Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à Sud Radio le 15 avril 2021, sur les dégâts à l'agriculture causés par le gel, la PAC, les menus végétariens dans les cantines scolaires et les attaques meurtrières des ours et des loups contre les troupeaux.

Texte intégral

PATRICK ROGER
Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

PATRICK ROGER
Une vague de gel considérable, vous avez dit que c'est la plus grande catastrophe pour l'agriculture, agronomique, du siècle. Il y a eu encore des périodes de gel ces derniers jours, quels sont les derniers bilans que vous avez, l'estimation des pertes ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, on sait de manière certaine que ce sont plusieurs centaines de milliers d'hectares qui ont été impactés, effectivement, c'est la plus grande catastrophe agronomique de ce début du XXIème siècle. Pourquoi ? Ce qu'il faut bien comprendre, et les études de Météo France, j'étais avec leurs équipes hier, le montrent très bien, c'est que l'on a battu deux records. On a d'abord battu des records de chaleur, dans des dizaines de points de stations météorologiques de notre territoire, ce qui montre en plus que c'était vrai partout sur notre territoire. Et ensuite dans ces mêmes endroits, parfois, on a battu le record de froid, et donc il a fait très chaud puis extrêmement froid, c'est-à-dire qu'il y a eu une amplitude de températures très fortes, et cette amplitude de températures elle vient fracasser la nature, les plantes, notamment les vignes qui commençaient à bourgeonner, notamment les arbres fruitiers qui étaient en fleurs, voire qui commençaient à avoir des fruits, mais également de champs de betteraves, par exemple, qui faisaient 2, 3 cm de hauteur et qui ont été littéralement cramés. Et ce que nos auditeurs doivent bien comprendre, mais beaucoup le savent, vous savez, le gel c'est invisible, et donc il y a une émotion, parce que c'est une véritable catastrophe agronomique, mais ce qui s'est passé, c'est comme s'il y a avait eu un incendie sur des centaines de milliers d'hectares, un incendie qui d'un coup d'un seul venait tout ravager pour une année de récoltes, fort heureusement sur une année de récoltes, mais c'est de ça dont on parle.

PATRICK ROGER
Ça représente à peu près quel pourcentage en fait de nos productions dans les différents types, que ce soit chez les arboriculteurs, dans la viticulture et la betterave ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, on est en train de faire le détail. On sait qu'il y a des départements, par exemple la Drôme, l'Ardèche, c'est 90 à 100 % de la production de fruits, notamment les abricots, les cerises, qui font impactés. Je dis bien 90 à 100 %. Il y a d'autres territoires où on sera dans des degrés un peu moindres, mais enfin quand vous perdez 50 à 70 % de votre production, c'est un désastre. Dans la viticulture, vous prenez un département comme l'Hérault, il a été ravagé, les vignes ont été littéralement ravagées dans l'Hérault. Pour vous donner un ordre d'idées, dans la viticulture on dit qu'il y a simplement deux zones viticoles qui n'ont pas été impactées : l'Alsace et la Charente. C'est comme ça aujourd'hui qu'on mesure l'ampleur du phénomène. Et dans les grandes cultures, la betterave par exemple, on dit qu'il y a à peu près 10 % des sols de betteraves, c'est-à-dire des plantations de betteraves, qui ont été ravagés, 10 % ça représente quand même 40 000 hectares. Donc quand vous prenez tout cela cumulé, on se rend compte à quel point cet épisode il a été d'une violence extrême, malheureusement il continue, il a encore fait très froid hier, il continuera à faire froid aujourd'hui, donc l'ampleur des dégâts on ne le connaîtra que dans les prochains jours, à l'issue du nouvel épisode de gel qu'on est en train de vivre.

PATRICK ROGER
Et donc l'estimation en milliards, en fait, de pertes, est-ce que l'on peut…

JULIEN DENORMANDIE
Au moment où je vous parle, je ne peux pas encore vous…

PATRICK ROGER
Parce que la FNSEA dit par exemple à peu près 2 milliards de manque à gagner pour la viticulture.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et elle ne parle là que le la viticulture. Or, l'arboriculture, mais aussi les grandes cultures, sont impactées. On est en train de faire…

PATRICK ROGER
On va dépasser… C'est difficile, mais que les auditeurs se représentent bien, ça va être quoi, ça va être 10 milliards ?

