Interview de Mme Emmanuelle Wargon, ministre déléguée chargée du logement, à France Inter le 21 mai 2021, sur la gestion de la fin de la trêve hivernale et l'hébergement d'urgence.

Texte intégral

MATHILDE MUNOS
Dans 10 jours ce sera la fin de la trêve hivernale, une date redoutée chaque année par des milliers de personnes car elle signifie la reprise des expulsions en cas de loyers impayés, bonjour Emmanuelle WARGON.

EMMANUELLE WARGON
Bonjour Mathilde MUNOS.

MATHILDE MUNOS
Vous êtes la ministre du Logement. L'année dernière vous aviez prolongé la trêve jusqu'au 20 juillet, pour cette année est-ce que vous maintenez la date du 1er juin ou est-ce que vous comptez la décaler ?

EMMANUELLE WARGON
Cette année nous maintenons la date du 1er juin, d'habitude, vous savez, c'est le 31 mars, cette année c'est le 1er juin, mais surtout cette année nous allons gérer les choses de façon extrêmement différente des autres années.

MATHILDE MUNOS
C'est-à-dire ?

EMMANUELLE WARGON
Parce que, pour éviter une explosion sociale, pour éviter qu'on transforme la crise sanitaire, dont nous sortons, en une crise sociale, nous allons mener les expulsions de façon beaucoup plus progressive, nous allons mieux organiser les choses, mieux prendre en compte la situation des personnes, proposer un relogement, ou un hébergement, à chaque personne concernée, et indemniser les propriétaires quand nous n'expulsons pas tout de suite.

MATHILDE MUNOS
Alors juste, on va détailler ces mesures, mais vous avez une idée du nombre d'expulsions qui pourrait avoir lieu cette année ?

EMMANUELLE WARGON
On sait qu'il y a potentiellement environ 30 000 expulsions demandées qui attendent que la trêve hivernale se termine.

MATHILDE MUNOS
C'est plus que d'habitude ça, non ?

EMMANUELLE WARGON
C'est plus que d'habitude…

MATHILDE MUNOS
C'est deux fois plus !

EMMANUELLE WARGON
Une année normale c'est environ 15 000, l'année dernière on a peu expulsé, et donc les exclusions qui n'ont pas été faites l'année dernière se sont accumulées d'une certaine manière, donc on sait que potentiellement on pourrait avoir 30 000 personnes concernées, mais nous n'allons pas expulser 30 000 personnes à partir du 1er juin, et donc je voudrais dire aux personnes qui nous écoutent, et qui peuvent être extrêmement inquiètes, j'imagine ce que c'est que de se demander ce qui va vous arriver à partir de la levée de la trêve, que mon objectif, mon obsession, c'est qu'on trouve une solution pour chacune des personnes concernées, mais nous devons reprendre les expulsions parce qu'il y a aussi des propriétaires, et les propriétaires ce sont parfois, même souvent, des personnes modestes, des retraités, donc l'esprit dans lequel nous allons le faire c'est indemniser les propriétaires quand on n'expulse pas tout de suite, et quand l'expulsion doit avoir lieu, s'engager à trouver un relogement ou au moins un hébergement pour les personnes concernées.

MATHILDE MUNOS
Et pour les locataires qui pourront rester même s'ils ne payent pas leur loyer pour le moment, qui peuvent rester dans leur logement, comment vous allez les choisir, sur quels critères vous allez différencier tous les dossiers ?

EMMANUELLE WARGON
En fait notre objectif c'est de donner une chance le plus possible aux locataires qui pourraient se maintenir dans les lieux si on arrive à trouver une solution, par ailleurs, à leurs problèmes économiques, c'est aussi pour ça que nous investissons 30 millions d'euros dans un fonds d'aide aux impayés de loyer, parce que parfois c'est juste conjoncturel, l'activité va reprendre, les salaires vont réaugmenter, ils vont avoir plus de travail que dans la période précédente, après, sinon, c'est du cas par cas en fonction de la situation des personnes concernées, quand s'il s'agit des locataires, est-ce qu'ils ont des enfants par exemple, et la situation des propriétaires, quand c'est un propriétaire, qui est lui-même en difficulté.

MATHILDE MUNOS
Donc vous allez, pour aider les propriétaires, les indemniser, et vous dites 30 millions de plus pour le fonds d'indemnisation, c'est ça ?

EMMANUELLE WARGON
Je dis, 30 millions de plus pour les locataires, pour l'aide à la prévention des impayés de loyer, et quelques dizaines de millions, le chiffre n'est pas encore complètement consolidé, pour les propriétaires, pour les indemniser, nous avons, avec le ministère de l'Intérieur, remis de l'argent sur l'indemnisation des propriétaires.

MATHILDE MUNOS
Et quand vous parlez d'indemnisation, ça veut dire quoi, ça veut dire qu'ils vont recevoir une somme équivalente au loyer, ou ce sera une somme forfait ?

EMMANUELLE WARGON
C'est une somme équivalente au loyer, il faut la demander à la préfecture.

MATHILDE MUNOS
L'été qui arrive c'est aussi une période compliquée pour les SDF, Emmanuelle WARGON, parce qu'il y a plein de dispositifs d'aide qui s'arrêtent, que prévoyez-vous pour les sans-abri ?

