Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la rupture de l'accord franco-australien de fabrication de sous marins et les enjeux stratégiques dans la zone indo-pacifique, au Sénat le 12 octobre 2021.

Texte intégral

Je tiens d'abord à vous informer du décès de M. Hubert Germain, notre dernier Compagnon de la Libération. J'ai une pensée émue pour lui, sa famille et ses frères d'armes qui nous ont quittés. C'est un moment important de notre histoire.

Pardonnez la technicité de certains rappels, mais le sujet les mérite, car les déclarations et écrits furent nombreux et parfois contestables. Or cette affaire mérite de la clarté.

En décembre 2016, un accord intergouvernemental a été signé entre la France et l'Australie pour renforcer la coopération bilatérale de défense et en particulier accompagner l'Australie dans la création de sa propre industrie navale. Cet accord, conclu pour une période initiale de trente ans, prévoyait le développement et la construction par Naval Group de douze sous-marins de classe Attack, une version conventionnelle de nos sous-marins à propulsion nucléaire Barracuda.

Quel était le contexte stratégique à l'époque ? Il n'était pas fondamentalement différent de celui que nous connaissons actuellement, avec une montée en puissance rapide et dans tous les domaines de la Chine, notamment dans la zone indopacifique.

Que voulaient les Australiens ? Si Naval Group a remporté la compétition pour remplacer les sous-marins Collins, face à une offre allemande et une offre japonaise, c'est parce que l'offre française répondait aux besoins exprimés par les Australiens, c'est-à-dire remplacer un sous-marin capable d'aller loin et d'être, selon les termes de l'appel d'offres, supérieur géographiquement donc un sous-marin océanique ; mais aussi un sous-marin pleinement souverain, c'est-à-dire opéré et entretenu par les Australiens ; enfin un sous-marin à propulsion classique. Naval Group a donc développé une version dérivée du sous-marin nucléaire Barracuda.

Sur la question de la propulsion, l'opinion publique australienne est très opposée à l'énergie nucléaire. Dès 2009, le Defense White Paper, l'équivalent de notre Livre blanc, avait explicitement écarté la possibilité d'une propulsion nucléaire. Cette décision a été confirmée dans les Livres blancs de la défense australiens de 2013 et de 2016, adoptés sous des majorités politiques différentes.

En novembre 2019, Mme Reynolds, alors ministre des armées, déclarait devant le Sénat australien : "Je peux confirmer qu'un sous-marin à propulsion nucléaire n'est pas une option que nous considérons pour la classe Attack".

La France n'était pas le seul fournisseur de ces sous-marins : Naval Group était en effet associé à l'industriel américain Lockheed Martin, chargé du système de combat du sous-marin. Il s'agissait donc, dès le départ, d'une forme de partenariat industriel avec les Etats-Unis qui venait donc appuyer le partenariat stratégique franco-australien. Il est d'autant plus choquant que Washington n'ait pas jugé nécessaire de nous consulter sur ce qui se tramait à l'initiative des Australiens. Alors que nous évoquions régulièrement l'importance du programme de sous-marins australiens, les occasions ont été nombreuses.

Cette organisation de programme entre Naval Group, étant chargé de la coque, et Lockheed Martin, du système de combat, de l'intégration et des sonars, permettait à l'Australie de garantir pleinement sa souveraineté, puisque la France ne savait rien de ce que les Etats-Unis proposaient et vice versa. La seule partie véritablement omnisciente dans ce programme d'armement, et responsable de sa conduite de bout en bout, c'était l'Australie. J'insiste sur ce point, cette rupture de contrat, ce n'est pas l'échec de la France, c'est l'échec de l'Australie : un échec industriel et diplomatique pour l'Australie.

Permettez-moi d'insister sur le rôle que la France a joué pour assurer le succès de ce programme. Notre effort d'accompagnement a été d'une ampleur et d'un niveau exceptionnels, à la hauteur des enjeux de ce partenariat. Ainsi, nous avons mis en place un pilotage extrêmement serré de ce contrat.

