Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à France Inter le 18 février 2021, sur l'aide publique au développement pour permettre notamment la réalisation de la Grande Muraille verte et la distribution de vaccins dans les pays les défavorisés.

Texte intégral

Q - Bonjour, Jean-Yves Le Drian. Merci d'avoir accepté notre invitation ce matin. La France a décidé de donner un nouvel élan à sa politique de développement solidaire, ce que l'on appelle plus couramment l'aide publique au développement, l'aide aux pays les plus pauvres, en fait. Vous allez notamment augmenter le montant de cette aide, ce qui était une promesse de campagne du candidat Macron. Depuis trois ans et demi, le projet a sans cesse été reporté, et c'est donc en pleine pandémie que vous avez décidé de relancer ce programme de solidarité.

Jean-Yves Le Drian, pourquoi la France avait-elle quasiment disparu de cette aide publique internationale ?

R - Avec ce texte de loi qui effectivement a mis un peu de temps à aboutir, même si c'était un engagement de campagne très fort du Président de la République, la France va revenir dans le jeu. Jusqu'à présent, nous avions un peu disparu de l'ensemble de l'aide au développement parce que nous n'avions pas les moyens de le faire, et du même coup, parce que l'on saupoudrait, on faisait un coup ici, un coup là. Car, le fait d'être limités financièrement, peut-être même limités dans la volonté, ne nous permettait pas d'avoir une action cohérente. Avec ce nouveau texte, avec les engagements financiers qui sont pris, on revient dans la dynamique de développement qui nous est indispensable. C'est vrai à la fois pour des questions de solidarité, d'humanisme, de générosité, bien sûr, à l'égard des pays les plus en difficulté, mais c'est vrai aussi en termes d'efficacité pour nous, pour les grands enjeux mondiaux qui sont devant nous, que ce soit la lutte contre le réchauffement climatique, que ce soit la lutte pour la préservation de la biodiversité, que ce soit sur la santé, nous ne pouvons gagner qu'ensemble. C'est pourquoi je préfère, moi, parler d'une loi d'entraide que d'une loi d'aide ou de développement. C'est cette entraide-là qui nous permettra, avec les pays concernés, de relever les défis.

Il y a aussi un sujet d'influence.

Q - On va en parler mais, d'abord, comprenons un peu tout ce qui va se passer. L'objectif de la France, c'est donc de passer, pour parler un peu de chiffres, de 10 à 15 milliards d'euros d'aide publique au développement. Mais, du coup, soyons précis, on aide qui, quels pays ? Et on les aide pour quoi faire précisément ?

R - On a décidé de faire en sorte qu'il y a un ciblage beaucoup clair de nos objectifs, qui est donc limiter notre action aux pays les plus en difficultés, c'est-à-dire essentiellement les 18 pays d'Afrique qui sont les moins développés, plus Haïti, cela fait 19 pays.

Q - C'est donc le Sahel, en fait ?

R - Plus que le Sahel, le Sahel c'est cinq pays, donc cela fait 18 pays en difficultés.

Q - On peut choisir son pays, quoi ? On peut décider les pays que l'on aide ?

R - Nous décidons de faire notre effort sur les pays qui sont les plus en difficultés parce que nous avons avec eux un partenariat efficace et une bonne compréhension, et que les enjeux sont essentiels pour eux.

Q - Et on les aide pour faire quoi ?

R - On les aide pour mener des opérations d'actions concrètes, à la fois dans le domaine de l'éducation, dans le domaine de la santé, dans le domaine de l'égalité hommes-femmes, dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique, ce qui permet le développement. Nous avons ciblé, à la fois les pays, les objectifs, pour éviter de faire du saupoudrage et pour éviter d'être dans l'émiettement comme nous l'étions auparavant, et je crois que cet esprit-là est bien compris.

Q - Jean-Yves le Drian, ce qui important sur ces 15 milliards, c'est que ce sont 15 milliards de dons, vous ne l'avez pas encore dit, ce ne sont pas des prêts. En général, on fait des prêts, pourquoi ne pas faire des prêts, même longs, comme finalement le font la plupart des pays, et notamment comme le fait massivement la Chine ?

R - Il y a une partie très significative de dons et l'objectif de cette loi de développement, c'est de faire en sorte que l'on passe, en particulier à l'égard des pays que je viens d'indiquer, du prêt au don, d'abord parce que ces pays ne peuvent pas s'endetter davantage, et parce qu'il importe que le don puisse permettre une synergie positive sur des grands enjeux.

