Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Info le 18 mai 2021, sur la souveraineté alimentaire de la France.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Du bleu, blanc, rouge dans les assiettes, le Salon de l'agriculture n'a pas eu lieu cette année à cause de l'épidémie, mais à la place c'est toute une semaine qui est consacrée à l'agriculture, avec un rendez-vous aujourd'hui, puisqu'il sera question de la souveraineté alimentaire de la France lors d'un colloque organisé en présence d'Emmanuel MACRON. Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Ministre de l'Agriculture. Aujourd'hui la France importe 60 % des fruits qu'elle consomme, 40 % de ses légumes, le chiffre augmente année après année, est-ce que c'est une fatalité ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, ce n'est pas une fatalité, c'est d'abord un enjeu qui est massif. Quel est cet enjeu ? l'enjeu c'est celui de notre souveraineté alimentaire, et derrière ce terme il faut bien voir que c'est notre capacité à nous nourrir nous-mêmes, c'est notre capacité à produire en France, dans notre pays, ce qui va nous alimenter, et cet enjeu il est colossal parce que, vous l'avez dit, aujourd'hui on voit qu'il y a de plus en plus de fruits importés, on voit que dans la cantine, ce que mangent nos enfants, il y a de plus en plus de volailles importées, et c'est non seulement pas une fatalité, mais en plus c'est quelque chose du quotidien parce que, à la fin, ces produits importés, ils ne respectent pas les mêmes normes que nous, ils sont souvent moins-disant en termes de qualité. Vous prenez ce poulet que j'évoquais dans la cantine, un poulet brésilien, un poulet ukrainien, ce n'est pas la même chose qu'un poulet français. Et donc, pour moi c'est une question de souveraineté à l'échelle de notre pays, mais c'est une question du quotidien pour chacune et chacun qui nous écoutent, en termes de qualité des aliments.

MARC FAUVELLE
Alors, vous donnez l'exemple du poulet, la moitié du poulet que nous consommons en France vient de l'étranger, dans les cantines c'est 80 %, quand on achète sa viande aujourd'hui au supermarché par exemple, on en connaît l'origine, ce n'est pas le cas dans la restauration collective, pourquoi ?

JULIEN DENORMANDIE
Parce que la loi ne le permettait pas, et on l'a modifiée avec la majorité au Parlement, et ça veut dire qu'à partir de cet été on va pouvoir imposer l'origine des aliments, notamment de la viande, dans les cantines, dans la restauration hors domicile, et c'est très important…

MARC FAUVELLE
Ça paraît assez étonnant qu'aujourd'hui on ne sache pas d'où vient la viande qu'on mange dans les cantines des écoles ou dans les hôpitaux, non ?

JULIEN DENORMANDIE
Je partage totalement cet étonnement et c'est pour ça qu'on a dû modifier la loi, pour faire en sorte que demain, c'est-à-dire à partir de cet été, les parents puissent savoir ce que leurs enfants mangent, c'est quand même le minimum, mais ça ce n'était pas le cas, et je pense que ça va faire changer un certain nombre de lignes, parce que quand on va se rendre compte que dans des cantines c'est du poulet ukrainien ou brésilien, je peux vous dire qu'il y a pas mal de parents qui vont interroger localement en se disant mais comment fait-on pour changer les choses ?

MARC FAUVELLE
Ça veut dire que ça passe aussi par la commande publique dans les cantines scolaires, dans les cantines des hôpitaux, l'Etat va donner l'exemple ?

JULIEN DENORMANDIE
L'Etat doit donner l'exemple, et moi je me mobilise beaucoup, avec mes collègues, pour faire en sorte que l'Etat soit en effet exemplaire, et c'est d'ailleurs ce que nous avons fait dernièrement encore dans la loi climat où on a rehaussé ces objectifs de produits de qualité, notamment dans la commande publique. Mais, ce qui est très important, c'est qu'au-delà de ça il nous faut investir, investir massivement, pour relocaliser nos productions, pour réassoir la force de notre agriculture, parce que la réalité c'est qu'on a une agriculture qui est très forte. Regardez, pendant la période de la Covid, on n'a manqué de rien sur les étals des supermarchés…

MARC FAUVELLE
Ça a tenu le coup, l'approvisionnement, il n'y a pas eu de pénurie.

JULIEN DENORMANDIE
Il n'y a pas eu de pénurie, dans d'autres pays, y compris en Europe, cela a été le cas, mais on voit que si on a une agriculture forte, aujourd'hui elle est menacée, elle est menacée par ces importations, et elle est aussi menacée par le changement climatique.

MARC FAUVELLE
Est-ce que ça passe aussi par un changement de comportement des consommateurs, on oublie par exemple les fraises importées à la fin de l'hiver ?

JULIEN DENORMANDIE
Cette saisonnalité, elle a disparu, vous, comme moi, on a été des enfants des 5 fruits et légumes par jour, aujourd'hui ça a disparu, c'est-à-dire qu'on a perdu ces notions de saisonnalité, moi je pense que c'est très important de les réinstaurer, et de manière générale…

MARC FAUVELLE
Mais comment on interdit aux gens d'acheter des fraises quand ce n'est pas la saison…

JULIEN DENORMANDIE
On ne peut pas…

MARC FAUVELLE
Ou comment on les incite ?

