Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France Info le 23 mars 2021, sur l'Union européenne et les vaccins contre le coronavirus.

Texte intégral

Q - Bonjour, Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Des doses qui arrivent tout doucement, au compte-gouttes, des laboratoires pharmaceutiques qui ne tiennent pas leurs promesses de livraisons, des pays européens qui désormais agissent chacun dans leur coin, est-ce que l'Europe est en crise à cause des vaccins ?

R - Alors, ce n'est pas tout à fait ça, mais il y a des difficultés...

Q - Qu'est-ce qui n'est pas tout à fait ça ?

R - Les pays qui font du chacun pour soi, on va y revenir...

Q - Le constat global d'abord.

R - Le constat global, c'est qu'effectivement il y a des pays qui vont plus vite que nous, et donc on ne va pas dire que tout va bien. Simplement, moi, je dis deux choses : il faut se concentrer sur les vrais problèmes qui sont là. La réalité de la situation européenne, aujourd'hui, c'est un problème de production, de rythme de production, de rythme de livraison. On peut refaire des débats sur le prix des vaccins etc., ce n'est pas cela le sujet. Le sujet, c'est d'accélérer la cadence de production, c'est ce que l'on fait. Et la question aussi, le deuxième point, c'est que je pense qu'on le fait mieux en Européens, et qu'aucune des difficultés auxquelles on est confronté aujourd'hui serait mieux réglée si on avait fait cavalier seul ou si, aujourd'hui, on se réfugiait dans un cavalier seul qui serait je pense destructeur pour la France.

Q - Vous avez la certitude qu'on aurait été moins bon si on avait été par exemple sur les vaccins tout seul ?

R - Ecoutez, en tout cas ce que je sais, c'est qu'il y aurait la guerre entre pays européens aujourd'hui, et donc, probablement, je spécule, mais ceux qui nous disent : il faut aller jusqu'au bout la logique nationale, allons-y, faisons le raisonnement : on aurait probablement misé sur un vaccin "français", peut-être avec le laboratoire Sanofi, c'est un site qui a aujourd'hui du retard. Les Allemands, c'est une entreprise de chez eux, une start-up BioNTech, qui a développé le premier vaccin ARN messager. Que dirait-on aujourd'hui si les Allemands avaient toutes les doses de ce vaccin et qu'en France ou ailleurs en Europe on ne les avait pas ? Je pense que la situation serait beaucoup plus préoccupante. Donc, je ne dis pas qu'il n'y a pas de problème, il faut accélérer le rythme de production, faire respecter les contrats aux laboratoires. Il y a aussi des bonnes nouvelles, un laboratoire comme Pfizer, il respecte ses engagements, on a des approvisionnements supplémentaires de Pfizer, et on aura au deuxième trimestre, avril-mai-juin, une accélération très massive des livraisons. Moi, je l'avais dit ici : les mois de février et mars sont les plus difficiles, c'est vrai, donc, il y a une impatience, et parfois un ras-le-bol, c'est clair...

Q - Cela fait combien de fois déjà qu'on nous a annoncé, depuis plusieurs mois, l'accélération de la campagne de vaccination...

R - Ecoutez, d'abord, ça accélère. Ça accélère. Aujourd'hui on est à plus de 8,5 millions d'injections, et en avril-mai-juin on aura trois fois plus de livraisons de vaccins, en prenant en compte les retards et les mauvaises nouvelles, donc 300 millions de doses par rapport à 100 millions au premier trimestre pour toute l'Europe. Donc il y a une vraie accélération. Néanmoins, j'aimerais que cela aille encore plus vite, mais on se bat pour que cette production accélère en Europe, et il y aura des sites de production français, d'ailleurs, à partir de la fin du mois qui seront mobilisés.

Q - Clément Beaune, au-delà de l'approvisionnement des doses, il existe bien une crise européenne contrairement à ce que vous dites. Exemple : avant-hier, le commissaire européen Thierry Breton a dit qu'on n'avait absolument pas besoin du vaccin russe Sputnik V, et dans le même temps, la chancelière allemande Angela Merkel a annoncé qu'elle était prête à le commander toute seule, une fois le vaccin homologué par l'Union européenne, quitte à se passer de l'Europe. Ce n'est pas un problème, ça, ce double discours en Europe ?

