Déclarations de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères et de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur les politiques de la France au Sahel, à l'Assemblée nationale le 4 mars 2021.

Intervenant(s) :

Circonstance : Débat à l'Assemblée nationale sur les politiques de la France au Sahel

Prononcé le

Texte intégral

M. le président. L'ordre du jour appelle le débat sur les politiques de la France au Sahel.

La conférence des présidents a décidé d'organiser ce débat en deux parties : dans un premier temps nous entendrons les orateurs des groupes, puis le Gouvernement. Nous procéderons ensuite à une séquence de questions-réponses.

(….)

M. le président. La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Depuis huit ans, à la demande de ses partenaires du Sahel, la France est engagée dans cette région pour lutter contre les groupes terroristes qui cherchaient hier à y établir un califat islamiste, et qui, battus en brèche, poursuivent une stratégie meurtrière, de chaos et de déstabilisation.

Même si M. Gassilloud a déjà retracé l'histoire de l'opération, je rappellerai quelques faits que l'on oublie un peu trop souvent. Tout d'abord, notre engagement a été initié à la demande de nos partenaires sahéliens. Nous ne sommes pas arrivés par intrusion ! (Mme Françoise Dumas acquiesce.) Cet engagement a été renouvelé lors du sommet de Pau, à la demande de nos partenaires sahéliens, et a été continûment validé par les Nations unies et l'Union africaine ; il ne constitue donc en aucun cas une effraction. (M. Philippe Michel-Kleisbauer acquiesce.)

M. Jean-Luc Mélenchon. Personne n'a dit cela !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Monsieur Mélenchon, je ne disais pas cela pour vous – du moins pas uniquement.

Mme Françoise Dumas. Et c'est bien la vérité !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je voulais rappeler que, dans ces opérations, le terrorisme n'est pas qu'un concept, que les groupes qui se réclament de RVIM – Rassemblement pour la victoire de l'islam et des musulmans – au Mali sont rattachés directement au commandement d'Al-Qaïda, dont on connaît les actions dans différents pays du monde, y compris sur notre propre territoire. De même, les groupes qui se réclament d'EIGS sont directement rattachés à Daech, qui entretient un réseau local.

Mme Françoise Dumas. Exactement !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. L'agression terroriste n'y est donc pas un concept fumeux, mais une réalité – il faut le rappeler de temps en temps. En outre, toutes les décisions et orientation que nous avons prises pour y faire face ont été validées par le Conseil de sécurité des Nations unies et par son Assemblée générale.

Le Sahel est la frontière sud de l'Europe, et la menace qui pèse sur les populations de Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad pèse aussi sur la sécurité des autres pays d'Afrique. Songeons au développement de Boko Haram et d'ISWAP – l'État islamique en Afrique de l'Ouest – au Nigeria, à la situation au Mozambique, aux risques de fragilisation de la frontière nord des pays du golfe de Guinée. Nous parlons donc d'une menace pour la sécurité globale, pour celle des Africains, des Européens et des Français.

Nous avons été, il est vrai, les premiers à prendre toute la mesure de cette menace et à agir pour la contrer, d'abord avec l'opération Serval puis avec Barkhane. Mais, depuis huit ans, on assiste à une vraie prise de conscience européenne. Je veux y insister car celle-ci se traduit sur le terrain : Bertrand Pancher l'appelle de ses voeux, mais elle existe déjà avec la montée en puissance de la task force Takuba, la mobilisation sur place des personnels européens dans le cadre de l'EUTM Mali et de l'EUCAP Sahel et Mali, le soutien important de l'Union européenne au déploiement de la force conjointe du G5 Sahel que nous avons soutenu et engagé parce que celle-ci assurera demain la stabilisation de la sécurité dans ces pays, et la mobilisation de militaires et de policiers européens dans la MINUSMA. Mme la ministre des armées reviendra sur tous ces éléments dans un instant.

Depuis huit ans, au-delà de l'engagement européen, une architecture internationale s'est bâtie autour du Sahel. Elle nous permet d'articuler les réponses à apporter immédiatement dans le domaine militaire pour assurer la stabilisation et celles du temps long, réclamées par André Chassaigne, qui touchent à la négociation politique et au développement. Je reviendrai plus tard sur la négociation politique. Pour le développement, l'Alliance Sahel rassemble vingt-cinq partenaires techniques et financiers qui doivent affecter 23 milliards de dollars à plus de 900 projets dans les secteurs essentiels de l'éducation, l'énergie et l'agriculture. Seul le développement inscrira le retour à la stabilité dans la durée :…

Mme Danielle Brulebois. Tout à fait !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. …il est en effet indispensable de donner des perspectives d'avenir aux femmes et aux hommes du Sahel, notamment à la nouvelle génération.

L'architecture d'ensemble se déploie dans un cadre d'action global et intégré grâce au rôle de coordination que joue désormais la coalition pour le Sahel, que nous avons lancée il y a un an lors du sommet de Pau et qui coordonne les quatre piliers prioritaires définis lors de ce sommet : lutte contre le terrorisme ; renforcement des capacités des forces armées sahéliennes ; soutien au redéploiement de l'État, à la nouvelle gouvernance et au retour des services de base ; développement, dont je viens de rappeler l'importance.

Depuis huit ans, nous avons essayé, chacun dans ses fonctions et avec Mme Florence Parly depuis quatre ans, d'informer très régulièrement la représentation nationale de l'état d'avancement de ces sujets, notamment lors des réunions des commissions compétentes. L'initiative de ce débat est heureuse et arrive au bon moment : elle m'offre l'occasion de revenir sur la période qui a précédé le sommet du G5 Sahel tenu à N'Djamena les 15 et 16 février derniers.

L'enjeu était clair : il fallait poser les bases d'un sursaut civil, pendant du sursaut militaire décidé à Pau en 2020 et qui a engrangé des succès majeurs contre les groupes terroristes. Le sursaut civil, dont le Sahel a désormais besoin, est d'abord politique. Celui-ci est particulièrement nécessaire au Mali. Monsieur David, vous souhaitiez obtenir des informations sur ce sujet, sachez que des rendez-vous sont fixés. Un coup d'État s'est produit en raison de fortes protestations de la population à l'égard du gouvernement précédent et de la présidence de M. Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK. Des autorités de transition ont été installées : elles seront logiquement amenées à céder la place lorsque le processus électoral sera mis en oeuvre. Nous avons des relations régulières avec ces autorités puisque la communauté des États africains a reconnu qu'elles ne gouverneraient plus après mars 2022 au plus tard. Nous entretenons avec le président Bah N'Daw des relations de confiance pour respecter ce calendrier. Tout nous laisse à penser que la feuille de route définie avec les États de la CEDEAO sera mise en oeuvre, mais il faut se montrer vigilant sur le respect du calendrier.

Un sursaut politique s'est récemment manifesté lors de la réunion du comité de suivi de l'accord de paix et de réconciliation conclu en 2015 au terme du processus d'Alger. L'existence même d'une rencontre officielle est un progrès, car le comité ne se réunissait que de manière informelle. Elle s'est tenue sous l'égide de mon homologue algérien, Sabri Boukadoum, désigné comme chef de file de la médiation pour la paix au Mali, et en ma présence – virtuelle, les nécessités sanitaires ayant imposé la visioconférence. Cette réunion s'est tenue à Kidal, sous le drapeau malien et en présence de six ministres du pays hôte, signe fort et sans précédent de l'engagement des nouvelles autorités maliennes à faire vivre cet accord.

Ces aspects positifs sont renforcés par les décisions, longtemps attendues, prises par le comité de suivi, parrainé par les Nations unies, dans le mouvement « désarmement, démobilisation, réintégration », qui vise à intégrer, sous une forme accélérée, des anciens combattants dans les formations militaires nationales. En outre, nous appelons de nos voeux le déblocage de financements du fonds de développement durable – FDD – destinés au déploiement de projets dans le Nord du Mali : ces financements, prévus par l'accord d'Alger, n'ont pas été encore alloués, mais vont l'être prochainement.

Par ailleurs, des réformes institutionnelles majeures ont été annoncées : révision de la constitution malienne, adoption d'une loi portant création d'une police territoriale par le Conseil national de transition et transfert des ressources aux collectivités locales, lui aussi inscrit dans l'accord d'Alger mais pas encore effectué.

