Interview de Mme Emmanuelle Wargon, ministre déléguée chargée du logement, dans "Les Cahiers de l'ANAH" de décembre 2020, sur les priorités de la politique du logement.

Texte intégral

Vous avez été nommée Ministre du logement en juillet dernier. Quelles priorités placerez-vous au coeur de votre action ?

E. W. J'entends poursuivre en priorité 3 objectifs majeurs : développer l'offre de logements, améliorer la qualité des logements, et préserver la qualité du cadre de vie. La transition écologique et solidaire de notre pays est la ligne directrice de ce triptyque.

Par quelles actions cela se traduit-il ?

E. W. Il nous faut d'abord accélérer la lutte contre les 4,8 millions de passoires thermiques. Cela passe par le renforcement inédit des aides allouées à la rénovation énergétique, notamment celles de l'Anah. Il nous faut par ailleurs travailler sur une nouvelle conception du développement et de l'aménagement urbain, en refusant l'artificialisation des sols et en privilégiant des logements plus économes en énergie. Cela passe par la rénovation du parc de logements existants, et également par le réaménagement de friches que l'on a vu se développer dans les villes depuis de nombreuses années. Ces priorités sont d'ailleurs cohérentes avec les conclusions de la Convention citoyenne pour le climat.

Comment cela s'articule-t-il avec le Plan de Relance qu'a présenté le Gouvernement ?

E. W. Les moyens consacrés par le Gouvernement se veulent à la hauteur des enjeux : 100 milliards d'euros pour le Plan de Relance. Notre objectif est clair : devenir la première grande économie décarbonée européenne. Pour ce faire, 30 milliards de l'enveloppe globale seront consacrés à quatre secteurs prioritaires : la rénovation énergétique des bâtiments, les transports, la transition agricole et l'énergie. Ces investissements permettront à la France de se développer en adoptant une croissance durable et juste. Ils représentent un effort financier sans précédent en faveur de l'habitat et de la rénovation énergétique.

Comment cela se concrétise-t-il pour la rénovation des bâtiments ?

E. W. Nous nous plaçons véritablement dans une logique globale, et volontariste. Alors que le secteur du bâtiment représente 25% des émissions de gaz à effet de serre, dont les deux tiers sont issus du secteur résidentiel, il est urgent d'amplifier la massification des travaux de rénovation énergétique. Lancée en début d'année, MaPrimeRénov' connaît déjà une forte dynamique chez les ménages éligibles. Avec France Relance, MaPrimeRénov' devient accessible à tous, et continue de s'adapter à la situation de chacun : propriétaires et copropriétaires, bailleurs comme occupants, sans condition de revenus. Son budget est porté à 2 milliards d'euros en 2021 et 2022. Ce sera un levier majeur pour aider les Français à améliorer le confort de leur logement, tout en réduisant leur facture énergétique.

MaPrimeRénov' a justement été lancée en janvier 2020. Quel premier bilan en tirez-vous ?

E. W. Incontestablement, MaPrimeRénov' a trouvé son public ! Les résultats sont au rendez-vous avec 2,5 millions de visiteurs sur la plateforme, 170 000 demandes déposées, dont 120 000 ont déjà été accordées. C'est, comme vous le dites, une année de lancement, avec les nécessaires ajustements techniques et la montée en puissance des équipes que cela implique. C'est aussi un lancement dans un contexte tout à fait particulier de crise sanitaire, qui n'a pas simplifié la tâche des ménages qui voulaient réaliser des travaux ! Néanmoins l'Anah a tenu le calendrier prévu. Dès le mois de juin, l'Agence a lancé un plan d'actions pour garantir une instruction rapide, et assurer une relation confortable et proche des usagers et bénéficiaires. Un plan d'action similaire a été mis en place fin 2020 pour traiter les demandes de paiement. Je veux vraiment féliciter les équipes de l'Anah pour leur engagement total dans ce projet.

Depuis le 1er octobre, MaPrimeRénov' est accessible à tous, sans conditions de ressources, y compris aux propriétaires bailleurs et aux copropriétés. En quoi cela est-il une condition de réussite pour la massification attendue ?

E. W. MaPrimeRénov' est désormais la principale aide de l'État à la rénovation énergétique afin de permettre au plus grand nombre de réaliser des travaux, et d'aider ainsi tous les ménages à passer à l'acte. Nos ambitions en matière de rénovation performante des logements nécessitaient d'accroître significativement le nombre de rénovations, ce sera le cas grâce à cette mesure. Depuis 2018, il y avait déjà une dynamique positive autour de la rénovation énergétique grâce notamment aux aides de l'Anah, mais aussi aux CEE coup de pouce. Depuis janvier 2019, plus d'1,6 million de ménages ont réalisé des travaux de rénovation énergétique, soit 1,2 million qui ont isolé leur logement et plus de 400 000 qui ont changé leur chaudière. C'est grâce à cette dynamique que l'on peut aujourd'hui accélérer sérieusement pour réussir la massification des travaux.

