Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à Sud Radio le 12 février 2021, sur la plate-forme de lutte contre les discriminations, l'égalité des chances, notamment pour les jeunes et l'augmentation de ces inégalités avec la crise de covid-19.

Texte intégral

CECILE DE MENIBUS
Et ce matin, on parle de lutte contre les discriminations. Elisabeth MORENO est avec nous, ministre déléguée auprès du Premier ministre et chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Egalité, c'est un peu long, pardon !

PATRICK ROGER
Oui, de l'égalité des chances ! Bonjour Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Bonjour à toutes et à tous !

PATRICK ROGER
Oui, il y a beaucoup évidemment de sujets autour de la plate-forme de lutte contre les discriminations, l'égalité des chances aussi. Le président de la République a insisté hier. D'ailleurs, à ce sujet, Elisabeth MORENO, vous, vous êtes le symbole vous-même de ce que la France peut proposer, vous avez gravi toutes les marches depuis votre arrivée du Cap-Vert à la fin des années 70 effectivement en banlieue parisienne. Ce parcours, est-ce qu'il est toujours possible aujourd'hui en France si l'on s'en donne les moyens, le travail, la volonté ?

ELISABETH MORENO
Je pense que ce parcours est toujours possible, qu'il est beaucoup plus compliqué que moi quand je suis arrivée dans les années 70 mais vous savez, j'ai eu la chance de travailler sur les quatre continents, de vivre dans d'autres pays. Je peux vous dire qu'il y a de rares pays dans le monde qui ont des valeurs aussi importantes que celles d'égalité, liberté et fraternité et par conséquent, l'égalité étant au coeur de notre pacte républicain, il faut nous débrouiller pour le faire vivre. Cet ascenseur est rouillé. Certains arrivent encore à prendre l'escalier. Moi, je pense qu'il faut donner la chance à toutes les personnes d'avoir le choix de leur vie dans notre pays, c'est possible et c'est ce pourquoi je me bats.

PATRICK ROGER
Oui, c'est ça. C'est en cela que vous avez lancé cette plate-forme de lutte contre les discriminations. Quel est son but précisément et comment elle va fonctionner ?

ELISABETH MORENO
On ne peut pas parler d'égalité des chances si on ne lutte pas contre les discriminations parce que nous savons aujourd'hui que dans notre pays, selon votre genre, on fêtait la loi COPE / ZIMMERMAN il y a quelque temps, en dix ans on est passé de 9% à 45% dans les conseils d'administration pour les femmes simplement parce qu'il y a eu une loi. On sait qu'il y a des écarts de salaire colossaux entre 9 et 25% selon que vous soyez un homme et une femme, donc on se rend pas compte que ces chances, elles ne sont pas toujours aussi favorables pour tout le monde. Selon que vous ayez une orientation sexuelle différente, selon que vous ayez une origine sociale différente, vous savez qu'il faut six générations pour un enfant d'ouvrier aujourd'hui pour devenir cadre alors que c'était quatre générations il y a encore quelques années. Donc ces inégalités qui explosent en partie à cause de cette crise sanitaire et économique, il est absolument fondamental pour que nous fassions tout ce que nous pouvons pour les réduire. Et pour lutter contre ces discriminations, pour faire en sorte que les gens aient accès aux mêmes opportunités, à leur choix de vie indépendamment de leur genre, de leur origine sociale qu'elle soit porteuse d'un handicap ou pas, eh bien, il faut absolument lutter contre les discriminations. Et cette plate-forme que nous lançons avec le Défenseur des droits aujourd'hui, c'est une plate-forme qui est là pour accueillir la parole des personnes qui sont discriminées. Si vous êtes discriminé dans l'emploi, si vous êtes discriminé dans le logement, si vous êtes discriminé dans l'éducation, il faut que vous ayez quelqu'un à qui vous puissiez parler parce que le problème aujourd'hui, c'est que quand je rencontre les associations, ou des personnes, j'avais des jeunes dans mon bureau qui me disaient hier « mais en fait, tout le monde n'a pas la même chance » mais est-ce que ce n'est pas notre responsabilité que de faire en sorte que quand vous n'avez pas la même chance, on l'explique parce que dans notre pays, tout le monde doit avoir accès aux mêmes droits, aux mêmes possibilités, aux mêmes choix ?

