Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à RMC le 26 février 2021, sur les négociations entre les agriculteurs, les industriels et la grande distribution.

Texte intégral

APOLLINE DE MALHERBE
Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous êtes le ministre de l'Agriculture.

JULIEN DENORMANDIE
Et de l'Alimentation, pardon de vous reprendre, mais c'est très important.

APOLLINE DE MALHERBE
Et de l'Alimentation, et vous avez bien raison, et en fait l'un, évidemment, va avec l'autre.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous le savez, toute la journée c'est RMC qui vous emmène à la ferme, il n'y a pas de Salon de l'agriculture cette année, et donc l'agriculture vient à nous. Je vais évidemment vous interroger sur la question des prix, les négociations qui se poursuivent, mais d'abord un mot sur les déclarations de Jean CASTEX hier, ce reconfinement qui nous menace, et cette question quand même ce matin, que sont nombreux aussi les auditeurs à nous poser, est-ce que vraiment on a raison d'attendre, parce qu'on se dit tous que finalement c'est peut-être reculer pour mieux sauter ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, je crois que la méthode présentée par le Premier ministre hier est la bonne, après, évidemment chacun et chacune d'entre nous, avons cette lassitude, cette lassitude de ne savoir de quoi l'avenir sera fait, cette lassitude de ne savoir pouvoir se projeter comme on aimerait pouvoir le faire, mais je crois que la méthode qui a été définie, c'est-à-dire d'ores et déjà, en très grande transparence, dire les lieux les plus compliqués et puis de renvoyer vers les négociations localement, est la bonne méthode. Parce que, évidemment, le confinement impacte le plus notre vie de tous les jours, et donc il faut tout faire pour l'éviter au maximum, mais selon les méthodes définies par le Premier ministre hier.

APOLLINE DE MALHERBE
Discuter avec les élus notamment, et quand même ce coup de tonnerre hier soir avec l'équipe d'Anne HIDALGO qui demande un reconfinement total de Paris, trois semaines.

JULIEN DENORMANDIE
Oui, alors je ne vais pas commenter parce que précisément on a fixé comme objectif aux différents préfets d'en discuter avec les élus locaux et d'en discuter avec l'ARS, vous savez, l'autorité de santé, localement, donc je ne vais pas commenter les propos de la Mairie de Paris ce matin.

APOLLINE DE MALHERBE
Ils ont un peu changé les règles du jeu en sortant directement du bois hier, en dehors des…

JULIEN DENORMANDIE
Oui, je pense qu'en tout cas il ne faut absolument aucune… enfin, il faut suivre la méthode qu'on s'est fixée, dans ce climat déjà tellement complexe, je pense que la méthode est importante.

APOLLINE DE MALHERBE
La question des négociations commerciales, je le disais, entre les producteurs, les industriels qui transforment ces produits et la grande distribution, ils ont jusqu'à lundi, c'est la loi, c'est vous-même qui l'avait fixée, pour décider de ces prix, est-ce qu'ils vont y arriver ?

JULIEN DENORMANDIE
A la fin des fins ils y arriveront, la question c'est à quel niveau de prix, et aujourd'hui qu'est-ce qu'on constate, c'est que toutes ces négociations, en fait, c'est un immense jeu de dupes, et d'ailleurs il y a à peu près une heure, sur votre antenne, vous avez interrogé un agriculteur…

APOLLINE DE MALHERBE
Un producteur de lait.