R - Non, je veux clarifier là-dessus, puisque vous avez raison, les gens se posent des questions sur ce vaccin russe. Donc, le principe est simple, il ne faut pas faire de politique avec un vaccin. S'il est utile, s'il est disponible, il faut s'en servir. Mais il y a deux critères très simples, il faut qu'il soit disponible, en termes de production, et validé sur le plan scientifique.

Q - Alors, les Russes disent qu'ils peuvent approvisionner 50 millions de doses à l'Europe.

R - Alors, c'est très simple, d'abord sur le plan scientifique, c'est cela le premier critère, évidemment. Comme tous les vaccins, tous les candidats vaccins, ils sont soumis à une procédure scientifique, la même pour tous, qu'on soit russe, qu'on soit américain, allemand, etc... C'est l'Agence européenne des médicaments. Aujourd'hui le vaccin russe a déposé son dossier. Il est examiné. Cela prend en général deux à trois mois au total, on est dans cette phase. Donc, ce n'est pas avant fin mai, début juin, sans doute. Et puis, ensuite, il y a de la production industrielle, mais les Russes nous disent 50 millions de doses de vaccins, aujourd'hui, nous n'en avons aucune preuve.

Q - Oui, mais Thierry Breton déjà nous dit "on n'en a pas besoin", ce n'est pas ce que dit Angela Merkel.

R - Pardon, ce qu'a dit Thierry Breton, pour être précis, c'est que le moment où le vaccin russe sera vraisemblablement validé scientifiquement et où on pourrait faire appel à lui - c'est le mois de juin en gros, c'est le début de l'été - à ce moment-là nous aurons suffisamment d'autres doses de vaccins. Donc, on ne s'en prive pas...

Q - On pourrait dire la même chose du futur vaccin français, on n'en aura pas besoin quand il va arriver non plus.

R - Mais moi je pense qu'il ne faut exclure aucune piste, je vous le dis franchement, simplement, si on dit : c'est le vaccin russe qui nous apporte la solution miracle aujourd'hui, ce n'est pas vrai, parce que ce n'est pas aujourd'hui, et ce n'est pas une solution miracle parce qu'il est très peu produit. Et d'ailleurs, la Russie vaccine deux fois moins que les Européens, proportionnellement à sa population. Ce qu'a dit Angela Merkel, c'est notre position aussi, c'est qu'il faut qu'il soit autorisé par l'Europe, elle a dit cela...

Q - "Et que si l'Europe n'en commande pas, j'en commanderai, moi".

R - Elle préfère qu'il soit commandé par l'Europe, sinon elle regarderait sa position, mais elle a recadré, si vous me permettez, son ministre de la santé qui avait dit "commandons du vaccin russe", elle a dit "je donne une chance à l'Europe", c'est aussi notre position.

Q - Plusieurs pays d'Europe de l'Est, Clément Beaune, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, ont déjà commandé ce vaccin russe, est-ce qu'ils ont le droit de le faire ?

R - Alors, juridiquement, oui.

Q - On fait ce qu'on veut ?

R - On fait ce qu'on veut, oui, parce qu'il n'y a pas de compétence européenne en matière de santé. Nous, ce que nous avons fait, c'est qu'on a construit un cadre européen qui nous semble, pour les raisons que j'indiquais - c'est la diversification notamment les vaccins, dans la durée -, préférable à une sorte de guerre nationale. Je note que les pays qui avaient annoncé qu'ils iraient commander des doses de vaccins, souvent sont revenus en arrière, très vite. Parce qu'il n'y a pas de solution miracle, si les doses étaient disponibles, cachées dans un placard, cela se saurait. L'Autriche, le Danemark, qui avaient dit : on va aller voir Israël, on va aller obtenir des doses, ils se disent aujourd'hui, le chancelier autrichien a dit : en fait, il faut rester dans le cadre européen, c'est beaucoup mieux. Les Polonais qui avaient eu des contacts avec les Chinois pour un vaccin, ont dit : en fait on ne va pas le faire, parce qu'il n'est pas validé scientifiquement. Et je vous signale aujourd'hui que la Slovaquie dont le Premier ministre a recommandé, c'est le seul avec la Hongrie, des vaccins russes, ce sont les deux seuls pays, la Slovaquie, le gouvernement vient de tomber, parce que les autres partis ont dit "ce n'est pas sérieux, vous cassez le cadre européen et vous prenez un vaccin qui n'est pas autorisé en Europe".

