à penser que ce soutien va se poursuivre.

Ensuite – ce point n'est pas secondaire –, il y a le rôle du Conseil de sécurité. Je pense en particulier aux opérations de la Minusma. Elles supposent une décision du Conseil de sécurité, renouvelée tous les ans. Or nous avons parfois eu des difficultés à obtenir cette validation, le risque d'un veto américain planant sur cet engagement.

Nous allons de nouveau mener ces discussions avec les autorités américaines, puisque la décision de renouvellement doit être prise au mois de juin prochain. Nous devons donc nous préparer pour apporter, au-delà du réengagement de la Minusma, un soutien logistique et financier à la force conjointe en inscrivant cette dernière sous le chapitre VII. Ce faisant, on pourrait assurer dans la durée le financement de cette force, ce qui serait une avancée très significative. Telle est la démarche dans laquelle nous nous inscrivons pour seconder le mécanisme européen de financement.

M. le président. La parole est à M. Gérard Longuet. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées du groupe INDEP.)

M. Gérard Longuet. Sur le fond, avec autorité, avec gravité, mais avec mesure, Christian Cambon et Bruno Retailleau ont exprimé le point de vue du groupe Les Républicains. J'y adhère totalement.

Madame le ministre des armées, à quel niveau de participation européenne estimez-vous que la force Takuba représentera une véritable coopération de pays volontairement et profondément associés à notre effort, afin que la France ne soit pas seule ? Ces participations sont significatives et courageuses, mais elles restent très minoritaires. Elles doivent traduire un signal fort : celui du soutien européen à notre opération Barkhane, laquelle s'étend à toute une région africaine.

Monsieur le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, je souhaite connaître votre position à l'égard de trois grands pays dans le cadre du Partenariat pour la stabilité et la sécurité au Sahel (P3S). Je pense à la Turquie, présente en Libye – vous l'avez évoqué –, au Soudan, en Somalie ou encore à Djibouti. Voulez-vous l'associer, pour la mettre au défi de prendre ses responsabilités, au-delà du simple discours idéologique ? Je vous pose la même question s'agissant de la Russie, curieusement passionnée par la RCA, et de la Chine, présente partout économiquement, absente politiquement.

Enfin, Joe Biden constitue-t-il, à vos yeux, une espérance, une inquiétude ou un prolongement ? (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées des groupes UC et INDEP.)

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Pour ce qui concerne la Turquie, la Chine et la Russie par rapport au Sahel – je me limite à cet espace –, je suis d'abord vigilant, en particulier s'agissant de l'ensemble des réseaux d'information – je ne cite personne. Il est nécessaire de les informer très honnêtement de ce que nous faisons, pour une raison simple : certains d'entre eux siègent au Conseil de sécurité, lequel a validé la Minusma, ainsi que notre propre engagement.

Enfin, nous prenons des précautions sur les projets de développement, qui peuvent parfois aboutir à un déséquilibre financier des pays qui en sont bénéficiaires. Je constate toutefois que, en ce moment, aucun de ces trois États n'est vraiment présent au Sahel en matière d'aide au développement.

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Monsieur le sénateur, il est difficile de répondre de façon arithmétique à votre question. Ce sujet ne se résume pas à un chiffre.

Pour que Takuba fonctionne bien, il faut remplir certaines conditions.

Tout d'abord, il faut qu'il y ait des forces maliennes disponibles, car ce sont elles que nous accompagnons au combat. Cela renvoie à la réponse que j'ai déjà faite : pour que ces forces soient disponibles en nombre croissant et de façon permanente, il faut s'assurer que les forces armées se restructurent, pour disposer de ces effectifs sur le terrain.

Ensuite, il faut des moyens. Les contingents qui viennent des forces spéciales européennes doivent être accompagnés d'équipements significatifs ; j'ai évoqué le contingent suédois, qui arrive avec des hélicoptères, ou le contingent italien, qui apporte des moyens d'évacuation sanitaire. C'est indispensable pour l'autonomie de la force Takuba.

Enfin, il faut que cette force puisse entraîner d'autres partenaires. Or nous constatons une dynamique de la force Takuba, qui rassemble aujourd'hui cinq États principaux. Quatre autres partenaires potentiels se présentent : le Danemark, le Portugal, la Belgique et les Pays-Bas.

M. le président. Il faut conclure, madame la ministre !

Mme Florence Parly, ministre. D'autres États européens, pas nécessairement membres de l'Union européenne, ont exprimé encore très récemment leur volonté d'y participer.

Le succès viendra en marchant, si je puis dire. C'est ce que nous constaterons dans les prochains mois, car la force Takuba sera opérationnelle cet été.

M. le président. La parole est à M. Alain Marc.

M. Alain Marc. Nous avons assisté en 2020 à de grands bouleversements. La pandémie a causé de nombreux morts, elle a aussi entraîné de graves conséquences économiques : la France a vu son PIB reculer de 8 % l'année dernière. Les conséquences de la crise continueront de se faire sentir dans les prochaines années.

Parallèlement, la situation internationale connaît toujours un climat de tension dans lequel les menaces se multiplient et changent de formes. Plusieurs États se sont montrés agressifs à l'égard de l'Europe et de la France, et nous avons aussi constaté le développement d'organisations non étatiques hostiles.

Le monde de demain ne sera pas moins dangereux que celui d'hier. Face à cela, de nombreux pays, dont la France, ont choisi d'augmenter significativement leur budget militaire. Boris Johnson a également annoncé que son pays allait investir 2,2 % de son PIB dans sa défense pour les quatre années à venir.