Tout le monde était présent à cette réunion : les groupes armés signataires, les autorités centrales maliennes et les acteurs internationaux garants de l'accord – autorités algériennes, Nations unies et Union africaine. Il importe maintenant de veiller à ce que ces engagements se concrétisent : nous y serons très attentifs.

Cet indispensable sursaut civil passe également par un sursaut du développement. Grâce au dynamisme de l'Alliance Sahel, beaucoup a déjà été fait depuis 2017 dans le souci de répondre aux besoins des populations ; en 2019, 3 milliards d'euros ont été décaissés pour financer des projets soutenus par l'Alliance : c'est considérable ! Cela correspond aux engagements pris par la France, notamment dans le cadre du comité interministériel de la coopération internationale et du développement – CICID –, que certains d'entre vous connaissent bien et dont nous avons beaucoup parlé lors de l'examen récent du projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales. Nous avons réorienté nos engagements financiers vers l'Alliance Sahel, à la fois dans notre APD – aide publique au développement – générale et dans les engagements de l'AFD – Agence française de développement. L'engagement de l'Alliance Sahel commence à porter des fruits sur le terrain : parmi de nombreux exemples figure le projet de relèvement et de stabilisation économique de Kona au centre du Mali, qui était une zone de conflit il y a quelque temps ; cet engagement a permis la réhabilitation du port, la formation professionnelle de 3 500 jeunes de la région et la restauration de salles de classe et de cliniques. La relance du développement a débuté.

C'est également grâce à la mobilisation de la France que le projet emblématique de la grande muraille verte sera relancé : le Président de la République en a pris l'initiative lors du One Planet Summit de janvier dernier, cet événement ayant abouti à la mobilisation de près de 14 milliards d'euros de financements. Nous entendons insuffler une nouvelle dynamique à ce projet, lancé il y a plusieurs années par nos partenaires africains, afin de lutter, par le verdissement du Sahel, contre la désertification et de changer la vie des populations.

Le défi actuel de l'Alliance pour le Sahel réside dans l'amélioration de la coordination et de la territorialisation de l'aide, aujourd'hui insuffisantes. Nous avons donc décidé de concentrer notre effort sur les zones les plus fragiles et les plus vulnérables, en cherchant une meilleure synergie entre les actions humanitaires, celles de stabilisation et celles de développement : tel est le message que j'ai porté à la deuxième assemblée générale de l'Alliance qui s'est tenue à N'Djamena sous la présidence espagnole juste avant l'ouverture du sommet du G5 Sahel. Tous les acteurs sont décidés à travailler ensemble pour mieux coordonner les actions et éviter les démarches en silos.

Enfin, le sursaut civil au Sahel, c'est aussi le sursaut de la stabilisation.

M. Bertrand Pancher. Oui !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Dans les zones libérées, il faut soutenir le redéploiement de l'État, des administrations territoriales et des services de base. Concrètement, il s'agit de permettre aux marchés de se tenir à nouveau, aux cultivateurs de retrouver leurs champs et à la circulation de reprendre sur les axes routiers : l'amélioration du quotidien des populations est un maillon décisif de la reconstruction du lien entre les États et les citoyens des zones affectées par les crises, en même temps que la condition sine qua non d'un vrai retour à la paix. Des jalons importants ont déjà été posés : développements des unités mobiles de sécurité intérieure dans les territoires reconquis, renforcement des forces de sécurité intérieure à Ménaka au Mali, dans le Tillabéri au Niger ou à Ouagadougou au Burkina Faso, amélioration de l'accès à l'eau, à l'électricité et à la santé, progrès de la judiciarisation des actes terroristes ou construction d'enceintes fortifiées destinées à accueillir des représentants des services régaliens de l'État et des services sociaux.

Des progrès sont accomplis mais le compte n'y est pas, comme le savent ceux d'entre vous qui se sont rendus dans les pays du Sahel : les populations n'ont pas obtenu, à cause de la corruption et des mauvaises pratiques qui perdurent dans les administrations, tous les gestes qu'elles attendent en matière de lutte contre l'impunité des violences commises à leur endroit, et les agents publics affectés dans les zones les plus durement touchées par les crises n'ont toujours pas les moyens nécessaires à l'accomplissement de leur mission. Bref, les États n'assument pas encore pleinement leurs responsabilités. Cet élément fut l'un des axes importants des conclusions de la réunion de N'Djamena. Nous avons élaboré une feuille de route de la coalition pour le Sahel visant à déployer des stratégies interministérielles pilotées au plus haut niveau politique dans chaque pays du Sahel ; nous avons également décidé de mettre en oeuvre, avec l'appui des partenaires, des outils financiers souples garantissant des réponses rapides ; enfin, nous avons créé des zones pilotes – parmi lesquelles figurent la région de Kidal et le quadrilatère comprenant les villes de Tera, Dori, Douentza, Gao et Ménaka dont on sait la fragilité – destinées à montrer l'efficacité de cette nouvelle approche.

Voilà les initiatives prises au moment du sommet de N'Djamena, en dehors des actions militaires sur lesquelles Mme la ministre des armées reviendra. La coalition pour le Sahel regroupe aujourd'hui une soixantaine d'acteurs : ceux-ci – organes techniques, structures de développement, pays européens et non européens, comme le Japon – se réunissent sur les quatre piliers et singulièrement sur le sursaut civil qui englobe les deux derniers. Les ministres concernés tiendront leur première réunion de validation de la feuille de route dans quelques jours à Berlin : la dimension internationale de l'aide au développement est là, preuve que les lignes ont considérablement bougé au Sahel. Nous mettons tout en oeuvre, avec nos partenaires de la région, de l'Union européenne et du reste du monde, pour consolider les résultats de ces huit années d'engagement et inscrire nos succès dans le temps long. Nous le faisons par solidarité avec les populations du Sahel et parce que notre propre sécurité est en jeu. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem, Agir ens, UDI-I et LT.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre des armées.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Je souhaite d'abord vous remercier en mon nom et, je crois pouvoir le dire aussi, au nom du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, de l'invitation que vous nous avez faite de participer dans cet hémicycle au débat consacré à la stratégie au Sahel, dont le sommet de N'Djamena a permis de dresser un bilan. En guise d'introduction et avant de revenir sur les orientations de ce sommet, il me semble essentiel de rappeler quelques faits que vous connaissez bien.

Pourquoi sommes-nous au Sahel ? Le ministre de l'Europe et des affaires étrangères vient de le rappeler avec force, car il a vécu ces événements de près : nous sommes au Sahel, parce que le Mali nous a demandé notre aide en 2013 pour repousser les djihadistes qui voulaient prendre le pouvoir et imposer leur loi par la terreur. Nous sommes au Sahel, parce que le Mali et ses voisins nous demandent de rester pour combattre à leurs côtés. C'est très important car, dans ces conditions, dire que nous sommes au Sahel, cela veut dire avant tout que nous sommes avec nos partenaires sahéliens, avec les Européens et avec les Américains pour combattre le terrorisme. Enfin, nous sommes au Sahel parce que nous ne voulons pas qu'il devienne un sanctuaire terroriste qui menace la sécurité française et européenne.

Alors, à ceux qui se cachent derrière des arguments qu'ils veulent rassurants, brandissant le fait qu'aucun attentat contre des intérêts français n'a été organisé ou commandité depuis le Mali, je voudrais répondre deux choses. Premièrement, c'est faux. Plutôt que de mentionner les attentats de Grand-Bassam ou du Radisson Blu, dont j'ai souvent eu l'occasion de parler devant la commission de la défense, je rappellerai simplement qu'il y a trois ans presque jour pour jour, la branche d'Al-Qaïda au Sahel commettait un double attentat à Ouagadougou qui visait directement l'ambassade de France, faisant huit morts et quatre-vingt-cinq blessés. Deuxièmement, en matière de terrorisme, ce qui n'est pas encore arrivé, c'est tout simplement un futur à empêcher, et ce par tous les moyens.