PATRICK ROGER
Et ça, ces jeunes notamment parce que ça passe par-là, ils doivent le savoir qu'ils ont la possibilité mais est-ce qu'ils ne sont pas enfermés dans une forme de carcan en se disant : de toute manière, on n'y arrivera pas et donc dans certains quartiers il y en a – c'est caricatural ce que je vais dire – mais qui tombent plus facilement dans le trafic de drogue qu'autre chose !

ELISABETH MORENO
Vous savez, c'est terrible, un pays dans lequel les gens ne croient plus, ou en tout cas les jeunes ne croient plus dans leur possibilité de réussite parce qu'ils ne sont pas nés au bon endroit, parce qu'ils n'habitent pas la même ville, parce qu'ils n'habitent pas la bonne ville, parce qu'ils ont un patronyme qui n'est pas celui auquel on est habitué c'est absolument terrible. Donc ces jeunes, on ne veut pas les assigner à résidence ; on veut qu'ils puissent sortir, on veut qu'ils puissent s'épanouir, on veut qu'ils puissent croire en eux et qu'ils croient dans la capacité de ce pays à leur ouvrir les opportunités. Et je pense fondamentalement que la France donne la chance à tous les individus de réussir mais c'est de plus en plus compliqué et c'est pour ça qu'il faut commencer par faire tomber toutes les barrières qui existent, toutes ces barrières qui sont parfois insidieuses, parfois invisibles mais parfois volontaires. Il y a des personnes qui ne vous recruteront pas du fait de votre couleur de peau. J'ai reçu le rapport L'HORTY avec Amélie de MONTCHALIN il y a quelques mois qui disait que quand vous êtes une personne d'origine maghrébine ou que vous êtes noir, vous avez 5 fois moins de chance de voir votre CV considéré pour un emploi.

PATRICK ROGER
Il y avait l'anonymat des CV.

ELISABETH MORENO
Oui mais ça n'est pas pratiqué partout malheureusement ! Je vais vous donner un autre exemple concret qui m'a un peu choquée, c'est qu'un jeune étudiant qui habite sur les territoires ultramarins vient en France pour faire ses études, il donne la caution de ses parents pour prendre un logement d'étudiant et le propriétaire lui dit : « ah non, non, désolé, on ne peut pas accepter cette caution ». Et il dit « pourquoi ? » ; « parce que », « parce que quoi ? », « parce que vos parents sont sur les territoires ultramarins. » On ne peut pas tolérer ça et cette égalité des droits pour avoir l'égalité des choix, elle est fondamentale.

PATRICK ROGER
Est-ce que vous ne croyez pas qu'il peut y avoir un effet pervers, c'est-à-dire qu'à l'inverse, finalement, sentant que des personnes peuvent être poursuivies s'il y a cette plate-forme, elles se fermeront encore plus, chez les employeurs, chez les … ?

ELISABETH MORENO
Vous savez, je crois que le sujet des discriminations, c'est beaucoup, beaucoup une question d'éducation, de formation et de sensibilisation. Je crois que c'est quelque chose qui doit commencer à l'école, c'est fondamental d'apprendre le sens de l'égalité, que ce soit des genres ou peu importe, tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit et ils ont leur propre dignité parce que ces inégalités touchent la dignité humaine. Si on forme bien nos enfants dès l'école et qu'on sensibilise les personnes aujourd'hui qui discriminent volontairement ou involontairement et si les gens se rendent compte qu'il n'est pas d'impunité, on ne peut pas accepter qu'une personne qui est discriminée puisse déposer plainte et que sa plainte ne soit pas …qu'il n'est pas confiance dans la capacité de voir ses droits respectés. Donc c'est tout un processus et c'est pour ça que tout le gouvernement est embarqué dans cette question de lutte en faveur de l'égalité des chances. C'est le ministère de l'Intérieur, c'est le ministère de la Justice, c'est le ministère de l'Education nationale. Jean-Michel BLANQUER fait un travail remarquable là-dessus, quand on fait le dédoublement des classes, par exemple, c'est pour donner plus de chance à ceux qui en ont pour moins de pouvoir mieux réussir. Donc je pense qu'il …j'espère qu'il n'y aura pas d'effet travers, il ne faut pas renvoyer les gens dos à dos, il faut faire en sorte que les gens avancent ensemble.