Le Parlement a soutenu l'adoption de la loi de programmation militaire portée par le Gouvernement afin de redonner à nos militaires les moyens d'assurer la sécurité de la France dans de bonnes conditions. Cette loi doit cependant faire l'objet d'actualisations, dont une doit être mise en oeuvre avant la fin de l'année 2021, comme le précise son article 7.

L'opération Barkhane nécessite un budget de plusieurs centaines de millions d'euros qu'il faudra maintenir, malgré la dégradation de la situation économique de la France. La France ne peut cependant pas assumer seule la défense de l'Europe hors de nos frontières. Les pays membres de l'Union européenne semblent encore bien loin d'avoir pris conscience de la nécessité de parvenir à une autonomie stratégique commune, même si certains d'entre eux participent à l'effort. L'unanimité sur le sujet paraît inatteignable.

Sur Barkhane comme sur les autres aspects de la défense commune, plus encore à l'heure du départ des Britanniques, comment le Gouvernement et le Président de la République comptent-ils faire progresser la défense de l'Europe à l'avenir ? (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Monsieur le sénateur, lorsque nous avons engagé les travaux de préparation de la loi de programmation militaire, il y a bientôt trois ans, nous avons mené une analyse des menaces auxquelles nous étions confrontés. Celles-ci n'ont pas faibli. J'aurai l'occasion, si le président de votre commission m'y invite, de venir présenter devant vous les travaux d'actualisation que nous avons conduits récemment et qui viennent d'être publiés.

La réponse à ces menaces est, bien sûr, la préparation de nos armées, sous-tendue par cette loi de programmation militaire, mais aussi la construction de partenariats. À la veille de la présidence française de l'Union européenne, il est certain que nous devons continuer à encourager les Européens à prendre conscience de leur environnement, du fait que celui-ci n'est pas nécessairement pacifique et qu'il existe des menaces auxquelles il faut pouvoir répondre.

Dans le contexte où nous nous trouvons, subsistent certains points d'interrogation : le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a mentionné l'avènement d'une nouvelle administration américaine et l'influence que cela peut avoir sur la manière dont nos partenaires européens vont répondre à ce besoin d'une Europe de la défense plus structurée et plus puissante.

Pendant les quelques mois qui nous restent avant le début de la présidence française, nous entendons continuer à promouvoir les notions d'autonomie stratégique et de souveraineté européenne, car l'expérience récente nous a appris que, même si notre partenaire américain se réengageait dans un cadre multilatéral, il était important que nous apportions, en tant qu'Européens, la démonstration de notre engagement pour défendre notre sécurité et celle de nos concitoyens.

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard.

M. Guillaume Gontard. Comme je l'évoquais précédemment, la sortie de crise au Sahel doit être accompagnée d'un volet substantiel d'aide au développement. Un rééquilibrage des moyens financiers en faveur de l'aide publique au développement est indispensable. Nous l'avons déjà constaté, entre 800 millions et 1 milliard d'euros sont dépensés chaque année pour l'opération militaire Barkhane ; à titre de comparaison, seuls 400 millions d'euros d'aide au développement ont été dépensés entre 2013 et 2017 pour le Mali.

De surcroît, nous nous interrogeons sur les modalités de mise en oeuvre des projets. Quel est réellement l'impact de cette aide sur les populations auxquelles elle est destinée ? Les efforts faits pour améliorer la traçabilité des flux financiers, notamment dans le cadre de l'Alliance Sahel, initiée avec l'Allemagne, aboutissent-ils à de réels changements ?

Enfin, si les projets de développement restent ponctuels et peu suivis et servent en premier lieu à assurer aux forces armées françaises le soutien des populations, leur mise en oeuvre ne sera qu'un paravent de la situation socio-économique très dégradée dans la région. Nous soutenons que la mise en oeuvre de véritables programmes de développement au plus près des intérêts des populations est une priorité pour la sortie de crise.

Ce point est fondamental. Plus que le djihad, c'est la situation économique et sociale qui fournit le terreau permettant aux organisations terroristes de perdurer, voire de se renforcer. J'ai notamment à l'esprit le pastoralisme, absolument essentiel pour l'économie sahélienne, qui est aujourd'hui menacé par l'avancée du désert et la raréfaction de l'eau, mais également les coopératives, souvent organisées par les femmes, qu'il faut soutenir.

Vous l'avez compris, seul un effort considérable et ciblé de soutien aux populations locales permettra de créer les conditions nécessaires à la diminution des tensions communautaires. Monsieur le ministre, que prévoit la France en la matière ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Je crois avoir déjà largement répondu à votre question.

Tout d'abord, je voudrais combattre des propos erronés : la mobilisation financière de l'Alliance Sahel atteint 20 milliards d'euros, dont 3 milliards d'euros ont déjà été dépensés. Ce n'est sans doute pas suffisant, mais cela ne correspond pas aux chiffres que vous indiquiez.

Par ailleurs, nous veillons à ce que les engagements pris soient mis en oeuvre en relation étroite avec des acteurs locaux. À vous écouter, on a le sentiment que nous ne faisons rien, mais je vous ai donné des chiffres, y compris concernant la France, qui ne sont pas négligeables. Nous en reparlerons au moment du débat sur la loi de programmation.

Je vais prendre un exemple qui me parle beaucoup : Konna, au Mali, est une bourgade qui a été la première victime des attaques des djihadistes et sur le territoire de laquelle se sont produits les premiers combats. Une opération y a été initiée par l'AFD, avec le soutien de la Banque mondiale, de l'Union européenne et de l'Allemagne – il s'agit donc de participations croisées. Elle a abouti à la dépollution et à la réhabilitation du port – la ville se trouve au bord du fleuve –, à un ensemble de formation professionnelle de 3 500 jeunes, à la restauration de salles de classe et de cliniques, à l'extension du réseau routier, de l'éclairage public et du réseau d'électricité. Les acteurs locaux ont participé à la définition des priorités. Je ne sais pas comment appeler cela, sinon du développement !