Je pense à un sujet central qui est la Grande Muraille verte : vous savez, ce grand projet, lancé par les Africains, il y a maintenant une quinzaine d'années, qui ne pouvait pas voir le jour parce qu'il n'y avait pas les moyens, ni techniques ni financiers d'aboutir, cette Grande Muraille verte consiste à végétaliser, à planter des arbres sur une ligne de 8000 kilomètres, qui va du Sénégal à Djibouti, sur 15 kilomètres de largeur, pour, à la fois lutter contre la désertification, mais aussi permettre le développement de ce que l'on appelle l'agropastoralisme, c'est-à-dire fixer les populations et leur permettre d'avoir une activité. C'est un enjeu de 14 milliards. Ces 14 milliards sont maintenant sur la table, ils sont à la fois en prêts et en dons, mais les 11 pays concernés par cet objectif qui sont dans les 18 pays que je viens d'évoquer, veulent prendre à bras-le-corps ce sujet ; ce sera un bon sujet emblématique qui peut aboutir par des actions concrètes dans chacun des pays. Voilà un bon exemple.

Q - Mais vous ne répondez pas à ma question.

R - Je vais répondre sur la question d'influence. J'ai dit que c'était une question de solidarité, j'ai dit que c'était une question d'efficacité sur les grands enjeux, je viens de citer l'enjeu climatique en particulier, et c'est un enjeu d'influence, parce qu'il y a sur le développement, vraiment, une guerre des modèles. Vous avez certains pays qui disent qu'ils vont construire une ligne de chemin de fer, je vais vous la construire moi-même, avec mes propres effectifs, et ensuite vous l'exploiterez. Mais il faudra me la payer, et il faudra me la payer parce que je vous ai fait un prêt. Et si vous ne pouvez plus payer, à ce moment-là, nous allons l'exploiter nous-mêmes. Ce qui veut dire qu'il y a de la redevabilité de la part de ces pays qui font du développement un outil de prédation. Nous ne sommes pas dans cette logique-là. Nous sommes dans la logique du respect des souverainetés et du partenariat avec les pays tiers.

Q - Mais disons les choses très clairement, Pékin, aujourd'hui, la Chine, détient à peu près, je crois, 46% de la dette africaine. C'est deux fois plus qu'il y a quinze ans. Nous voyons à quel point la Chine, s'est imposée à l'Afrique.

R - Oui,...

Q - Et donc, nous donnons de l'argent...

R - ...et d'une autre manière, les pays africains commencent à se rendre compte qu'un endettement trop fort, qu'ils ont pu contracter à l'égard de la Chine, les met dans de grosses difficultés. C'est la raison pour laquelle, lorsque, à l'initiative du Président de la République, nous avons engagé un processus de moratoire de la dette, voire même, bientôt, d'extinction d'une partie de la dette, on a exigé, on a souhaité, - exiger, c'est un peu difficile-, que la Chine contribue à cet effort ; pour l'instant, ils ne sont pas vraiment au rendez-vous.

Q - Mais vous dites quoi aujourd'hui ? Il faut contrecarrer l'influence de la Chine ?

R - Il faut qu'il y ait une influence d'un modèle de développement qui soit partagé. Et ce modèle-là, c'est le nôtre, c'est celui que nous allons développer grâce à un changement de méthode, grâce à un changement de braquet, en termes financiers, qui nous permettra d'avoir une autre logique. C'est d'ailleurs cette logique-là qui est aussi partagée au niveau européen, et c'est effectivement en Afrique que les enjeux majeurs se posent.

Q - Alors, l'influence de la Chine ne passe pas que par les prêts. Là, c'est ce dont on parle, mais elle passe aussi beaucoup, et notamment en ce moment, par les vaccins. Est-ce que vous reconnaissez, Jean-Yves Le Drian, que la Chine est plus efficace dans sa diplomatie vaccinale que le reste de la communauté internationale, en ce moment ?

R - Moi, je suis, si je peux me permettre, vacciné contre les effets d'annonce. Je vois, de temps en temps, des doses vaccinales déposées sur un tarmac d'aéroport, ici ou là, et venues de Chine,...

Q - Pas ici ou là, toute l'Asie du Sud-Est, l'Afrique, l'Amérique latine, cela fait du monde maintenant.