JULIEN DENORMANDIE
Je ne vais pas m'avancer sur un chiffre, parce que ceux qui me connaissent savent que j'aime bien avancer avec raison, professionnalisme, et jamais dans une espèce de vague.

PATRICK ROGER
Bien sûr, bien sûr.

JULIEN DENORMANDIE
On est en train de faire l'évaluation des dégâts pour faire l'évaluation financière de l'impact, et ce qui est sûr c'est qu'on ne pourra le savoir qu'après l'épisode de gel qu'on est à nouveau en train de vivre, parfois la nature arrive à se ressaisir si je puis dire, donc…

PATRICK ROGER
Vous avez encore un espoir ?

JULIEN DENORMANDIE
Dans beaucoup de filières, non. Dans beaucoup de filières, non. Un arbre fruitier qui a cramé, il a cramé. Parfois dans la viticulture vous pouvez avoir un deuxième bourgeon, pour parler simplement, qui repart, mais enfin parfois, et ça n'a même pas le même rendement que le premier bourgeon. Dans la grande culture on essaie d'organiser la possibilité de ressemer les champs, avec un mois de retard, mais, imaginez sur une culture qui devait durer plusieurs mois, eh bien vous prendre un mois dans la vue, un mois sur laquelle la plante n'aura pas eu le temps de pousser, parce que vous allez décaler sa date de semis. Donc tout ça aura des impacts énormes.

PATRICK ROGER
Julien DENORMANDIE, avant de voir le plan que vous pouvez mettre en place pour les aides, une question très pratique que doivent se poser les Français aujourd'hui : est-ce qu'on aura des fruits français cet été ou est-ce qu'il y a une menace de l'autonomie alimentaire, du moins sur ce plan ?

JULIEN DENORMANDIE
On en aura beaucoup moins, de manière certaine. On aura ces beaux abricots de la Drôme, de l'Ardèche, ces belles cerises de la Vallée du Rhône, mais on en aura beaucoup beaucoup moins, ça c'est une certitude. Pour vous donner un ordre d'idée…

PATRICK ROGER
Il y aura un impact sur les prix, forcément.

JULIEN DENORMANDIE
Il y aura un impact sur les volumes et donc de facto il y aura un impact sur les prix. Mais là aussi il faut vraiment que chacun, chaque personne qui nous entende ait bien en tête que le meilleur moyen de soutenir nos agriculteurs dans la période, c'est de faire confiance à ces produits du territoires et de faire le choix de ces produits du territoire, pour les volumes qui pourront être mis sur le marché, mais dès aujourd'hui pour les légumes que ces mêmes producteurs parfois mettent sur le marché, donc il faut, si on veut soutenir notre agriculture, et j'en appelle à tous nos auditeurs, il faut évidemment privilégier ces agricultures de territoire, nos agriculteurs en ont bien besoin. Nos agriculteurs c'est ceux qui nous nourrissent, ils ont besoin de cette aide, de cette solidarité nationale que l'on est en train d'organiser, chaque consommateur a aussi un rôle à jouer.

PATRICK ROGER
Alors, c'est ça, maintenant venons à cette solidarité. Est-ce que vous allez établir, en fait, une nouvelle carte justement des départements touchés et puis le régime de calamité agricole ? Quelles aides, combien et quel barème ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, on va, oui à votre première question, c'est-à-dire que l'on va établir la carte de tous les dégâts. Oui sur le régime de calamité agricole, pour ceux qui nous écoutent le régime de calamité agricole c'est un régime qui vient se mettre en place dès lors qu'il y a une catastrophe agricole, mais la grande difficulté de ce dispositif, figurez-vous, c'est qu'il y a certaines cultures qui n'y sont pas éligibles.

PATRICK ROGER
Viticulteurs et grands céréaliers, c'est ça ?

JULIEN DENORMANDIE
Exactement. Grandes cultures. Les champs de betteraves n'y sont pas éligibles, et la vigne n'est pas éligible. Donc, et au même moment, c'est ça qui est très important à comprendre, c'est que quand vous êtes dans la viticulture, vous n'avez qu'un viticulteur sur trois qui est assuré, donc comment vous faites ? Et c'est ça qu'on est en train d'organiser. C'est-à-dire que non seulement on va mettre en place de dispositif de calamité agricole, mais en plus dans les secteurs qui n'ont pas la possibilité d'y avoir recours ou pour lesquels les dispositifs sont insuffisants, on est d'ores et déjà en train de travailler, avec les professionnels, à la mise en place d'un fonds exceptionnel, d'un dispositif ad hoc, d'un dispositif qui va venir se mettre en place pour être à la hauteur de l'évènement que l'on a vécu.