Q - Vous parliez de l'Autriche il y a un instant, le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, a accusé récemment certains pays, sans les nommer, d'avoir conclu des contrats en douce avec certains laboratoires. Est-ce que c'est le cas ?

R - Non, je vous dis les choses...

Q - Tous les contrats des 27 pays sont tous publics ?

R - Oui, alors sont tous publics, non, tout le monde est resté dans le cadre européen, avec deux exceptions, la Hongrie qui a pris du vaccin chinois et du vaccin russe, dont je rappelle qu'ils ne sont pas autorisés, donc, moi je ne veux pas que cette solution pour la France ; et la Slovaquie qui avait pensé commander du vaccin russe, qui arrive au compte-gouttes, là, littéralement, et qui vient d'abandonner cette piste. Donc on voit bien que tous les pays qui ont été tentés- il y a eu, même en Allemagne, des tentations, d'aller chercher hors du cadre européen en pensant que ce serait plus facile, plus rapide - sont revenus en arrière parce que le sujet, c'est de produire, ce n'est pas de trouver un contrat supplémentaire.

Q - Oui, mais alors la Commission européenne va sanctionner la Hongrie qui agit seule dans son coin ou on laisse faire ?

R - Non, ce que je dis d'abord, c'est que les vaccins russes et chinois, pardon, ne sont pas reconnus par l'Autorité européenne des médicaments, donc une personne qui est vaccinée avec ces vaccins, si demain il y avait par exemple un pass sanitaire, on ne pourrait pas reconnaître sa vaccination, donc cela va pénaliser de facto la Hongrie. Ce que l'on a dit aussi, c'est que si un pays continuait à vouloir s'approvisionner en dehors de l'Europe, encore une fois, tous ceux qui ont tenté, en général, sont revenus en arrière, si c'était le cas, moi je trouve que cela ne serait pas légitime que l'on continue à bénéficier aussi du cadre européen. Parce que ce que l'on ne dit pas, c'est que la Hongrie, l'immense majorité de ses vaccins vient du cadre européen. Donc, cela ne peut pas être "fromage et dessert", où vous bénéficiez du cadre européen, et vous allez chercher quelques doses complémentaires, ailleurs, en dehors de ce cadre de solidarité. Et quand il y a eu des difficultés dans un pays, République tchèque, Slovaquie, nous avons, nous, Européens, pas les Russes, nous, Européens, fourni les doses supplémentaires d'urgence pour les aider à affronter cela. La solidarité européenne, ça existe, c'est compliqué, mais cela tient bon.

Q - On va parler du vaccin qui donne des migraines en ce moment à l'Europe, à la France et à beaucoup de monde, c'est une image évidemment, le vaccin AstraZeneca dont les doses tardent toujours à arriver, avec vous Clément Beaune.

(...)

Q - Je reviens, d'un mot, sur ce que vous nous avez dit, il y a quelques instants, des sites de production français mobilisés à la fin du mois pour fabriquer des vaccins : lesquels, coûts, quand, où et combien de doses ? Oui, je sais cela fait quatre questions en une, mais c'est important.

R - Alors, combien de doses, on ne le sait pas encore exactement, mais vous aurez à partir de la fin du mois de mars, donc dans les jours qui viennent, un premier site qui sera mobilisé pour les dernières opérations, la dernière étape, ce qu'on appelle parfois en bon français "fill and finish" pour le vaccin Moderna.

Q - Embouteillage.

R - Embouteillage.

Q - Flaconnage. Mise en flacons.

R - Flaconnage, vous avez raison, soyons plus francophone. Et donc ce sera fait sur un site français à partir de la fin du mois de mars pour Moderna.

Q - Lequel ?

R - Un site qui s'appelle Récipharm. Et puis vous aurez progressivement entre mars, avril, mai, jusqu'au début de l'été jusqu'à cinq sites de production français qui seront mobilisés pour différents vaccins Moderna, Curevac et puis Sanofi qui cet été aidera aussi à la production du vaccin Johnson et Johnson.

Q - On sait déjà combien de doses produites en France, enfin, mises en flacon en France, vont sortir de ces usines.

