Interview de Mme Florence Parly, ministre des armées, à BFM Business le 22 avril 2021, sur la politique spatiale, les évolutions technologiques en matière d'armement et l'engagement militaire de la France au Sahel .

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Florence PARLY, la ministre des Armées, j'ai envie de rajouter et de l'espace, Florence PARLY, vous permettez, même si ce n'est pas dans vos attributions.

FLORENCE PARLY
C'est l'Armée de l'air et de l'espace.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Voilà, c'est ça, en tout cas, il y a un commandement de l'espace, grâce à vous, on a imité, mais parfois, il y a des bonnes idées du côté de Donald TRUMP, effectivement, l'idée qu'il y avait désormais une dimension spatiale pour les militaires.

FLORENCE PARLY
Oui, il y a un enjeu spatial très fort pour nos armées, puisque de la même façon que dans la vie de tous les jours, de tous nos concitoyens, en fait, nous utilisons sans cesse les satellites.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ne serait-ce que pour le GPS…

FLORENCE PARLY
Le GPS, la météo, l'itinéraire, bref, on utilise en moyenne entre 10 et 40 satellites par jour, rien qu'en utilisant nos petits Smartphones. Et pour les militaires, je dirais que c'est un peu la même chose, parce que les militaires ont besoin de pouvoir se géolocaliser, ils ont besoin de pouvoir communiquer de façon sécurisée, ils ont besoin de pouvoir observer, observer le terrain…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
D'ailleurs, on sait que souvent, les satellites militaires sont bien plus puissants que les satellites civils ; il y a un mystère d'ailleurs sur le degré de précision des images satellites militaires, c'est un secret bien préservé.

FLORENCE PARLY
Exactement. Et il y a besoin de le rester, et donc, en effet, la définition, la résolution des images, ce que nous voyons, ce que nous ne pouvons pas voir, c'est un enjeu fondamental. Donc nos armées sont entraînées, je le précise quand même, à pouvoir fonctionner, même si les systèmes spatiaux ne fonctionnaient plus, nous avons des systèmes résilients, on continue à savoir se guider à la boussole, à lire une carte, à utiliser une carte marine, mais néanmoins, le mode de fonctionnement normal, c'est d'avoir recours énormément à nos systèmes spatiaux. Donc pour ça, il faut pouvoir les préserver, les protéger, car nous ne sommes pas naïfs, et nous avons vu, observé des comportements qui pouvaient être menaçants, qui pouvaient même mettre en péril nos moyens dans l'espace, et donc c'est de cela dont le président de la République a souhaité que nous nous emparions pour définir une stratégie dans le domaine de la défense, qui nous permette à la fois de protéger nos actifs, et puis, éventuellement, d'avoir une capacité active.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
D'ailleurs, vous aviez dénoncé un le comportement de certains satellites étrangers à l'égard de nos propres satellites, volonté peut-être d'interférence ou de destruction.

FLORENCE PARLY
Oui, et ce sont des ce sont des comportements qui se sont répétés, multipliés, donc, c'était une manière aussi d'attirer l'attention sur des comportements qui n'étaient pas observés jusqu'alors, et qui, maintenant, se développent. Alors, nous avons vu que certains pays souhaitaient expérimenter par exemple la capacité depuis la Terre à détruire des satellites, alors, ils l'ont fait vis-à-vis de leurs propres satellites, bien sûr. Mais ceci n'est pas sans incidence, puisque, en détruisant un satellite depuis la Terre, eh bien, le premier d'entre eux, le premier pays qui a fait cela a provoqué la prolifération de débris dans l'espace, ce qui constitue un véritable danger, qui met en péril, non seulement nos satellites militaires, mais l'ensemble des moyens qui sont déployés. Et donc ceci est un vrai sujet. Donc on peut atteindre nos moyens spatiaux depuis la Terre, mais on peut aussi atteindre nos moyens spatiaux depuis l'espace.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Avec des satellites hostiles ?

