Interview de Mme Marlène Schiappa, ministre de la citoyenneté, à France Inter le 15 juillet 2021, sur l'installation du nouveau comité interministériel de la laïcité et la formation des agents publics à la laïcité.

Texte intégral

CARINE BECARD
Notre invitée ce matin sur France Inter est la ministre déléguée auprès du ministre de l'Intérieur en charge de la Citoyenneté, bonjour Marlène SCHIAPPA.

MARLENE SCHIAPPA
Bonjour.

CARINE BECARD
Merci d'avoir accepté notre invitation.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous.

CARINE BECARD
Installation et première réunion aujourd'hui du nouveau Comité interministériel de la laïcité, il vient remplacer l'Observatoire de la laïcité, qui avait été créé et mis en place en 2013, il y a maintenant huit ans, une structure indépendante, mais dont la ligne a été jugée récemment trop accommodante, lui succédera donc, à compter de ce jeudi, un Comité laïcité, qui sera lui directement piloté par le pouvoir politique et en particulier par le Premier ministre. Marlène SCHIAPPA, que va faire ce Comité laïcité, que ne faisait pas l'Observatoire de la laïcité, très simplement, très concrètement, qu'est-ce qui va changer ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors d'abord, vous me permettrez, je ne partage pas la manière dont vous présentez les choses parce que l'Observatoire de la laïcité n'était pas quelque chose d'indépendant, c'était une organisation rattachée à Matignon, financée entièrement par l'Etat, composée de fonctionnaires…

CARINE BECARD
D'experts.

MARLENE SCHIAPPA
Non, d'abord de fonctionnaires, d'agents de l'Etat, d'agents de Matignon, et puis ensuite qui s'est adossée avec un collège, comme ça se fait régulièrement, avec des experts, et comme nous le feront très probablement. Simplement, là, l'idée, c'est qu'on puisse passer aux actes. Il y a eu beaucoup de débats, il y a eu une loi, un projet de loi pour conforter les principes républicains, et le président de la République a donné la ligne à deux reprises, d'abord avec son discours de Mulhouse, et puis ensuite avec son discours des Mureaux dans lequel il a voulu renforcer le principe de laïcité. Et donc, ce matin, autour du Premier ministre, nous avons l'aboutissement d'un travail de fond, de plusieurs mois, mené de manière interministérielle, que j'ai le plaisir de coordonner au titre de mes fonctions, puisque je suis chargée de la Citoyenneté et de la Laïcité, et donc nous allons mettre en oeuvre une feuille de route, concrète, volontariste, en actes, avec une vingtaine de mesures, interministérielles, pour faire vivre la laïcité concrètement, et notamment appliquer les mesures que nous avons fait voter dans la loi, pour conforter les principes de la République.

CARINE BECARD
Alors, cette feuille de route, ces mesures, vous voulez désormais, notamment, entre autres, je ne vais pas égrener les vingt, mais que soient formés les fonctionnaires à la laïcité, vous voulez contrôler que les agents publics et les élus respectent bien les principes républicains, et vous voulez les sanctionner si des manquements devaient être constatés. Est-ce que l'on est en train d'entrer, Marlène SCHIAPPA, dans ce que l'on pourrait appeler une laïcité de combat ?

MARLENE SCHIAPPA
On est en train de rentrer dans une laïcité en actes, dans une laïcité d'action. On a eu beaucoup de débats théoriques, et j'y est pris ma part, évidemment, en publiant des notes, des livres, en organisant des conférences, et maintenant je crois qu'après de nombreuses années, de théories, parfois de débats, de controverses, et c'est normal dans un débat intellectuel d'avoir des débats, je crois qu'il est temps de passer à l'action, et donc, dans cette vingtaine de mesures on veut, nous, avant tout, outiller avant toute chose. Donc, nous allons par exemple présenter un plan de formation pour les agents publics, avec ma collègue ministre Amélie de MONTCHALIN, nous serons cet après-midi dans une CAF, dans l'Essonne, qui est exemplaire en matière de laïcité, qui a commencé la formation de ses agents, puisque vous savez que nous allons étendre le principe de laïcité notamment aux délégataires de service public, c'était une avancée du projet de loi pour conforter les principes républicains. Nous allons également pouvoir créer une Journée de la laïcité, le 9 décembre, pour l'anniversaire de la loi de 1905, tous les ans, eh bien nous pourrons mettre en oeuvre des initiatives pédagogiques, parce que je veux dire qu'il y a déjà beaucoup de choses qui existent et qui se font, partout dans les territoires, en France, pour défendre le principe de laïcité. L'idée c'est aussi de valoriser toutes ces personnes qui, sur le terrain, défendent, expliquent et font de la pédagogie sur ce qu'est la laïcité. La laïcité elle n'est pas contre les religions, la laïcité c'est aussi la liberté de conscience, c'est aussi la liberté de culte, et c'est aussi la séparation entre les églises et l'Etat, entre le politique et le religieux.

