Interview de Mme Florence Parly, ministre des Armées, à France info le 11 juin 2021, sur l'opération Barkhane et la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Florence PARLY.

FLORENCE PARLY
Bonjour.

MARC FAUVELLE
La France va donc mettre fin à l'opération Barkhane sous sa forme actuelle. Elle durait depuis huit ans au Sahel pour lutter contre les différents groupes djihadistes qui minent cette région du monde. Il y a quelques jours encore, une attaque terroriste a fait au moins cent trente morts au Burkina Faso dans l'attaque d'un village. Est-ce que la France part sur un constat d'échec ?

FLORENCE PARLY
Alors tout d'abord, nous ne changeons pas d'objectif. L'objectif demeure. Il s'agit de continuer la lutte contre le terrorisme, c'est un enjeu majeur. C'est un enjeu majeur bien sûr pour les populations des pays du Sahel et c'est un enjeu majeur pour la sécurité des Européens. Ce qui change, c'est l'approche. Et nous avons toujours dit depuis bien longtemps que Barkhane n'était pas éternelle d'une part et nous avons aussi dit que notre dispositif militaire devait sans cesse s'adapter. C'est une réalité du terrain militaire : c'est que l'ennemi, au cas particulier les groupes armés terroristes, s'adapte sans cesse au mode opératoire, au mode d'action des militaires qui sont sur place et donc il est important de varier sans cesse ses effets. Donc l'annonce faite par le président de la République, ce n'est pas une surprise. C'est un travail et qui a été initié de longue date, dont d'ailleurs le président de la République a eu l'occasion… Qu'il a eu l'occasion, pardon, de partager avec ses partenaires du Sahel puisque, lorsque le président a préparé le sommet de N'Djamena au mois de janvier, cette question de l'adaptation, de la transformation du dispositif Barkhane a été longuement partagée et évoquée avec les chefs d'Etat.

MARC FAUVELLE
Et on attendait d'ailleurs déjà ces annonces à ce moment-là ; finalement, elles sont intervenues hier. Est-ce que vous diriez, Florence PARLY, que les djihadistes ont reculé depuis huit ans ou qu'on a juste limité la casse ?

FLORENCE PARLY
Nous avons mené des opérations extrêmement importantes pour décapiter les chefs terroristes de ces grandes organisations. Je rappelle à nos auditeurs que les organisations terroristes qui sont présentes au Sahel, ce sont les filiales d'Al-Qaida d'une part et de Daesh d'autre part qui ont des organisations régionales. Donc nous avons, par exemple. L'année dernière, eu de grands succès puisque nous avons éliminé le numéro un d'Al-Qaïda au Maghreb islamique. Qu'au mois de novembre nous avons éliminé le chef militaire de cette même organisation et que nous avons affaibli l'organisation terroriste EIGS qui est la filiale de Daesh. Pour autant, nous voyons bien que la situation sécuritaire dans la zone reste très difficile.

MARC FAUVELLE
Les jihadistes n'ont pas reculé depuis huit ans.

FLORENCE PARLY
Les djihadistes se réorganisent mais l'objectif, c'est de faire en sorte que cette réorganisation se fasse le plus difficilement possible, et pour ce faire il faut pouvoir taper - si je puis dire - les têtes, les chefs de ces organisations terroristes. L'acquis fondamental de ces derniers mois, celui qui a été mis en oeuvre, initié au sommet de Pau - c'était en janvier 2020 - c'est d'avoir permis d'accompagner de plus en plus les forces armées du Sahel afin qu'à terme, elles puissent prendre en charge la sécurité de la zone. Qu'avons-nous fait ? Nous sommes passés petit à petit d'une opération où la France intervenait lourdement, souvent seule, à une situation dans laquelle non seulement nous ne sommes plus seuls parce que nous avons entraîné les Européens notamment avec nous - c'est ce que le président de la République appelle l'Européanisation - mais nous sommes aussi de plus en plus en partenariat avec les forces armées sahéliennes, que nous avons d'abord formées et ceci grâce à l'action que mènent les Européens sur place. C'est une mission qui s'appelle EUTM. Que nous avons entraînées et avec lesquelles de plus en plus nous avons combattu. Il y a eu de grandes opérations cet automne et cet hiver pendant lesquelles les armées françaises et les armées sahéliennes ont constitué un groupe unique de plusieurs milliers de soldats qui ont combattu ensemble. Et le résultat de cela, c'est qu'elles ont acquis des capacités et que cela va nous permettre précisément de faire évoluer le dispositif comme le président de la République l'a annoncé.