FLORENCE PARLY
Avec des satellites hostiles qui peuvent se contenter de déplacer de quelques millimètres par exemple un miroir, et donc, la zone éclairée n'est plus la même, si je reviens à nos opérations, eh bien, si nous avons besoin d'observer plus particulièrement le Sahel, et que l'on ne regarde plus le Sahel, mais autre chose, alors nous devenons aveugles. Donc les enjeux militaires sont vraiment absolument décisifs.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, il y a un autre phénomène assez spectaculaire dans l'espace en ce moment, c'est une forme de privatisation, en tout cas, on voit que les Américains ont choisi de s'en remettre en grande partie à des opérateurs privés, on pense notamment évidemment à SpaceX d'Elon MUSK, pour repartir à la conquête de l'espace, pour amener des astronautes sur la Station spatiale internationale, pour aller demain sur la Lune et sur Mars ; cette privatisation de l'espace, elle est très positive, parce qu'elle entraîne un nouveau dynamisme, d'ailleurs, Thomas PESQUET, qui partira demain à bord d'une fusée SpaceX, le dit, il est bluffé par cette énergie qu'il trouve dans le spatial privé américain.

FLORENCE PARLY
Alors, en fait, ce qui est en jeu, c'est l'innovation, et l'innovation, elle est partout, il y a 50 ans, l'innovation, elle était beaucoup tirée par les industries de défense, Internet a été inventé par les armées américaines. Aujourd'hui, l'innovation, elle est partout, y compris dans le monde civil, et elle se développe avec des moyens qui sont plus frugaux souvent, l'innovation dans le domaine numérique ne nécessite pas des investissements capitalistiques énormes, comme lorsqu'il s'agit de concevoir un sous-marin.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On le voit avec les satellites orbite basse qui ne coûtent quasiment plus rien maintenant à lancer et fabriquer.

FLORENCE PARLY
Précisément, donc, au fond, le spatial aussi bénéficie de ces innovations qui permettent de mettre à la portée d'acteurs privés ce qui jusqu'alors était réservé à quelques grandes puissances ou grands pays, l'accès à l'espace était réservé à un nombre de pays qui n'était pas considérable. Donc cette ouverture de l'espace est à la fois un progrès énorme pour l'humanité, car, on voit bien que ce sont des services qui se multiplient au profit de tous nos concitoyens…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bien sûr, et beaucoup d'argent, beaucoup d'investissement que la puissance publique n'était pas capable, n'est plus capable de mettre sur la table…

FLORENCE PARLY
C'est en effet exact, mais en même temps, il faut aussi voir que ces grands opérateurs privés, notamment dans le domaine des lanceurs, qui sont apparus, ont eux aussi évidemment bénéficié de très forts soutiens publics…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bien sûr, de subventions publiques, indirectes, oui…

FLORENCE PARLY
Car l'accès à l'espace, la mise au point de lanceurs est évidemment un investissement tout à fait considérable…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Largement financée par le gouvernement américain. Mais quand même, Florence PARLY, est-ce qu'on n'est un peu frileux, nous, quand vous voyez la manière dont les Américains ont passé la main à des opérateurs privés, est-ce que nous n'allons pas trop lentement dans ce domaine ?