JULIEN DENORMANDIE
Un producteur de lait, qui résume très bien la situation. C'est quoi ? C'est qu'en gros vous avez une nécessité absolue, c'est une évidence, mais parfois il faut la redire, on ne peut pas faire d'agriculture sans agriculteurs, donc il faut que nos agriculteurs ils puissent vivre pour nous donner ces beaux produits du terroir. Et puis, vous avez l'agriculteur qui dit à la grande distribution « moi j'ai besoin d'avoir un prix qui reflète le prix de production », et la grande distribution dit, "oui, mais entre vous et moi il y a les industriel", et donc la grande distribution se retourne vers l'industriel et dit "Monsieur l'industriel, moi je suis prêt à augmenter le prix, mais si vous, industriel, vous le rétrocédez à l'agriculteur", et l'industriel répond à la grande distribution, "en fait non, moi je ne vais pas augmenter le prix ", tout ça parce que chacun se renvoyant la balle en disant "est-ce que, au final… "

APOLLINE DE MALHERBE
En fait, comme ils sont trois, il y en a toujours un pour dire "ce n'est pas moi, c'est l'autre."

JULIEN DENORMANDIE
C'est exactement ça, et c'est ça ce jeu de dupes, mais ce qui est frappant c'est qu'il y a des solutions où ça marche. Ce jeu de dupes il dure depuis des années, moi je veux y mettre fin…

APOLLINE DE MALHERBE
Pourquoi vous ne leur avez pas imposé la transparence, pourquoi vous ne leur avez pas dit "écoutez, ça suffit, on ouvre les portes… " ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est exactement ça qu'il faut faire, c'est imposer la transparence, c'est, ce que vous a expliqué le producteur de lait tout à l'heure, c'est faire ce qu'on appelle les contrats tripartites, c'est dire, au lieu que chacun se renvoie la balle entre grande distribution et industriel, qui fait qu'à la fin des fins c'est le producteur qui voit son prix diminué, eh bien on fait une négociation, ce qu'on appelle tripartite, c'est-à-dire qu'on ouvre les livres, c'est-à-dire moi, grande distribution, je dis à l'industriel "je suis prêt à vous acheter plus cher si, seulement si, vous rétrocédez bien prix " - ce qu'on appelle cours de ferme – "mais dans ce cas-là je veux en avoir l'assurance, si moi j'augmente les prix, mais c'est simplement pour que vous, industriel, vous augmentiez votre marge, je ne vais pas le faire. " Eh bien ça, c'est possible.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais ça gêne qui ?

JULIEN DENORMANDIE
Ça gêne, ce n'est pas que ça gêne personne, c'est qu'on a un jeu de dupes qui s'est instauré, qui dure depuis 15 ans.

APOLLINE DE MALHERBE
Libre à vous d'y mettre fin, non ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien c'est ce qu'on est en train de faire, c'est ce qu'on est en train de faire, avec une première étape qui a été cette loi EGalim, qui n'est pas respectée par tous, et donc on démultiplie les sanctions, songez qu'en six semaines on a fait l'équivalent de six mois de sanctions, et qu'on y va avec une main qui ne tremble pas, on est d'une sévérité, d'une fermeté totale. Les négociations commerciales ce sont un rapport de force, et donc nous, Etat, on rentre dans ce rapport de force, et moi je ne cesse de rentrer dans ce rapport de force, par les sanctions de la répression des fraudes, par de multiples réunions où je participe en tapant du poing sur la table et en mentionnant, industriel par industriel, grande distribution par grande distribution…

APOLLINE DE MALHERBE
Vous dites "j'y vais avec des sanctions ", mais on a vu aussi ce système qui paraissait assez étrange quand même, vous avez mis en place, par exemple, une adresse mail pour que le consommateur lui-même puisse signaler…

JULIEN DENORMANDIE
Non, les professionnels puissent signaler.