CARINE BECARD
Alors, je voudrais rebondir sur la formation des fonctionnaires, vous voulez former tous les fonctionnaires à la laïcité, formation obligatoire pour les 5 millions d'agents publics d'ici à 2024, parmi ces fonctionnaires il y a les jeunes enseignants de moins de 30 ans. La Fondation Jean Jaurès a publié récemment une étude intéressante sur eux qui disait que 57% d'entre eux, par exemple, soutiennent le voile à l'école, ils sont également un peu plus d'un sur deux à approuver le port du burkini. Avec cette formation, Marlène SCHIAPPA, comment ça va se passer, ils vont devoir apprendre à penser différemment, c'est ça qui va se passer ?

MARLENE SCHIAPPA
Non, je crois que la laïcité elle n'oblige pas les uns et les autres à penser d'une certaine manière, au contraire, je crois que le principe de laïcité, qui est un principe juridique, politique et philosophique, le principe de laïcité il est très lié au principe de liberté de conscience, et donc de liberté de pensée bien évidemment, et je crois que lorsqu'on apprend la manière dont fonctionnent les lois, notamment la loi de 1905, eh bien on peut justement s'éveiller, s'élever, y compris intellectuellement, et développer sa propre pensée. Chacun a droit d'avoir une opinion, un avis, il ne s'agit évidemment pas d'avoir une police de la pensée, il s'agit de former aux droits, et de rappeler que, par exemple, quand on représente l'Etat, eh bien on n'a pas le droit de porter des signes religieux quand on est la République au guichet, par exemple, quand on est fonctionnaire, et inversement, quand on est comme un citoyen, que ce soit dans l'espace privé ou dans l'espace public, on a là parfaitement le droit d'arborer un signe religieux parce qu'on est là en tant que citoyen et la liberté de conscience, et la liberté de culte, elles ne sont pas négociables dans la République française, ce sont des lignes de crête…

CARINE BECARD
Mais là, les jeunes dont je parle…

MARLENE SCHIAPPA
En dehors des caricatures, et c'est peut-être ça qui est un peu nuancé.

CARINE BECARD
Mais ce n'est pas une caricature, c'est une étude très sérieuse de la Fondation Jean Jaurès, encore une fois 57 % de ces enseignants, qui ont moins de 30 ans, disent « voilà, on est d'accord avec le voile à l'école », ça j'imagine que vous ne défendez pas cette idée-là !

MARLENE SCHIAPPA
Je ne suis pas en train de tout de vous dire que cette étude est une caricature, j'ai beaucoup de respect pour la Fondation Jean Jaurès, j'étais experte pour les droits des femmes auprès de la Fondation Jean Jaurès pendant des années, et le livre que j'ai écrit sur la laïcité qui s'appelle " Laïcité, point ", je l'ai coécrit avec le directeur des études de la Fondation Jean Jaurès Jérémie PELTIER, donc j'ai le plus grand respect pour le travail de cette fondation, comme de la fondation Politique, et d'autres fondations qui travaillent sur ces sujets.

CARINE BECARD
Mais sur le fond ?

MARLENE SCHIAPPA
Sur le fond, c'est-ce que je suis en train de vous dire, c'est-à-dire que cette étude elle nous montre à quel point, parfois, la laïcité peut être mal perçue, et parfois à quel point on ne partage pas suffisamment ce que permet également la laïcité, en termes de protection, en terme de lutte contre la radicalisation. Vous savez, moi j'étais hier à Nice avec le Premier ministre, j'ai rencontré des victimes de terrorisme, des victimes de l'attentat de Nice du 14 juillet, et notamment une maman, qui était très courageuse, et qui est musulmane, qui m'a dit "moi, vous savez, j'ai la foi et je veux pratiquer ma religion, et je veux fermement lutter contre la radicalisation, lutter contre ce terrorisme et contre ce djihadisme des esprits ", et je crois que cette maman elle a parfaitement - cette femme, cette citoyenne - elle a parfaitement résumé la situation.

