Interview de M. Éric Dupond-Moretti, garde des sceaux, ministre de la justice, à France Inter le 11 mai 2021, sur les tueurs en série, les relations entre la police et la justice et les élections régionales.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Léa SALAME, votre invité ce matin est garde des Sceaux, ministre de la Justice.

LEA SALAME
Bonjour à vous Eric DUPOND-MORETTI. Merci d'être avec nous.

ERIC DUPOND-MORETTI
Bonjour madame SALAME.

LEA SALAME
Oui, bonjour de loin, puisque je ne suis pas présente dans le studio. Le tueur en série Michel FOURNIRET est donc mort hier à l'unité hospitalière sécurisée interrégionale de la Pitié-Salpêtrière, à l'âge de 79 ans. Il est mort sans avoir été jugé dans les disparitions d'Estelle MOUZIN, de Marie-Angèle DOMECE, de Johanna PARRISH, de Lydie LOGE et peut-être d'autres. Les avocats des familles de ses victimes parlent des lenteurs et des ratés de la justice. Que dites-vous ce matin à ces familles qui n'auront jamais les réponses attendues et jamais le procès qu'elles espéraient ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Eh bien d'abord, évidemment je comprends la frustration des familles, qui avaient un certain nombre de questions à poser à monsieur FOURNIRET, et ça ne pourra pas se faire. Il a quand même été jugé, il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, il est mort en prison, je n'ai pas d'autre commentaire à faire. Je comprends évidemment cette immense attente des familles qui ne pourront pas obtenir de réponse aux questions qu'elles espéraient.

LEA SALAME
Les avocats des familles demandent un corps national de juges spécialisés pour les tueurs en série. Que leur répondez-vous ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je réponds que ça fait partie des choses qui ont été discutées devant la Commission des lois de l'Assemblée nationale. Ça concerne évidemment ce que l'on appelle les cold case, que je veux appeler les affaires non élucidées, et bien sûr on est en train de réfléchir à cette juridiction spécialisée.

LEA SALAME
Eric DUPOND-MORETTI, un hommage national présidé par le Premier ministre Jean CASTEX, auquel vous assisterez, aura lieu cet après-midi à la préfecture du Vaucluse en hommage au brigadier Eric MASSON tué mercredi dernier lors d'une tentative d'interpellation de trafiquants de drogue. Tous les syndicats de police disent que la réponse pénale n'est pas assez forte, qu'elle n'est pas assez dissuasive, que les peines contre les agresseurs des policiers ne sont pas assez dures, et trop souvent aménagées. Ils attendent de vous ce matin des réponses et des réponses concrètes. Que leur dites-vous, que leur dit le ministre de la Justice ?

ERIC DUPOND-MORETTI
D'abord, le ministre de la Justice, il tient à dire ici de la façon la plus solennelle qu'il est un fervent défenseur de l'ordre républicain. L'ordre républicain c'est quoi ? C'est la force de la police, conjuguée à la force du droit. Et je dis également que maintenant la parole est aux actes. C'est la raison pour laquelle hier soir, sous la férule du Premier ministre, et en présence de Gérald DARMANIN, nous avons déjà décliné un certain nombre de mesures, qui pour certaines d'entre elles sont attendues par les syndicats, et pour d'autres elles sont le fruit de notre réflexion, parce qu'on n'a pas attendu ce drame absolu pur réfléchir à la question.

LEA SALAME
Quelles sont-elles ? Qu'est-ce que vous pouvez nous préciser ce matin ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Il y a 11 mesures, je ne peux pas ici les décliner toutes ce matin…

