Déclaration de Mme Nathalie Élimas, secrétaire d'État à l'éducation prioritaire, sur l'écriture inclusive qui sera désormais proscrite à l'école, au Sénat le 6 mai 2021.

Intervenant(s) :

Circonstance : Débat "Écriture inclusive : langue d'exclusion ou exclusion par la langue", au Sénat le 6 mai 2021

Prononcé le

Texte intégral

Mme le président. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Les Indépendants – République et Territoires, sur le thème : « Écriture inclusive : langue d'exclusion ou exclusion par la langue. »

(…)

Mme le président. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de l'éducation prioritaire. Madame la présidente, mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, je suis heureuse, après vous avoir attentivement écoutés, de m'exprimer au nom du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports sur la question de l'écriture inclusive.

Si le sujet est aujourd'hui débattu dans cet hémicycle, c'est bien, et cela a été rappelé à plusieurs reprises, parce que nous ne parlons pas d'un petit sujet, d'une lubie de quelques personnes isolées qui se seraient prises de passion pour un nouveau jeu littéraire. L'écriture inclusive n'a rien à voir avec un exercice de style. Elle est un enjeu de société, un enjeu à la fois éducatif et politique, c'est-à-dire un enjeu qui nous préoccupe tous.

Que l'on ne s'y trompe pas. Je ne parle pas ici de l'évolution nécessaire de la langue et des usages consistant à accorder les métiers et les fonctions selon le genre. Cette évolution est un progrès évident, que nous saluons, salutaire pour les femmes et pour la société dans son ensemble. Je ne parle pas de la féminisation des noms, mais bien de l'écriture dite « inclusive », au sens où l'entend la circulaire du Premier ministre Édouard Philippe du 21 novembre 2017, à savoir en tant que « pratiques rédactionnelles et typographiques visant à substituer à l'emploi du masculin, lorsqu'il est utilisé dans un sens générique, une graphie faisant ressortir l'existence d'une forme féminine ». En clair, nous parlons bien aujourd'hui du point médian et des néologismes dits neutres, comme le pronom non binaire « iel », censé remplacer à la fois le « il » et le « elle ».

Cette écriture dite « inclusive » prend de l'essor et dépasse aujourd'hui très largement la sphère militante ou associative. On la retrouve désormais dans certains journaux, on la voit exploser sur les réseaux sociaux, on ne s'en étonne plus dans la communication des entreprises ni dans les publicités de marques grand public.

Nul n'ignore aussi combien son usage s'est répandu à l'université, dans certains intitulés de cours, de travaux dirigés ou de publications. Certains professeurs, que je crois volontiers peu nombreux, approuvent de telles pratiques et l'encouragent même, au détriment d'élèves ou d'étudiants qui ne voudraient ou, tout du moins, ne sauraient en faire usage.

De même, à l'université, et désormais à l'école, de plus en plus d'élèves l'emploient dans leurs copies, et nos professeurs se trouvent bien en peine de les corriger, souvent désemparés et dépassés par l'ampleur du phénomène. Leur embarras est légitime. Comment, en effet, s'opposer à une écriture qui prétend lutter pour l'égalité entre les femmes et les hommes et manifester la diversité du genre humain ? Pourquoi prendre le risque de se mettre à dos un, sinon plusieurs, élève ou collègue ? Comment ne pas plier face aux pressions, aux intimidations parfois, car elles existent, sommant d'y avoir recours ?

Face à cela, il est une réponse : l'institution. L'institution, c'est-à-dire l'État, doit se prononcer avec clarté et fermeté sur un tel sujet, car elle est la seule à pouvoir fixer la norme à laquelle chacun peut se référer en toutes circonstances.

Quatre ans après la circulaire de 2017 et l'avertissement de l'Académie française, je veux donc le redire avec la force et avec la conviction que seule donne l'évidence : l'écriture inclusive est un danger pour notre école ; elle est un danger pour notre langue ; elle est un danger pour les principes mêmes de notre République ; elle est donc un danger pour notre pays.

Mme Laurence Rossignol. Pas l'écriture inclusive : le point médian !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Je ne vous ai pas interrompue, madame la sénatrice !

Je commencerai par parler de l'école. L'écriture dite « inclusive » vient battre en brèche la mission première de tout système éducatif : apprendre à lire.

Nul ne peut contester les difficultés de lecture qu'entraîne déjà pour l'adulte une telle graphie. L'écriture inclusive nous fait buter sur les mots, nous contraint au bégaiement. Elle rend la marche d'un texte chaotique, elle disloque les mots en les fendant en deux. L'écriture inclusive nous contraint à la myopie : on ne voit plus que le mot écrit, on ne voit pas plus loin que le mot, on oublie le sens de la phrase, on perd finalement le sens tout court. L'écriture inclusive marque le retour au stade du déchiffrage ; elle est une régression de l'acte de lire.