R - On sait par exemple pour Sanofi qu'au total, ils aideront à produire du vaccin Pfizer en Allemagne et du vaccin Johnson et Johnson en France, c'est près de 30 millions de doses par mois qui seront fabriquées comme cela.

Q - Ces vaccins, on les remet au pot dans la Commission européenne et ils repartent un peu partout, ou ils sont pour la France ?

R - Bien sûr, si je puis dire, on les remet au pot mais j'insiste aussi que cela marche dans les deux sens. Aujourd'hui les vaccins qui arrivent pour les Français, ils sont majoritairement produits en Belgique, aux Pays-Bas, par exemple, et ils bénéficient à la France et aux autres pays européens. Donc, on a intérêt, là aussi, c'est mieux de faire en européen, à mutualiser nos cinquante, un peu plus de cinquante usines de production européenne qui, je le rappelle, c'est en Europe qu'on produit aujourd'hui avec les Etats-Unis le plus de vaccins dans le monde.

Q - Le laboratoire qui pose problème en ce moment, c'est AstraZeneca. Clément Beaune, est-ce que vous pouvez nous dire combien de doses nous avons reçu des usines situées au Royaume-Uni ?

R - Des usines situées au Royaume-Uni, aucune dose, pour l'instant, c'est bien le problème.

Q - Aucune ?

R - Non, je vous explique la situation : nous avons un contrat européen avec AstraZeneca, où il y a plusieurs sites de production qui sont mentionnés, des sites qui sont situés en Europe, deux, et des sites qui sont situées au Royaume-Uni, deux aussi. Ce que nous disons aujourd'hui au laboratoire AstraZeneca - nous, on est assez indifférent à quels sites de production, on veut être livré, on est pragmatique -. Ils ont des retards de livraison. Manifestement, les Britanniques n'ont pas les mêmes retards de livraison de la part d'AstraZeneca.

Q - Mais non, ils vaccinent beaucoup, à tour de bras.

R - Ils vaccinent beaucoup, pas que avec AstraZeneca, mais aussi avec AstraZeneca. Donc on dit très simplement : on peut comprendre même si on le déplore que vous ayez des problèmes de production, cela peut arriver, mais dans ces cas-là il n'y a pas de raison que l'Europe soit variable d'ajustement et prenne toute la contrainte, toute la difficulté de votre livraison et de votre production. Et donc, on doit mobiliser les usines britanniques, de même que des usines européennes aident, pour différents vaccins, le Royaume-Uni à mener sa campagne de vaccination.

Q - Alors justement nous combien, combien l'Europe a envoyé de doses aux Britanniques ?

R - Alors, je vais essayer de le dire le plus clairement possible, c'est à peu près 10 millions de doses, un peu plus, aujourd'hui, de 10 millions de doses qui ont été acheminées des sites industriels européens.

Q - Pardon d'être aussi...

Q - Il y a une embrouille.

Q - On se fait avoir dans l'affaire.

R - Oui, mais parce que je veux être aussi précis et honnête pour que tout le monde ne fantasme pas non plus et qu'on soit très clair, les doses qui sont livrées d'Europe vers le Royaume-Uni aujourd'hui sont dans l'immense majorité du vaccin Pfizer, un autre vaccin, qui lui - c'est important - respecte ses engagements avec l'Europe. Donc, on ne va pas pénaliser l'entreprise.

Q - Est-ce qu'il y a des doses AstraZeneca qui sont parties d'Europe vers le Royaume-Uni ?

R - On pense, on est en train de faire la clarté, probablement en décembre, janvier un petit peu, et ce qu'on veut éviter, c'est pour la suite, qu'il y ait des doses AstraZeneca qui soient produites en Europe qui partent vers le Royaume-Uni, alors que nous, nous ne serions pas livrés. Donc, ce n'est pas pour aujourd'hui, c'est plutôt pour demain, on veut s'assurer, tout simplement, qu'il y a un principe de réciprocité.

Q - Mais Clément Beaune, ça fait des semaines qu'on a l'impression que le gouvernement essaie de mettre de la clarté dans cette affaire...

R - Je vous le dis.

Q - À chaque fois qu'on a un ministre qui s'occupe des vaccins au niveau européen, on nous répond cela en fait. Mais pourquoi cela n'avance pas ?