LEA SALAME
Non, les plus importantes. Les peines de sûreté…

ERIC DUPOND-MORETTI
Alors, d'abord, il y a un véritable problème de dialogue entre la police et parfois la justice. Je dis « et parfois », parce que ça n'est pas évidemment systématique, et je souhaite qu'il y ait dans chaque tribunal judiciaire, un référent du Parquet, à disposition de la police. Je l'ai fait également pour les élus et les retours que j'en ai obtenus sont excellents. C'est grâce aux 2 000 embauches que l'on peut faire cela. Quelqu'un qui sera dédié à cette réponse pénale et à la façon dont naturellement la justice traite ces affaires. Je veux également, ça c'était une véritable attente des policiers, et nous allons y faire droit, d'ici le 1er juillet nous aurons un Observatoire de la réponse pénale. Ça évitera vous savez les discussions, on aura véritablement une possibilité de discuter des mêmes choses sur les mêmes statistiques, et voir comment la justice répond aux attentes de la police. Et nous verrons également quel est l'homogénéité de la réponse pénale partout en France et parfois même au sein d'un même tribunal. Je veux également rapprocher l'Ecole nationale de la magistrature de l'Ecole de la police. Je souhaite que les futurs magistrats montent dans la voiture de la BAC et qu'ils sachent et qu'ils appréhendent dans sa réalité le quotidien policier. Je souhaite également madame SALAME…

LEA SALAME
Sur la réponse pénale, monsieur DUPOND-MORETTI.

ERIC DUPOND-MORETTI
J'y viens, j'y viens madame, mais…

LEA SALAME
Ce qu'attendaient particulièrement les policiers.

ERIC DUPOND-MORETTI
J'y viens, mais je peux vous dire qu'ils n'ont pas été, comment dirais-je, indifférents aux mesures que je viens de proposer. Sur la réponse pénale, vous savez, j'ai eu l'occasion de le dire en votre présence, que je souhaitais revenir sur les crédits de peines, et la façon dont ils sont attribués. Je veux des crédits de peines exclusivement à l'effort, et je veux qu'il y ait un crédit de peine tout à fait particulier pour tous ceux qui ont porté atteinte à la police et donc à la République. On va durcir les choses en la matière. Je veux également vous dire que les terroristes aujourd'hui sont susceptibles, lorsqu'ils sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité, d'encourir une sûreté de 30 ans, et pour moi tuer un policier c'est un acte de séparatisme, et je veux qu'il y ait une adéquation entre la façon dont les terroristes doivent être judiciairement traités, et la façon dont les auteurs d'homicides sur les policiers doivent être traités. 30 ans…

LEA SALAME
Donc, la peine de sûreté pour les personnes condamnées pour un crime contre un policier sera portée à 30 ans, ça c'est la grande annonce hier par le ministre. Les refus d'obtempérer, Gérald DARMANIN disait hier qu'il y a un refus d'obtempérer toutes les ½ heures en France, ils seront punis plus fortement. Ça veut dire quoi plus fortement ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oh, ça peut être, pour ceux qui ont le permis de conduire, enlever le permis de conduire et l'annuler. Ça peut être aussi et nous y songeons, la saisie de véhicules par exemple. Il faut qu'il y ait une réponse qui soit parlante. Et d'ailleurs j'ai oublié quelque chose d'extrêmement important, on veut revenir sur le rappel à la loi, c'est parfois très efficace, c'est une réponse pénale, mais parfois c'est totalement inefficace, et on veut le remplacer par quelque chose de plus opérant, qui soit plus signifiant pour l'auteur, pour l'auteur en général jeune d'ailleurs, d'infractions commises contre les forces de sécurité intérieure.

LEA SALAME
Voilà les annonces. On verra comment les syndicats de policiers vont réagir. Thomas LEGRAND, vous l'entendiez à l'instant, il en parlait, le thème de l'insécurité domine les débats, Eric DUPOND-MORETTI, Gérald DARMANIN avait parlé d'ensauvagement, vous aviez récusé ce terme en disant en septembre dernier que « le sentiment d'insécurité était de l'ordre du fantasme, alimenté par certains médias et par le discours populiste ». Alors ma question elle est simple ce matin : la violence augmente-t-elle en France ou c'est un ressenti alimenté par les médias ?

