Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la stratégie de préservation de la biodiversité du ministère des armées, à Marseille le 9 septembre 2021.

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Circonstance : Présentation de la stratégie de préservation de la biodiversité du ministère des Armées au Congrès mondial de la nature

Prononcé le

Texte intégral

Madame la ministre, chère Bérangère,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et messieurs,


La défense verte. Des armées écolos. Des blindés hybrides. Il est des oxymores qui peuvent prêter à sourire. Je devine que, dans certains esprits, la présence du ministère des Armées au congrès mondial de la Nature est une contradiction de plus. Il n'y a nulle contradiction, il n'y a que des idées reçues. Et ces idées reçues, nous allons les déconstruire ensemble aujourd'hui.

Pourquoi la préservation de la biodiversité est-elle pour nos armées une mission essentielle et nécessaire ?

C'est d'abord une mission essentielle car préserver la biodiversité, c'est protéger la vie humaine.

Préserver l'ensemble des êtres vivants ainsi que les écosystèmes dans lesquels ils vivent, c'est assurer les besoins primaires de l'homme en oxygène, en nourriture, en eau potable. La dégradation de ces écosystèmes affecte directement la sécurité alimentaire et menace des populations entières.

Dans la mesure où la mission cardinale de nos armées est la protection des Français, la défense de la Nation et de sa sécurité, il est essentiel pour le ministère des Armées de prendre toute sa part dans la préservation de la biodiversité.

Prenons un exemple concret : en Guyane, l'orpaillage illégal est un fléau sanitaire et environnemental qui menace directement la santé des populations locales. Sans parler de la destruction des forêts par l'extraction aurifère, l'utilisation massive du mercure pour séparer l'or du minerai condamne les rivières, empoisonne toute la chaîne alimentaire aquatique. Le résultat pour les populations locales est immédiat : un accès à l'eau potable de plus en plus délicat et une contamination au mercure très élevée, due à la consommation de poissons provenant des rivières polluées.

Depuis 2008, les armées luttent contre la pollution et la dégradation des écosystèmes en Guyane dans le cadre de l'opération Harpie. Comme toujours lorsqu'il s'agit d'environnement tout est lié. Lutter contre l'exploitation aurifère et ses conséquences environnementales, c'est aussi lutter contre les activités qui financent le terrorisme. L'Atlas mondial des flux financiers illicites révélait en 2018 que la criminalité environnementale – c'est ainsi que se nomme l'exploitation illégale des ressources naturelles – était aujourd'hui la première source de financement des groupes terroristes.

La préservation de la biodiversité est aussi une mission nécessaire pour nos armées. Le ministère des Armées a aujourd'hui l'empreinte environnementale la plus importante de l'Etat. Nous ne nous en cachons pas, au contraire : tout nous oblige donc à être un acteur volontaire et engagé en faveur de la transition énergétique et de la préservation de la biodiversité.

Nous sommes aussi le premier occupant foncier de l'Etat, avec 275 000 hectares de terrains militaires, ce qui équivaut à la superficie du département du Rhône. La majorité de nos terrains fait déjà l'objet d'une protection en faveur de la préservation de la biodiversité. Nous avons conscience de notre responsabilité en la matière. Nous avons aussi conscience de notre capacité d'action et de nos moyens pour jouer un rôle important.

Là-aussi, prenons un exemple concret : la Marine nationale contribue activement à la protection de la biodiversité au sein de notre espace maritime, qui est aujourd'hui la deuxième zone économique exclusive au monde. Aujourd'hui, un quart de l'activité opérationnelle de ses bâtiments et aéronefs est consacré à l'action de l'Etat en mer, au travers de la lutte contre la pollution maritime, contre la pêche illicite et la surveillance des aires marines protégées.


Défense et environnement sont inextricablement liés. Nous savons que les conflits de demain seront catalysés et amplifiés par les conséquences de la dégradation des écosystèmes et par les dérèglements climatiques.

La mission que m'a confiée le Président de la République, c'est justement de bâtir les armées de demain. Des armées qui sauront faire face aux enjeux du futur et qui sauront continuer d'assurer leurs missions, même dans des conditions dégradées. Des armées qui sont en phase avec la société et qui partagent ses préoccupations au premier rang desquelles, avec le terrorisme et la sécurité

sanitaire, figure aujourd'hui la préservation de l'environnement.

Comment pourrions-nous prétendre protéger nos concitoyens si nos propres activités mettent en danger les écosystèmes qui nous permettent de vivre ?

Je suis donc fière de vous présenter notre stratégie ministérielle de préservation de la biodiversité. C'est une stratégie à 360 degrés : j'ai souhaité qu'elle intègre autant le milieu terrestre et aérien que le milieu marin, de façon à intégrer nos trois armées. Elle se décline selon deux grands axes : mieux connaître notre patrimoine naturel, et mieux le protéger.