De la même manière, j'ai évoqué la relance de la grande muraille verte, un enjeu mobilisateur considérable. Le Président de la République en a pris l'initiative, mais c'est un sujet africain, porté par les Africains, mais enterré depuis longtemps, et qui permet maintenant, à mon sens, une vraie mobilisation pour le développement.

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour la réplique.

M. Guillaume Gontard. J'ai avancé des chiffres concernant la France – nous en reparlerons lors de l'examen de la loi de programmation – ; je n'ai pas dit que rien n'était fait, mais que nous arrivions à un moment où il fallait rééquilibrer l'effort.

Vous avez cité des exemples, mais d'autres débouchés existent, notamment l'opération grande muraille verte, lancée au Sahel en 2007 et qui patine, faute de moyens suffisants. Ce projet ambitieux vise à stopper la progression du Sahara en plantant des forêts à sa lisière. Plus qu'une ligne Maginot d'arbres, dont l'efficacité serait sujette à débat, il s'agit d'un projet ambitieux d'agroforesterie,…

M. le président. Il faut conclure, cher collègue !

M. Guillaume Gontard. … à même de répondre à la situation désastreuse que vivent les éleveurs de la région, qui sont des piliers de l'économie locale.

M. le président. La parole est à M. François Bonneau. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

M. François Bonneau. En janvier 2013, le lancement de l'opération Serval au Mali a permis de stopper l'offensive djihadiste qui menaçait Bamako. Depuis huit ans, l'armée française opère sur un territoire en proie à des trafics qui s'intensifient en raison de la porosité des frontières. Nos soldats, auxquels nous témoignons un soutien indéfectible, opèrent sous la menace constante d'embuscades ou d'engins explosifs improvisés.

La France s'inscrit, avec les pays membres du G5 Sahel, dans une coalition de régimes politiques et militaires avec pour objectif de lutter contre les groupes armés terroristes. Consciente que l'avenir de cette région passe par l'implication des pays de la zone, la France développe au maximum les différents aspects de la coopération interétatiques. Toutefois, la montée en puissance des forces armées nationales est contrastée, selon les derniers rapports de la Minusma et d'Acled, qui rappellent que, en comptant les groupes d'autodéfense, celles-ci sont responsables de plus de 70 % des décès au Mali. Face à la multiplication des protagonistes, l'enjeu, pour les gouvernements de la région, est d'encadrer ces milices, parfois proches des États.

Enfin, la position française est d'autant plus compliquée que la population malienne commence à se retourner contre notre présence. Le 3 janvier 2021, nos forces ont été accusées de bavure à côté de Bounti. Cette même accusation a été relayée sur les réseaux pro-russes et pro-turcs.

À l'heure où 50% des Français sont encore favorables à l'opération Barkhane et face à la potentielle dégradation de l'image de la France malgré les efforts consentis, avant tout sur le plan humain, mais aussi financièrement, il est urgent d'établir un agenda politique. Ainsi, quelles vont être les mesures prises pour créer les conditions de la stabilité dans cette région et les indispensables évolutions politiques, tout particulièrement au Mali ? L'Union européenne envisage-t-elle une stratégie plus intensive d'aide au développement, pour faire reculer la pauvreté et le ressentiment, ferments du recrutement des mouvements islamistes ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Monsieur le sénateur, vous avez quasiment repris l'ensemble des sujets qui ont été évoqués au cours de ce débat. Il m'est difficile de sélectionner tel ou tel aspect.

Je connais bien la région. Je m'y suis rendu très souvent, auprès de nos forces, mais aussi des autorités politiques, de la société civile et des acteurs du développement. Je reste convaincu que ces pays et leurs populations souhaitent la présence de la France. La manifestation du 3 janvier dernier, à laquelle vous faisiez allusion, n'a pas rencontré le succès que ses promoteurs avaient annoncé la veille. Cela montre bien que nous sommes respectés, mais aussi que nos initiatives suscitent des attentes de paix. Y répondre nécessite un engagement sans faille des autorités des pays du G5 Sahel. Elles doivent être au rendez-vous, mais également à l'initiative de l'accélération du processus politique.

Un point sur lequel on ne s'appesantit pas assez souvent est la reprise de la discussion autour des accords d'Alger. Des accords ont été signés et pris en compte par l'ensemble des acteurs. Servons-nous de cela pour avancer ; sinon, nous recommencerons sans arrêt des discussions à n'en plus finir. Des textes sont validés et respectés par les différents acteurs internationaux, mettons-les en oeuvre ; là est l'urgence politique.

Pour cela, il faut que l'ensemble des acteurs politiques du territoire – pour répondre à la fin de votre question – se mobilisent pour leur mise en oeuvre. Les Algériens viennent de le faire : j'ai annoncé que le comité de suivi allait se tenir à Kidal, à l'initiative de l'Algérie. Les chefs d'État et les classes politiques africaines doivent suivre pour que les accords d'Alger deviennent une réalité.

M. le président. La parole est à M. Mickaël Vallet. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

M. Mickaël Vallet. Rapidement, dès les premières années de son déploiement, l'opération Barkhane a mobilisé sur place plus de 3 000 soldats, puis près de 4 500 à compter de 2018. À la suite du sommet de Pau, 600 soldats supplémentaires ont rejoint leurs camarades de combat.