Notre présence est un garde-fou contre la transformation du Sahel en base arrière, en quartier général, en tête pensante du terrorisme international. Nous savons que les attentats du 11 septembre 2001 ont été organisés depuis l'Afghanistan, que ceux du 13 novembre 2015 ont été préparés en Syrie. Nous ne pouvons pas laisser l'histoire se répéter et la regarder sans agir. Depuis huit ans, nos forces combattent aux côtés de nos partenaires pour empêcher le pire, pour nous protéger. Les militaires s'adaptent sans cesse à la menace, et j'aimerais, moi aussi, rendre hommage à leur professionnalisme et à leur constant engagement.

Comme vous le savez, il y a eu un sursaut militaire depuis le sommet de Pau convoqué par le Président de la République il y a un peu plus d'un an. L'objectif fixé alors était d'intensifier la lutte contre le terrorisme dans la région des trois frontières et d'accompagner la montée en puissance des forces armées sahéliennes. Lors du sommet de N'Djamena, qui s'est tenu il y a quelques jours, nous avons collectivement constaté que des résultats significatifs ont été atteints. Dans la région des trois frontières, qui se situe à cheval entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, Daech au Sahel est fortement entravé, même s'il conserve une capacité de régénération encore importante. Nous avons également réussi à affaiblir Al-Qaïda en neutralisant son numéro un dans la région, Abdelmalek Droukdal, et plusieurs de ses cadres ; et plus récemment Ba Ag Moussa, le chef militaire de la filiale sahélienne d'Al-Qaïda.

Je suis d'accord avec vous, ces organisations terroristes paraissent souvent être de véritables hydres où une nouvelle tête prend immédiatement la place de la précédente. Mais il faut bien comprendre qu'en éliminant des chefs djihadistes de première envergure, en chassant l'ennemi des territoires qu'il tente de s'arroger, en le traquant sans relâche jusque dans ses caches les plus reculées, nous obtenons des effets militaires bien supérieurs à la simple réduction de ses effectifs : nous démoralisons, nous désorganisons, nous épuisons. Ces progrès ont permis, à certains endroits, de créer l'espace nécessaire à des actions de développement, comme l'a rappelé le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

Ces succès militaires, nous les devons, c'est certain, à la performance remarquable des troupes de Barkhane, mais aussi à la mobilisation des partenaires sahéliens et à l'engagement des Européens. En effet, la montée en puissance des armées sahéliennes se confirme ; nous observons chaque jour des progrès et des résultats encourageants. À nos côtés, les forces armées sahéliennes ont repris confiance, accru leurs compétences et gagné en autonomie. L'accompagnement au combat a été particulièrement efficace à la fin de l'année 2020, lors de l'opération Bourrasque – la présidente de la commission de la défense l'a rappelé. Sur les 3 000 soldats engagés, la moitié étaient issus des forces nigériennes et maliennes. En ce début d'année 2021, l'opération Éclipse a reproduit le même schéma avec des forces nigériennes, maliennes et burkinabaises, engagées aux côtés des soldats de Barkhane dans le Liptako Gourma.

L'autonomisation des forces sahéliennes se traduit également dans la force conjointe du G5 Sahel. Cette force transfrontalière, créée en 2017, est vraiment montée en puissance en 2020 sous le commandement du général Namata. Elle a notamment mené deux opérations d'envergure dans le fuseau centre : SAMA 1 et SAMA 2. Elle en prépare une troisième, SAMA 3, dans laquelle sera impliqué un bataillon de 1 200 soldats que le Tchad s'était engagé à mobiliser pour lutter contre les groupes armés terroristes dans la zone des trois frontières. C'est donc un effort significatif.

Ce qui est significatif également, c'est le fait que les ministres de la défense et les chefs d'état-major des armées du G5 Sahel se soient réunis à N'Djamena, samedi et dimanche dernier, pour s'accorder sur les objectifs opérationnels des prochains mois et sur les efforts à produire pour les atteindre. Le général Namata, commandant de la force conjointe, a ainsi reçu une feuille de route claire. Tout cela témoigne de la mobilisation des sahéliens, en particulier autour de la force conjointe du G5 Sahel. Cette force ad hoc a été créée par et pour les pays du G5 Sahel, pour répondre à cette menace transfrontalière si aiguë. L'enjeu de l'année à venir est donc de consolider son fonctionnement, en stabilisant notamment ses ressources et son soutien. La force conjointe a en effet encore besoin de financement et d'accompagnement. Barkhane s'y emploie, mais Barkhane ne peut pas tout faire. C'est pourquoi la mobilisation de la communauté internationale est aussi nécessaire qu'importante.

Les soutiens internationaux dans la région ne sont évidemment pas nouveaux. Depuis 2018, l'opération Barkhane a l'appui de plusieurs partenaires européens, notamment les Estoniens, les Britanniques et les Danois. Ils nous appuient par des troupes au sol ou des capacités essentielles à la conduite de nos opérations, comme des hélicoptères. Il en est de même pour l'appui que nos partenaires américains nous apportent au Sahel : ils nous soutiennent dans des missions très importantes, comme le transport aérien tactique et stratégique, le ravitaillement en vol ou encore le renseignement. Ainsi, l'appui américain lors de la mission Éclipse a représenté 50 % des vols de surveillance et de reconnaissance.

Ce qui est nouveau, c'est qu'en 2020, l'internationalisation de la lutte antiterroriste au Sahel s'est encore renforcée avec le lancement de la force Takuba. Composée de forces spéciales européennes, elle exerce sous le commandement de Barkhane et accompagne les soldats sahéliens au combat. Neuf pays s'y sont engagés. Les premiers contingents franco-estoniens et franco-tchèques sont opérationnels ; le contingent suédois, composé de 150 militaires et de trois hélicoptères de manoeuvre, achève son déploiement ; celui du contingent italien débutera bientôt. La montée en puissance de cette force va se poursuivre dans le cadre défini par le Président de la République lors du sommet de N'Djamena, car l'objectif au Sahel est de parvenir à une coopération plus agile. Nous pourrons nous appuyer de plus en plus sur Takuba pour accompagner les militaires sahéliens sur le chemin de l'autonomie.

L'effort européen ne se résume évidemment pas au soutien à Barkhane et à Takuba. Des Européens sont également engagés dans des actions bilatérales et dans les missions menées par l'Union européenne. Je pense en particulier à la mission militaire de formation EUTM Mali, qui est un outil particulièrement efficace pour la formation des forces armées maliennes : plus de 17 000 militaires maliens ont déjà bénéficié d'une formation. Ses missions devraient s'élargir dès les prochains mois au Burkina Faso et au Niger, conformément au cinquième mandat qui a été voté en 2020. Pour mener à bien ces missions, les effectifs de l'EUTM Mali vont augmenter et passer de 750 à plus de 1 000 personnels en 2021 et 1 250 en 2022, notamment grâce au renforcement apporté par les contingents espagnol et allemand. En tout, ce sont donc plus de 2 900 Européens, en plus des Français, qui sont présents au Sahel. Vous l'aurez compris, ces effectifs vont se renforcer dans les prochains mois.

Toutes ces initiatives internationales nécessitent une coordination, afin de tirer tous les bénéfices de ces efforts et obtenir les résultats les plus significatifs possibles. C'est le rôle de la Coalition pour le Sahel qui, créée lors du sommet de Pau, poursuit sa structuration. Le sommet de N'Djamena a d'ailleurs permis la prise de fonction officielle du nouveau Haut représentant de la Coalition pour le Sahel, le Tchadien Djimet Adoum. Le renforcement de l'action militaire, décidé en 2020, a permis un renversement du rapport de force militaire. Comme l'a souligné le Président de la République, " [il] serait […] paradoxal d'affaiblir notre dispositif au moment où nous disposons d'un alignement politique et militaire favorable à la réalisation de nos objectifs ".

Il a donc été décidé de poursuivre l'effort engagé depuis le sommet de Pau, afin de consolider les gains opérationnels des derniers mois et de maintenir l'accompagnement des armées sahéliennes.

Enfin, parler de la lutte antiterroriste au Sahel sans évoquer les enjeux sécuritaires dans le golfe de Guinée serait une lourde erreur. Il faut avoir bien conscience que ces deux sujets sont inexorablement liés, et que la porosité des frontières des pays de la frange côtière peut entraîner une propagation de la menace djihadiste. Lors du sommet de N'Djamena, les chefs d'État ont donc appelé à renforcer la coordination entre les pays du G5 Sahel et les pays riverains du golfe de Guinée.