PATRICK ROGER
Et ce dispositif, il va être opérationnel à partir de quand ? Parce que c'est déjà l'une des grandes inquiétudes chez beaucoup de producteurs et viticulteurs.

JULIEN DENORMANDIE
Alors, on est en train de le définir, avec les professionnels, et je pense que c'est important de prendre quelques jours pour bien le définir, pour être sûr qu'il soi efficace, ce dispositif. Et ensuite, quand est-ce qu'il doit arriver ? Vous avez des dispositifs que l'on met tout de suite, par exemple des dispositifs sociaux, des dispositifs de chômage partiel, des dispositifs qui vont vous permettre de tenir, mais à très très court terme. Mais surtout, ce dispositif, ce fonds exceptionnel, il doit venir se substituer aux revenus que nos arboriculteurs, viticulteurs, n'auront pas. Concrètement, les arboriculteurs, c'est à partir de mi-juin début juillet, que les ventes s'opèrent, et donc la perte sèche de revenus, elle arrive à partir de là. Donc voyez, on parle d'une période très courte. Pour les viticulteurs, ça dépend du type de cultures que vous faites, mais c'est souvent sur une année glissante, ça veut dire qu'il faut que ce dispositif il puisse aider des arboriculteurs dès cet été, les viticulteurs qui en ont besoin bien entendu aussi, mais qui puisse durer, parce que pour beaucoup de viticulteurs, la catastrophe que l'on vit là, elle va surtout avoir un impact en 2022, où votre production ne pourra pas être vendue. Donc c'est pour ça qu'on prend le temps de bien le définir, pour être en phase avec la réalité du terrain.

PATRICK ROGER
Bon, ce qu'on peut dire, c'est que ce plan exceptionnel de solidarité va être mis en place en juin/juillet, opérationnel ?

JULIEN DENORMANDIE
Voilà, exactement, on est en train de le définir pour qu'il soit annoncé, donné de la visibilité, être au contact, il faut voir le désespoir de nos agriculteurs. Le désespoir. C'est une guerre qu'on a menée, qu'ils ont menée, pendant des nuits et des nuits ils n'ont pas arrêté de travailler pendant un an, pendant la crise de la Covid et aujourd'hui ils se prennent cet épisode de plein fouet, donc…

PATRICK ROGER
L'agriculture française n'a jamais été autant touchée ? C'est le secteur qui est fragilisé ? Tout le secteur qui est extrêmement fragilisé ?

JULIEN DENORMANDIE
Sur cet épisode climatique ?

PATRICK ROGER
Oui.

JULIEN DENORMANDIE
Ah, de manière certaine, c'est la plus grande catastrophe agronomique de ce début du XXIème siècle…

PATRICK ROGER
Agronomique, non mais qui veut dire qui fragilise notre secteur agricole, qui n'a jamais été autant fragilisé alors.

JULIEN DENORMANDIE
Fragilisé, structurellement non, parce que les vergers restent là, parce que les vignes restent là, parce que notre organisation elle est forte, parce qu'on a une agriculture fort heureusement qui est forte, mais vous savez, la période que l'on a vécue, et votre question est à la fois passionnante et très importante, la période que l'on a vécue, on a montré que dans notre pays on n'a manqué de rien. Pourquoi ? Sur les aliments, dans nos étales, sur nos étales, pourquoi, parce qu'on a une agriculture forte. Et ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il n'y a pas un pays au monde, c'est vrai aujourd'hui, mais c'était vrai il y a dix siècles, il n'y a pas un pays au monde qui n'est fort sans une agriculture forte. Et au même moment, cette crise elle a montré notre force mais elle montre aussi nos faiblesses. Aujourd'hui on voit par exemple qu'on a une dépendance à l'eau, au stress hydrique, du fait des sécheresses par exemple, qui est de plus en plus forte, donc comment on fait pour avoir cette souveraineté, regagner en souveraineté agroalimentaire en travaillant sur les sujets d'eau, sur les sujets de recherche sur les sujets d'adaptation de nos cultures, sur les sujets au final d'indépendance agronomique.