Sur le plan technique tout d'abord, avec une équipe dédiée au sein de la direction générale de l'armement (DGA).

Sur le plan militaire ensuite, avec une présence inédite en zone indo-pacifique et un rapprochement de nos marines et de nos armées de l'air, dont le point culminant fut la mission Marianne à la fin de l'année 2020 : l'envoi depuis la France d'un sous-marin nucléaire d'attaque jusqu'en mer de Chine, avec une escale à Perth.

Sur le plan politique enfin, avec des échanges au niveau ministériel à un rythme bien plus soutenu qu'initialement prévu dans l'accord intergouvernemental. Cela a représenté trente-cinq entretiens bilatéraux avec mes quatre homologues qui se sont succédé depuis 2017, deux déplacements en Australie, sans compter les nombreuses visites de délégations australiennes en France qui se sont arrêtées avec la crise sanitaire. J'ai notamment assisté à Canberra, en février 2019, à la signature du contrat-cadre entre Naval Group et le gouvernement australien.

Dans le cadre de ces échanges réguliers, il est apparu à la fin de l'année 2019, moins d'un an après la signature du contrat-cadre, que le gouvernement australien était régulièrement attaqué par son opposition et par presse interposée sur l'insuffisante participation de l'industrie australienne à ce programme. Face à ces critiques, en février 2020, Mme Reynolds m'a signalé qu'une absence de réponse rapide de Naval Group sur ce sujet mettrait le programme en risque. Un mois plus tard, en mars 2020, Naval Group change de PDG ; je fixe immédiatement à M. Pommellet sa feuille de route, concernant en particulier la montée en puissance de l'industrie australienne dans le programme. Je lui indique premièrement que le programme des sous-marins australiens doit constituer la priorité absolue du groupe au regard de sa dimension stratégique et deuxièmement qu'il est urgent de répondre aux demandes australiennes.

Des négociations s'engagent, en pleine pandémie, alors qu'il était impossible de se déplacer en Australie, le pays ayant totalement fermé ses frontières jusqu'au début de l'année 2021. Ces négociations ont été encadrées par six entretiens téléphoniques que j'ai eus avec Mme Reynolds, complétés par des échanges réguliers entre la DGA et l'équipe australienne, ainsi que par un déplacement de M. Pommelet en Australie au mois de février 2021. Ces négociations ont conduit en septembre 2020 à la décision de concevoir une partie du sous-marin en Australie. Elles ont abouti en mars 2021, avec l'intégration dans le contrat-cadre entre Naval Group et le gouvernement australien d'une clause acceptable par tous, qui fixait une exigence de 60 % de la valeur du contrat réalisé en Australie. Cette demande ne figurait pas dans l'accord initial mais était devenu central pour garantir la poursuite du programme dans les meilleures conditions. Je note d'ailleurs que l'entreprise américaine Lockheed Martin, fournisseur du système de combat, n'a jamais eu à prendre d'engagements comparables.

Nous avons donc toujours fait le nécessaire pour trouver des solutions afin de répondre aux besoins du client. Grâce à la mobilisation de l'équipe France, cet irritant politique majeur a donc été résolu en mars 2021. La même méthode nous a permis, depuis ma prise de fonction, de résoudre les autres irritants, sur les coûts et le planning. En mars 2021, la Cour d'audit australienne a d'ailleurs considéré que le programme de sous-marins français était "conforme au budget et au planning". Et mon nouvel homologue, M. Dutton, a considéré pour sa part le 11 juin 2021 que le programme était "back on track", littéralement "remis sur les rails". Nous avons donc mis en place une méthode qui a permis de lever, un à un, tous les obstacles ayant émaillé la vie de ce programme, à l'image de tous les programmes complexes que nous menons pour nous-mêmes.

En réponse à ceux qui penseraient que nous aurions dû détecter en amont un plan B australien, permettez-moi de citer les propos que M. Moriarty, n° 2 du ministère australien de la défense, a tenus le 3 juin 2021 ; ils ont souvent été tronqués et sortis de leur contexte. Parlant de planification de précaution, il indiquait : "Nous sommes très engagés pour conduire à son terme le programme Attack, mais il est approprié de regarder des alternatives pour le cas où nous ne serions pas en mesure d'avancer." M. Dutton, mon homologue australien, ne m'a pas dit autre chose lorsque je l'ai eu en ligne quelques jours plus tard et, le 11 juin, il déclare publiquement que le programme est remis sur les rails.