ERIC DUPOND-MORETTI
La délinquance n'a pas augmenté, la violence oui en revanche. On va se dire les choses clairement. Mais au-delà de ces choix de mots, qui ont fait l'actualité pendant trop longtemps, ce que je peux vous dire, c'est que la justice on ne peut pas la traiter de façon manichéenne, ce n'est pas l'affreux laxiste ou l'affreux répressif. Par exemple madame, quand on va sur le Code de justice pénale des mineurs, et que l'on dit aujourd'hui, grâce à la loi qui a été votée, qui a été voté par la droite, qui a été voté par la gauche, mais que nous avons fait voter, on n'attendra plus 18 mois pour juger un jeune mais 3 mois, c'est une avancée considérable. Et ça, pardonnez-moi de vous le dire, ça n'est ni laxiste, ni comment dirais-je, répressif, c'est du bon sens et c'est du pragmatisme. Ça c'est une des mesures, voyez-vous, sur laquelle on n'a pas voulu s'arrêter, parce qu'on préfère le buzz. Au fond, la justice, on n'en parle jamais avec la nuance, on en parle avec le buzz, on en parle avec excès toujours, et moi je dis une fois encore qu'il faut aller plus loin, qu'il faut écouter notre société, qu'il n'est plus possible que nous soyons dans cette perte de valeurs sans réagir, mais qu'il faut le faire à l'aune du droit.

LEA SALAME
On retiendra ce que vous dites ce matin, vous avez donc évolué sur la question, oui les violences augmentent dans le pays. Un mot, mais un mot rapide, puisque c'est du buzz, c'est de l'ordre du buzz, après celle des militaires…

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais madame…

LEA SALAME
Oui, allez-y. Le magazine… non non non, je vais vous poser la question parce qu'il reste trois minutes, et j'ai encore des questions.

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, mais enfin, si vous ne me laissez pas répondre, pardonnez-moi, ce que vous dites est inexact.

LEA SALAME
Le magazine Valeurs Actuelles, a mis en ligne une nouvelle tribune de militaires qui pointent un risque de guerre civile, lancée cette fois par des militaires d'Active, sous couvert d'anonymat. Il y a un vrai malaise dans l'armée ou c'est une politisation inédite de l'armée ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, d'abord nous sommes éloignés à raison de la situation que vous vivez, je voudrais vous dire que…

NICOLAS DEMORAND
Cas contact.

ERIC DUPOND-MORETTI
Je ne peux pas vous laisser dire que j'ai évolué sur la question. J'ai toujours dit que la violence n'avait pas augmenté, j'ai toujours dit, chiffres à l'appui, que la justice n'était pas laxiste. Ce qui est vrai, c'est que la délinquance des mineurs est marquée par davantage de violence, ça c'est une absolue certitude. Pour les militaires, madame, pardon, mais je trouve qu'on perd beaucoup de temps avec de vieux généraux à la retraite ou avec des anonymes qui s'expriment. Moi, il y a deux militaires auxquels je pense, je vais vous livrer leurs noms, vous voyez madame, c'est Dejvid NIKOLIC et c'est Samir BAJJA. Samir BAJJA dit Sam, ce sont deux de nos soldats qui sont morts au Mali, et ils sont morts pour notre pays.

LEA SALAME
Eric DUPOND-MORETTI, « si la justice a failli, je n'aurais pas la main qui tremble », avez-vous dit après le terrible meurtre de Chahinez, cette jeune femme de 31 ans tuée de coups de fusil et brûlée vive par son mari il y a une semaine à Mérignac, alors même qu'il avait déjà été condamné, qu'il avait interdiction de l'approcher, interdiction de porter des armes. Elle n'avait pas de « téléphone grave danger », il ne portait pas de bracelet électronique, elle avait encore porté plainte quelques jours avant le drame et pourtant il a pu la tuer. La mission d'information vous avez diligentée avec le ministère de l'Intérieur doit donner ses conclusions aujourd'hui. Que pouvez-vous nous dire ce matin, la justice a-t-elle failli ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, vous avez rappelé que nous allions avoir aujourd'hui le rapport d'étape de l'Inspection générale de la justice, notamment, je ne peux pas le commenter. Ce que j'ai dit en revanche, c'est que nous avions des outils formidables, qui s'appellent le bracelet anti-rapprochement. Nous avons doté ce bracelet, toutes les juridictions ont été dotés de ce bracelet, seulement je constate qu'il y a des bracelets qui restent dans les tiroirs, donc avant même d'attendre le rapport de l'Inspection, je vais demander aux magistrats d'utiliser le bracelet, comme je vais demander aux magistrats d'utiliser davantage le « téléphone grave danger », comme je vais d'ailleurs demander aux magistrats d'utiliser les ordonnances d'éloignement. Voilà trois mesures qui ont été mises en oeuvre par la Chancellerie, qui sont opérationnelles et qui de mon point de vue ne sont pas suffisamment utilisées.