Nous soutenons déjà des initiatives régionales allant dans ce sens, en particulier celle d'Accra, lancée en 2017 par cinq pays – le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Togo – pour répondre à l'insécurité grandissante dans le golfe de Guinée et à la menace de contagion terroriste en provenance du Sahel. Le Mali et le Niger ont été admis en tant qu'observateurs en 2019.

Cette initiative s'articule autour de trois axes : le partage d'informations et de renseignements, la formation du personnel de sécurité et de renseignements, et la conduite d'opérations militaires conjointes. Force est de constater que les résultats sont encore modestes. C'est pourquoi nous devons soutenir la montée en puissance de cette initiative. Nous agissons déjà sur la formation, notamment avec l'Académie internationale de lutte contre le terrorisme d'Abidjan, dont la création a été décidée en 2017 par le Président de la République et son homologue ivoirien afin de former au contre-terrorisme des cadres et des unités. Un volet spécifique de formation au renseignement verra le jour en 2021, avec l'appui de la direction du renseignement militaire.

Je répète, s'il en est besoin, que l'opération Barkhane n'est pas éternelle. Cependant, il n'est pas question de partir aujourd'hui. Tout d'abord, nos partenaires nous demandent de continuer à les aider ; ensuite, une concertation avec nos partenaires sahéliens et internationaux doit être un préalable pour faire évoluer notre dispositif ; enfin, je le répète avec la plus grande conviction, la sécurité des Français et des Européens en dépend. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem, LT et UDI-I ainsi que sur quelques bancs du groupe LR.)


M. le président. Nous en venons aux questions. Je vous rappelle que la durée des questions et des réponses est limitée à deux minutes, sans droit de réplique.

Nous commençons par la question du groupe Agir ensemble.

La parole est à M. M'jid El Guerrab.

M. M'jid El Guerrab. Le Sahel est au coeur de ma circonscription, celle du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. Je ne puis commencer mon intervention sans avoir une pensée émue pour tous ses habitants, ni sans rendre hommage à nos soldats pour le sang qu'ils ont versé, eux qui luttent contre l'instabilité de la région.

Au célèbre écrivain malien, Amadou Hampâté Bâ, nous devons la maxime : " Les hommes peuvent atteindre un but commun sans emprunter les mêmes voies. " Il en va de même de l'action de la France et de ses partenaires africains au Sahel : nous devons nous efforcer d'atteindre un but commun, la paix et la stabilité, sans pour autant concentrer tous nos efforts dans l'action militaire. Cette dernière ne doit plus être le prisme principal pour aborder la question sahélienne.

Ainsi, les débats sur le projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, puis son adoption en hémicycle mardi, ont montré à quel point une politique d'aide publique au développement forte et intégrée constituait un instrument efficace en matière de diplomatie et d'influence. Car il faudra bien, monsieur le ministre, en bonne intelligence avec nos partenaires africains, utiliser le mot " retrait '", encore tabou. Il ne pourra en être autrement, alors que notre présence dans le Sahel est de plus en plus incomprise en France comme en Afrique. Hier encore, Le Canard enchaîné évoquait les négociations de certains États avec des groupes djihadistes.

Si l'on veut bien regarder de plus près la situation politique sur place, il existe des processus démocratiques qu'il convient de saluer, comme la récente élection du président Mohamed Bazoum au Niger, ou la réélection au Burkina Faso…

M. le président. Merci, cher collègue.

M. M'jid El Guerrab. Voici ma question : à l'heure où certains éléments extérieurs au continent viennent attiser les braises d'un putatif sentiment francophobe…

M. le président. Merci, monsieur El Guerrab.

(Applaudissements sur les bancs du groupe LT.)

Je suis confus de vous interrompre, mais nous devons respecter les temps de parole que j'ai rappelés juste avant votre intervention, d'autant que l'ordre du jour prévoit des questions thématiques après ce débat.

La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je suis embêté, monsieur le député, car je n'ai pas pressenti votre question. (Rires. – Exclamations sur les bancs du groupe LT.) Vous êtes député des Français du Sahel, que je salue avec beaucoup de considération. Comme Mme la ministre des armées l'a dit dans sa conclusion, si notre présence là-bas n'a pas vocation à être éternelle, les conditions de notre retrait ne sont pas encore réunies. En outre, il est essentiel de renforcer les forces conjointes du G5 Sahel, pour que les pays concernés assurent à l'avenir leur sécurité avec leurs propres forces, indépendamment des forces françaises, mais soutenues par la communauté internationale. Nous y tendons.

Je souligne que les quatre piliers du sommet de Pau sont indissociables, même si la dimension militaire a occupé une place prépondérante au cours de l'année 2020. Après le sommet de N'Djamena, il était essentiel de s'engager en faveur du domaine civil, du développement et de la stabilité. Ai-je répondu à la question que vous ne m'avez pas posée ? (Sourires.)

M. Bertrand Pancher. Très bien !

M. le président. La parole est à M. Yannick Favennec-Bécot, pour le groupe UDI et indépendants.

M. Yannick Favennec-Bécot. Ma question concerne l'aspect informationnel de la guerre que nous menons au Sahel. Dans les conflits modernes, la guerre de l'information joue un rôle important. Certains belligérants tendent ainsi à s'approprier, détruire ou modifier l'information, afin de manipuler la connaissance et d'endoctriner les populations. Malheureusement, nous le constatons régulièrement : le combat est particulièrement actif sur les réseaux sociaux, où de nombreuses théories du complot circulent, dans lesquelles on affirme notamment que la France serait à l'origine du conflit sahélien, avec pour objectif de recoloniser cette région et de piller ses ressources. On lit que des troupes françaises auraient été appréhendées par des douaniers maliens, avec des cartons remplis de lingots d'or, que nous aurions fourni un soutien logistique aux groupes armés que nous combattons, ou encore que nous aurions bombardé un mariage au Mali, faisant de nombreuses victimes civiles.

La désinformation et la manipulation, parfois étayées de preuves créées de toutes pièces, ont un pouvoir de nuisance considérable. Comment la France lutte-t-elle contre cette guerre informationnelle ? Quelles opérations de contre-influence nos armées mènent-elles, et, surtout, avec quelle efficacité ? (MM. Bertrand Pancher et Bruno Fuchs applaudissent.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre des armées.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Cette dimension est en effet essentielle. Nos ennemis ou adversaires poursuivent un but politique ; ils ont parfaitement compris l'intérêt du champ informationnel, qui vise les esprits français et sahéliens, et sape le soutien des populations française et locales à nos opérations.

Plusieurs types d'acteurs répandent de fausses informations et des rumeurs. Des puissances étrangères sont indéniablement impliquées : la Russie et la Turquie font partie des joueurs en compétition pour remettre en cause notre modèle démocratique et nos valeurs, à travers des influences hostiles à la France. On le voit par exemple en Centrafrique, où un récit antifrançais est sans cesse déployé par ces canaux. Les groupes terroristes également ont bien compris la puissance de la désinformation. L'épisode de Bounti est très éclairant à cet égard : les rumeurs infondées se sont rapidement propagées et, quelques démentis que nous ayons apportés, quelques informations que nous ayons partagées, rien n'y a fait, une sorte de vérité alternative s'est installée, même si elle est complètement virtuelle. Un État ne peut pas communiquer sur le fondement de rumeurs invérifiées : nous engageons la parole de la France. Nous vérifions donc sans cesse les informations que nous publions. En outre, il est indispensable que nous aussi investissions ce champ de la guerre informationnelle. (M. Jean-Louis Thiériot applaudit.)

M. le président. La parole est à M. Bertrand Pancher, pour le groupe Libertés et territoires.

M. Bertrand Pancher. Les trois volets de la paix durable ont été maintes fois évoqués : limiter les capacités d'action et de nuisance des groupes armés terroristes, professionnaliser les forces de défense et de sécurité nationale dans un contexte d'institutions stables, améliorer l'environnement socioéconomique des populations, par l'accès aux moyens de satisfaire les besoins essentiels. Quand on sait les raisons profondes de l'instabilité de la région et du développement du terrorisme, il apparaît indispensable d'articuler la solution militaire et les questions de développement. Il nous faut offrir une alternative au recours à la violence.