FLORENCE PARLY
Alors, c'est le défi, le défi, c'est la vitesse. Et c'est pour cela que moi, j'ai souhaité que, au ministère des. Armées, on s'empare de cette innovation civile, rapide, sur cycle très court, parce que mon obsession, c'est que nos armées ne ratent aucune des évolutions technologiques essentielles du futur ; ce qui est en jeu, c'est la supériorité opérationnelle de nos armées. Donc nous avons développé une culture et un grand savoir-faire dans le développement de programmes qui se déroulent sur le temps long, je parlais des sous-marins, des porte-avions, des avions de chasse de nouvelle génération ; ce sont des projets qui nous engagent pour 40 ans au moins. Mais pendant 40 ans, le monde bouge, les choses évoluent, les technologies changent, et il faut aussi être capable de capter cette innovation, afin que, toujours, nous puissions être sûrs que nous avons les meilleures technologies à notre disposition, et pour ça, il faut faire se rencontrer des acteurs des industries de défense, la direction générale de l'armement, et puis, ces acteurs civils qui sont extrêmement disséminés, dont certains n'ont même pas l'idée eux-mêmes que ce sur quoi ils travaillent peut intéresser le ministère des Armées, peut intéresser les militaires. Donc c'est ce lieu de rencontres entre cette innovation sur un cycle court, et puis, l'innovation sur temps long, que j'ai souhaité créer, avec l'Agence de l'innovation de la Défense.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Encore un autre volet de cette nouvelle conquête de l'espace, c'est presque une dimension de colonisation, on parle, en tout cas, les projets privés, d'aller sur la Lune, puis, après, d'aller sur Mars. Est-ce que, là encore, on n'est pas en train de rater peut-être une étape, est-ce que vous pensez qu'il faut... l'Europe est très centrée autour de la Terre, sur l'observation, sur les satellites, sur les lancements, sur les lanceurs, mais ne s'est pas encore projetée dans la conquête de la Lune et de Mars, comme le font les Américains, est-ce qu'il faut le faire ?

FLORENCE PARLY
Alors, ce sont des projets de très grande ampleur auxquels un pays comme la France par exemple apporte sa contribution, souvenez-vous de cette formidable caméra, qui équipe…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bien sûr, le robot martien…

FLORENCE PARLY
Le robot martien. Bref, donc, nous nous y associons, mais vous avez raison, l'espace est une forme de nouvelle frontière, et notre objectif, nous, les français, c'est d'éviter que ça ne devienne un véritable Far West, et c'est le risque, c'est le risque, parce que, entre la prédation, le risque de prédation, de ressources...

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Des matières premières, des minerais par exemple…

FLORENCE PARLY
Des matières premières, des ressources naturelles, le risque d'encombrement de l'espace, qui fait que, il y a plusieurs centaines de milliers d'objets qui gravitent, plus de 30.000, qui ont plus d'un centimètre de taille, de plus d'un centimètre, qui circulent à 7 kilomètres/seconde. Tout ça peut détruire n'importe quel satellite. Bref. Donc, c'est dangereux, ça n'est pas régulé, il faut en quelque sorte imaginer une sorte de système de trafic…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
De régulation ?

FLORENCE PARLY
Non pas aérien, mais spatial.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il n'y a rien pour l'instant, pour l'instant, les Américains accordent des licences aux opérateurs…

FLORENCE PARLY
Parce que, aujourd'hui, il existe une forme de trafic, mais qui n'est pas un trafic international, en effet. Donc, il faut se prémunir de ces problèmes de prédation…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
D'encombrement…

FLORENCE PARLY
De ces problèmes, de ces risques éventuels de collision. Et puis, je crois qu'il faut aussi essayer de promouvoir des règles internationales de comportements responsables dans l'espace. Donc tout ça, c'est tout, sauf le Far West, si je puis dire, et c'est ce à quoi il nous faut travailler.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Autre question, on a un projet en cours, qui est celui de l'avion du futur, il y a 20 ou 30 ans, on n'a pas réussi à se mettre d'accord au niveau européen, du coup, on a un Rafale et on a un Eurofighter, est-ce que cette fois-ci, vous allez réussir, Florence PARLY, à se mettre d'accord, les Français, les Allemands, c'est une chose, mais aussi les Français et les Français, DASSAULT par exemple et AIRBUS ?