CARINE BECARD
Mais vous vous souvenez aussi de ces lycéens, qui étaient une majorité à l'automne dernier, à désapprouver, par exemple, la rediffusion des caricatures de Mahomet, vous vous en souvenez, c'était juste avant le procès des attentats de " Charlie Hebdo "…

MARLENE SCHIAPPA
Mais bien sûr.

CARINE BECARD
C'était intéressant ça parce que, est-ce que le Comité laïcité, que vous allez installer ce matin, est-ce que la politique que vous souhaitez porter ne va pas fracturer cette société ?

MARLENE SCHIAPPA
Non, je ne crois pas, parce que justement l'idée pour nous c'est de travailler avec ces jeunes, en tant que mère d'une adolescente moi-même je vois bien à quel point les jeunes ont soif de tolérance, ont soif d'altérité, de respect de l'autre, c'est une génération très engagée, pour laquelle personnellement j'ai beaucoup d'admiration, et j'ai lancé d'ailleurs…

CARINE BECARD
Mais vous, vous parlez de contrôles, et vous parlez de sanctions éventuellement, on n'est pas dans…

MARLENE SCHIAPPA
Pardon, c'est vous qui avez parlé de contrôles et de sanctions, moi je pense que ce à quoi vous faites référence c'est le déféré laïcité…

CARINE BECARD
Exactement.

MARLENE SCHIAPPA
Qui vise à protéger les municipalités dans le cas où un élu, par exemple, ou le maire d'une municipalité dirait « eh bien moi je vais supprimer tous les livres de Darwin de toutes les bibliothèques », ou « je vais prendre des décisions en disant que désormais tous les menus seront des menus confessionnels dans les cantines, sans exception, sans alternative », eh bien là effectivement le préfet pourra, sous le contrôle du juge, dans les 48h, prendre un déféré laïcité, il ne s'agit pas de sanctionner les gens, il ne s'agit pas de sanctionner qui que ce soit, il s'agit vraiment de garantir le principe de laïcité. Je recevrai cet après-midi les résultats d'une grande étude, que j'ai lancée il y a quelques mois, faite avec Make.org, nous avons lancé la plus grande consultation, auprès de 50.000 jeunes, sur la laïcité, nous allons voir ce que pensent les jeunes de la laïcité, et avec ma collègue Sarah EL HAIRY, qui est chargée de la Jeunesse, qui sera présente et partie prenante, comme d'autres ministres, Jean-Michel BLANQUER, Olivier VERAN, et beaucoup d'autres, au Comité interministériel de la laïcité ce matin, nous mettons en oeuvre ces actions de dialogue. Moi je crois au dialogue avant tout, je crois au dialogue et je crois au débat.

CARINE BECARD
Une toute dernière question avant de vous laisser filer, à neuf mois de l'élection présidentielle est-ce que La République en marche, le parti du président, qui a enchaîné trois déroutes électorales en deux ans, est-ce qu'il a besoin d'un nouveau directeur général ?

MARLENE SCHIAPPA
On a surtout besoin, pour l'instant, d'un nouveau bureau exécutif, parce que c'est sain de renouveler les instances, et moi je suis membre, je suis partie prenante dans la liste qui est conduite par Richard FERRAND dans nos élections internes, mais, ensuite, c'est une élection interne, et donc il s'agit pour eux de présenter…

CARINE BECARD
Et ensuite vous pourriez être intéressée pour reprendre la place de Stanislas GUERINI, devenir directrice générale, vous y pensez ou pas ?

MARLENE SCHIAPPA
Pas du tout, moi je suis très occupée avec les missions qui sont les miennes, et qui sont délicates, vous venez de le rappeler, et par ailleurs j'apprécie beaucoup Stanislas GUERINI qui est quelqu'un de grande valeur et qui a beaucoup de courage pour mener un travail difficile, je crois que patron d'un mouvement politique, patron d'un groupe politique, c'est une mission éminemment difficile et je lui adresse tout mon soutien.

CARINE BECARD
Merci Marlène SCHIAPPA.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous.

CARINE BECARD
Je vous souhaite une excellente journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juillet 2021