R - Mais ça avance. Pardon je suis très clair. Je reprends. On a livré un certain nombre de doses au Royaume-Uni, on n'a pas reçu les doses du Royaume-Uni, ce ne sont pas les mêmes vaccins. Aujourd'hui AstraZeneca nous dit "j'ai du retard", on dit "mobilisez vos usines au Royaume-Uni pour nous. Si vous ne le faites pas, nous mettrons un blocage vers les exportations qui sont à destination du Royaume-Uni". On pose un principe très simple, ça, maintenant, c'est acté, on en discutera jeudi et vendredi au Conseil européen, c'est un principe de contrôle des exportations, depuis le mois de janvier, cela, c'est déjà le cas, on a avancé là-dessus. Depuis le mois de janvier il n'y a aucune exportation de vaccins qui sort d'Europe sans une autorisation, et parfois on a bloqué. L'Italie a bloqué l'exportation d'AstraZeneca parce que ce n'était pas justifié.

Q - C'est-à-dire, l'Europe est prête à envoyer des policiers à la sortie des usines ?

R - Ce n'est pas des policiers. C'est qu'aujourd'hui, cela se fait déjà, chaque usine de production, c'est très concret, quand elle a une demande d'exportation, que ce soit le Royaume-Uni, l'Australie, un autre pays, elle dit aux autorités nationales, elle le fait, c'est obligatoire, "voilà le bon de livraison, est-ce que j'ai le droit ou pas ?". L'Italie, par exemple, l'autre jour, a dit à juste titre "Australie AstraZeneca, non".

Q - Et est-ce que dans ce cas-là, il n'y a pas un risque qu'AstraZeneca dise "si c'est comme cela, je ne vous envoie plus rien" ?

R - C'est pour cela que j'essaie d'être le plus pragmatique possible. On ne veut pas avoir un mécanisme où on interdit par principe toute exportation. Pourquoi ? Parce que nous avons aussi besoin d'importer. Donc, si tout le monde fait ça, chacun se bloque et nous aurons des problèmes de vaccination. En revanche, on dit, c'est simple, je crois que tout le monde peut entendre cette logique, c'est la réciprocité. La réciprocité. On livre, si on est livré. Si on n'est pas livré par les autres, on ne va pas livrer les doses. C'est très simple et c'est cela qu'on va discuter jeudi, vendredi à un sommet européen : poser juridiquement un principe de réciprocité systématique pour qu'on n'exporte pas vers des pays qui ne nous livrent pas. C'est comme cela qu'on accélérera les choses.

Q - AstraZeneca, Clément Beaune, est un vaccin qui a une particularité, il est vendu à prix coûtant, environ 2,50 euros la dose. C'est une condition qui avait été fixée par Oxford, l'université d'Oxford, au laboratoire suédois AstraZeneca. On vous donne les brevets, je fais simple, et en échange vous le vendez à prix coûtant. Est-ce que vous pensez que le fait de ne pas gagner d'argent, aujourd'hui, pour ce laboratoire, est devenu un frein à la production ?

R - Non, je ne crois pas que ce soit cela, le sujet.

Q - Vous ne pensez pas que si AstraZeneca gagnait quelques euros sur chaque dose, ça irait plus vite ?

R - Non parce qu'à la limite ce n'est plus notre sujet. Nous avons signé un contrat, il y a un prix et il y a des livraisons, il y a des quantités, 400 millions contractualisés entre l'Europe et AstraZeneca, ce n'est pas après qu'on renégocie. Donc, on peut comprendre encore une fois des problèmes de production, je rappelle que c'est un miracle cette campagne de vaccination malgré tout. En quelques mois, nous avons trouvé un vaccin produit à l'échelle de plusieurs centaines de millions de doses dans le monde, tant mieux. Donc, on peut comprendre. En revanche, on ne peut pas comprendre qu'un pays soit livré et pas nous, on ne peut pas comprendre qu'un engagement soit respecté à l'égard du Royaume-Uni ou d'un autre pays, et pas de l'Europe. Moi je défends le cadre européen mordicus mais je ne défends pas une Europe guimauve qui ne sait pas défendre ses intérêts. C'est pour ça que je me bats chaque jour parce que c'est comme cela qu'on va accélérer la campagne de vaccination en France.