JULIEN DENORMANDIE
On ne peut pas l'interdire, et puis, vous imaginez, si c'était aux pouvoirs publics d'influer sur vos régimes alimentaires, ou est-ce qu'irait le monde ? Mais, au-delà d'interdire, il y a la question de la pédagogie, la question de la compréhension, la question de l'information. Sur la saisonnalité, par exemple, on a renforcé les obligations d'indication de la saisonnalité dans les supermarchés, je crois que c'est essentiel…

MARC FAUVELLE
C'est-à-dire ?

JULIEN DENORMANDIE
Que chacun, quand il rentre dans un supermarché, puisse se dire, ou puisse être informé sur la saisonnalité de ces produits, qui est aujourd'hui quelque chose de peu évident parce que ça a disparu de beaucoup de nos habitudes, premier point. Et puis deuxième point, ce qu'il faut bien avoir en tête, c'est que notre agriculture elle est marquée par deux qualités, la qualité nutritionnelle et la qualité environnementale, elle a les standards les plus élevés en Europe probablement, et sûrement au monde, et en fait on a parfois une injonction paradoxale dans notre société, c'est que d'un côté on veut une agriculture de qualité, et de l'autre côté…

MARC FAUVELLE
On veut des prix bas.

JULIEN DENORMANDIE
On veut les prix les plus bas possibles, et au bout d'un moment, cette injonction elle n'est plus possible, c'est-à-dire qu'on ne peut pas demander toujours plus de qualité et puis toujours plus de prix bas, ce n'est pas possible. Les prix bas, ça conduit aux importations, et ce n'est pas les mêmes produits, encore une fois je le répète.

MARC FAUVELLE
On parlait des étiquettes, Julien DENORMANDIE, est-ce que tout ça, ça ne pourrait passer par une sorte de Nutri-score, où sur chaque produit, sur chaque emballage de fruits ou de légumes, on pourrait connaître, en plus de l'origine, la saisonnalité, comme vous l'avez dit, le coût du transport, ou le coût environnemental ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui, et d'ailleurs on y travaille beaucoup là-dessus, mais il faut faire attention à un point, c'est que trop de label tue le label.

MARC FAUVELLE
Oui, s'il y a 15 éléments sur l'étiquette, on ne lit plus rien.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et vous, comme moi, quand vous êtes dans un supermarché, vous voyez bien que souvent on a une somme d'informations qui est trop importante, mais il y a, en revanche, quelque chose qui est assez simple, de manière générale, quand vous achetez un produit de votre territoire, et un produit de saison, c'est-à-dire un produit frais, un produit local, à coup sûr c'est-ce qu'il y a de mieux d'un point de vue nutritionnel. Comme disait Hippocrate, le premier des médicaments c'est l'alimentation, quand vous achetez un produit frais, un produit local, un produit de votre territoire, à coup sûr c'est ce qu'il y a de mieux pour votre santé, et c'est ça qu'il faut vraiment retenir, et dans cette période, en appeler à ce patriotisme nutritionnel, c'est bon évidemment pour nos territoires, mais c'est avant tout bon pour notre propre santé.

MARC FAUVELLE
Je voudrais qu'on dise un mot du gel qui a touché de nombreuses régions le mois dernier, la vigne a beaucoup souffert, l'arboriculture, aussi le gouvernement avait promis 1 milliard d'euros d'aides, est-ce que toutes ont été débloquées ?

JULIEN DENORMANDIE
Elles sont toutes en train de se déployer, les premières, comme on s'y était engagé, sont déjà envoyées sur tous les territoires qui sont concernés, et donc oui, on suit ça avec beaucoup d'attention, c'est en cours de déploiement.

MARC FAUVELLE
On a une idée assez précise aujourd'hui des secteurs qui ont été les plus touchés au moment des récoltes qui arrivent ?

JULIEN DENORMANDIE
Arboriculture, à coup sûr, il y a des champs entiers d'arbres fruitiers qui ont été ravagés, viticulture aussi, et parfois même la grande culture, mais ce qui est très important là aussi, de souligner, c'est que, vous voyez, cet épisode de gel il l'interroge notre souveraineté alimentaire, il interroge l'adaptation de notre agriculture au changement climatique, et aujourd'hui, dans le cadre du plan de relance notamment, on investit 1 milliard d'euros dans notre agriculture, et notamment pour mieux la protéger, mieux l'adapter face à ce changement climatique, qui interroge notre souveraineté alimentaire et qui est pour moi donc une priorité.

MARC FAUVELLE
Les conséquences de cet épisode de gel, ça veut dire des prix vont augmenter, augmentent déjà aujourd'hui ?

JULIEN DENORMANDIE
Probablement, notamment à partir de cet été…

MARC FAUVELLE
Les prix des produits français donc.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, notamment à partir de cet été, sur des secteurs, notamment des fruits à noyaux, qui auront été très durement impactés. Mais là aussi c'est une forme de solidarité que de se dire, eh bien, je fais aussi cet effort-là pour soutenir notre agriculture, soutenir nos agriculteurs, et assurer nos productions, cette année et puis les années suivantes, parce qu'il n'y a pas de possibilité d'avoir une agriculture sans agriculteurs, c'est une évidence.

MARC FAUVELLE
Julien DENORMANDIE, ministre de l'Agriculture, merci, bonne journée à vous.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mai 2021