Cette mission est légitime et utile, disons-le sans nuance. Soyons clairs, toutefois : la France n'est pas soutenue aujourd'hui à la hauteur du profit que tire le reste de l'Europe de cette opération.

Certes, les 13 000 Casques bleus de la Minusma sont à l'oeuvre, la mission de formation de l'Union européenne aide à la reconstruction de l'armée malienne et les pays de la région ont formé utilement la coalition du G5 Sahel. Certes, la force Takuba permet l'implication sur le terrain d'armées nationales européennes qui ne sont d'ailleurs pas forcément les plus dotées, notamment celles de l'Estonie, de la République tchèque et de la Suède. Pourtant, les morts et les blessés, eux, sont, dans leur très écrasante majorité, des Africains du Sahel et des Français. Je le dis sans oublier qu'il y a eu des morts américains, mais aussi néerlandais, suisses et asiatiques dans le cadre de la mission onusienne. Nous saluons leur mémoire. Ces tristes contributions sont cependant sans commune mesure avec nos pertes et celles des Sahéliens. Je crains que les renforts italiens et grecs annoncés récemment, s'ils sont très bienvenus, ne suffisent pas à rééquilibrer le fardeau.

Ma question est double.

Premièrement, comment pouvons-nous nous contenter encore, s'agissant de Takuba, du simple soutien politique de grands pays européens, qui masque surtout l'absence d'apport en soldats, en matériel ou en financement ? Je pense notamment à l'Allemagne, même si vous avez précisé, madame la ministre, son apport dans le volet onusien.

Deuxièmement, je souhaite obtenir un ordre de grandeur – à défaut d'une réponse arithmétique, que vous ne pouvez nous apporter, comme vous l'avez indiqué au sénateur Longuet – de l'apport minimal en soldats et en matériel à Takuba que vous estimerez acceptable pour considérer que le soutien des autres nations est à la hauteur de l'enjeu. Pour le dire autrement, exigerez-vous de nos partenaires européens un doublement, un décuplement ou une augmentation à la marge de leur aide actuelle ?

M. Gilbert Roger. Très bien !

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Monsieur le sénateur, permettez-moi de revenir sur le début de réponse que j'esquissais à la question du sénateur Longuet. À mon sens, il n'y a pas de seuil arithmétique, mais deux conditions et une dynamique.

La première condition est qu'il y ait suffisamment de forces maliennes, dans ce cas particulier, pour combattre. Nous ne sommes pas là pour combattre à leur place : nous nous trouvons dans un partenariat de combat, j'y insiste. Cela peut paraître évident, mais lorsque des soldats ont combattu, parfois pendant sept mois sans discontinuer, cette question n'est pas totalement triviale.

La seconde condition est que les Européens viennent avec des moyens, car Takuba doit être autonome. L'objectif est qu'elle ait acquis sa pleine capacité opérationnelle à l'été. Nous pouvons d'ores et déjà nous appuyer sur trois contributions, par ordre croissant : celle de l'Estonie, plus petite en volume que celle de la République tchèque, elle-même plus petite que celle de la Suède, beaucoup plus significative.

La dynamique est celle que nous saurons construire sur la base de ces premiers engagements. Il s'agit d'un travail collectif que nous devrons réussir avec nos partenaires sahéliens et européens. Dès lors, je suis confiante dans notre capacité à faire grandir la force Takuba et à atteindre ce seuil, que, encore une fois, je ne sais pas définir arithmétiquement.

M. le président. La parole est à M. Hugues Saury. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Hugues Saury. Nous en conviendrons tous, la France n'a pas vocation à demeurer indéfiniment au Sahel. Cependant, il est vrai aussi que, si nous partions demain, les pays du G5 Sahel rencontreraient d'immenses difficultés à assurer par eux-mêmes l'intégrité de leurs territoires et la sécurité de leurs populations. Les groupuscules proches d'Al-Qaïda et de Daech auraient alors les mains libres. Sur le long terme, c'est la sécurité de nos concitoyens sur le sol français qui serait menacée par des attentats perpétrés depuis ce nouvel épicentre de l'islamisme radical. Que nous manque-t-il, alors, pour assurer le succès définitif de l'opération Barkhane, qui permettrait le retrait de nos troupes ?

Pour faire face à la menace terroriste, nos alliés africains ne peuvent faire l'économie des défis institutionnels, économiques, éducatifs et sanitaires qui s'imposent à eux. Nos victoires militaires doivent aller de pair avec le déploiement de services publics stables, l'avènement d'une économie plus saine, la formation de forces armées et de sécurité performantes, le développement d'entreprises et d'écoles.

Cette vision est au coeur de l'approche "3D", pour diplomatie, défense et développement. Aujourd'hui, force est de constater que le troisième « D », celui du développement, fait défaut. J'ai bien entendu vos propos, monsieur le ministre, mais les chiffres publiés par l'OCDE sont éloquents : les pays du Sahel sont fléchés comme prioritaires pour l'APD française, pourtant, aucun d'eux ne fait partie des douze premiers bénéficiaires de nos aides. D'autre part, comment expliquer que les cinq pays sahéliens ne perçoivent que 4,5% du montant des aides françaises, alors que le Maroc en dispose à lui seul de 5% ?

Nous avons consacré d'importants moyens au volet militaire et peu, en proportion, à celui du développement. Il est nécessaire de mener une véritable stratégie d'aide aux pays du Sahel, corollaire essentiel à l'action de nos armées. Ces interventions pourraient, en outre, mobiliser plus efficacement nos partenaires européens, qui peinent parfois à nous apporter leur soutien sur le plan militaire.