Q - Clément Beaune, est ce qu'il faut s'attendre à des retards d'autres laboratoires ? On attend 300 à 350 millions de doses d'ici l'été, c'est ce qu'a annoncé Thierry Breton ?

R - Absolument, cet engagement sera tenu et nous avons aussi des bonnes nouvelles, c'est pour ça qu'on peut avoir cette prévision ambitieuse avec d'autres laboratoires. C'est pour ça que je dis, il y a un problème avec AstraZeneca, réglons-le, par des moyens de pression aussi, mais Pfizer, par exemple, a livré presque 5 millions de doses supplémentaires par rapport aux prévisions du premier trimestre et 10 millions de doses supplémentaires par rapport à ce qu'on prévoyait au deuxième trimestre. Donc, là, il y a une accélération, nous avons le plus grand contrat du monde avec Pfizer, 600 millions de doses pour l'Union européenne et c'est aussi sur ce vaccin, d'abord sur ce vaccin, d'ailleurs, que va se concentrer la campagne de vaccination, encore dans les semaines qui viennent.

Q - Tous immunisés comme l'a dit Thierry Breton, en Europe le 14 juillet prochain pour la fête nationale, c'est possible, encore aujourd'hui, ou c'est une partie de méthode Coué encore ?

R - Non, ce n'est pas de la méthode Coué, c'est un combat. Mais nous, nos objectifs reviennent à peu près au même.

Q - C'est un combat, ça veut dire qu'on n'a pas aujourd'hui la certitude que toutes les doses nécessaires à cette immunité seront bien là ?

R - On passe les commandes et on fait en sorte que les sites de production puissent produire le plus vite possible. Mais chaque jour on ne va pas se reposer sur des lauriers que nous n'avons pas encore, et dire maintenant que tout va aller bien. Thierry Breton fait le tour des usines européennes pour vérifier qu'il y a pas de problème d'approvisionnement, que les contrats sont respectés ; quand ce n'est pas le cas, de mettre la pression, comme on l'a fait sur Moderna ou Pfizer, on a amélioré les choses. Nos objectifs...

Q - En tout cas on peut dire merci Pfizer aujourd'hui, sans eux, on n'y arriverait pas ?

R - Oui, on peut dire merci Pfizer, mais ce n'est pas arrivé de nulle part. BioNTech qui est le partenaire, c'est une start-up allemande, financée par l'Union européenne, donc, je veux aussi qu'on reconnaisse qu'on a fait nous Européens. On a fait des choses formidables. L'ARN messager, c'est une découverte européenne, donc, ne nous flagellons pas. On a de l'impatience, c'est normal, de la colère parfois, c'est normal, on accélère et nos objectifs sont toujours les mêmes, c'est 10 millions de vaccinés mi-avril, 20 millions, un mois plus tard en mai, et 30 millions en juin, c'est cela notre objectif, cela demeure.

(...)

Q - Pour faciliter l'accès aux vaccins anti-Covid, l'Afrique du Sud et l'Inde, et une centaine d'autres pays, militent pour la levée des brevets. Le débat agite l'Organisation Mondiale du Commerce, l'OMC, mais selon Jean-Luc Mélenchon, la France et l'Union européenne auraient voté non à la proposition. Est-ce que c'est vrai ?

R - Non. Ce qu'on a dit, c'est que ce n'était pas le bon outil la levée des brevets.

Q - Donc, vous avez voté non.

R - L'Union européenne, oui, a dit que ce n'était pas la bonne solution de lever le brevet. J'explique pourquoi : c'est tentant de dire "on va lever le brevet", donc c'est gratuit, donc cela va accélérer la campagne de vaccination. C'est faux, c'est une fausse bonne idée. Puisque vous devez rémunérer, on en parlait, vous devez rémunérer l'innovation. Une start-up comme BioNTech elle n'aurait jamais investi, c'était un pari, des centaines de millions si elle n'avait pas une rémunération à la fin.

Q - Et si on les payait, si on les indemnisait ? "Levons les brevets", alors dites-moi ce qui nous empêche de le faire ? Je suis peut-être un doux rêveur, levons les brevets, indemnisons à coups de centaines de millions d'euros les laboratoires...

R - C'est exactement ce que l'on fait...

