Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des Armées, sur l'Europe de la défense, à Paris le 27 septembre 2021.

Texte intégral

Chers élèves,


C'est toujours une grande émotion de revenir dans cet amphithéâtre Boutmy, et c'est un grand plaisir de le retrouver plein d'étudiants. Cela faisait trop longtemps que nous n'avions pas vu d'amphithéâtre plein. Je m'estime très privilégiée d'inaugurer ce cycle de conférences, qui est consacré à l'Europe de la défense et à la préparation de la présidence française de l'Union européenne.

Mais avant de commencer, je voudrais d'abord rendre hommage à la mémoire du caporal-chef Maxime Blasco. Le caporal-chef Maxime Blasco est mort pour la France au Mali, vendredi dernier. C'était un soldat d'élite au parcours exceptionnel, qui était grand par son courage, qui était grand par ses qualités de coeur et admirable par son humilité. Et si je vous en parle, c'est d'abord parce que j'ai eu la chance de le connaître et parce qu'il incarne la force de l'engagement de ces milliers de Français qui sont déployés aux quatre coins du monde.

En tant que ministre des Armées, rien ne m'a plus marquée que l'état d'esprit de ces jeunes militaires que je rencontre régulièrement sur le terrain. Souvent, ce sont des jeunes gens qui sont très calmes, très heureux de leur engagement, qui sont très sereins dans leur mission, et qui sont parfaitement conscients des risques qu'ils prennent. Car l'éventualité de la mort fait partie de leur quotidien, elle fait partie de leur condition. Parce qu'au ministère des Armées, servir la France a un sens, au-delà de tout ; c'est un ministère dans lequel les grandes idées prennent corps, et parfois très brutalement sur le champ de bataille.

Il se trouve que j'étais il y a une semaine exactement à Gao, au Mali, à la rencontre de certains de ces jeunes militaires. J'ai vu des jeunes Français, mais pas seulement. J'ai aussi eu la chance d'échanger avec des soldats tchèques, estoniens, italiens, suédois. Ces soldats font partie d'une force qu'on appelle la Force Takuba : c'est une unité composée de militaires des forces spéciales européennes, et dont la mission est de former et d'accompagner les armées maliennes au combat.

Et ce qui est remarquable, c'est que ce sont des pays amis, des alliés, qui sont prêts à payer le prix du sang pour conduire avec nous, ce combat contre le terrorisme. Pourquoi font-ils cela ? Parce que je crois qu'ils ont compris l'intérêt pour leur pays, pour l'Europe de combattre le terrorisme. La Force Takuba, c'est ce que j'appellerais l'Europe de la défense du terrain, qui est au service de notre sécurité à tous.


Et c'est donc de cette Europe de la défense que je suis venue vous parler ce soir.

Je voudrais le faire avec des mots simples, en vous racontant mon quotidien, et en partageant avec vous ce que m'inspirent les récents événements que nous avons vécus. Je vous parlerai de nos succès, mais aussi de nos prochains défis et de l'importance de la méthode quand on souhaite construire la défense de plusieurs centaines de millions de citoyens qui ne parlent même pas la même langue.


1. [Qu'est-ce que l'Europe de la défense ?]

Je voudrais commencer par une question simple, je suis sûre que vous vous la posez : pourquoi avons-nous besoin d'une Europe de la défense ? Il y a, de mon point de vue, deux raisons principales à cela.

La première, c'est que les pays européens sont confrontés aux mêmes menaces, à commencer par le terrorisme dont je parlais à l'instant. Car le terrorisme ne connaît pas de frontières, il s'attaque au projet de société libre que nous avons en partage avec nos voisins européens et, dès lors, nous avons tout intérêt à mener ce combat ensemble.

À la suite des attentats du 13 novembre 2015, nous avons d'ailleurs activé pour la première fois dans l'histoire de l'Union européenne le fameux « article 42.7 », qui est la clause de solidarité du Traité de l'Union européenne. De nombreux Européens ont répondu présent et se sont engagés à nos côtés au Levant et au Sahel.

La deuxième raison, au-delà de la lutte contre le terrorisme, c'est que nous faisons face à une intensification de ce qu'on appelle, ici dans cette maison, la compétition stratégique entre les Etats. C'est un terme très abstrait, mais qui veut dire que la compétition existe à tous les niveaux, qu'il s'agisse de l'intimidation jusqu'au recours à la force dans différents environnements. Je pense par exemple à certains navires étrangers qui font de l'aventurisme en Méditerranée, je pense à nos satellites qui sont pris pour cible par des satellites espions, je pense à nos systèmes qui font l'objet d'attaques régulières par des attaques cyber. Certains pays veulent limiter les accès de nos forces par exemple à la mer de Chine méridionale, au détroit de Taïwan, à la mer Noire, au grand Nord.