Il est vrai que, depuis cinq ans, la France a augmenté de plus de 30% son aide au développement en direction du Sahel. Le projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, voté mardi, vient de le rappeler. Pour autant, la question de la bonne gouvernance de ces aides se pose. Plusieurs rapports pointent que les moyens mis à disposition dans le cadre de projets de développement ont servi à l'élite de la région ou au gouvernement central. La question se pose également des aides directes à des ONG, souvent de petite taille, pour financer des micro-projets. On ne peut qu'être convaincus par la nécessité de développer encore les aides directes de cette nature. Notre pays a encore beaucoup de travail à faire en ce domaine. Pouvez-vous nous indiquer les efforts entrepris en ce sens, ou à venir ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Vous posez de vraies questions : il faut absolument que notre APD atteigne les populations qu'elle vise et que son augmentation se fasse dans la plus grande clarté.

Pour y parvenir, nous respectons trois principes. En amont du déploiement des projets, nous tâchons d'être certains que les fonds seront bien consacrés à la poursuite de l'objectif fixé, notamment grâce au département de la conformité de l'AFD et à ses antennes locales.

Au moment de l'exécution, nous essayons par ailleurs de donner la priorité aux acteurs de terrain, c'est-à-dire concrètement aux acteurs infraétatiques – ONG et collectivités territoriales notamment –, qui offrent l'avantage d'être le plus souvent directement en contact avec les populations. Nous utilisons pour ce faire l'AFD, les dispositions du Centre de crise et de soutien – CDCS – ou des projets du fonds de solidarité pour les projets innovants – FSPI –, qui passe généralement par des ONG, en essayant d'avoir en permanence une approche territorialisée et intégrée, sous la responsabilité de nos postes, en particulier des ambassadeurs.

Enfin, lorsque la loi dont nous avons parlé sera définitivement adoptée, nous devrons vérifier, grâce à la commission d'évaluation indépendante, que les projets ont bien atteint les objectifs fixés.

Merci de m'avoir posé cette question, car elle concerne une préoccupation que nous devons toujours avoir à l'esprit. (Applaudissements sur les bancs du groupe LT.)

M. le président. La parole est à M. Bastien Lachaud, pour le groupe La France insoumise.

M. Bastien Lachaud. Après huit ans d'engagement militaire au Mali, il est plus difficile que jamais de connaître avec précision les objectifs de cette guerre. Comme le disent les militaires, quel est donc l'état final recherché ? On nous a longtemps dit qu'il s'agissait de faire la guerre au terrorisme. Mais le terrorisme est un procédé employé depuis fort longtemps et l'on comprend bien que cette guerre n'y mettra pas un terme.

On nous a ensuite dit qu'il s'agissait d'une guerre aux terroristes. Voyons cela de plus près. Qui sont-ils donc ? Est-on capable de distinguer, parmi tous ceux qui portent des armes au Sahel, entre les nationalistes, les trafiquants, les djihadistes, les mercenaires de rencontre, les miséreux qui posent une mine pour une poignée d'argent ? J'en doute sérieusement et je ne suis pas le seul.

D'ailleurs, le nombre de tous ceux qui portent des armes ne cesse d'augmenter. Les communiqués se succèdent pour annoncer des opérations en cours durant lesquelles des dizaines, voire des centaines d'ennemis, ont été neutralisés. Pourtant, le nombre total de ceux que nous affrontons ne diminue jamais.

En novembre dernier, le général Lecointre estimait que les forces de l'opération Barkhane affrontaient environ 1 500 hommes dans le Liptako ; vous seriez bien en peine d'affirmer qu'ils sont moins nombreux quatre mois plus tard. Nous sommes dans la situation d'Hercule devant l'hydre : à chaque tête qui tombe, il en repousse au moins une. Dès lors, il ne paraît pas raisonnable de répondre que la destruction des groupes terroristes est le préalable au retrait de nos troupes, comme l'exécutif l'a pourtant laissé penser ces dernières années.

Encore une fois, madame la ministre, quel est l'état final recherché ? Quelles conditions doivent être remplies pour ordonner le rappel des troupes françaises ? Présentez ces conditions à la nation. Car sans plan précis, vous ne serez jamais en mesure de déclarer que la mission est accomplie, ni de faire revenir nos soldats.

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre. J'aborde à nouveau, avec plaisir, un certain nombre de points que M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères et moi-même avons déjà évoqués dans la discussion générale. Pourquoi sommes-nous au Sahel et qui combattons-nous ? Nous combattons des groupes terroristes affiliés aux grandes centrales terroristes internationales : Daech et Al-Qaïda.

Mme Danielle Brulebois. C'est clair.

Mme Florence Parly, ministre. Voilà qui nous combattons. Pourquoi les combattons-nous ? Parce que ces groupes ont un projet politique, qui va bien au-delà du Sahel et qui est prêt à déborder vers le sud, dans les pays du golfe de Guinée. Ces groupes souhaitent imposer leur loi, celle de la charia,…

Mme Danielle Brulebois. Exactement !

Mme Florence Parly, ministre. …qui consiste à asservir des populations. Enfin, ces groupes sont susceptibles de constituer une menace pour les Européens, pour leur sécurité. Ils l'ont déjà démontré en préparant des attaques – non pas depuis le Sahel, je vous l'accorde, mais depuis le Levant ; mais ce sont les mêmes organisations. (M. Bastien Lachaud proteste.) Voilà qui nous combattons !

Lorsque nous neutralisons un terroriste, un autre peut resurgir à côté. C'est pour cette raison que nous visons la désorganisation des têtes de chaînes terroristes, de façon à les affaiblir,…

M. Bastien Lachaud. Ce n'est pas ce dont je parle.

Mme Florence Parly, ministre. …à les désorganiser et à contribuer ainsi, par notre action militaire, à créer les conditions d'une action politique qui, seule, permettra de résoudre les problèmes du Sahel et de restaurer la stabilité. Les choses sont donc très claires.

M. Bastien Lachaud. Rien n'est clair.

Mme Florence Parly, ministre. Le Président de la République l'a rappelé : notre feuille de route est parfaitement claire. Laisser penser qu'elle ne l'est pas n'est utile ni aux populations sahéliennes, ni aux populations européennes ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem et Agir ens. – M. Jean-Louis Thiériot applaudit également.)

Mme Françoise Dumas. Oui, c'est grave, monsieur Lachaud.

M. Jean-Michel Jacques. Il n'écoute rien !

M. le président. La parole est à M. André Chassaigne, pour le groupe de la Gauche démocrate et républicaine.

M. André Chassaigne. L'opération Barkhane n'obtient que des succès ponctuels. Malgré huit années de guerre, les violences et les pertes humaines n'ont pas reculé, bien au contraire. Face à ce constat, il paraît évident qu'un simple ajustement du dispositif n'est pas suffisant : la France doit préparer son départ du Sahel.

Il ne doit pas s'agir d'un départ brutal, qui serait à la fois déstabilisateur et contreproductif pour toute la région. Il faut commencer à discuter, de façon multilatérale, d'un agenda de retrait des forces armées, visant à mettre un terme à cette opération.

Ce retrait ne doit naturellement pas signifier l'abandon nos alliés africains dans cette guerre contre le terrorisme, bien au contraire. Il sera nécessaire de soutenir dans le temps la force conjointe du G5 Sahel par du renseignement, par des aides logistiques, par des missions de formation, comme le fait la force Takuba. Je l'ai déjà dit, il faut aussi que la France soutienne des politiques de long terme et permette aux peuples de s'exprimer et de choisir leur destin, au lieu de soutenir de simples objectifs militaires.

La question du développement doit ainsi devenir un élément central de la politique française dans la région. La France doit prioriser son aide au développement pour refonder les services publics locaux, tout en aidant les États à prélever leurs impôts, de façon à ce qu'ils recouvrent durablement leur pleine souveraineté territoriale.

Pour ce faire, il est indispensable de déployer des moyens efficaces de lutte contre les flux financiers illicites qui nourrissent le terrorisme et contre l'évasion fiscale des entreprises, qui mine les budgets nationaux. Monsieur le ministre, comment associer davantage les différents acteurs, en renforçant la coordination, pour permettre une complémentarité entre l'armée, la diplomatie et les acteurs de l'aide au développement, en lien avec les Nations unies ? Comment faire pour que la France ne s'incarne pas seulement dans le registre militaire ? (Mme Laurence Dumont applaudit.)