APOLLINE DE MALHERBE
Les professionnels, alors ça a été peut-être mal compris, mais pour qu'on signale le fait qu'il y a des prix qui paraissent honnêtement pas tout à fait catholiques, c'est-à-dire des prix qui soient trop bas pour rémunérer correctement. Mais ça veut quand même dire une chose, Julien DENORMANDIE, ça veut dire que vous n'avez pas les moyens de le faire vous-même ce contrôle-là, non ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, ce n'est pas ça, ça veut dire que si on veut être efficace et qu'on veut cibler les choses, il faut que tout le monde puisse nous indiquer là où il y a un problème, quand je dis tout le monde, ce sont les professionnels, ce sont ceux qui sont dans la négociation. Mais vous rendez compte dans quelle situation on est, on en à venir, à organiser un système où on dit à chacun "quand vous avez un problème, dites-le nous, comme ça nous on démultiplie les contrôles et les sanctions. " Moi je pense que c'est important de le faire parce que, on est dans ce rapport de force, et je le redis, je suis d'une fermeté totale, et je crois que les industriels, et la grande distribution, le voient bien et l'ont bien senti. Mais, il faut sortir de ce jeu de dupes, et comment on fait pour se sortir de ce jeu de dupes ? Eh bien déjà on a une espérance, c'est qu'il y a des cas où ça marche… ce que vous avez dit le producteur laitier, ça marche dans ce cas, c'est une coopérative qui fait ses contrats tripartites, ça marche, donc la question c'est comment on généralise et c'est ça qu'on est en train de faire.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais, Julien DENORMANDIE, est-ce que vous allez imposer cette transparence, est-ce que vous allez dire " écoutez maintenant ça suffi, on a tenté de vous laisser gérer, on voit bien que ça ne marche pas, à partir de l'année prochaine tout sera transparent " ?

JULIEN DENORMANDIE
On n'est pas obligé de le faire par la loi, mais ce qui est sûr c'est que, là on a confié une mission à Serge PAPIN, qui est l'ancien directeur de SYSTEME U, on a établi quelles sont les bonnes clés pour sortir de ce jeu de dupes, dont la transparence, dont la contractualisation, premier point. Deuxième point, à partir de la fin mars on va commencer les négociations avec toutes ces personnes, la grande distribution et les industriels, pour mettre en place, on n'a pas besoin de la loi pour mettre ça en place, c'est-à-dire que si il y a accord de tous ces acteurs on n'a pas besoin de passer par la loi…

APOLLINE DE MALHERBE
Oui, mais vous venez de nous dire qu'ils faisaient un jeu de dupes, et ensuite vous nous dites on va leur faire confiance pour jouer la transparence.

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais, et c'est ça mon point, c'est que moi je suis très pragmatique, et le président de la République l'a dit très clairement dès cette semaine, s'il n'y a pas cet accord de tout le monde pour mettre en place la chose, eh bien dans ce cas-là il faut passer par la loi, donc oui, peut-être, et même probablement, il faudra passer par la loi, et ça je peux vous dire que tous les députés, et les parlementaires, sont très en soutien sur ces sujets-là.

APOLLINE DE MALHERBE
Une inquiétude, Julien DENORMANDIE, qui est la nouvelle PAC, la nouvelle Politique Agricole Commune, devrait être verdie, est-ce que franchement ça va faire l'affaire des agriculteurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui, parce que ce qu'il faut bien comprendre, et moi j'en suis… vous savez on me dit souvent vous êtes défensif, le monde agricole est défensif sur ces questions environnementales, c'est faux, on est offensif, la transition agroécologique, le monde agricole, y croit profondément, au contraire on veut l'accélérer, mais il y a une condition à tout cela, c'est que la création de valeur environnementale, grâce à cette transition, elle soit aussi couplée à de la création de valeur pour nos agriculteurs. Dit autrement, si la transition agro-écologique ne permet pas…

APOLLINE DE MALHERBE
Vous êtes vraiment sûr de ce gagnant-gagnant ?

JULIEN DENORMANDIE
Ne permet pas à l'agriculteur de vivre de son travail, là ça pose un immense problème parce que ça veut dire juste, on ne peut pas faire une transition sans les acteurs, et donc il faut absolument cesser d'opposer agriculture et environnement, ça n'a aucun sens, un agriculteur il vit de l'environnement, mais par contre il faut associer création de valeur environnementale, à création de valeur agronomique. Typiquement, ça veut dire quoi ? eh bien quand on est dans un supermarché et qu'on voit deux concombres, un concombre, issus de pratiques culturales françaises, qu'ils font partie des meilleures au monde, et un concombre qui est importé et qui n'a pas ces pratiques culturales, eh bien que le consommateur il se dise je fais le choix de cette belle pratique culturale française.