Tout ce que je décris, c'est ce qu'on appelle le retour des Etats-puissances, et ce retour a deux conséquences : tout d'abord, on voit bien que les grands équilibres sont en train de glisser de l'Ouest vers l'Est. Les Américains sont aujourd'hui obsédés par la Chine, et cela entraîne donc un changement très net de leurs priorités stratégiques.

La deuxième conséquence de ce retour des Etats-puissances, il est assez simple : si nous voulons compter dans le monde de demain, si nous voulons pouvoir conserver notre liberté d'action, alors nous devons agir à l'échelle de l'Europe.

Face à cette course technologique que se livrent la Chine et les Etats-Unis, face aux avancées rapides dans le domaine du cyber, du quantique ou bien de l'intelligence artificielle, il n'y a que par et grâce à l'Europe que nous pourrons investir suffisamment pour innover et développer des équipements stratégiques, dont nous maîtriserons la technologie. Car il n'y pas de défense efficace sans industrie souveraine.


2. [Les succès de l'Europe de la défense]

Avant ce discours fondateur du Président de la République en 2017 à la Sorbonne, le concept de « défense européenne » se résumait principalement à des échecs, ou si l'on veut être plus gentils à des rendez-vous manqués : celui de la Communauté européenne de défense en 1954, celui de l'aveu d'échec de la déclaration de Saint-Malo en 1998, dans laquelle les pays européens reconnaissent leur impuissance dans la guerre du Kosovo.

Cette déclaration de Saint-Malo en 1998 pose les bases d'une Politique européenne de sécurité et de défense, qui appelle à des moyens militaires " autonomes " et " crédibles " pour l'Union européenne. Malheureusement, ça n'a pas empêché la défense européenne de continuer sa traversée du désert… Et les grandes déclarations ne sont jamais aussi affaiblies que lorsqu'elles restent lettre morte.

Je reviens donc à 2017, en 2017 que se passe-t-il ? Nous changeons d'approche et nous renouvelons nos méthodes. Si je devais résumer d'une formule : l'Europe des paroles a laissé place à l'Europe des actes. La méthode choisie par le Président de la République a toujours été celle des objectifs à la fois concrets et réalistes. Et c'est au fond la meilleure façon de passer de la théorie à la pratique.

Je vais vous donner trois exemples concrets de réalisations qui me semblent assez inédites pour l'Europe :

Vous connaissez tous le célèbre adage : l'argent, c'est le nerf de la guerre. Nous avons obtenu la création du Fonds européen de défense, qui permet, pour la première fois, à l'Union européenne de financer la recherche et le développement pour des projets capacitaires structurants (ce sont près de 8 milliards d'euros qui vont être mobilisés entre 2021 et 2027). Mais ce sur quoi je voulais insister devant vous, c'est que jamais auparavant les institutions européennes ne s'étaient mobilisées pour investir ne serait-ce qu'un euro dans le domaine de la défense.

Parmi les projets qui pourraient bénéficier de ces financements, il y a celui de notre avion de combat du futur que nous construisons, que nous allons construire puisque nous en sommes encore à la phase de construction, avec les Allemands et les Espagnols. C'est un projet que beaucoup de gens ont trouvé complètement fou lorsque le Président de la République et la chancelière Merkel en ont décidé le lancement, c'était en juillet 2017 ; mais aujourd'hui, ce que je voulais vous dire, c'est que nous avançons réellement dans la conception de cet avion, qui se trouvera au coeur d'un système de combat aérien qui comportera aussi des drones, et cet avion de combat a vocation à arriver dans nos armées à l'horizon 2040. C'est donc un exemple parmi d'autres de programmes d'armement que nous conduisons en coopération européenne.

L'Europe de la défense, c'est évidemment ce que fait l'Union européenne au sens institutionnel du terme en matière de défense, mais c'est aussi et peut-être surtout ce que font les Européens, ceux qui souhaitent agir ensemble et ceux qui en ont la capacité. Cela nous permet d'agir vite avec un noyau restreint de partenaires puis, une fois que nous avons initié le mouvement, d'agréger progressivement d'autres participants.