MARC FAUVELLE
Justement, vous parlez de coopération. Cette annonce d'Emmanuel MACRON, elle intervient après un double coup d'Etat au Mali qui est l'un de nos partenaires ou qui était l'un de nos partenaires, en tout cas, dans cette région. Les militaires ont pris le pouvoir. Ils semblent aujourd'hui vouloir discuter avec les djihadistes pour tenter de faire la paix avec eux. Réaction à Bamako, si vous le voulez bien, avec notre envoyé spécial Nathanaël CHARBONNIER et on en parle juste après, Florence PARLY. (…)

- C'est une mesure de représailles contre le Mali et contre ces discussions, Florence PARLY ?

FLORENCE PARLY
Comme je l'ai dit, il n'y a pas de rapport dans la mesure où ce travail…

MARC FAUVELLE
Il n'y a aucun rapport avec ce qui s'est passé récemment ?

FLORENCE PARLY
Ce travail, il a été initié depuis des mois et le président de la République a considéré que le moment était venu. Et ce moment est venu notamment, comme je vous le disais, parce que les forces armées sahéliennes désormais sont plus en mesure de faire face à leurs ennemis, et c'est possible parce que les Européens sont de plus en plus présents. Le président de la République a indiqué…

MARC FAUVELLE
Les Européens pour l'instant traînent un peu les pieds. La force européenne, je crois que c'est 600 personnes aujourd'hui. La France avait 5 100 soldats, a 5100 soldats sur place. Le relais pour l'instant il n'est pas prêt.

FLORENCE PARLY
C'est une dynamique qui est extrêmement puissante, et d'ailleurs les Français pourront voir lors du défilé du 14 juillet la force Takuba et des soldats qui ont combattu au Sahel.

MARC FAUVELLE
C'est la force européenne.

FLORENCE PARLY
La force européenne composée de Tchèques, de Suédois, d'Estoniens qui seront présents. Donc cette dynamique elle est là, elle est toujours au rendez-vous. Donc ce qui est important de comprendre, c'est que la France reste engagée. Elle reste engagée militairement au Sahel. Elle va faire évoluer sa présence pour que précisément Takuba, qui est ce groupe de forces spéciales qui accompagnent les soldats sahéliens, puisse jouer un rôle de plus en plus important.

MARC FAUVELLE
Faire évoluer sa présence, Florence PARLY, ça veut dire combien de soldats en moins sur les 5 100 actuels ?

FLORENCE PARLY
C'est précisément ce dont nous allons discuter avec l'ensemble de nos partenaires.

MARC FAUVELLE
Franck COGNARD, notre spécialiste Défense, disait 2 300 à terme. C'est ça ?

FLORENCE PARLY
Je ne dévoilerai aucun chiffre parce que les consultations commencent et vous comprendrez bien que nous n'allons pas dévoiler par avance des sujets dont nous allons parler avec nos partenaires. C'est extrêmement important. Mais ce qui est vraiment important de comprendre, c'est que l'engagement militaire de la France restera très significatif parce que nous considérons qu'il nous faut continuer de combattre le terrorisme, continuer d'affaiblir les têtes de chaînes des groupes armés terroristes, ceux que j'ai cités tout à l'heure - Al-Qaida et Daesh - et qu'il faut continuer ce travail qui permettra aux forces armées du Sahel, progressivement, d'être en situation de répondre et de riposter. Et d'ailleurs, on voit déjà que celles-ci contrairement à la situation d'il y a dix-huit mois où elles avaient subi des revers extrêmement lourds, celles-ci sont désormais en situation de riposter.

MARC FAUVELLE
Merci à vous Florence PARLY, Ministre des Armées


source : Service d'information du Gouvernement, le 14 juin 2021