Mme Laurence Cohen. Oh là là !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Chacun peut donc imaginer combien ces difficultés de lecture sont décuplées chez le jeune enfant qui apprend à lire. Vous le savez sans doute, madame la sénatrice, en classe de CP, les élèves apprennent à associer les lettres, dont la combinaison produit des sons, qui se combinent en mots. Ces mots font ensuite des phrases, dont l'enfant comprend enfin le sens. Il ne faut pas moins que l'association de cinq étapes successives pour apprendre à lire.

Tous les enfants ont besoin de règles claires. Aucun élève n'apprend dans le flou. Pour l'apprentissage de la langue française, les programmes scolaires se réfèrent aux normes orthographiques et grammaticales en usage, et les mêmes règles sont enseignées à tous. La clarté de la norme est la condition indispensable de la transmission.

À l'opposé exact de cela, les militants de l'écriture inclusive font évoluer leurs propres règles syntaxiques au gré des semaines. On ne compte plus les querelles intestines pour décider à quel endroit exactement placer le point médian, quels accords privilégier, jusqu'où aller dans le démembrement de la phrase. L'écriture inclusive a ses radicaux et ses modérés, ses pacifistes et ses jusqu'au-boutistes.

Mme Laurence Cohen. Quelle caricature !

Mme Laurence Rossignol. Indigne d'une ministre !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. En vérité, la question est simple : peut-on se payer le luxe, en France, d'aggraver les difficultés de lecture de nos élèves ?

M. Joël Guerriau. Non !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Il suffit de regarder les résultats des évaluations nationales pour se convaincre du contraire.

Moi qui suis, semaine après semaine, au contact des élèves de l'éducation prioritaire,…

Mme Laurence Rossignol. Et nous, non ?

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. … je vous alerte sur ce point. En dépit d'un progrès indubitable depuis 2018, à l'entrée en sixième, un nombre encore trop important d'élèves présente des difficultés de déchiffrage manifestes, qui sont inquiétantes.

Mme Laurence Cohen. Ce n'est pas l'écriture inclusive la responsable !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. De fait, l'écriture inclusive constitue bien un obstacle pour l'acquisition de la langue et de la lecture pour la très grande majorité des enfants, sinon pour tous.

Mme Laurence Rossignol. L'écriture inclusive fait tourner la mayonnaise…

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Comme l'a écrit récemment le professeur émérite Bernard Cerquiglini, l'écriture inclusive rompt avec le courant progressiste, qui, depuis le XVIe siècle, milite en faveur d'une lisibilité démocratique de l'écrit. Il est donc tout à fait exact de parler d'écriture excluante.

M. Max Brisson. Très bien !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. L'écriture inclusive est excluante au moins à un autre titre : elle est inadaptée aux élèves présentant des troubles d'apprentissage. Je pense en particulier aux enfants atteints de dyslexie, de dyspraxie ou de dysphasie.

Mme Laurence Cohen. N'importe quoi !

M. Joël Guerriau. Si, c'est vrai !

Mme Laurence Cohen. La dyslexie et la dyspraxie, ce n'est pas ça !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Je pense aussi à tous les enfants en situation de handicap, enfants autistes, enfants malvoyants, qui dépendent de logiciels d'aide à la lecture incapables de reconnaître l'écriture inclusive et, donc, de restituer le texte lu.

Aussi, la typographie de l'écriture inclusive – une typographie qui ne se lit pas et ne se dit pas, une typographie instable, qui dépend du bon vouloir créatif de chacun, une typographie incapable de se choisir une règle orthographique plutôt qu'une autre – n'a en vérité aucunement sa place dans notre école.

M. Antoine Lefèvre. Et aucun avenir !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Par conséquent, parce que nous défendons une école véritablement inclusive,…

Mme Laurence Cohen. Ça ne se voit pas !

Mme Laurence Rossignol. Commencez par payer les AESH !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. … parce que nous mettons l'intérêt supérieur de l'élève au-dessus de tout, et parce qu'enfin nous croyons, comme l'a écrit Jean Zay…

Mme Laurence Cohen. Encore un exemple masculin !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. … en 1936, que « l'école doit rester l'asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas », le ministère de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports vient de publier une circulaire proscrivant son usage dans les enseignements.

M. Joël Guerriau. Très bien !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Elle viendra conforter nos élèves dans leurs apprentissages et conforter nos professeurs dans leur travail.

M. Max Brisson. Très bien !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Mesdames, messieurs les sénateurs,…

Mme Laurence Rossignol. Mesdames, messieurs les sénateurs ?

Mme le président. S'il vous plaît !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. … nous pourrions nous en tenir à souligner l'inadéquation fondamentale entre écriture inclusive et apprentissage de la lecture.

Mme Laurence Cohen. Caricature !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Autrement dit, nous pourrions nous en tenir à l'école. L'école est le creuset de la République. L'école a tout à voir avec la République, et ce qui touche aux principes fondamentaux de notre République touche nécessairement à notre école.

Mme Laurence Rossignol. Blablabla !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Beaucoup a déjà été dit cet après-midi sur les dangers que constitue l'usage de l'écriture inclusive pour notre langue et pour notre pays.