Ce principe, c'est typiquement celui de l'initiative européenne d'intervention, qui est la deuxième réalisation dont je veux vous parler et qui est une idée énoncée par le Président à la Sorbonne, et qui a été lancée à peine 1 an plus tard. Aujourd'hui, ce sont des rencontres organisées entre nos états-majors et ceux de 12 autres pays européens, y compris devrais-je préciser, du Royaume-Uni, pour partager notre analyse des menaces et réfléchir à des scénarios concrets.

Et pour être à nouveau très concrète, lorsqu'à l'autonome 2017 l'ouragan Irma a dévasté les parties néerlandaises et françaises de l'île Saint-Martin, la France, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne sont allés sur place, chacune de leur côté. Donc concrètement nous avons réfléchi, chacun de notre côté, à ce que nous allions charger sur nos navires. Et lorsque nous nous sommes retrouvés sur place, débarquant pratiquement au même moment, arrivant de pays proches, nous nous sommes aperçus que ce serait très utile de travailler ensemble, et que si l'on avait eu l'idée de se téléphoner avant, on aurait peut-être, pour les uns penser à embarquer quelque chose auquel personne n'avait pensé, par contre éviter d'emmener trois fois le même outil ou le même équipement. Je vous cite cet exemple parce que c'est un très bon exemple de ce que l'on peut construire de façon très pragmatique, en commençant d'abord par des scénarios du bas du spectre, si je puis dire, parce qu'il s'agit au fond de porter secours à nos populations. Et donc au fond, nous avons, avant même que l'Initiative européenne d'Intervention existe, commencé à en poser les bases en intervenant ensemble, et surtout en nous préparant à nous engager à nouveau ensemble, et ceci sans délai.

La dernière réalisation dont je voudrais vous parler, elle se conjugue au pluriel, puisque ce sont nos engagements opérationnels entre Européens. Car au-delà des missions et des opérations que l'Union européenne, au sens institutionnel du terme, conduit (je pense par exemple aux missions de formation, les missions dites EUTM que nous conduisons par exemple au Mali, je pense également à l'opération Irini en mer Méditerranée), nous avons lancé ensemble des initiatives inédites, qui sont chaque fois des initiatives ad hoc et qui sont complémentaires de l'action de l'Union européenne. Je pense par exemple à l'opération Agénor que nous avons lancée pour assurer la surveillance maritime dans le golfe Arabo-Persique et contribuer à la sécurisation du trafic international dans cette zone où passe une partie non négligeable de la richesse mondiale. L'autre exemple, celui dont je vous ai parlé il y a quelques minutes, c'est la Task Force Takuba.

J'insiste sur le caractère très révolutionnaire de Takuba : ce dont on parle, ce sont de près de 600 militaires européens qui tous les jours travaillent au quotidien pour aider les Maliens à combattre les groupes terroristes. C'est donc une sorte de laboratoire de l'Europe de la défense. Ce n'est pas une affiche européenne qui serait collée sur une action française, je pense que c'est très important que vous le compreniez. C'est une démarche d'Européens capables et volontaires pour agir. Et c'est donc assez unique de voir au Sahel, comme je l'ai vu la semaine dernière, une nouvelle fois, ces militaires tchèques, suédois, italiens, français, estoniens et maliens se parler, se comprendre, grandir ensemble en tant que force armée.

Au fond, l'Europe de la défense du terrain c'est aussi ça : une force qui parle l'anglais Takuba. Il n'y a aucun pays associé dont l'anglais est la langue natale, donc je vous laisse imaginer : c'est assez loin de la langue académique de Shakespeare, mais cela permet à chacun d'être opérationnel avec les autres.

Donc en 2021, nous avons une Europe des opérations qui est concrète, qui est capable d'agir quand elle le souhaite et de s'en donner les moyens. Et c'est donc ma conviction, c'est que l'Europe de la défense ne doit pas être comprise comme une « ceinture de sécurité » autour de l'Union européenne. L'Europe de la défense est là pour nous permettre de nous projeter chaque fois et partout où nos intérêts, en tant qu'Européens, sont en jeu. Ce qui veut dire être capable de se projeter en dehors, voire même assez loin des frontières de l'Union européenne. Car la sécurité de l'Europe ne se joue pas juste à ses portes ; elle se joue aussi au Sahel, dans le Golfe de Guinée, au Levant, dans le Golfe arabo-persique, en Indopacifique, en mer de Chine, en mer, dans l'espace, dans le cyber etc.


3. [Leçons d'Afghanistan et AUKUS : vers un sursaut européen ?]