1. [Mieux connaître notre patrimoine naturel]

C'est élémentaire, pour protéger sa biodiversité, il faut avant tout bien la connaître et comprendre ses enjeux.

Notre premier objectif est donc de disposer d'une cartographie de la biodiversité sur nos emprises militaires d'ici 2025. Nous collectons, structurons et valorisons les données biodiversité de nos emprises terrestres. La Marine nationale et la direction générale de l'armement font de même pour développer leurs connaissances et leur expertise de la biodiversité marine.

Le deuxième objectif consiste à identifier les principaux enjeux de notre biodiversité. C'est un travail que nous aurons la chance d'entreprendre en partenariat avec le muséum national d'histoire naturelle dont l'expertise sera précieuse pour orienter notre politique de gestion conservatoire.

Enfin, le troisième objectif est d'évaluer l'impact des activités militaires sur la biodiversité. Ce n'est pas nouveau, c'est ce type d'études qui nous conduit depuis plusieurs années à adapter certaines de nos activités opérationnelles. Par exemple, lors des périodes de reproduction du gypaète barbu, un des plus grands rapaces de la faune européenne qui fait l'objet de mesures de conservation et de réintroduction, les pilotes de l'armée de l'air et de l'espace évitent de survoler les zones de nidification.

En revanche, ces connaissances demandent encore à être développées dans le milieu marin. Tout en donnant évidemment la priorité aux activités opérationnelles, nous continuerons d'approfondir notre compréhension de l'impact des activités de défense sur la biodiversité marine.

Ces études n'ont pas vocation in fine à limiter nos activités opérationnelles, qui sont calibrées en fonction des besoins de protection de nos citoyens. Mais il s'agit de les adapter, ce qui est très différent. Par ailleurs, avoir une meilleure connaissance de la biodiversité rejoint parfaitement nos intérêts opérationnels. Pour mieux le comprendre, je vous donne deux exemples :

1. Le ministère des Armées finance un projet en coopération avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande qui consiste à améliorer le suivi des migrations des thons dans le Pacifique, avec l'objectif d'anticiper les prochaines zones de conflit. En effet, en suivant le déplacement des ressources thonières induit par le réchauffement des océans, nous cherchons à anticiper les mouvements des bateaux de pêche étrangers, parfois hors de leurs zones réservées et leur concentration à certains endroits, de nature à alimenter les tensions et, peut-être, engendrer des conflits.

2. De la même façon, nous avons initié en 2019 le projet Kivi-Kuaka en partenariat avec le Muséum d'histoire naturelle. C'est un projet qui vise à mieux comprendre le comportement des Barges rousses, des oiseaux migrateurs capables d'anticiper la formation des cyclones et des tsunamis. Ce projet s'est concrétisé il y a quelques mois : les scientifiques embarqués à bord des bâtiments de la Marine nationale ont équipé plusieurs dizaines d'oiseaux de bagues GPS. Vous pouvez d'ailleurs suivre leur trajectoire en direct sur le site Kivikuaka.fr

L'idée est simple : observer les barges rousses doit nous permettre de mieux anticiper la trajectoire des cyclones et des lames de fond. Ce projet a permis de mieux comprendre et connaître ces espèces d'oiseaux. Mais il a aussi permis de mieux préparer les réponses des armées face aux catastrophes naturelles dans le Pacifique. C'est bien la preuve que mieux connaître notre biodiversité, c'est mieux protéger nos concitoyens.


2. [Mieux protéger la biodiversité sur nos emprises militaires]

Ce socle de connaissances doit aussi nous conduire à mieux protéger la biodiversité dans les milieux où nos armées évoluent. J'en viens donc au deuxième axe de notre stratégie.

Tout d'abord, nous veillerons à mieux concilier les enjeux de construction avec la préservation de la biodiversité. A chaque étape de la construction d'un nouveau bâtiment ou de nouvelles infrastructures, lorsque cela est possible, nous veillerons à favoriser l'utilisation des matériaux biosourcés, à limiter les nuisances de chantier, ainsi qu'à limiter autant que possible l'artificialisation des sols qui a pour conséquence déplorable d'affaiblir leurs capacités d'absorption et de diminuer l'impact des inondations.