En clair, madame la ministre, monsieur le ministre, ne pensez-vous pas qu'en complément des actions militaires, le temps est venu de mettre en oeuvre un Barkhane du développement ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. J'ai indiqué précédemment que le rendez-vous de N'Djamena devait être un sursaut diplomatique, un sursaut politique, un sursaut du développement. J'entends bien que cela se déroule ainsi et dans le cadre de l'Alliance Sahel, sur laquelle je vais revenir.

J'entends ce que vous me dites, mais je suis en désaccord avec vos constats concernant les pourcentages. Vous avez pris en compte l'ensemble des aides, alors que, en ce qui concerne le Sahel, on ne parle que de dons. Je suis donc prêt à la comparaison, s'agissant des pays qui aujourd'hui reçoivent le plus de dons.

Pourquoi ne s'agit-il que de dons ? Parce que la capacité d'emprunt de ces pays est tarie. On ne peut donc les aider qu'ainsi. Les dons passent directement par nos propres outils, l'AFD, le centre de crise, ou différents outils qui sont à la disposition de nos ambassadeurs, mais aussi par les instruments multilatéraux, s'agissant de financements que nous diligentons par le biais d'organismes, en particulier européens. Je voulais faire cette mise au point en réponse à vos propos.

Nous devons toutefois faire en sorte que l'effort engagé pour le développement soit maintenu, vigilant, exigeant et qu'il se déroule dans le cadre de l'Alliance Sahel. L'insuffisance identifiée dans l'action de cette dernière, dont les aides s'élèvent à 20 milliards d'euros, tient au fait que les organismes qui prêtent ou qui font des dons travaillent chacun de leur côté, sans parler aux autres.

M. Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères. Bien sûr !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Nous rencontrons donc un problème de cohérence.

La vraie bataille que nous devons maintenant mener est celle de la territorialisation de l'ensemble des acteurs pour permettre le développement. À défaut, il n'y aura pas de développement, mais un challenge entre tel ou tel organisme et tel autre. C'est le sujet d'aujourd'hui, qui requiert une forte volonté politique, parce qu'il concerne beaucoup d'organismes : la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, l'Union européenne et les différents fonds qui y émargent, l'USAID américaine.

M. le président. Il faut conclure, monsieur le ministre !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Tout cela nécessite une coordination et une cohérence : c'est l'enjeu.

M. le président. La parole est à Mme Hélène Conway-Mouret. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Mme Hélène Conway-Mouret. Je souhaite à mon tour rendre hommage à celles et ceux qui consacrent leur vie, parfois, malheureusement, jusqu'au sacrifice ultime, à notre protection.

Deux ministres, deux questions ; la première s'adresse à Mme la ministre des armées.

Nos militaires déployés dans l'opération Barkhane au Mali depuis plus de huit ans mènent une guerre asymétrique contre le terrorisme. Sur le terrain, ils vivent quotidiennement sous la menace d'engins explosifs improvisés, à chaque sortie de leur base, dans des véhicules blindés légers, les plus adaptés aux missions, mais qui sont vulnérables et vieillissants. Les kits de surprotection des VBL MkI vont bientôt être livrés, mais avons-nous une feuille de route pour lutter efficacement contre les IED ? N'est-il pas temps d'engager une réflexion sur le compromis nécessaire entre mobilité, discrétion et protection pour les VBAE, peut-être faut-il la mener avec notre partenaire belge ?

Par ailleurs, compte tenu de la mutation de la forme des combats, ne devrions-nous pas nous reposer davantage sur le support aérien et procéder ainsi à un rééquilibrage de nos forces pour continuer à exercer une pression maximale sur nos ennemis ?

Monsieur le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, vous avez rappelé, très justement, le consensus qui se dégage autour de l'idée que la résolution de la crise malienne passera surtout par une approche globale liant défense, diplomatie et développement, qui permettra la reconstitution d'un État de droit.

La population, qui ne voit guère les progrès que son pays devrait faire grâce aux centaines de millions d'euros que nous investissons dans de nombreux projets par le biais de l'aide publique au développement, continue de sombrer dans la pauvreté. Les bénéficiaires en sont les groupes armés, qui s'appuient sur une forme d'assise populaire pour renouveler leurs forces tombées au combat.

Le véritable enjeu est donc bien de tarir la source de recrutement de ces groupes, qui attirent à eux, non pour des raisons idéologiques ou religieuses, une jeunesse sans espoir d'insertion économique et sociale, sans espoir d'avenir.

Vous avez présenté les grandes lignes de l'aide internationale au Sahel. Pouvez-vous préciser les priorités de la France, de l'AFD, en matière d'investissement dans la reconstruction d'un appareil régalien fonctionnel à même d'assurer la sécurité des populations, leur éducation, leur santé…

M. le président. Merci de conclure !

Mme Hélène Conway-Mouret. … et d'un système judiciaire dans lequel celles-ci auront confiance, afin de lutter sur le long terme contre les causes profondes de déstabilisation du Sahel ?

M. le président. Dans le cadre du partage du temps de réponse, je demande aux ministres de veiller à ne pas dépasser une minute d'intervention chacun.

La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Madame la sénatrice, les engins explosifs improvisés, armes non discriminantes, frappent d'abord les populations. Leur emploi par les groupes armés terroristes prouve bien qu'ils ne cherchent pas la confrontation avec nos forces armées.

Barkhane a réussi récemment plusieurs opérations d'importance – l'ayant mentionné en ouverture de ce débat, je n'y reviendrai pas. Le démantèlement d'une partie des capacités d'IED a été réalisé. Nous ciblons les poseurs de ces engins et les réseaux.