Et cela nous amène donc à la partie que vous attendez tous, compte-tenu de l'actualité. Quelles sont les leçons que nous tirons de la crise en Afghanistan, ou bien encore de l'affaire des sous-marins australiens ? Nous en tirons 3 grandes leçons. Mais je vais spoiler, je vais droit au but : à la fin, l'Europe de la défense doit faire plus. Maintenant que vous connaissez la conclusion, je reviens à la première, puis la deuxième, puis la troisième leçon.



La première leçon, c'est que les Etats-Unis agissent désormais en cavalier solitaire sur la scène internationale. En effet, les Etats-Unis se sont affranchis de toute consultation sérieuse sur les principes et sur les modalités du retrait d'Afghanistan. Leur désengagement progressif du Levant, de la Méditerranée ou bien de l'Afghanistan démontre que leur nouvelle priorité chinoise l'emporte sur tout le reste. Il en va de même dans l'affaire des sous-marins australiens : ils n'ont pas hésité, pour servir leurs intérêts, à se comporter brutalement à l'égard de la France, qui pourtant est qualifiée toujours de « plus vieil allié », et je rappelle que la France est le seul pays européen, qui est un Etat de l'Indopacifique, avec près de 2 millions de ressortissants dans la région. Ce qui est regrettable dans cette histoire, c'est que de tels comportements nous affaiblissent en tant qu'alliés. Et la question qu'il faut se poser, c'est de savoir à qui profite cet affaiblissement.

La deuxième leçon concerne la perception de la puissance américaine à travers le monde. Nombreux sont ceux qui s'interrogent sur la force des garanties de sécurité qui sont données par les Américains. J'ai été très frappée au cours des dernières semaines de constater à quel point le discours de certains de mes interlocuteurs européens s'apparente à une sorte de dépit amoureux. Le fait nouveau, c'est qu'il n'y a plus de déni de cette réalité chez bon nombre de nos alliés. Ces derniers mois, certains ont même osé critiquer ouvertement les choix américains : d'ailleurs, je ne résiste pas au plaisir de vous recommander de consulter les propos que mon homologue britannique a pu tenir concernant les Américains, moins de 15 jours avant l'annonce du partenariat AUKUS, je vous jure : c'est savoureux.

La troisième leçon, c'est qu'évidemment la sécurité des Européens relève d'abord et avant tout des Européens eux-mêmes, et que dans ces conditions, on voit que nous avons encore beaucoup de chemin à faire. Si nous avons réussi à évacuer nos ressortissants à Kaboul, c'est parce que les Etats-Unis étaient sur place pour sécuriser l'aéroport. Mais l'Union européenne, on peut se le dire, a été inexistante au cours de cette crise. Il n'y a pas eu d'élan pour mobiliser les Etats-membres à travers des actions communes. Alors bien sûr, il y a eu une solidarité européenne formidable, au sens où, sur le terrain, directement, chacun a cherché à entraîner l'autre : lorsqu'il y avait des places disponibles sur un avion européen, immédiatement des SMS s'échangeaient, y compris entre ministres, pour dire : " j'ai 30 places, est-ce que tu as du monde ? Je peux les embarquer ", très bien. Mais vous avouerez comme moi qu'il s'agit d'une planification tout à fait minimale : s'il suffisait d'avoir Whatsapp pour planifier les opérations, ça se saurait. Je ne veux pas du tout minimiser cette solidarité européenne, ce que je veux dire c'est que l'Union européenne en tant qu'institution, en tant que promotrice de l'Europe de la défense, n'était pas au rendez-vous. Si l'on peut se réjouir qu'en temps de crise, cette solidarité s'exprime, je pense que nous avons beaucoup à faire pour mieux anticiper nos opérations communes, d'où l'intérêt de ce que nous développons ensemble, par exemple dans le cadre de l'Initiative européenne d'Intervention.


4. [Et maintenant ? Les défis de la présidence française de l'Union européenne]

Aujourd'hui, et je terminerai, nous avons un choix : soit l'Europe fait face, soit l'Europe s'efface. L'Europe a une opportunité unique de s'affirmer, pardonnez-moi d'utiliser ce terme qui parfois sonne aux oreilles de nos voisins comme un gros mot, mais nous avons l'opportunité unique de nous affirmer comme une vraie puissance, car nous sommes une vraie puissance à condition de ne pas nous laisser nous envahir par ce fameux syndrome de l'imposteur.