PATRICK ROGER
Oui, alors, Julien DENORMANDIE, sur la structuration justement de l'agriculture, il y a un autre épisode qui est important en ce moment, ce sont les aides européennes de la PAC, 9 milliards d'euros à répartir. Comment vous allez orienter ces aides, en fonction de quels critères ? Est-ce que c'est écologique, biologique, la taille de l'exploitation, les jeunes éleveurs et puis il y a des éleveurs bovins qui eux sont inquiets parce qu'ils disent que vous allez davantage vers tout ce qui est protéines, j'allais dire la filière protéines végétales, et donc qui les inquiète, en gros.

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais alors, aujourd'hui on est dans des phases de concertation et de consultation, vous l'avez bien dit. La Politique agricole commune, d'abord ça a été une victoire de la France d'avoir des budgets ambitieux au niveau européen. C'est 9,5 milliards, aujourd'hui on est en train de répartir entre les filières. Moi j'ai quatre lignes. D'abord la question de la souveraineté, je crois dans une souveraineté agricole. Et ce que je dis sur les protéines est essentiel, il faut vraiment que tout le monde ait en tête qu'aujourd'hui notre pays et l'Europe, on est dépendant des protéines sud-américaines. Ça fait 50 ans que ça dure. Le soja, c'est du soja brésilien, on importe de la déforestation, on n'est pas autonome en protéines végétales. Est-ce qu'on peut accepter cela ? A l'évidence non, donc il faut que cette nouvelle politique l'accompagne. Deuxièmement, c'est la qualité, notamment dans l'élevage, dans les cultures, partout. Pourquoi accompagner la qualité ? Parce que notre ADN, l'ADN de notre agriculture, reconnue partout à travers le monde, c'est la qualité. Troisième élément, c'est les territoires. On a des territoires qui sont très différents. Tout à l'heure vous aviez un auditeur sur les territoires de montagne qui sont confrontés à des défis, eh bien il faut pouvoir les accompagner. Et quatrième élément, c'est la compétitivité. Notre agriculture elle sera forte, dès lors aussi qu'elle sera compétitive.

PATRICK ROGER
Oui mais alors il y a certains éleveurs qui se disent, et ils en ont beaucoup entendu parler, là, des menus végétariens dans les cantines scolaires, le projet de loi autour de la loi climat le prévoit d'expérimenter, ils se disent : est-ce qu'un jour il n'y aura plus de viande dans les cantines en France, dans les cantines scolaires.

JULIEN DENORMANDIE
Non mais vous savez, le vrai débat dans les cantines ce n'est pas du tout les choix, les régimes alimentaires des uns et des autres, moi je suis dans une République où je suis pour le choix. Ce que je ne veux pas, c'est que quiconque m'impose un régime…

PATRICK ROGER
C'est ce qui allait se passer là.

JULIEN DENORMANDIE
Non, dans la loi c'est à chaque fois, c'est laisser le choix, donner le choix, avoir la possibilité, ne rien imposer, par contre cette même loi, et je serai dès aujourd'hui à l'Assemblée pour en discuter avec les parlementaires, cette même loi, ce que l'on veut faire, c'est qu'elle renforce les règles de qualité, notamment de la viande, dans les cantines de nos enfants. Je vous donne juste un chiffre : 50 % de la viande consommée dans nos cantines, donnée à nos enfants, est de la viande importée. C'est ça la réalité. C'est du poulet, du poulet ukrainien, du poulet brésilien, c'est de la viande…

PATRICK ROGER
Mais on ne peut pas l'interdire ça ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, vous ne pouvez pas interdire, mais par contre on le fait de manière…

PATRICK ROGER
Mais pourquoi on ne peut pas l'interdire, Julien DENORMANDIE ?

JULIEN DENORMANDIE
Parce que vous êtes dans une économie où nous-mêmes, France agricole, puissance agricole, on exporte beaucoup. Donc…

PATRICK ROGER
Oui, mais si on met des critères de qualité ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais alors, c'est ça qu'on fait, c'est exactement ça qu'on fait, c'est-à-dire qu'on n'interdit pas des importations, ça n'aurait aucun sens, il faut réguler ces importations, il ne faut pas les interdire, il faut les réguler. Mais par contre, au même moment, on met en place des règles, et qui vont être durcies par la loi, si les parlementaires le votent ce soir, pour dire : aujourd'hui il doit y voir un minimum de produits de qualité, c'est-à-dire sous label de qualité, bio, de haute valeur environnementale…

PATRICK ROGER
Il n'y a pas que du bio aussi dans la qualité.