FLORENCE PARLY
Eh bien, on y travaille très activement, puisqu'en 2017, le président de la République et la chancelière MERKEL ont décidé d'engager la France et l'Allemagne dans une coopération dans le domaine des capacités militaires extrêmement importante, dont l'avion de nouvelle génération, qui est derrière vous, est un des projets majeurs. Nous avons l'objectif de faire voler un démonstrateur fin 2026, début 2027, et pour cela…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce que vous refuserez, Florence PARLY, qu'il y ait deux projets, est-ce que si deux industriels français, AIRBUS, d'un côté, et DASSAULT, y allaient en parallèle, est-ce que vous diriez non ?

FLORENCE PARLY
Mais nous sommes déjà... nous avons déjà avancé, puisque nous travaillons ensemble à cet avion de nouvelle génération, donc nous sommes très mobilisés…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il n'y aura qu'un avion, Florence PARLY, il n'y aura qu'un avion européen ?

FLORENCE PARLY
Je ne sais pas combien il y aura d'avions européens, parce que ça dépend aussi de décisions qui seront prises par d'autres Européens.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il n'y aura qu'un avion français ?

FLORENCE PARLY
Ce que nous, nous souhaitons, bien sûr, c'est qu'il y ait un projet dans lequel les Français soient pleinement engagés, et c'est le cas, puisque, en ce moment même, nous étudions les propositions qui nous ont été faites par DASSAULT et AIRBUS, pour concevoir un démonstrateur de vol, qui aura peut-être la forme de la photo qui est derrière vous. Mais il n'y a pas que cela, bien sûr, il y a le moteur, et il y a, bien au-delà, le système de connectivité, car le système de combat aérien du futur, ce n'est pas simplement un avion de chasse, c'est un avion de chasse qui coopère avec des drones, qui coopère avec des avions de commandement, qui coopère éventuellement avec des équipements qui sont au sol, qui sont sur la mer, et donc, l'enjeu de la connectivité, du transfert en temps réel de données en masse est évidemment au coeur de ce projet.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Dernière question, est-ce que la France est enlisée au Sahel, est-ce que l'armée française est enlisée ?

FLORENCE PARLY
Je lis ça régulièrement, mais la réalité est tout autre, la réalité, c'est que depuis maintenant le sommet de Pau, c'est-à-dire janvier 2020, nous avons d'une part réengagé nos partenaires sahéliens à nos côtés, des opérations très importantes ont eu lieu depuis la fin de l'année 2020, et qui se poursuivent aujourd'hui, et nous avons également engagé nos partenaires, notamment nos partenaires européens, dans une force qui s'appelle la force Takuba, qui associe des forces spéciales européennes qui viennent, pas seulement former les armées sahéliennes, mais accompagner au combat, c'est-à-dire combattre avec celles-ci. Et ce que nous voyons, c'est que sur le plan militaire, eh bien ces armées sont désormais en capacité de riposter, mais évidemment, les problèmes du Sahel ne seront pas résolus par la seule action militaire, il faut coordonner une action politique, réconcilier des populations qui appartiennent à un même pays, mais qui pourtant ont des problèmes de cohabitation entre elles, ramener l'Etat là où il n'est plus depuis des années, et permettre le développement économique, sans lequel, la paix et la stabilité ne seront pas durables.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci Florence PARLY. Demain, Thomas PESQUET devrait s'envoler si la météo le permet à bord d'une fusée SpaceX vers la Station spatiale internationale. C‘est un militaire, Thomas PESQUET aussi, qui va décoller ?

FLORENCE PARLY
C'est un pilote, d'ailleurs, j'ai vu qu'il portait le badge d'une compagnie nationale, chère à notre coeur, et c'est un militaire absolument, et nous sommes extrêmement fiers de ce qu'il a déjà fait et de ce qu'il va accomplir.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Peut-être la Lune, pour lui, dans une prochaine mission, on l'espère en tout cas…

FLORENCE PARLY
On lui souhaite bon vol.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci Florence PARLY, ministre des Armées, d'avoir été dans « Good Morning Business ».


source : Service d'information du Gouvernement, le 23 avril 2021