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je crois vous avoir déjà donné des éléments de réponse sur les questions essentielles de la gouvernance et du développement à long terme. J'ai également précisé que les quatre piliers du sommet de Pau sont indissociables, et indiqué que l'accent doit désormais être mis sur les deux derniers piliers, à savoir la gouvernance et la restauration de l'État dans son territoire.

S'agissant du développement, nous sommes attachés à favoriser l'action de la coalition internationale, c'est-à-dire de l'ensemble des partenaires. Rappelons par exemple que c'est la ministre des affaires étrangères de l'Espagne qui préside actuellement l'assemblée générale de l'Alliance Sahel. Beaucoup d'autres acteurs y sont associés, notamment la Banque mondiale, pour faire en sorte que le développement soit au rendez-vous.

Le sujet principal que nous devons traiter, c'est la dimension territoriale du développement : évitons d'additionner des projets séparés les uns des autres – tel organisme, tel pays, faisant telle chose dans telle partie du territoire – et identifions plutôt des zones pilotes, pour coordonner l'action de développement avec les partenaires locaux.

Certes, telles ne sont pas les habitudes des acteurs du développement, car chacun veut apposer son drapeau et sa signature. Depuis la réunion de l'Alliance Sahel qui s'est tenue il y a quinze jours, nous privilégions le renforcement, sous l'égide d'acteurs européens, de la coordination avec les acteurs locaux dans les territoires pilotes qui ont été identifiés. Tel est l'engagement que nous prenons.

Il faudra néanmoins vérifier qu'il se concrétise sur place, car les habitudes prises sont susceptibles de le contrarier, quand bien même il y a beaucoup d'argent disponible, beaucoup de possibilités, beaucoup de projets. Il faut désormais passer à la phase de réalisation et veiller à ce que les projets soient exécutés rapidement, en particulier dans les régions à forte conflictualité comme la zone des trois frontières.

M. André Chassaigne. Je vous remercie.

M. le président. La parole est à Mme Laurence Dumont, pour le groupe Socialistes et apparentés.

Mme Laurence Dumont. Tout le monde l'a dit, il faut une approche globale au Sahel. La lutte armée seule ne peut être la solution ; il faut donner une perspective aux populations. Nous disposons, pour ce faire, d'un levier : la grande muraille verte. Ce projet d'envergure a pour objectif d'ériger une barrière végétale, du Sénégal à Djibouti, et vise à une gestion durable des terres et des ressources naturelles.

Cette muraille verte est créatrice d'emplois et contribue à la protection des populations sahéliennes, mais aussi à la protection des départements français des Antilles, qui sont les victimes de plus en plus régulières des brumes de sables du Sahara. Il s'agit donc d'un projet global de société, qui peut être accompagné d'une action repensée des forces armées.

Nous pourrions, en effet, associer la force Barkhane à ce chantier, par le biais des militaires du génie,…

M. Jean-Michel Jacques. Quelle méconnaissance !

Mme Françoise Dumas. Il faudrait aller faire un tour sur place !

Mme Laurence Dumont. …qui pourraient aider les populations locales à construire des infrastructures vitales, à l'image de ce qu'a fait la force Licorne en Côte d'Ivoire. On améliorerait ainsi l'accueil qui est fait à nos forces sur le terrain mais aussi les conditions de vie des populations.

En redéployant des missions de la force Barkhane aux côtés de la population et autour de la grande muraille verte, la France peut devenir un acteur majeur du sursaut civil et de développement que le Président de la République et vous-même, monsieur le ministre, souhaitez. Êtes-vous favorable à l'association de la force Barkhane à ce projet indispensable pour une paix durable ? (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC.)

M. Jean-Michel Jacques. Ouille, ouille, ouille !

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Votre proposition me laisse perplexe.

M. André Chassaigne. Dubitatif.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je suis déterminé à faire en sorte que l'initiative de la grande muraille verte soit l'élément mobilisateur, visible et durable du développement de l'ensemble du Sahel et au-delà, puisqu'elle s'étend sur 7 000 kilomètres du Sénégal jusqu'à Djibouti. Elle correspond à un concept très précis : végétaliser une bande de quinze kilomètres pour lutter contre la désertification et pour que les populations concernées retrouvent une activité agropastorale.

Cela requiert une mobilisation financière considérable : la Banque africaine de développement a déjà annoncé qu'elle mobiliserait 6,5 milliards d'euros, de même que la Banque mondiale, tandis que l'AFD s'engage pour 600 millions d'euros, chiffre que je ne vous avais pas encore communiqué mais que je vous indique, car je sais que vous vous intéressez beaucoup à ce sujet.

Pour accélérer la réalisation de cette grande muraille verte, nous avons instauré une plateforme de coordination de plusieurs acteurs, afin d'atteindre les objectifs fixés. Des engagements ont déjà été pris, comme au Burkina Faso, au Sénégal, au Mali. Le CIRAD – Centre de coopération internationale en recherche agronomique –, appuyé par l'AFD, favorise les bonnes pratiques en matière d'agroécologie dans la zone concernée, et 12 000 hectares de terres ont déjà été restaurés au Sénégal grâce au soutien de la France. Des initiatives sont également prises au Tchad pour développer le maraîchage et les cultures oléagineuses.

Quant à l'articulation avec l'opération Barkhane, je n'y suis pas très favorable : d'un côté, il faut déployer l'ensemble des opérations liées au développement, et de l'autre, la force Barkhane doit se concentrer sur sa mission. En revanche, je plaide pour une réponse immédiate en matière humanitaire et de développement lorsque cessent les activités militaires sur un territoire donné, mais cela ne correspond pas à la grande muraille verte.

M. le président. La parole est à Mme Sereine Mauborgne, pour le groupe La République en marche.

Mme Sereine Mauborgne. Le troisième des piliers sur lesquels repose l'action de la coalition internationale pour le Sahel concerne le soutien au retour de l'État et des administrations sur le territoire. C'est bien parce qu'une partie des États sahéliens ne parviennent pas à reprendre pied sur leur territoire que les succès tactiques remportés par Barkhane tardent à se transformer en réelle victoire stratégique.

C'est pourquoi, un an après le sursaut militaire décidé à Pau, les chefs d'État réunis à N'Djamena ont appelé de leurs voeux un sursaut politique et civil afin d'assurer le redéploiement des administrations et des services de base au profit des populations – j'insiste : au profit des populations.

En effet, on souligne souvent la nécessité du retour de l'État sans avoir conscience que, pour une partie des populations sahéliennes, l'État n'a jamais été présent, ou que sa présence n'a pas toujours été salutaire. Face à la violence abjecte des groupes armés terroristes, de nouvelles politiques publiques sont donc à inventer pour garantir l'accès des populations à l'éducation, à la santé, à la sécurité ou encore à une justice robuste et équitable, de façon à résoudre de manière pacifique les conflits fonciers qui opposent pasteurs nomades et agriculteurs sédentaires.

La restauration de la confiance entre les populations et la puissance publique suppose aussi d'améliorer la répartition des richesses et de lutter contre la corruption d'une part et contre l'impunité d'autre part, deux poisons qui font le lit du terrorisme. À N'Djamena, les États sahéliens se sont certes engagés à conduire les réformes structurelles nécessaires en faveur d'une gouvernance transparente, inclusive et efficace, mais comment s'assurer de la traduction concrète de ces engagements ? Les Nations unies et l'Union européenne sont-elles bien au rendez-vous sur ces questions primordiales ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je me suis déjà exprimé à ce sujet dans mon propos initial et en répondant à de précédentes questions.

Lorsqu'une opération militaire ou de pacification est achevée, notre première préoccupation est que l'État apporte une réponse immédiate en fournissant les services de base : l'école, la santé, la lutte contre la corruption et l'impunité. Cela peut se faire aussi par des éléments mobiles, à savoir des caravanes ; on tente ainsi d'assurer immédiatement la présence de l'État. C'est la raison pour laquelle nous mandatons auprès de Barkhane, en bonne articulation avec la ministre des armées, des représentants humanitaires, qui permettent de réagir immédiatement – je complète ainsi ma réponse à Mme Dumont.