L'élargissement à tous, comment ça se passe ?

E. W. MaPrimeRénov' va profiter à tous, alors qu'elle n'était ouverte qu'aux ménages les moins aisés. Mais elle sera modulée en fonction des revenus, pour continuer d'aider davantage ceux qui en ont le plus besoin. Nous ouvrons aussi le dispositif aux propriétaires bailleurs, qui le réclamaient depuis longtemps, ainsi qu'aux copropriétés. Cela permet d'accélérer la transition vers moins de passoires thermiques dans le parc locatif privé, qui en concentre le plus. Tous les devis signés après le 1er octobre 2020 sont éligibles afin de ne pas attendre pour réaliser les travaux.

De nouveaux forfaits sont également créés pour compléter l'offre…

E. W. Au-delà des différents "gestes" de rénovation, il est important d'encourager les ménages qui le souhaitent à réaliser une rénovation globale, qui combine plusieurs gestes et permet au logement d'être plus performant. C'est pourquoi le Gouvernement encourage ces démarches, avec un nouveau forfait MaPrimeRénov' qui finance une rénovation globale de manière avantageuse, à condition que les travaux permettent un gain énergétique de plus de 55%. Une bonification exceptionnelle "coup de pouce" des Certificats d'économies d'énergie est également octroyée pour ces rénovations ambitieuses. Afin de cibler prioritairement les logements les plus énergivores et aider au mieux les propriétaires de passoires thermiques, MaPrimeRénov' propose désormais un bonus lorsque les travaux permettent de sortir le logement de l'état de passoire thermique, c'est à dire les étiquettes énergie F ou G. Enfin, nous créons un bonus Bâtiment Basse Consommation (BBC) pour les rénovations ambitieuses qui permettent au logement d'atteindre l'étiquette énergie B ou A.

Dans cette stratégie de rénovation énergétique, pour quelles raisons l'accompagnement des ménages tout au long du processus s'avère-t-il essentiel ?

E. W. À l'Anah, on le sait mieux qu'ailleurs, l'accompagnement est fondamental pour une part importante des ménages, notamment pour bien appréhender avec eux les travaux de rénovation énergétique, choisir ses artisans et réaliser toutes les démarches administratives. N'oublions pas que cet accompagnement a également la vertu de réduire le risque de fraude de manière significative. C'est pour cela que désormais, un forfait d'assistance à maîtrise d'ouvrage permet le financement direct de cet accompagnement par MaPrimeRénov'. Notre cible, c'est bien tous les Français, en nous assurant que tous puissent être accompagnés le plus efficacement possible.

Bien préparer son projet, ça passe aussi par un accès à une information claire et personnalisée. Comment s'articule MaPrimeRénov' avec le réseau de Conseillers FAIRE ?

E. W. Une information de qualité, de l'écoute et de la pédagogie sont essentiels pour aider les ménages à bien définir leur projet. On constate souvent un cheminement important entre l'idée initiale des ménages et les travaux qu'ils réalisent concrètement. C'est toute l'expertise des conseillers FAIRE, qui permettent à ceux qui les sollicitent de faire les meilleurs travaux, en mobilisant toutes les aides afin de réduire leur reste à charge.

Pour massifier sans perdre en qualité de travaux, quel soutien peut-on apporter à la structuration de l'offre et la formation du bâtiment pour accompagner l'accélération du marché ?

E. W. Il est vrai que tout l'enjeu consiste à augmenter les volumes de travaux et d'en accélérer la mise en oeuvre. C'est un défi pour tous les artisans et entreprises afin de répondre à la demande. Un défi aussi pour continuer à garantir un haut niveau de qualité et de performance énergétique. Je veux également voir cela comme une opportunité pour tous les professionnels du bâtiment. Sur le plan de la formation, l'employabilité, notamment des jeunes et des demandeurs d'emploi, doit s'en trouver confortée, avec un préalable qui consiste à trouver des volontaires pour intégrer ce secteur. À ce titre, la mobilisation du Plan Investissement Compétences, ainsi qu'une approche territorialisée plus forte qu'aujourd'hui, permettent d'ores et déjà de cartographier les besoins sur les territoires, et de moduler la formation en conséquence, en fonction de ces besoins. C'est tout un écosystème d'apprentissage, d'enseignement et de formation qui est ainsi sollicité pour répondre à cet enjeu écologique, économique et social.