Tout au long de l'été 2021, les échanges politiques ont permis de constater que la partie australienne n'adressait aucun reproche au projet industriel sur le plan technique. Au contraire, à l'issue de la réunion du 30 août en format "2+2", regroupant les ministres de la défense et les ministres des affaires étrangères des deux pays, nous avons réaffirmé publiquement dans un communiqué l'importance du programme des futurs sous-marins pour nos deux pays. Nous préparions alors l'échéance majeure attendue pour septembre, la signature du prochain contrat.

Quelques jours plus tard, par lettre en date du 15 septembre adressée par le gouvernement australien à son fournisseur Naval Group, les Australiens annoncent que les résultats de la revue d'évaluation des performances du sous-marin étaient conformes aux besoins exprimés par l'Australie : c'est donc bien un satisfecit donné à Naval Group, quelques heures seulement avant l'annonce de la dénonciation du contrat.

En effet, le même jour, l'Australie annonce un partenariat stratégique avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, pour notamment construire des sous-marins à propulsion nucléaire, décision à rebours de celles de Mme Reynolds en novembre 2019 que j'ai rappelées. L'option d'un sous-marin nucléaire avait pourtant été écartée dans le cadre des Livres blancs de la Défense que j'ai cités tout à l'heure, ainsi qu'en 2014, lors du lancement de la compétition industrielle. Jamais ce paramètre de la propulsion conventionnelle n'a été remis en question tout au long des échanges que nous avons eus avec les Australiens.

Il n'y a donc eu de la part de la France depuis 2016 aucune naïveté ni aucune légèreté dans l'accompagnement politique de ce projet majeur, et ce à tous les niveaux, du Président de la République, du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, de moi-même, ou de l'administration française. Quand des difficultés industrielles ou techniques sont apparues, comme ce fut le cas en 2020, nous y avons répondu avec détermination, en lien avec l'industriel, et nous les avons résolues. Quand nos interlocuteurs australiens ont fait état d'une évolution de leur analyse de leur environnement stratégique, nous avons été immédiatement à leur contact et à celui des Américains pour en discuter avec eux, leur présenter notre vision des choses et leur faire part de notre disponibilité à y apporter une réponse.

Je voudrais préciser la nature de notre dialogue avec les Australiens au cours des dernières semaines. C'est pour répondre à la montée en puissance de la Chine que le programme avait été lancé et notre partenariat renforcé, dès 2016. À l'époque, la demande australienne était claire : pour faire face à la Chine, la marine australienne devait se doter d'une sous-marinade à propulsion conventionnelle de classe océanique, c'est-à-dire lui permettant d'opérer dans un large rayon d'action, bien au-delà des zones côtières. Or, à partir du début de l'été 2021, soit moins de trois mois avant la décision de sortir du programme, les Australiens émettent pour la première fois devant nous une hésitation de nature stratégique. En substance, ils se demandent si, au regard de la montée en puissance des capacités militaires chinoises, le programme répond à leurs besoins. Ils partagent avec nous une évaluation qui met l'accent sur les progrès technologiques de la Chine et la multiplication de ses moyens. Ils s'interrogent sur la capacité d'un sous-marin conventionnel à opérer en mer de Chine méridionale dans les décennies à venir.