Cette action est très importante ; si elle fait défaut, s'il y a un désintérêt des États concernés ou un renoncement au développement, nous verrons de nouveau, dans cinq ans, des jeunes qui partiront combattre avec les groupes terroristes, parce que ceux-ci les paient.

Il importe également de lutter contre les trafics, question à laquelle vous vous intéressez mais que nous avons relativement peu évoquée jusqu'ici. M. Mélenchon s'est interrogé tout à l'heure sur les moyens de financement des groupes terroristes. Une grande partie de ceux-ci proviennent du trafic de drogue – qui part de Guinée-Bissau et pénètre en Europe en passant par la Libye, où il bénéficie de relais et, parfois, de la complicité de puissances étrangères – du trafic d'armes, du trafic d'êtres humains et du trafic de migrants potentiels ; tout cela paie ! Pour aboutir à une situation pacifiée, il faut lutter contre tous ces trafics. C'est précisément l'un des résultats du sommet de N'Djamena : le G5 Sahel s'y est fixé l'objectif de combattre la criminalité transnationale, grand facteur d'instabilité.

M. le président. Nous en venons aux questions du groupe Les Républicains.

La parole est à M. Jean-Louis Thiériot.

M. Jean-Louis Thiériot. En prenant la parole dans cet hémicycle, je pense aux chasseurs de Conti cavalerie et aux hussards de Chamborant tombés ces derniers mois au Sahel. Je pense aux mots de Jean-Marie Bockel, qui sait le prix du sang, pour y avoir perdu un fils. Ce sont des morts de trop ; qu'ils ne soient pas morts pour rien ! Ils sont tombés à la demande de pays amis, nos alliés africains, pour protéger les populations, pour assurer la sécurité de la France – qui se joue aussi dans les boucles du Niger –, pour contribuer au contrôle des flux migratoires et, surtout, pour éviter que ne se crée là-bas une forme de califat, qui pourrait s'étendre jusqu'au golfe de Guinée, au Sénégal ou à la Côte d'Ivoire, sous les auspices de l'EIGS ou du RIVM.

Je tiens à saluer les mots forts du Président de la République, qui a rappelé le sens de notre engagement et confirmé sa pérennité. C'est une guerre dans laquelle il n'y aura pas d'Austerlitz, ni de défilé de la victoire : il n'y aura que des succès tactiques méconnus et des pertes, hélas, trop connues. Mais ne pas perdre, c'est déjà gagner. Pour le moral de nos forces, l'arrière doit tenir et nous, représentation nationale, en faisons partie. Nos hommes là-bas sont les sentinelles avancées de l'Europe.

Je souhaitais vous poser une question sur l'engagement de nos partenaires, mais vous y avez largement répondu. Je me concentrerai donc sur l'engagement allemand, sous toutes ses formes, sur lequel je souhaiterais que vous fassiez un point précis. Il doit être scruté avec soin ; le refus allemand de s'engager dans la force Takuba a été un mauvais signal pour nous, à l'heure où vous menez, madame la ministre, des négociations difficiles relatives au programme SCAF – système de combat aérien du futur. Il y a quelque indécence à réclamer des droits de propriété intellectuelle sur le patrimoine industriel français, alors même que l'on refuse de payer le prix du sang. La construction de l'Europe de la défense suppose le développement de capacités communes, mais aussi un engagement au coude à coude. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR et sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre. Vous avez évoqué deux sujets assez différents : d'une part la coopération opérationnelle, d'autre part la coopération capacitaire. Néanmoins, je suis tout à fait d'accord avec vous, ce que nous souhaitons construire au niveau européen combine les deux.

Nous savons que nos partenaires ne peuvent ou ne veulent pas nécessairement s'engager de la même façon dans les différents compartiments de cette coopération. Il importait donc que nous nous dotions d'outils qui permettent à ceux qui le veulent et le peuvent de s'engager. C'est l'objet même de l'Initiative européenne d'intervention. La force Takuba est d'ailleurs une conséquence heureuse des échanges qui ont eu lieu dans ce cadre.

Les Allemands coopèrent et participent. Ce n'est pas parce qu'ils ont fait le choix – il faut le respecter – de ne pas participer à la force Takuba qu'ils ne sont pas présents au Sahel. Ils s'y investissent très activement : ils ont déployé plus de 800 militaires au sein de la MINUSMA ; ils vont augmenter leur contingent, actuellement de 450 soldats, au sein de l'EUTM Mali ; ils assurent à nos côtés la formation d'unités spéciales d'intervention au Niger ; enfin, ils sont très engagés dans le cadre du Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel, porté sur les fonts baptismaux conjointement par le Président de la République et la chancelière Angela Merkel – le ministre de l'Europe et des affaires étrangères a fait le point, entre autres, sur cet outil.

Il faut avoir une vision non pas négative, mais positive et dynamique. Nous n'avons pas du tout renoncé à amplifier la contribution de l'Allemagne au Sahel. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)

M. le président. La parole est à M. Claude de Ganay.

M. Claude de Ganay. Un an après le sommet de Pau, qui a porté à 5 100 le nombre de nos soldats engagés dans Barkhane, nous constatons malheureusement que la situation sécuritaire au Sahel ne s'est pas améliorée, notamment pour les civils. Pourtant, les quatre piliers définis à Pau par le Président de la République – vous les avez rappelés, monsieur le ministre – étaient et demeurent pertinents.

Pour lutter contre le terrorisme, nous avons adopté une politique d'assassinats ciblés visant à neutraliser les chefs de l'EIGS et du RIVM, grâce à nos services de renseignement et à l'appui américain. Ces éliminations permettent-elles de déstabiliser durablement les organisations concernées ? Ne risque-t-on pas, face à l'hydre islamiste, de voir les têtes coupées repousser aussitôt ?

Le renforcement des capacités militaires propres des pays du G5 Sahel s'est concrétisé, notamment par les opérations Bourrasque et Éclipse. Ces armées parviennent-elles suffisamment à se faire accepter par les populations locales ? Ne devraient-elles pas sortir de leur logique de garnison et aller davantage à la rencontre de ces dernières ?

Rétablir l'État et ses services publics sur l'ensemble du territoire sahélien nécessite d'associer l'ensemble des populations de ces États multiethniques. Bien entendu, la France ne négocie pas avec les islamistes. En revanche, peut-on envisager d'engager le dialogue avec des organisations séparatistes comme le MNLA – Mouvement national de libération de l'Azawad – en vue de démilitariser la région et de se concentrer de nouveau sur la lutte contre le terrorisme islamiste ?

J'évoquerai pour finir le développement, que vous appelez de vos voeux, monsieur le ministre, notamment grâce à l'Alliance Sahel. Le directeur général de l'AFD a récemment affirmé que nous sommes de plus en plus aptes à intervenir dans les zones de grande insécurité, celles-là mêmes qui ont le plus besoin d'infrastructures. Les forces armées sahéliennes sont-elles formées pour protéger ces infrastructures, dans une logique d'unités militaires de proximité ?

Notre action stratégique au Sahel est perfectible. Dans la continuité du sommet de N'Djamena, nous devons tirer les leçons de cette action, tout en insistant auprès de l'opinion publique française sur son bien-fondé. Si nous abandonnions le Sahel, nous en paierions les conséquences en matière de terrorisme et d'immigration illégale sur le territoire national.

M. le président. Je rappelle à l'intention de tous les orateurs que la durée des questions et des réponses est de deux minutes. Il serait bon que chacun respecte son temps de parole. Il y va de l'équité entre les membres de l'Assemblée, et nous avons un deuxième débat à tenir au cours de cette séance.

La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre. Vous insistez à juste titre, monsieur de Ganay, sur les quatre piliers identifiés lors du sommet de Pau. En 2020, nous avions mis l'accent sur ce que j'ai appelé le sursaut militaire. Comme je l'ai expliqué, des résultats significatifs ont été obtenus sur le front militaire, et le sommet de N'Djamena a appelé à utiliser cet acquis pour faire progresser l'action civile, l'action politique et l'action de développement.