Quelles sont les perspectives ? D'abord, la régénération du parc de véhicules. Pour commencer, des kits de protection seront livrés dans les prochaines semaines : comprenant des blindages extérieurs et de la mousse intérieure, ils protégeront mieux nos combattants. Plus tard, un nouveau véhicule, le véhicule blindé d'aide à l'engagement (VBAE), sera mis à disposition. Entre-temps, nous essayons d'équiper nos forces avec les engins les plus récents et les plus efficaces : ainsi, l'arrivée des Griffon du programme Scorpion au cours de cette année contribuera à améliorer la protection de nos militaires.

En outre, un certain nombre de technologies innovantes sont en cours de développement : des radars pénétrant à travers le sol pour identifier d'éventuels IED, des brouilleurs, des robots de déminage, autant d'équipements qui concourront à renforcer la protection de nos forces.

Enfin, l'arme aérienne dont vous avez parlé est absolument indispensable, mais elle ne permet pas tout. Nous avons besoin aussi de forces au sol, pour attaquer ceux qui sont au plus près des populations sans risquer d'atteindre celles-ci. C'est bien parce que nous discriminons nos actions que nous avons besoin de troupes au sol, en plus de l'arme aérienne.

M. le président. Monsieur le ministre, il ne reste que quelques secondes du temps accordé au Gouvernement pour la réponse… Peut-être pourrez-vous profiter d'une intervention ultérieure pour compléter la réponse de votre collègue ?

La parole est à Mme Isabelle Raimond-Pavero. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme Isabelle Raimond-Pavero. Je rends hommage à la mémoire de tous ceux qui sont tombés en opération extérieure. Mes pensées vont à leur famille, dont la vie a basculé.

Le sommet de N'Djamena doit être l'occasion d'une franche évaluation de ce qui a été réalisé depuis celui de Nouakchott, de ce que chaque pays consacre, en moyens humains et financiers, à la paix.

Madame la ministre, depuis votre entretien avec votre homologue le secrétaire d'État américain, Lloyd Austin, avez-vous pu obtenir plus d'informations sur le niveau de participation des États-Unis dans la bande sahélo-saharienne en termes de drones, de renseignement et de transport logistique ? Sans ce soutien, nous savons que des opérations peuvent être compromises.

À N'Djamena, une question de fond doit être clairement posée : quel prix pour quelle paix ? De ce point de vue, il est moins question d'agenda de retrait que de responsabilités. Nous ne gagnerons pas la paix sans déconstruire la propagande des djihadistes, qui étendent leur politique d'influence, de déstabilisation et de recrutement vers le golfe de Guinée, sans gagner la confiance des populations.

Ce sommet doit être aussi un moment de franchise : l'excellence des diplomaties africaines n'ignore pas la présence de nombreuses influences étrangères. Il n'est pas inutile de rappeler que celles-ci n'ont ni les mêmes méthodes de résolution de crises ni la même appréhension des droits humains.

Le très regrettable épisode dans le village de Bounti et les accusations proférées desservent la paix et favorisent les terroristes. Nos partenaires africains savent combien l'information est une bataille en soi.

Monsieur le ministre, quel message la France portera-t-elle pour que chaque partie assume ses responsabilités, s'agissant notamment du respect des missions des soldats français ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Monsieur le président, je profiterai de cette intervention pour terminer de répondre à Mme Conway-Mouret, d'autant que sa question a partie liée avec celle-ci.

Parmi les nécessités du moment, on ne met pas suffisamment en avant l'application du Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel, le P3S. Il s'agit de savoir comment occuper, immédiatement, les territoires libérés et pacifiés par l'intervention de Barkhane ou des forces conjointes.

Un effort considérable doit être mené en la matière, en liaison avec les autorités locales, pour que la présence physique des autorités de l'État dans les zones libérées soit rapide, les États concernés étant par ailleurs aidés à recouvrer leur dimension régalienne au travers d'appareils policier et judiciaire à la hauteur des événements récents.

À cet égard, notre collaboration avec l'Union européenne est très bonne. Des avancées assez innovantes sont en train de voir le jour. Cela fait aussi partie du sursaut dont j'ai dit qu'il devrait suivre le sommet de N'Djamena.

En ce qui concerne les manipulations de l'information, nous savons bien qu'elles existent et à qui elles sont destinées à profiter. Nous constatons aussi que, régulièrement, les autorités des pays concernées procèdent à des mises au point qui renforcent la mission confiée à nos forces et à nos opérations de développement.

Lutter contre les manipulations, c'est aussi un combat. Nous devons le mener collectivement, d'autant que, au-delà du Sahel, ces manipulations peuvent être instrumentalisées par divers acteurs politiques pour dégrader l'image de la France.

M. le président. La parole est à M. Guillaume Chevrollier. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Guillaume Chevrollier. L'opération Barkhane au Mali joue un rôle déterminant dans la lutte contre le djihadisme et le terrorisme au Sahel, mais aussi pour notre sécurité, ici, en France et en Europe. En plus de pacifier la région du Sahel, Barkhane participe à la protection de notre démocratie et de la civilisation européenne.

Je salue les hommes et les femmes qui engagent leur vie pour la France dans la lutte contre le terrorisme. Je soutiens nos forces armées et je rends hommage à nos morts.

À l'heure où la sécurité des Européens reste menacée par le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne et alors que la France est désormais la seule puissance militaire complète et indépendante au sein de l'Union européenne, la décision sur les ressources propres a pu nous interroger sur nos capacités à gérer une dette vertigineuse. Madame la ministre, ne pensez-vous pas que le sujet de la mobilisation effective des Vingt-Sept dans ces opérations doit être posé clairement, en intégrant un critère sous la forme d'un ratio entre le niveau d'engagement des pays en termes humains et financiers, leurs ressources et leur niveau d'endettement ?