R - Je pense à l'Afrique et je pense à d'autres. Ce n'est pas parce que l'on dépose des doses de vaccin sur un tarmac que l'on a une politique vaccinale. La différence avec ce que fait l'Europe, et la différence avec l'initiative que nous avons prise, c'est que nous avons, nous, établi une espèce de centrale d'achat, que l'on appelle COVAX, qui a permis aujourd'hui de préempter deux milliards de vaccins, de vaccins vérifiés, certifiés, soit par l'Organisation mondiale de la santé, soit par l'Agence européenne du médicament, qui sont aujourd'hui disponibles et qui vont commencer maintenant, à la fin de ce mois, à être diffusés dans les différents pays qui en ont besoin, le plus possible. Parce que...

Q - La Chine distribue déjà, mais nous, on est seulement en train de commencer à s'organiser à le faire ?

R - La Chine a commencé à le faire ponctuellement, moi, je suis prêt à faire le total des interventions à la fin de l'histoire, en particulier de vérifier si les vaccins sont effectivement des vaccins contrôlés et sécurisés, et si les vaccins arrivent aux destinataires. Mais ce qui est sûr, c'est que l'enjeu de l'immunité collective et globale est essentiel ; c'est la raison pour laquelle on parle du fait que le vaccin soit un bien commun de l'humanité. C'est indispensable parce que l'on ne pourra pas éradiquer la pandémie si l'ensemble de l'humanité n'est pas vaccinée. C'est un enjeu de sept milliards et demi d'habitants et la disponibilité que je viens d'évoquer touche deux milliards. Il faudra continuer dans cet effort-là pour essayer ensuite de produire en Chine, non pardon, en Afrique...

Q - Le lapsus

R - ... Oui, lapsus significatif, pour que pour que l'ensemble des populations puissent être vaccinées en temps et en heure, parce que c'est un enjeu qui est un enjeu global. Et la diffusion des vaccins en France, en Europe, ne suffira pas à assurer l'immunité.

Q - Jean-Yves Le Drian, est-ce que je vous comprends bien ? Est-ce que l'on est entré dans une guerre souterraine avec la Chine ?

R - On est rentré dans des guerres de modèles, dans des guerres d'influence, dans une conception du développement qui est différente, et nous, nous respectons le développement des pays concernés ; nous voulons avoir des partenariats pour faire avec eux, avec leurs propres organisations, pas uniquement les autorités locales, mais aussi les ONG locales, pour que des successions de projets permettent le développement. J'ai parlé de la Grande Muraille verte, mais nous pouvons citer beaucoup d'autres exemples.

Q - Mais cela veut dire une certaine distance avec la Chine, cela veut dire quoi ?

R - Cela veut dire un modèle de développement qui est respectueux des identités concernées.

Q - Je voudrais revenir, pour finir, sur notre politique au Sahel. Un G5 Sahel a été organisé, en début de semaine, pour parler de l'opération Barkhane. On devait commencer à retirer des troupes. Finalement, on va les laisser. Nous n'allons même continuer. Nous allons peut-être même accélérer. Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a changé, rapidement ?

R - Qui est présent, qui sont les groupes terroristes qui sont au Sahel, et plus uniquement au Mali ? C'est Al-Qaïda et c'est Daech. C'est-à-dire des groupes qui nous ont combattus sur notre propre terrain, qui ont assassiné nos compatriotes, des groupes qui continuent à agir sur notre territoire et qui veulent déstabiliser les pays du Sahel par des séries d'actions ponctuelles, visant à remettre en cause les autorités des Etats concernés.

Q - Donc, on reste ?

R - Donc, ce combat-là, il est celui des pays concernés, mais il est aussi le nôtre. C'est notre propre sécurité. Nous avons eu, à un moment donné, des difficultés, au cours de l'année 2019 ; le fait qu'au moment de ce que l'on a appelé le Sommet de Pau, l'année dernière, il y a eu un sursaut militaire qui a été mobilisé, a permis d'avoir des victoires. On reste, mais nous n'avons pas vocation à rester éternellement dans ces pays. Il faut que les forces de ces cinq pays du Sahel puissent se conforter elles-mêmes, pour assurer à l'avenir leur propre sécurité.

Q - Merci infiniment, Jean-Yves Le Drian, d'avoir été, ce matin, sur France Inter. Excellente journée.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 février 2021