Vous avez ainsi parlé de la francophonie. En effet, comme s'en est inquiétée l'Académie française, je suis convaincue que la généralisation de l'écriture inclusive, qui complexifie abusivement notre grammaire et notre orthographe, qui ne sont déjà pas si simples, marquerait la mort annoncée de la pratique de la langue française dans le monde. Rappelons qu'il n'y a pas d'accord des adjectifs en anglais et quasiment pas d'accord des verbes non plus. Cette simplicité est un avantage compétitif évident pour la diffusion de l'anglais dans le monde. Tout autre est le cas des langues romanes, qui nécessitent connaissance du masculin et du féminin de chaque nom et accord des adjectifs.

Dans cet environnement linguistique déjà complexe, les tenants de l'écriture inclusive, en refusant d'accorder au masculin sa fonction de neutre, font le choix assumé d'accroître considérablement les difficultés préexistantes de notre langue par l'excroissance artificielle des mots.

M. Max Brisson. Absolument !

Mme Laurence Rossignol. C'est tellement réac !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Par conséquent, avec l'expansion de l'écriture inclusive, la langue anglaise, déjà en situation quasiment hégémonique à travers le monde, gagnerait à coup sûr et probablement définitivement sur la langue française. Je parle de l'anglais, mais je pourrais parler de bien d'autres langues. Mesdames, messieurs les sénateurs, l'écriture inclusive, je le crois, signe le déclin du français parlé dans le monde.

Vous avez aussi parlé du lien irréductible qui lie notre pays à sa langue. « L'histoire de France commence avec sa langue », nous dit Michelet. Nous sommes les dépositaires temporaires des mots, des voix, des âmes qui ont sculpté la langue française par le passé. Par nos vies, nous sommes les bâtisseurs de la langue que, à notre tour, nous devons transmettre. Notre langue ne s'est pas faite en un jour.

Mme Laurence Rossignol. Ah bon ?

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Elle est le résultat d'une longue histoire, d'une longue tradition faite d'enrichissements progressifs et d'apports successifs.

Mme Laurence Rossignol. On en apprend des trucs…

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. J'en suis heureuse, madame la sénatrice.

La langue est une chaîne de vie, dont nous ne sommes qu'un maillon.

Cette vérité appelle l'humilité et doit tempérer l'hubris de quelques-uns. Cette vérité doit aussi nous pousser à réfléchir par deux fois avant d'accepter des évolutions moins dictées par l'usage courant que par la nouvelle doxa du temps présent.

Cela a été dit, l'écriture inclusive participe d'une idéologie qui, comme toute idéologie, ne souffre pas la contestation et dont les partisans cherchent au contraire à imposer leurs vues à tous. Cette idéologie oppose les hommes et les femmes, les dominants et les dominés. Elle fait du terrain linguistique un champ de bataille où deux camps combattent face à face.

Sans doute vaudrait-il mieux éviter dans un cours de grammaire de dire que « le masculin l'emporte sur le féminin ». En revanche, on peut tout simplement dire qu'au pluriel le mot s'accorde au masculin, qui, dans la langue française, fait office de neutre.

L'écriture inclusive est donc le refus du neutre, c'est-à-dire de l'universel. L'écriture inclusive, c'est rendre visible le genre et rendre invisible l'universel. Ce mouvement d'inversion de la norme est en contradiction totale avec les principes mêmes de notre République, qui rassemble avant d'exclure, qui unit avant de séparer. Par conséquent, l'écriture inclusive n'est pas seulement illisible, inintelligible, impraticable et préjudiciable aux apprentissages, pas uniquement le choix délibéré d'exclure une partie de nos concitoyens,…

Mme Laurence Cohen. Insupportable !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. … elle est une méconnaissance absolue et, je crois, voulue de notre langue et de son histoire, une tentative d'appauvrissement de notre manière de penser et, plus encore, de nous penser.

Mesdames, messieurs les sénateurs, l'école de la République apprend à chaque élève à habiter sa langue, c'est-à-dire à être porté par une littérature qui a toujours célébré cet esprit de liberté et de partage qu'est l'esprit français.

Notre langue est davantage qu'un trésor : elle est notre destinée commune. C'est par la langue que nous devenons nous-mêmes et que nous nous projetons au-delà, vers cet universel qui caractérise le rapport si singulier que les Français entretiennent avec le monde.

Mme Laurence Cohen. Quelle prétention !

Mme Nathalie Elimas, secrétaire d'État. Sachons donc la garder belle et l'énoncer clairement sans jamais cesser de l'enrichir. Les générations à venir nous en sont tributaires. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées des groupes UC et INDEP.)

Mme Laurence Rossignol. Les Républicains applaudissent… Ici, c'est la PACA permanente !

Mme le président. Nous en avons terminé avec le débat sur le thème : « Écriture inclusive : langue d'exclusion ou exclusion par la langue. »


source http://www.senat.fr, le 26 mai 2021