Pour affaiblir les organisations terroristes, je l'ai dit, nous ciblons les organisateurs, les chefs, les responsables. Il s'agit d'une action en profondeur, beaucoup plus efficace que celle qui consisterait à neutraliser des groupes terroristes qui se reconstituent très aisément, en recrutant des jeunes souvent désoeuvrés – si je puis dire – et en les rémunérant, d'ailleurs de manière très modique. En effet, les chefs sont ceux qui détiennent la connaissance et les informations, qui ont accès aux circuits de financement. En les ciblant, nous nous donnons les moyens d'affaiblir durablement ces organisations.

Vous avez tout à fait raison, monsieur de Ganay, il faut que l'État puisse revenir. C'est pourquoi nous devons veiller à bien coordonner l'action des militaires non seulement avec celle des opérateurs du développement, mais aussi avec celle des responsables politiques. D'où l'importance de l'engagement politique des États du Sahel, qui a été réitéré lors du sommet de N'Djamena. Ce travail, ce sont les Maliens et les Sahéliens qui doivent pouvoir le mener.

Nous sommes décidés à soutenir l'effort militaire que nous conduisons depuis plusieurs années, pour que les résultats tant attendus par les populations sahéliennes deviennent enfin tangibles : la réouverture des écoles et des dispensaires ; le rétablissement de l'accès à l'eau. Le ministre de l'Europe et des affaires étrangères l'a dit, il nous faut vraiment articuler l'action militaire et l'action politique et de développement.

M. le président. La parole est à Mme Sophie Mette, pour le groupe Mouvement démocrate (MODEM) et démocrates apparentés.

Mme Sophie Mette. Je remercie tout d'abord le groupe Agir ensemble d'avoir inscrit à l'ordre du jour ce thème, central, des politiques de la France au Sahel.

Le renforcement des effectifs français décidé il y a un an a permis à l'opération Barkhane d'enregistrer des victoires notables, notamment l'élimination, en juin 2020, du chef historique d'Al-Qaïda au Maghreb islamique. La cohésion et la formation des armées des pays regroupés au sein du G5 Sahel ont progressé, si bien que les dirigeants des États de la région menacés par les islamistes sont plus que jamais demandeurs de la présence française.

Le sommet de N'Djamena, qui a réuni les chefs d'État du G5, a été l'occasion pour la France de faire le point sur son engagement au Sahel. Il a été décidé à juste titre qu'il n'y aurait pas d'ajustement de notre dispositif militaire à court terme. Un départ brutal de nos forces reviendrait à laisser des pays amis dans une situation sécuritaire propice à une forte dégradation ; ceux qui le nient se maintiennent dans une forme de déni idéologique. L'islamisme radical au Sahel prospère encore largement sur fond de tensions communautaires.

L'expansion de l'organisation État islamique au Grand Sahara a été endiguée par notre action. Ces victoires doivent être pérennisées et rééditées. À moyen terme, la France doit faire évoluer sa doctrine en passant d'une logique d'opérations extérieures à une logique centrée sur la lutte contre le terrorisme et la coopération avec les armées de la région. Notre action est utile et cohérente ; pour lui donner une suite pertinente, il convient de sahéliser la lutte et de l'internationaliser.

Madame la ministre, monsieur le ministre, à quelle échéance une telle évolution est-elle envisageable ? Surtout, quelles en seront les conséquences concrètes, notamment du point de vue financier ? Vous avez apporté quelques éléments de réponse, mais nous aimerions des précisions.

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre. Madame la députée, merci d'avoir souligné les principaux axes d'évolution tracés par les chefs d'État et le Président de la République lors du sommet de N'Djamena. L'adaptation permanente de la force Barkhane s'inscrit dans un cadre politique bien établi : l'internationalisation croissante de l'intervention au Sahel et la sahélisation des opérations.

L'internationalisation, que j'ai déjà décrite, prend la forme d'une présence accrue d'autres pays européens à nos côtés. J'ai cité l'Estonie, la Suède, le Danemark, le Royaume-Uni et l'Allemagne mais j'aurais pu aussi mentionner l'Espagne, dont la contribution est très importante.

La sahélisation est un processus essentiel. Notre objectif à terme est que les forces sahéliennes assurent de façon autonome la sécurité de leurs propres pays, mais on ne l'atteindra pas du jour au lendemain. Le travail est progressif et nous pouvons déjà nous féliciter des très grands progrès accomplis, en particulier au cours de l'année 2020. Je suis revenue sur quelques opérations particulièrement emblématiques menées avec les armées sahéliennes – emblématiques du point de vue de l'ampleur des forces engagées mais aussi des aptitudes qu'elles ont développées, qu'il s'agisse de la capacité à se coordonner ou de celle à occuper des fonctions dans les postes de commandement. C'est en prenant en considération l'ensemble de ces divers éléments que nous mesurons tout le chemin parcouru.

Bien sûr, il y aura d'autres évolutions. Ce qui est important, c'est que nous continuions à soutenir nos partenaires dans la durée, comme le Président de la République l'a demandé.

M. le président. La parole est à Mme Amélia Lakrafi, pour le groupe La République en marche.

Mme Amélia Lakrafi. J'associe à ma question mon collègue Jacques Maire.

Au-delà des aspects militaires et sécuritaires, tous les partenaires réunis au Tchad en février ont reconnu que seul le rétablissement de l'État et des services aux populations permettrait de garantir une paix durable. Complémentaire de l'action militaire, le développement économique et social assèche en effet les sources de recrutement des terroristes, favorise l'émergence de perspectives économiques viables et pérennes et permet d'espérer la stabilisation de la zone. L'opération Barkhane doit donc donner toute sa place aux liens entre les forces armées et la société civile, qui joue un rôle essentiel dans l'amélioration des relations avec les populations. À cet égard, je me réjouis de l'importance donnée au Sahel dans le projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales.

La présence militaire reste néanmoins un préalable. Si les opinions publiques y sont de moins en moins favorables, nous saluons le maintien de notre engagement. Toutefois, il est plus que nécessaire que nos partenaires européens s'impliquent davantage. Pourrions-nous avoir des informations précises à ce sujet, madame la ministre, au-delà la participation de l'Italie à la force Takuba ?

Le développement est aussi essentiel que l'action militaire. La Coalition citoyenne pour le Sahel, qui regroupe plusieurs dizaines d'organisations non gouvernementales sahéliennes, ouest-africaines et internationales, voit dans les conclusions du sommet de N'Djamena « un signe très positif d'un changement d'approche afin de mieux prendre en compte les besoins des populations » et salue les engagements pris par les chefs d'État en matière de transparence et de gouvernance des financements.

Il faut toutefois que les engagements massifs des bailleurs soient perçus sur le terrain comme étant réellement efficaces ; or ce n'est pas encore tout à fait le cas. L'équipe de la chaire « Sahel » financée par l'AFD s'interroge sur notre capacité à concrétiser l'aide et souligne les difficultés qu'ont les administrations locales à assurer le suivi des flux d'aide à destination de leur pays.

Alors que la deuxième assemblée générale de l'Alliance Sahel vient de sanctuariser l'octroi de 23 milliards d'euros, pouvez-vous nous préciser ce qui est prévu pour améliorer les décaissements et l'efficacité de notre aide ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Il est en effet essentiel que les sommes considérables mobilisées par l'Alliance Sahel trouvent une concrétisation visible sur le terrain afin que les populations identifient l'action de la communauté internationale en faveur du développement. Sur les 23 milliards d'euros, 3 milliards ont déjà été décaissés, signe que les projets sont mis en oeuvre. Il importe cependant de cibler les zones où déployer une approche territorialisée du développement, avec un pilote désigné par l'ensemble des acteurs participant aux missions concernées et moyennant la coordination entre pays sous l'égide de l'Union européenne. Voilà l'objectif : il faut, en la matière, remédier aux insuffisances actuelles.

Beaucoup de possibilités s'offrent à nous. À Ouagadougou, j'ai récemment inauguré « La Ruche », un lieu où de jeunes Burkinabés désireux de développer un projet peuvent bénéficier d'un suivi financier et opérationnel. J'ai découvert à cette occasion des projets enthousiasmants, portés par une forte volonté et un dynamisme considérable. C'est ce type de dispositifs qu'il faut mettre en oeuvre ; c'est là que le partenariat avec les ONG et les acteurs liés à l'AFD peut trouver toute son efficacité et contribuer à la pacification et au retour de la sérénité, au Burkina Faso comme dans les autres pays de la région.

M. le président. Le débat est clos.


Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 9 mars 2021