Ce prisme financier doit être complété par la prise en compte des conséquences de la mobilisation des armées sur un temps long sur leur besoin en préparation et leur équipement.

Certes, nous voyons quelques signes encourageants d'européanisation des opérations : la task force Takuba, déjà mentionnée, et la mission EUCAP Sahel Mali, pour le conseil et la formation en sécurité intérieure. Mais que cela représente-t-il vraiment à l'échelle des Vingt-Sept ?

Par ailleurs, le Fonds européen de défense, qui se substitue au plan de développement industriel de défense, a vu sa dotation initiale divisée par deux : de 13 milliards, elle est passée à 7 milliards d'euros. Dans quelle mesure ce fonds assure-t-il un soutien à la France dans ces opérations ?

Comment favoriser le dialogue entre États membres pour qu'ils soutiennent davantage encore l'effort militaire considérable consenti par la France contre le terrorisme islamiste au Sahel ?

Enfin, la présidence française de l'Union européenne en 2022 devrait être l'occasion d'une prise de conscience en faveur de la défense de l'Europe et d'une participation accrue de tous aux opérations de paix. Comment préparez-vous d'ores et déjà cette échéance ?

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Nous cherchons à créer une dynamique pour embarquer avec nous le plus grand nombre de partenaires européens. Encore faut-il qu'ils soient volontaires et capables.

Le Président de la République a amorcé cette mobilisation en avançant l'idée d'une initiative européenne d'intervention, regroupant ceux de nos partenaires qui sont volontaires et capables. Ce projet s'est concrétisé avec la force Katuba.

Demain, nous disposerons de nouveaux outils dans le cadre européen.

En particulier, nous pourrons nous appuyer, à partir du 1er juillet prochain, sur la Facilité européenne de paix, dans le cadre de laquelle l'Union européenne pourra équiper, notamment en armes létales, des soldats qu'elle aura formés au titre des missions EUTM. Dans certains pays, comme le Centrafrique, l'Union européenne est très active pour former les militaires de l'armée locale et financer l'aide au développement, mais cette action n'est pas nécessairement reconnue, parce que, à la porte des centres de formation, ce sont les Russes qui, parfois, équipent les hommes, bénéficiant ainsi, en quelque sorte, du travail que nous, Européens, avons accompli… Je l'affirme avec force : la Facilité européenne de paix sera un atout considérable entre les mains des Européens !

Il y aura, d'autre part, le fonds européen de défense, dont il est faux de prétendre qu'il a été divisé par deux : zéro divisé par deux, cela fait toujours zéro… Or 8 milliards d'euros sont prévus pour les sept prochaines années. Ce fonds a vocation à financer non pas les opérations, mais la recherche et le développement en vue d'une capacité européenne souveraine, dont nous manquons encore cruellement mais que nous allons construire !

M. le président. La parole est à Mme Catherine Belrhiti. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme Catherine Belrhiti. Voilà huit ans que la France est engagée dans la bande sahélo-saharienne pour lutter contre les groupes armés salafistes djihadistes, après avoir dû intervenir pour éviter la faillite des structures étatiques. De Serval à Barkhane, nos soldats sont l'honneur de la France et des acteurs de paix pour tous les pays de la zone ! La représentation nationale les soutient autant qu'elle en est fière.

Reste que, au regard des moyens investis, ces explications et une évaluation de notre action sur place sont indispensables, tant pour nos compatriotes que pour les pays africains impliqués.

Au fil des années, les critiques sont aisées ; mais dans quel état politique la zone serait-elle aujourd'hui, si la France n'avait pas répondu favorablement à la demande d'assistance et d'intervention du gouvernement malien ?

Notre présence ne saurait être considérée comme une occupation, alors que nos soldats protègent la population et forment les forces de sécurité locales pour permettre aux pays concernés de renforcer leurs structures étatiques face au terrorisme.

L'un des objectifs du sommet de Pau était l'établissement d'un partenariat de combat pour intégrer les forces partenaires. Dans ce cadre, il a été convenu de concentrer les efforts, notamment pour améliorer la qualité de la formation des militaires des armées des pays du Sahel. Cet aspect de l'intervention est essentiel aussi parce qu'il conditionne un retrait progressif de nos troupes. Pourriez-vous dresser un bilan de la formation par les Français et de l'autonomisation des troupes maliennes ?

Sénatrice du département, la Moselle, qui accueille le 1er régiment d'infanterie de Sarrebourg et le 1er régiment d'hélicoptères de combat de Phalsbourg, je tiens à vous interroger en outre sur les avancées en matière de disponibilité des appareils et le maintien en condition opérationnelle. Les hélicoptères de l'Aviation légère de l'armée de terre (ALAT) sont de véritables anges gardiens pour les troupes au sol, surtout compte tenu de l'immensité du territoire.

Dans son rapport d'information sur le sujet, notre collègue Dominique de Legge a appelé à une gouvernance plus efficace, à une homogénéité accrue du parc et à une plus grande verticalisation des contrats. Où en sommes-nous aujourd'hui ?

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Nous consacrons beaucoup d'efforts à l'accompagnement et à la formation des armées maliennes. Il faudrait vérifier, mais il me semble que, au total, plus de 15 000 militaires maliens ont été formés par Barkhane – en plus de ceux formés dans le cadre d'EUTM Mali.

Au-delà de ce bilan important, des actions structurelles sont à conduire qui relèvent largement des autorités maliennes. Nous les aiderons à les mener, grâce à une coopération structurelle renforcée avec le ministère de la défense malien.