EMMANUELLE WARGON
Alors cette année c'est inédit, et je voudrais vous dire ma fierté que de pouvoir porter cette décision, avec le Premier ministre et le président de la République, cette année, pour la première fois, nous ne fermons pas les places d'hébergement d'urgence. il faut savoir que, traditionnellement, on ouvre des places à l'automne et on les ferme au printemps, et cette espèce de gestion au thermomètre elle est dénoncée par les associations, mais je ne pense pas qu'aux associations, je pense aussi aux travailleurs sociaux, et d'ailleurs j'aimerais rendre hommage à la mémoire d'Audrey ADAM, cette travailleuse sociale qui a été tuée dans l'Aube, il y a quelques jours, dans l'exercice de ses fonctions, parce que les travailleurs sociaux ils font un métier noble, un métier difficile, et est un métier qui maintenant, malheureusement, comporte des risques, donc les travailleurs sociaux, tous les ans, ils sont désespérés d'être obligés de fermer des places, de remettre des personnes à la rue, ça interrompt l'accompagnement social, et puis on recommence tout à la rentrée, comme si on n'avait pas besoin d'avoir un toit entre mars et octobre.

MATHILDE MUNOS
Donc ça veut dire que vous maintenez que toutes les places, il y en a combien actuellement ?

EMMANUELLE WARGON
Cette année, pour la première fois, c'est vraiment inédit, et je suis très heureuse de vous l'annoncer ce matin, je maintiens les 200 000 places ouvertes. on a ouvert beaucoup de places pendant la crise, et c'est bien normal, en fait c'est l'application du "quoi qu'il en coûte" aux personnes les plus en difficulté, aux personnes les plus fragiles, et c'est l'honneur de la société française, et c'est l'honneur de ce gouvernement, de le faire, donc nous maintenons ces 200 000 places ouvertes, jusqu'à mars prochain, ce qui va nous permettre de mieux accompagner les personnes et de les libérer de cette angoisse de, à partir de la fin de la trêve, quelle que soit la date de la fin de la trêve, mon centre d'hébergement va fermer, l'hôtel dans lequel on m'a proposé de me reposer, de me reconstruire, va me mettre dehors, et que vais-je devenir, et l'important c'est vraiment qu'on en profite pour accompagner, pour permettre aux personnes de mobiliser leurs droits et, dans la mesure du possible, d'avoir accès à un vrai logement.

MATHILDE MUNOS
Mais on ne découvre pas que les besoins des SDF sont les mêmes l'été que l'hiver, les associations le disent depuis des lustres, pourquoi vous ne l'avez pas fait avant ?

EMMANUELLE WARGON
D'abord moi je suis ministre du Logement depuis juillet dernier, je crois que c'est aussi le caractère exceptionnel de la situation qui nous a permis d'apporter des réponses exceptionnelles, peut-être qu'on est prêt à plus questionner la manière traditionnelle dont on applique ces politiques publiques. Moi, ça m'a toujours choquée, cette gestion au thermomètre, cette espèce de "stop and go" dans laquelle vous rouvrez, vous fermez, c'est Pénélope qui se tisse sa tapisserie de jour et puis qui la défait la nuit, ce n'est pas possible, on a des personnes concernées, donc je pense que c'est une bien meilleure manière de gérer, je pense qu'on obtiendra de bien meilleurs résultats pour les personnes concernées, et pour les associations, pour les gestionnaires des centres, ça fait toute la différence.

MATHILDE MUNOS
Et il ne faut pas y voir un lien avec la présidentielle qui approche ?

EMMANUELLE WARGON
C'est vraiment une vision aussi de cette politique d'appui à l'hébergement, vers le logement, on appelle cette politique "Logement d'abord", elle est très portée par le président de la République, ça permet de dire que même les personnes qui viennent de la rue, il faut qu'on leur permette d'accéder véritablement au logement, mais pour faire ça, il faut les prendre en charge et les accompagner.

MATHILDE MUNOS
Et un autre dispositif justement, pour permettre aux personnes d'accéder, aux personnes sans-abri d'accéder à des logements, c'est le programme "Logement d'abord", quel est le bilan de ce dispositif qui existe depuis 4 ans ?

EMMANUELLE WARGON
Alors,"Logement d'abord" c'est l'idée de dire que tout le monde a droit à un logement et pas à une place d'hébergement, et en 3 ans, depuis 2017, nous avons permis à un peu plus de 230 000 personnes qui étaient à la rue, ou dans des centres d'hébergement, d'accéder au logement, et ça commence à se voir puisque la dernière Nuit de la solidarité, organisée à Paris, il y avait environ 20 % de personnes à la rue, en moins, que les années précédentes, donc ce n'est pas seulement l'hébergement qui est important, c'est de donner accès à un toit de façon digne et à un vrai logement, au plus de personnes possible, le fait de maintenir les places ça nous permet d'accompagner, et d'accompagner vers le logement, par exemple, le logement social, et c'est pour ça qu'on a tellement besoin de logement social en France aussi.

MATHILDE MUNOS
Merci Emmanuelle WARGON, ministre du Logement, et je rappelle cette information très importante que vous nous avez dévoilée ce matin, la fin de la gestion au thermomètre pour les sans-abri et donc le maintien des 200 000 places d'hébergement actuelles, le maintien de ces places tout l'été, merci beaucoup.

EMMANUELLE WARGON
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 mai 2021