Nous ferons aussi en sorte de mieux gérer nos espaces d'entraînement, en favorisant la diversité des milieux et en veillant à réduire le risque d'incendies. Concrètement, cela signifie qu'il faut entreprendre constamment des efforts de débroussaillage de nos camps militaires pour garder des espaces ouverts. Si nous laissions la nature faire, nos camps militaires n'accueillant pas d'activités industrielles ou agricoles, la forêt reprendrait ses droits, ce qui aurait pour conséquence d'appauvrir la biodiversité. Cela peut paraître paradoxal de devoir limiter la forêt pour favoriser la biodiversité, mais c'est bien en maintenant des espaces différents – des prairies, des surfaces ouvertes, des espaces boisés – que l'on dynamise les interactions entre les espèces et les écosystèmes. De la même façon, c'est en conservant des milieux variés et de grandes surfaces ouvertes qu'on permet aux militaires de s'entraîner dans des conditions optimales, proches de la réalité.

Au-delà des surfaces d'entraînement, nous avons également entièrement repensé la gestion et l'entretien de nos espaces afin de mieux favoriser la biodiversité. J'ai en particulier souhaité que nous multipliions les corridors écologiques sur nos emprises : vous savez désormais que nous disposons de 275 000 hectares de terrain partout en France, en outre-mer, et de la Corse au Nord-Pas de Calais en passant par les Alpes et les Pyrénées. Ces terrains ouverts, disséminés aux quatre coins de la France, sont un atout pour créer des passages naturels permettant le déplacement des espèces, assurer leur brassage génétique et contribuer à leur protection.

Enfin, je vous annonce que le ministère des Armées a signé cette semaine avec la Fédération des Conservatoires d'espaces naturels une convention de compensation carbone. L'objectif est de compenser les émissions de gaz à effet de serre du ministère par des solutions fondées sur la nature : en créant des puits naturels de carbone, en restaurant des tourbières, et en gérant mieux nos prairies et nos espaces boisés. C'est une convention ambitieuse qui nous permettra de contribuer activement aux objectifs de la stratégie nationale bas carbone.


Aujourd'hui, nous nous donnons les moyens de mettre en oeuvre efficacement cette stratégie de préservation de la biodiversité.

Nous nous en donnons les moyens financiers : j'ai décidé de consacrer 3,6 millions d'euros par an dès 2022 à sa mise en oeuvre. C'est 12 fois plus que le budget alloué à la protection de la biodiversité par le ministère en 2017. Et dès cette année 2021, ce budget s'élève d'ores et déjà à 2,6 millions d'euros.

Nous nous en donnons aussi les moyens humains : nous assurerons la formation de 650 chargés d'environnement au sein du ministère des Armées. La formation est un enjeu essentiel lorsqu'il s'agit de protection de la biodiversité et je tiens à saluer le travail de Bérangère Abba qui a beaucoup oeuvré pour élaborer la stratégie nationale.

Enfin, nous renforcerons notre coopération avec les armées européennes et avec les acteurs de la biodiversité, notamment dans le cadre du programme européen Life NaturArmy – qui nous permet notamment de bénéficier de financements de l'Union européenne.


La stratégie ministérielle de préservation de la biodiversité que je vous présente aujourd'hui est le 4e axe d'une stratégie plus globale pour l'environnement qui inclut la prévention des risques environnementaux, le développement des énergies renouvelables et enfin la maîtrise de notre énergie et de notre empreinte carbone, que j'ai présentée il y a un an.

Car ayons bien conscience que l'épuisement des ressources naturelles, les sécheresses, les crues et la montée des eaux, l'érosion des coraux ne sont pas que des événements naturels, ou mêmes seulement humains. Ce sont aussi des événements stratégiques. Ils redessinent les cartes. Ils créent de nouvelles tensions. Ils déplacent des populations, créent de nouvelles failles, de nouveaux conflits. Ils amplifient les menaces traditionnelles.

En Arctique, la fonte des glaces ouvre l'accès à de nouvelles ressources d'hydrocarbures, à de nouvelles routes maritime, de quoi aiguiser les appétits de puissances comme la Chine, la Russie ou les Etats-Unis.

En mer de Chine méridionale, la quête des ressources halieutiques, qui sont de plus en plus rares engendre et alimente les tensions entre les pays riverains.

Dans les Antilles et dans le Pacifique, la violence et la fréquence de plus en plus élevée des cyclones entraînent de plus en plus la mobilisation des forces armées aux côtés des forces de sécurité civile, comme ce fut le cas pour Irma en 2017. Ce n'était malheureusement pas un événement exceptionnel, c'était une catastrophe vouée à se répéter.


Mesdames et messieurs,

J'ai largement épuisé mon temps de parole, mais j'espère l'avoir utilement employé pour vous convaincre que la dégradation des écosystèmes et le réchauffement climatique sont des enjeux qui concernent directement la défense et le ministère des Armées.

Je vous remercie de votre attention et me tiens prête à répondre à vos questions.


Source https://www.defense.gouv.fr, le 16 septembre 2021