LEA SALAME
Il nous reste une minute pour revenir sur votre déclaration de candidature, votre candidature aux régionales dans les Haut-de-France. Tous vos adversaires se demandent, à votre poste de ministre de la Justice, avec tous ces sujets tellement importants sur la table, comment vous aurez le temps de faire campagne. Xavier BERTRAND, lui, a réagi vivement à votre candidature et à l'OPA lancée sur l'électorat de droite, il estime, je le cite, « qu'Emmanuel MACRON est un calculateur froid et destructeur. Pour avoir Marine LE PEN au second tour il lui faut briser la droite. Il met en place les conditions objectives de la victoire de l'extrême droite. C'est un danger mortel ». Qu'est-ce que vous lui répondez ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Eh bien que d'abord monsieur BERTRAND il veut aller à la région, mais il explique quand il sera à la région il veut aller à l'Elysée, ce qui est quand même une duperie singulière des électeurs. Moi madame, si je suis élu, et j'espère être élu, je serai à la fois garde des Sceaux et je suis pleinement garde des Sceaux, et j'assumerai mon mandat électif complètement. Et je m'y engage, voyez ? Ce n'est pas plus compliqué que ça. Madame LE PEN, on ne la voit jamais à l'Assemblée nationale…

LEA SALAME
Ma…

ERIC DUPOND-MORETTI
Laissez-moi terminer, elle ne représente en rien ses électeurs d'Hénin-Beaumont, quant à monsieur BERTRAND il rêve de la région comme d'un brouillon pour ses ambitions présidentielles. Je crois qu'il ferait mieux de se taire.

LEA SALAME
Marine LE PEN qui vous accuse de harcèlement politique à son égard, qui fustige votre incroyable violence dès que vous parlez d'elle et du mépris de ses électeurs quand vous parler de chasser le RN des Haut-de-France.

ERIC DUPOND-MORETTI
Ecoutez, on va sortir de cette guéguerre de mots madame. Moi, je…

LEA SALAME
Que vous alimentez, Monsieur le Ministre.

ERIC DUPOND-MORETTI
Non non, écoutez d'abord, ce n'est pas moi qui ai commencé, regardez le discours de Fréjus, mais peu importe, j'assume absolument tout ce que j'ai dit. Je vais vous dire quelque chose. Moi ce que j'aimerais savoir madame, c'est quelle est sa position sur l'avortement. Quelle est sa position sur le mariage pour tous. Quelle est sa position sur l'Europe. J'ai regardé les propositions qu'elle fait en matière de justice, pardonnez-moi, c'est vide et vide de sens. Il y a une déclinaison nationale, une déclinaison régionale, et j'irai dire cela également en régions.

LEA SALAME
On est en retard. Merci beaucoup Eric DUPOND-MORETTI d'avoir été avec nous. La prochaine fois vous viendrez à 08h20, on n'aura plus de temps. Merci. Et on sera face à face.

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, vous savez que je suis retenu, là c'est un peu l'interview mitraillette, hein, madame SALAME.

LEA SALAME
Mais c'est vous qui avez choisi. Belle journée à vous.

NICOLAS DEMORAND
Belle journée.

ERIC DUPOND-MORETTI
Ah, c'est…

NICOLAS DEMORAND
On s'arrête là, on s'arrête là.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mai 2021