Vous m'avez interrogée aussi sur la disponibilité des moyens, en particulier des hélicoptères, pour Barkhane.

J'ai expliqué précédemment que les hélicoptères n'étaient pas suffisants. Reste que leur rôle est absolument essentiel pour nos opérations.

Leur disponibilité dans le cadre de Barkhane est critique. Le taux de disponibilité en opérations est de l'ordre de 75 % à 80 %, ce qui est très bon, bien meilleur en tout cas que la disponibilité sur le territoire national. Heureusement, car tout doit être fait pour que ces appareils soient disponibles pour compléter l'intervention de nos forces au sol.

Assurer cette disponibilité est particulièrement exigeant parce que les conditions météorologiques le sont aussi, accélérant l'usure de ces engins. C'est pourquoi, au-delà de nos efforts pour le maintien en conditions opérationnelles de nos moyens aériens – je serai sans doute amenée à en rendre compte devant votre commission –, nous veillons avec une attention toute spéciale à ce que les hélicoptères déployés sur place, dont le nombre est taillé au plus juste – ils sont une trentaine –, soient en permanence opérationnels ; nous surveillons cela comme le lait sur le feu.

M. le président. La parole est à M. Pascal Allizard.

M. Pascal Allizard. La France est présente au Sahel depuis 2013, dans le cadre d'un dispositif qui n'a cessé d'évoluer et de croître. Sur le terrain, de francs succès opérationnels ont été rencontrés, et des cibles de haute valeur éliminées. Notre connaissance du théâtre est désormais assez précise, nos modes d'action se sont adaptés et les personnels se sont aguerris au contact d'une région et d'un ennemi rudes.

Chacun d'entre nous ici a une pensée pour nos soldats tombés là-bas.

Même si elles n'affrontent pas un État, nos troupes et leurs alliés africains font face à une adversité solide et organisée. Comme le commandant de l'opération Barkhane l'a rappelé, « l'ennemi a sa propre volonté : il aspire à un projet politique et dispose d'une stratégie pour le mettre en oeuvre ».

Cet ennemi n'est pas unique, mais pluriel, protéiforme. Il est fait de différents groupes s'appuyant notamment sur les tensions communautaires, l'absence d'alternatives sociales et économiques et les difficultés des États de la région. Il a su muter et s'ajuster à notre dispositif. Dans ce contexte, nous avons glissé d'une opération limitée à une véritable guerre asymétrique, qui s'installe dans la durée.

L'opinion publique occidentale voit dans les modes d'action des ennemis une certaine lâcheté, quand d'autres y voient, au contraire, une efficacité redoutable, à moindre coût, pour atteindre leurs objectifs.

Madame le ministre, d'après le retour d'expérience de Barkhane, mais aussi d'Afghanistan, quelles conséquences allez-vous tirer en matière d'engagement de la France en opérations extérieures ? Se dirige-t-on vers des opérations plus ponctuelles, menées avec une empreinte au sol réduite et sans mettre la main dans l'engrenage de situations locales complexes et anciennes ? Dans l'approche « 3D », va-t-on vers plus de diplomatie et de développement ? Bref, assiste-t-on au grand retour de Galula ?

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Monsieur le sénateur, vous avez fort bien décrit la guerre asymétrique : une guerre qui engage un adversaire généralement plus faible et qui se dérobe face à la force militaire. Refusant l'affrontement direct, celui-ci développe d'autres moyens d'action.

Dans ce cadre, si je puis dire, tous les coups sont permis : il s'agit non seulement de nous discréditer, mais encore, au mépris du droit international humanitaire, d'exploiter les tensions communautaires, de cibler directement les populations civiles, menacées et terrorisées, pour tenter de les rallier par la force – d'où la présence sur le théâtre de très jeunes combattants –, de détruire les écoles et d'assassiner les chefs locaux.

Face à ce type d'agissements, nous devons être en mesure de déployer des outils dans tous les champs, y compris les champs nouveaux, comme ceux de l'information et du cyber. Sinon, nous laissons la place à un modèle alternatif à celui de l'État : une justice fondée sur la charia, une éducation fondée sur les principes religieux de l'islam radical.

Nous développons donc de nouveaux modes d'action, en considérant qu'il existe une sorte de continuité entre la lutte contre le terrorisme qui s'exerce dans cette région et ce que nous pouvons connaître sur le territoire national. Il faut ne pas être naïf et bien comprendre les armes de l'adversaire pour pouvoir apporter notre riposte.

M. le président. La parole est à M. Pascal Allizard, pour la réplique.

M. Pascal Allizard. Merci, madame la ministre, pour ces précisions.

Oui, la guerre asymétrique, le développement des technologies nivelantes et l'extension de la confrontation dans le champ informationnel mettent nos démocraties en difficulté dans leurs opérations. L'actualisation stratégique 2021 souligne bien « la généralisation du recours aux stratégies hybrides et multiformes ». Attirer au sol, sur leur terrain, des forces occidentales régulières est une vraie stratégie des groupes armés terroristes.

Les armées françaises ont su faire évoluer leurs tactiques et leurs outils. Faisons, nous, évoluer notre doctrine d'information : expliquons, comme vous le faites, que notre présence au Sahel n'est pas éternelle,…

M. le président. Veuillez conclure, mon cher collègue.

M. Pascal Allizard. … mais qu'elle durera jusqu'à ce que la situation puisse être prise en charge totalement par les forces locales. Est-ce un horizon soutenable pour les Français ? C'est, en tout cas, le discours qu'il est souhaitable de tenir.


Source http://www.senat.fr, le 17 février 2021