PATRICK ROGER
Elisabeth MORENO, vous, ministre aussi, est-ce que le projet de loi « séparatisme », rebaptisé « projet de loi confortant les principes de la République », va être suffisant pour lutter aussi contre ceux qui se considèrent au-dessus des lois de la République ?

ELISABETH MORENO
En tout cas, c'est essentiel. Est-ce que ça va être suffisant ? Je ne crois pas parce que je vous redis ce en quoi je crois profondément : il faut faire en sorte que toutes les personnes dans notre pays aient la possibilité de réussir. On ne s'enferme pas dans l'islamisme radical quand on sait les risques que ça sous-entend si on a des opportunités. Tout le monde aspire à réussir, tout le monde aspire à aller loin dans sa vie.

PATRICK ROGER
Est-ce que certains jeunes vous en parlent quand ils viennent vous voir, en disant « moi, je voudrais vous réussir » mais ils parlent de l'islamisme radical qui est autour d'eux ?

ELISABETH MORENO
Les jeunes ne me parlent pas de ça parce que je ne pense pas qu'ils le voient de cette manière là. Moi, ce que j'adore chez les jeunes, c'est qu'ils voient, tout le monde étant dans la possibilité d'avancer de la même manière, ce qu'ils ne comprennent pas, c'est pourquoi c'est aussi difficile pour certains par rapport à d'autres. Donc je pense que cette loi est un début parce qu'il faut défendre les valeurs de notre pays mais je reviens à l'idée de l'éducation pour permettre à chacun de s'émanciper, pour pouvoir se former, trouver un emploi et vivre correctement et être considéré dans sa dignité. C'est ça, je crois, qui est important.

PATRICK ROGER
Un mot peut-être sur l'actualité en fait de la semaine. On a entendu un enseignant d'un lycée de Trappes, Didier LEMAIRE, placé sous escorte policière qui va finalement quitter son poste puisque vous avez évoqué l'éducation. Au-delà cette histoire et du drame de Samuel PATY, est-ce qu'il y a des mesures à prendre dans certains quartiers et notamment aussi dans les écoles ?

ELISABETH MORENO
Mais écoutez, je pense que lorsque le Premier ministre annonce il y a quelques semaines avec Nadia HAI que les quartiers prioritaires de la ville vont recevoir un peu plus de 3 milliards pour pouvoir travailler sur le fond, que ce soit sur les jeunes, que ce soit, en particulier parce que quand même l'Etat a investi 6,7 milliards d'euros pour pouvoir accompagner ces jeunes où qu'ils se trouvent, que nous travaillons sur la situation des femmes, que nous travaillons sur la situation de l'emploi, il y a énormément de choses qui sont faites justement pour faire en sorte que tout le monde se sente intégré dans notre pays, que tout le monde sente qu'il la possibilité de vivre dignement sans avoir recours à des extrémismes qui sont absolument dramatiques non seulement pour les personnes concernées mais pour l'ensemble de notre pays. On ne peut pas laisser notre pays se fracturer. Il faut que nous luttions pour que notre « vivre ensemble » ne soit pas qu'un logo ou qu'un slogan mais qu'il soit une réalité et moi, je suis très triste de voir la situation de ce professeur comme j'ai été absolument meurtrie de ce qui est arrivé au professeur Samuel PATY. On ne peut pas accepter ça ! On ne peut pas tolérer ça ! Ces professeurs sont là pour éduquer nos enfants et les aider à devenir des adultes responsables. S'ils ne peuvent pas faire leur métier correctement, nous avons un souci et il faut s'en saisir !

PATRICK ROGER
Merci Elisabeth MORENO, ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité, de l'Egalité des chances. Vous reviendrez notamment pour parler de cette dernière question que vous avez évoquée, l'intégration aussi qui doit fonctionner et qui doit commencer par l'école, par l'éducation. Merci d'être venue ce matin au micro de Sud Radio.

ELISABETH MORENO
Merci pour votre invitation.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 février 2021