JULIEN DENORMANDIE
Non non, mais pas que ça justement, quand je parle de label de qualité c'est par exemple le Label rouge dans la viande. Moi je trouve ça très bien, et donc aujourd'hui on va étendre, au moment où je vous parle c'est 50 % de labels de qualité dans nos cantines. Par exemple, cet objectif là on va l'étendre à toute la restauration collective, pas que dans les cantines, mais par exemple dans les restaurations d'entreprise, partout. Donc moi mon combat, ce n'est pas du tout des positionnements sur tel type d'origine alimentaire, ce n'est pas ça le vrai sujet, mon combat c'est la qualité de la viande, de nos fruits et légumes. Et cette qualité, on va la renforcer avec des règles plus strictes dans la loi, pour dire à tout le monde : si on veut bouger, si on croit en notre agriculture, notre agriculture c'est la qualité, donc on y va, on y va dans nos cantines, on y va dans les services de l'Etat, parce que l'Etat donne toujours des leçons mais n'est pas exemplaire. Moi je peux vous dire, j'ai réuni tous les services de tous les ministères de mes collègues, en leur donnant, ministère par ministère les chiffres de là où ils…

PATRICK ROGER
Bon, on va aller vérifier dans les cantines…

JULIEN DENORMANDIE
Exactement…

PATRICK ROGER
Dans les cuisines s'il y a du poulet ukrainien, brésilien…

JULIEN DENORMANDIE
En leur disant : vous vous rendez-compte, vous en êtes à tel niveau de qualité ? Comment on peut, nous, dire « il faut pousser », si vous ne donnez même pas l'exemple ? Et de le faire aussi dans les entreprises, etc. Donc un seul combat : la qualité, la qualité de nos viandes notamment. On a de formidables élevages, il faut absolument que la viande de ces élevages soit consommée dans notre pays.

PATRICK ROGER
Allez, dernière question, Julien DENORMANDIE, avec Cécile de MENIBUS.

CECILE DE MENIBUS
Oui. A l'instant nous avions un éleveur ariégeois au téléphone très, très ému, qui revenait sur les grands prédateurs qui s'attaquent aux élevages. Je vous propose d'écouter son témoignage.

UN ELEVEUR ARIEGEOIS
Nos montagnes sont rougies de sang depuis quelques années par les attaques insupportables et meurtrières des ours et des loups. J'ai la larme à l'oeil quand je vous raconte ça. Qu'est-ce qu'il veut ? Qu'est-ce que veut la France ? Est-ce qu'on veut éradiquer les éleveurs ? Parce que ça correspond à ça : on ne peut pas faire cohabiter de l'élevage des loups et des grands prédateurs.

CECILE DE MENIBUS
Voilà. Comment on peut aider ces éleveurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Déjà vraiment, j'ai entendu votre auditeur. On sent toute l'émotion et la détresse.

PATRICK ROGER
Toutes les nuits il se réveille avec l'angoisse.

JULIEN DENORMANDIE
Toutes les nuits et aujourd'hui, on a pris la mesure il y a notamment un an et demi du désarroi de beaucoup. Il faut faire une cohabitation entre ces grands prédateurs au titre de la biodiversité.

CECILE DE MENIBUS
Oui, mais lui dit justement que ce n'est pas possible.

JULIEN DENORMANDIE
Mais en fait moi ce que j'ai constaté, c'est que les règles de cette cohabitation n'étaient pas suffisantes, l'accompagnement n'était pas suffisant. Les prélèvements n'étaient parfois pas suffisants, c'est-à-dire la régulation des populations. Et donc il y a un an et demi, ce gouvernement a mis en place un nouveau ce qu'on appelle Plan loups pour pouvoir justement mieux accompagner, mieux réguler et faire en sorte que ce soit une cohabitation. Ça ne peut pas être le loup à la place de l'éleveur.

PATRICK ROGER
Oui, mais la cohabitation ça ne marche pas bien.