Q - ... et mettons les brevets dans le domaine public pour que tout le monde puisse les produire.

R - Non, parce que si vous le faites, vous créez un précédent. Vous dites "maintenant pour l'innovation il y aura toujours un doute sur le brevet à l'avenir".

Q - Sauf si on indemnise.

R - Pardon, j'explique ce qu'on fait. C'est nous qui avons dit, c'est la France en premier qui a dit "il faut que le vaccin soit un bien public mondial". C'est cela l'objectif. Comment on atteint l'objectif ? C'est en achetant des doses de vaccins supplémentaires nous-mêmes, ce qui revient à indemniser, au fond c'est la même chose.

Q - Ah non, ce n'est pas pareil, parce que les laboratoires gagnent toujours autant d'argent, et ce sont les...

R - Mais l'indemnisation, cela revient à cela.

Q - C'est le contribuable qui paie aussi.

R - Mais à la fin, si vous annulez le brevet, ça sera le contribuable qui paie aussi.

Q - Sauf que si vous indemnisez, vous pouvez aujourd'hui offrir le brevet à tout un chacun sur la planète...

R - Si vous indemnisez le laboratoire, qui l'indemnise ? C'est la puissance publique, donc de toute façon...

Q - Mais c'est fixe.

Q - C'est fixe, c'est une fois, voilà.

R - Donc, c'est la question du coût de l'indemnisation, si je puis dire, cela, c'est un débat. Mais aujourd'hui ce qu'on fait, c'est qu'on commande des doses supplémentaires, l'Union européenne a acheté au total, ça arrive progressivement, plus de 2,5 milliards de doses. C'est plus que ce dont on a besoin pour la population européenne, parce que nous en donnons, nous avons commencé à le faire petit-à-petit, parce que la priorité c'est de vacciner notre population. En Afrique il y a déjà 30 pays, - c'est notre initiative - qui reçoivent gratuitement des doses de vaccins pour vacciner leur population. Donc, moi, je préfère, plutôt que de se focaliser sur un outil qui me paraît une fausse bonne idée, parce que cela dés-incite à l'innovation dans la durée, c'est garder le brevet, mais faire du vaccin un bien public mondial, et c'est ce que pousse la France...

Q - En gros, acheter des doses ?

R - Exactement, et c'est l'Union européenne qui achète des doses pour l'Afrique notamment, pour faire très court. C'est notre intérêt aussi de vacciner le continent africain pour éviter que des variants se développent et que la pandémie continue à se répandre.

Q - Aurons-nous un passeport vaccinal dans la poche l'été prochain ?

R - Alors, vaccinal, j'insiste sur les mots, parce que c'est très important, quoi qu'il arrive, non, parce que ce que nous disons c'est qu'on ne peut pas avoir un pass ou un passeport vaccinal, dans le sens où l'accès à la vaccination serait le sésame ou la condition pour, par exemple, circuler en Europe. Pourquoi ? Je ne voudrais pas, le gouvernement français ne voudrait pas, qu'on fasse tout dépendre du vaccin. Parce que quoi qu'il arrive, même si on tient nos objectifs, ce qu'on espère bien, pour le mois de juin, vous aurez des personnes, je pense aux jeunes, de 18/20 ans, ils ne seront pas vaccinés, ou très marginalement. Est-ce qu'on va leur interdire de circuler en Europe, leur dire "vous, il n'y a plus d'études à l'étranger, plus de vacances, rien".

Q - Donc, c'est quoi, c'est un passeport ?

R - Il vaut mieux réfléchir à ce qu'on appelle, ce n'est pas jouer sur les mots, mais c'est très important, un pass sanitaire. C'est-à-dire que vous pouvez montrer votre situation de santé, soit vous êtes vacciné, soit vous avez un test négatif...

Q - On verra bien la vaccination dessus, mais pas seulement.

R - Par exemple, c'est ce qu'a proposé l'Union européenne, à notre incitation, c'est un certificat sanitaire : soit vous avez un test négatif, soit vous êtes vacciné, soit vous avez déjà eu le Covid et donc vous êtes immunisé. C'est très important aussi...

Q - Attention, il faut encore être sûr qu'on est encore immunisé si on a eu...