C'est absolument nécessaire si l'on veut conserver notre indépendance et ne pas devenir l'otage des rivalités des autres. Car l'escalade militaire n'est pas une fatalité. L'Europe de la défense doit pouvoir se positionner comme une puissance d'équilibre, qui promeut le respect des règles internationales, qui promeut le dialogue plutôt que l'isolement et la médiation plutôt que la confrontation. C'est la position que nous avons rappelée avec mes homologues européens vendredi à Stockholm, lors de notre dernière réunion ministérielle de l'IEI.

Ce qu'il nous faut donc avant tout pour nous assumer, c'est plus de dialogue, plus d'analyse partagée, c'est au fond ce qu'on appelle dans notre jargon la culture stratégique commune.

Cette culture stratégique commune, c'est le premier pas vers l'action. En effet, on ne pense pas forcément la même chose à Paris, à Berlin, à Lisbonne ou à Tallin et à Stockholm. Chacun a naturellement son prisme national, sa propre analyse en fonction de son histoire, sa géographie, ses intérêts, et tout ça est profondément normal. Quand un dirigeant dit « j'agis au nom de l'intérêt national de mon pays », qui pourrait le critiquer pour cela ? Les responsables politiques sont là pour agir en fonction des intérêts nationaux.

Mais les Européens partagent aussi des intérêts communs et ils font face à des menaces communes. La première chose, c'est d'avoir conscience d'une part de ce qui nous rapproche, mais aussi de la différence de grilles de lecture qui peut faire varier les points de vue. Et donc pour surmonter ces obstacles, la seule solution est de mettre tout le monde autour de la même table et d'en parler.

Je prends un exemple concret : le Sahel. Si la France s'y est engagée à la demande en 2013, souvenez-vous, c'est à la demande du Mali. Les Européens n'y sont arrivés qu'un peu plus tard, quand à leur tour ils ont pris conscience que c'était aussi dans leur intérêt de s'y engager. Les Européens ne sont pas au Sahel juste pour faire plaisir à la France. On apprécierait évidemment beaucoup, mais ils sont d'abord et avant tout là parce qu'ils ont conscience qu'après les attentats qui ont eu lieu sur le sol européen, en tant qu'Européens, on ne peut pas prendre le risque de voir un sanctuaire terroriste se constituer aux portes de l'Europe. Cette conviction-là est évidemment beaucoup plus forte, beaucoup plus efficace que les sentiments de solidarité que l'on peut éprouver les uns vis-à-vis des autres. C'est bien la convergence des intérêts qui nous fera avancer.

Ces prises de consciences qui conduisent à l'action, ça ne se fait évidemment pas du jour au lendemain. C'est le résultat progressif d'une analyse commune.

Le travail est encore devant nous : c'est pour cela que nous mettons beaucoup d'énergie en ce moment pour préparer ce premier livre blanc de la défense entre Européens, qui s'appelle dans le langage communautaire la " boussole stratégique ".

Ce sera la grande priorité de la PFUE dans le domaine de la défense. Ce document stratégique sera fondateur de l'Europe de la défense, il présentera à la fois une analyse des menaces mais aussi le socle de nos ambitions communes.

Le but de cette Boussole stratégique, ce n'est pas seulement de rédiger un document de plus mais c'est vraiment de mettre au point une feuille de route jusqu'en 2030, qui doit nous permettre de développer de nouvelles façons de travailler entre Européens, et cela dans tous les domaines, qu'il s'agisse de l'espace, du cyber, en passant bien sûr par les champs de bataille plus " conventionnels ".

Alors probablement, nous n'enverrons pas trois porte-avions européens dans l'océan Pacifique demain, mais peut-être que nous n'irons plus seuls. Peut-être que nous aurons un jour des équipages européens. Ou en tous cas, peut-être serons-nous accompagnés de moyens de renseignement issus de nos partenaires. En tous cas, l'Europe de la défense continue de s'inventer, pas à pas, concrètement, et au fil des crises et malheureusement nous n'en manquons pas. L'Europe de la défense se fait au Sahel, elle continuera à se faire ailleurs. Et j'y vois pour ma part, un accomplissement sans précédent.

Comme j'ai largement épuisé je crois mon temps de parole, et comme j'ai très envie d'échanger avec vous, puisque j'ai la chance d'avoir de vrais étudiants en face de moi, je m'arrêterai ici. Je voudrais simplement vous dire que ça fait 4 ans et demi qu'avec d'autres bien sûr, mais qu'en tant que ministre des Armées, je travaille à cette Europe de la défense : c'est un chemin long, sinueux, qui parfois peut conduire à une forme de découragement. Mais je vous le dis : ça en vaut vraiment la peine.


Merci beaucoup.


Source https://www.defense.gouv.fr, le 4 octobre 2021