JULIEN DENORMANDIE
Je sens beaucoup de choses qui ont bougé depuis un an et demi. Dans beaucoup de départements, on a vu qu'on pris parfois des décisions difficiles, courageuses pour justement s'assurer de cette cohabitation.

CECILE DE MENIBUS
Oui. Parce que là en Ariège, on parle de mille deux cents bêtes par an.

JULIEN DENORMANDIE
Tuées.

CECILE DE MENIBUS
Oui.

JULIEN DENORMANDIE
Ce qui est absolument énorme. Et puis ce qu'il faut avoir en tête, c'est que, vous savez – je vous donne un exemple et je ne veux pas être trop long – mais aujourd'hui, on avait des systèmes d'indemnisation par exemple de l'éleveur en disant : « Ce n'est pas très grave, l'éleveur si sa brebis est attaquée, on indemnise. » Mais une brebis pour un éleveur ce qu'il faut avoir en tête, c'est que c'est le travail parfois d'une vie. C'est-à-dire c'est des générations et des générations de brebis qui ont été sélectionnées pour avoir justement cette viande de qualité. Donc une brebis, ça n'est pas un objet qu'un loup pourrait attaquer et puis l'Etat qui dirait derrière : « Ce n'est pas grave, on indemnise. » Non, c'est beaucoup plus compliqué que ça et donc cet accompagnement, on l'a renforcé il y a un an et demi. Moi je suis très vigilant.

CECILE DE MENIBUS
Et on va le renforcer encore aujourd'hui ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui. On avait des points de revoyure justement, alors que ça ne fait qu'un an et demi qu'on l'a relancé, pour voir comment on pouvait continuer à améliorer. C'est très important parce que notre élevage, c'est une partie de notre identité.

PATRICK ROGER
D'un mot aussi Julien DENORMANDIE pour terminer même si on a débordé parce que, on ne l'a pas évoqué tout à l'heure mais vous avez évoqué les indemnisations. Est-ce que, compte tenu de ce qui s'est passé du phénomène météo sur le gel, il ne faut pas revoir le système d'assurance en France ?

JULIEN DENORMANDIE
Assurément, et je vous poserai juste une question. C'est est-ce qu'on est tous prêts pour faire en sorte que la solidarité nationale vienne aider les agriculteurs à financer ces risques climatiques ? Je m'explique. Vous, monsieur ROGER, je ne sais pas si vous conduisez mais le prix de votre assurance voiture dépend du comportement qui est le vôtre au volant ces cinq dernières années. Songez que le prix de l'assurance d'un agriculteur il dépend d'un seul paramètre : du temps qu'il a fait ces cinq dernières années. L'agriculteur il n'y est pour rien sur ce temps et comme le temps ne cesse de se dégrader, le prix de son assurance ne cesse d'augmenter. Ça fait des années qu'on dit aux agriculteurs : « On va changer la donne, on va changer la donne. » En fait la réalité, c'est que le monde agricole lui-même n'a pas les capacités de s'assurer contre des aléas climatiques.

PATRICK ROGER
Donc vous allez forcer les assureurs à revoir…

JULIEN DENORMANDIE
Même plus que ça. Je pense qu'il ne faut pas redéfinir les périmètres du système, il faut repenser le système, il faut se dire à quel moment une solidarité nationale s'organise en disant : « Ça ne peut pas être seul le monde agricole qui supporte les coûts des crises climatiques. » Quand vous avez une catastrophe naturelle…

PATRICK ROGER
Ça va être étendu ?

JULIEN DENORMANDIE
Quand vous avez une catastrophe naturelle, par exemple une inondation, etc, c'est la solidarité nationale qui arrive. Et là, quand vous avez des calamités agricoles, en fait c'est le monde agricole qui paye les dégâts qu'il a subis. Moi, je pense qu'il faut l'élargir. C'est un très gros chantier, très gros. Ça fait plusieurs mois que je suis dessus avec la profession et l'épisode qu'on vient de vivre montre à quel point il est d'une importance et surtout d'une impérieuse nécessité parce que malheureusement ce qu'on vient de vivre va se répéter de plus en plus du fait du changement climatique.

PATRICK ROGER
Merci Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

PATRICK ROGER
Donc ce nouveau système assurantiel de solidarité nationale.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 avril 2021