APOLLINE DE MALHERBE
C'est aussi la responsabilité de chacun, Julien DENORMANDIE, moi je n'ai rien compris, la viande dans les repas à la cantine des enfants c'est nécessaire ou est-ce qu'on peut s'en passer ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien il y a des recommandations, du plan national de nutrition, qui disent des choses très clairement, c'est-à-dire une à deux fois par jour de la viande, du poisson et des oeufs, et de manière alternative, c'est ce que disent les recommandations.

APOLLINE DE MALHERBE
Et comment vous expliquez alors que la ministre, qui est dans votre gouvernement, qui est ministre de l'Ecologie, dise que, elle, elle fait des repas sans viande et que ça va très bien ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais parce que le débat a totalement été déporté, on parle de deux choses différentes. On parle, d'abord, d'une idéologie d'un maire d'Europe Ecologie-Les Verts, à Lyon, qui ne dit pas « je vais imposer des menus végétariens », qui dit juste "je vais arrêter toutes viandes, tous les jours de la semaine, pour tous les enfants", c'est ça dont on parle, toutes viandes, tous les jours de la semaine, pour tous les enfants.

APOLLINE DE MALHERBE
Ça c'est de l'idéologie ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est de l'idéologie qu'on met dans les assiettes de nos enfants, et un arrêter toutes viandes, tous les jours de la semaine, à tous nos enfants, c'est très différent que de dire il y a des menus végétariens qui peuvent être très équilibrés et on donne le choix à nos enfants de pouvoir avoir accès à ces menus végétariens, à d'autres types de…

APOLLINE DE MALHERBE
Et elle est d'accord avec vous Barbara… ?

JULIEN DENORMANDIE
Et reprenez ses propos, y compris en Charente, elle ne dit pas autre chose que ce je que je viens de vous dire.

APOLLINE DE MALHERBE
Bon, tout va bien ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais vous savez, c'est aussi un petit jeu politique ou journalistique que de faire vivre ces interprétations, on peut le dire comme ça.

APOLLINE DE MALHERBE
Et vous êtes suffisamment grand, et vous, et elle, pour savoir précisément ce que vous faites ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais je crois que la ligne de conduite elle était très claire.

APOLLINE DE MALHERBE
Julien DENORMANDIE, ministre de l'Agriculture, était mon invité sur RMC…

JULIEN DENORMANDIE
Est-ce que je peux juste passer, si vous avez une seconde…

APOLLINE DE MALHERBE
Oui.

JULIEN DENORMANDIE
Un, je voudrais vous remercier parce que je trouve ça formidable qu'une chaîne comme la vôtre s'appelle « RMC tous à la ferme aujourd'hui », donc c'est vrai que votre plateau est magnifique et je voulais vous remercier, et deux, j'ai une petite pub à faire…

APOLLINE DE MALHERBE
Allez-y.

JULIEN DENORMANDIE
Cette année on ne peut pas aller dans la plus grande ferme de France qu'est le Salon de l'agriculture, mais par contre chacun d'entre nous peut aller à la ferme d'à côté, et on a lancé une très belle plateforme qui s'appelle fraisetlocal.fr, qui recense tous les points de vente directe à côté de chez vous, il y a plus de 10.000 points de référencement, ça permet d'aller chez l'agriculteur, chez l'éleveur, et de comprendre et d'avoir accès à ces beaux produits frais et locaux qui font la fierté de nos territoires.

APOLLINE DE MALHERBE
Eh bien voyez, c'est "RMC à la ferme " tout au long de la journée. Merci Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 1er mars 2021