R - C'est pour cela que l'on dit que c'est prématuré, parce qu'il y a encore une question scientifique à résoudre, c'est l'immunité. Est-ce que quand vous avez eu la Covid, pour combien de temps vous êtes immunisé ? Moi, je ne suis pas scientifique mais il faut clarifier ce point. Et quand vous êtes vacciné, on sait que vous êtes protégé, on ne sait pas encore si vous êtes contagieux ou pas, et combien de temps.

Q - Est-ce qu'il faudra forcément répondre à l'un de ces critères, Clément Beaune, pour pouvoir prendre un avion, traverser une frontière ou prendre un train, l'été prochain ?

R - Moi, je ne souhaite pas qu'on fasse tout dépendre de cela, mais c'est un outil possible, et avec deux conditions. C'est que cela soit européen, il ne faut pas que chaque pays aille dans son coin, c'est pour cela que l'on anticipe et qu'il y a eu cette proposition européenne dès la semaine dernière. Que ça ne soit pas que lié au vaccin, ça, c'est très important. Puis j'ajoute un point, ce que j'évoquais c'est qu'il faut qu'on résolve ces questions-là. Je ne sais pas dire, moi aujourd'hui, je ne crois pas que les scientifiques non plus, si quand vous êtes vacciné vous êtes contagieux ou pas, on ne va pas laisser les gens se balader en Europe avec le vaccin en poche, s'ils sont encore contagieux.

Q - Vous l'avez dit rapidement, mais il faut impérativement que le vaccin soit homologué par l'Union européenne pour pouvoir par conséquent voyager en Europe et avoir ce passeport sanitaire.

R - Absolument. C'est normal parce qu'on a un cadre européen justement avec les mêmes règles scientifiques pour tout le monde. On ne va pas autoriser un vaccin qui n'a pas été validé par les scientifiques européens, à être une preuve de santé...

Q - Cela veut dire, par exemple, qu'il ne fonctionnera pas pour les ressortissants non-européens qui auraient reçu un autre vaccin ?

Q - Avec la Chine, par exemple.

R - A ce stade, ce n'est pas notre priorité. Notre priorité, c'est la circulation en Europe, je rappelle que les frontières de l'Europe, - on nous dit parfois qu'on est laxiste -, elles sont fermées. Donc, aujourd'hui, le but premier, c'est de retrouver d'abord de la liberté dans nos vies quotidiennes, avant même les déplacements, puis, les déplacements en Europe. C'est notre intérêt économique, humain. On verra plus tard pour les déplacements internationaux.

Q - Un mot, si vous voulez bien, Clément Beaune, sur les propos ces derniers jours de l'ambassadeur de Chine en France qui a critiqué très vertement un chercheur français, le qualifiant je cite de "petite frappe", de "hyène", de "troll" également. Il était convoqué, hier, au Quai d'Orsay pour une explication. Il ne s'y est pas rendu, pour un problème d'agenda, dit-il. D'abord, est-ce que c'est vrai et est-ce que vous avez de ses nouvelles ?

R - Personnellement, non, enfin le problème d'agenda, franchement, je n'y crois pas trop. Et puis, cela ne marche pas dans ce sens-là. Donc, ni la France ni Europe ne sont des paillassons. Quand on est convoqué, quand on est ambassadeur, on se rend à sa convocation au ministère des affaires étrangères. Donc, nous attendons, le plus rapidement possible, que cette convocation soit honorée, et nous avons défendu, je tiens à le redire ici, des parlementaires ou des chercheurs, qui ont fait l'objet, vous avez parlé d'insultes, mais, hier, de sanctions, de la part de la Chine, c'est évidemment absolument inacceptable, que pour un combat démocratique, je pense à Raphaël Glucksmann, par exemple, pour les parlementaires européens français, on ne peut pas tolérer qu'il y ait ce genre de menaces et d'intimidations.

Q - S'il ne vient pas, il se passe quoi, l'ambassadeur ?

R - Ecoutez, je ne veux pas me situer dans cette escalade, mais nous sommes fermes à l'égard de la Chine, de façon générale. Les sanctions qui ont été prises par la Chine, pourquoi ? C'est parce que nous avons mis des sanctions contre des responsables du Xinjiang, de la répression des Ouïghours, et nous continuerons ce combat avec fermeté.

Q - Merci à vous Clément Beaune.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 mars 2021