Comment s'assurer que l'artisan auquel on fait appel dispose des bonnes qualifications ?

E. W. En termes de qualité, pour maintenir la même exigence tout en augmentant les volumes, la qualification reste primordiale et gage d'efficience. En concertation avec les professionnels, nous aurons besoin de moderniser le label RGE (reconnu garant de l'environnement). De le renforcer pour en faire une garantie encore plus exigeante, et pour systématiser la nécessité de se labelliser, que ce soit pour des interventions financées directement ou non par l'État. C'est un gage de qualité et d'efficacité mais aussi de confiance pour tous les habitants qui désirent se lancer dans un parcours de travaux.

Renforcer les obligations thermiques, les aides publiques et privées, les campagnes d'incitation et de sensibilisation à la ville compacte… Parmi les 146 propositions de la Convention citoyenne pour le climat, beaucoup se mettent en place. Que retenez-vous de ces propositions en ce qui concerne le logement ?

E. W. Le logement a été l'objet de nombreuses propositions. Je ne peux que m'en réjouir, tant cela témoigne de la prise de conscience collective sur les indispensables mesures à engager et réaliser. Parmi elles, certaines ont déjà été proposées. Je pense à l'interdiction d'installer de nouvelles chaudières à fuel et à charbon à partir de 2022. Il y a aussi l'instauration de la performance énergétique comme critère de décence d'un logement dès 2023, pour que les logements les moins efficaces parmi les passoires ne puissent plus être loués. Je pense aussi, bien sûr, à l'élargissement, l'augmentation et la simplification des aides à la rénovation, rendus possibles grâce à MaPrimeRénov'.

L'objectif ultime de zéro carbone pour les bâtiments se conjugue-t-il à celui de zéro artificialisation que vous mettez en avant ? En quoi sont-ils des enjeux complémentaires et parallèles ?

E. W. Ce quinquennat est celui de l'écologie. C'est un combat qui se mène sur tous les fronts, dans lequel la question du logement occupe une place centrale. C'est d'ailleurs un signal fort de rattacher le logement au Ministère de la Transition écologique et solidaire. Zéro artificialisation et zéro carbone ne peuvent être que complémentaires, car ces objectifs agissent sur les deux aspects principaux qui font du bâtiment le 2e émetteur de gaz à effet de serre. C'est donc un travail partenarial de conjugaison des efforts qui se noue. Et c'est tout le sens du travail mené conjointement entre les ministères de la ville, de l'agriculture et de l'écologie.

Depuis quelques années, la prise de conscience de la nécessité d'agir sur la rénovation thermique en copropriétés en grandissante. Comment levez-vous progressivement les freins qui prévalaient ?

E. W. Afin d'accélérer la rénovation énergétique des 9,7 millions de logements collectifs, MaPrimeRénov' est désormais accessible à l'ensemble des copropriétés, et vient considérablement simplifier le financement des travaux, grâce à une seule aide collective, versée au syndicat de copropriétaires. MaPrimeRénov' Copropriétés est donc une extension de l'actuel Habiter Mieux Copropriété, pour permettre à toutes, et non plus seulement celles qui sont fragiles ou en difficulté, de bénéficier d'aides à la rénovation énergétique. Les copropriétés pourront bénéficier des mêmes bonifications que les ménages, lorsque les travaux permettent de quitter le statut de passoire énergétique, ou d'atteindre le statut BBC. La seule différence avec les ménages est que le recours à une AMO (assistance à maîtrise d'ouvrage) est obligatoire.

L'Anah fête ses 50 ans en 2021, quels sont les principaux défis à relever pour ces prochaines années ?

E. W. L'intervention de l'Agence, son expertise et ses modes d'action s'inscrivent pleinement dans les grands enjeux de la France en matière d'habitat. Petit à petit, l'Agence est devenue un acteur essentiel de la rénovation énergétique, mais elle ne doit pas être réduite à cela. L'amélioration de l'habitat, c'est bien plus ambitieux. C'est permettre à tous de vivre et de rester vivre chez soi. C'est permettre aux petites villes et villes moyennes de retrouver de l'attractivité grâce à une offre renouvelée de logements de qualité. C'est lutter contre les poches d'habitat indigne qui continuent d'exister dans notre pays. C'est, aussi, mobiliser le parc privé à des fins sociales en permettant une offre de logements privés conventionnés. Vivre mieux chez soi, tout en réduisant l'impact pour le climat, quel plus bel objectif pour les 50 prochaines années ? C'est un enjeu primordial qui répond à notre ambition pour le logement et pour la planète, pour la qualité de vie de chacun et le pouvoir d'achat de tous.


Source https://www.anah.fr, le 2 mars 2021