Cette hésitation stratégique nous surprend, mais elle ne nous laisse pas inactifs. Tout au long de l'été, nous multiplions les échanges, à tous les niveaux, avec les Australiens, pour comprendre leur raisonnement et apporter des réponses à leurs questionnements. À aucun moment, ils ne nous disent avoir pris une décision d'abandon du programme FSP, ni, a fortiori, envisager de basculer vers un programme de développement d'une sous-marinade à propulsion nucléaire. Ces échanges ont lieu à mon niveau et au niveau des services. Par ailleurs, nous avons envoyé en Australie, fin août, un émissaire, l'amiral Morio de l'Isle, ancien haut responsable de notre force océanique stratégique et fin connaisseur du programme Barracuda, qui se soumet à une quatorzaine avant de rencontrer, début septembre, plusieurs hauts responsables, dont le ministre Dutton, le chef d'état-major des armées et le chef d'état-major de la marine australiens. Sa mission est simple : comprendre et expliquer. En s'appuyant notamment sur le retour d'expérience de la mission Marianne, il établit un certain nombre de réalités opérationnelles concernant les performances du futur sous-marin, notamment en matière d'autonomie et de discrétion. Sa conclusion est sans appel : le sous-marin de classe Attack sera encore très performant à l'horizon 2050 contre la menace chinoise.

Comme vous le voyez, l'engagement du Gouvernement a été total et constant. Nous avons abordé chaque difficulté soulevée par les Australiens, politique, stratégique ou technique, avec méthode et sérieux.

Enfin, je ne voudrais pas vous laisser l'impression que notre approche aurait été purement défensive ou réactive. Nous avons fait vivre de façon proactive notre partenariat avec l'Australie. Celui-ci s'est considérablement densifié au cours des dernières années. J'ai mentionné l'accueil du sous-marin nucléaire d'attaque (SNA) Emeraude à Perth du 9 au 11 novembre 2020, je pourrais signaler les interactions entre nos marines lors de l'exercice La Pérouse dans le golfe du Bengale ou encore le transit conjoint de nos bâtiments en mer de Chine méridionale en avril et mai 2021 qui ont été les marqueurs les plus spectaculaires de cet approfondissement de nos relations militaires. À ceci s'ajoute la participation régulière de nos armées à des exercices tels que Pitch Black ou Croix-du-Sud.

J'espère que vous avez donc bien conscience que l'Australie a joué double jeu. Aurions-nous pu empêcher cette rupture ? Ou plutôt, aurions-nous pu la prévoir ? Pouvait-on imaginer que l'Australie renoncerait à sa souveraineté ? Pouvait-on imaginer qu'elle renoncerait à disposer de sous-marins capables d'agir et d'être entretenus de façon autonome ? Evidemment non, puisqu'il s'agissait justement des objectifs fondamentaux qui l'avait amenée à lancer ce programme FSP. Est-ce que nos services de renseignement auraient pu l'anticiper ? Ce que je peux vous dire aujourd'hui, c'est qu'entre très proches partenaires, ce qui était le cas de la France et de l'Australie, les rapports doivent être fondés a priori sur la confiance et non sur la mise en doute de la parole donnée. Ce n'est pas de la naïveté, la confiance est au coeur des relations entre alliés et partenaires stratégiques. Or, ce partenariat Aukus, j'insiste, a été négocié dans le plus grand secret. Seules quelques personnes semblent avoir été au courant et le choc a été si grand pour les équipes chargées du FSP au ministère australien de la défense qu'un soutien psychologique a dû être mis en place. Vous aurez remarqué qu'il n'y a eu absolument aucune fuite ; c'est assez exceptionnel, et cela indique qu'il s'agissait bien d'un secret d'Etat.

Quel est l'impact pour Naval Group et pour notre industrie navale ? Avant de répondre à cette question, je voudrais dire à nouveau, haut et fort, que l'excellence de cette dernière n'est pas remise en cause, non plus que la qualité de nos équipements. L'excellence de Naval Group a été soulignée à plusieurs reprises et elle n'est pas en question dans cette rupture. Le programme était à l'heure, il respectait ses coûts et il respectait les exigences techniques fixées par le client. La phase suivante était prête à être contractualisée. La lettre du 15 septembre concernant la System Functional Review, la revue d'évaluation des performances, indiquait que tous les feux étaient au vert pour cela. Je précise que ce n'est pas toujours le cas, comme le démontre le programme des frégates britanniques qui doivent être construites pour les Australiens.

Je reviens maintenant à l'impact économique de la rupture de ce contrat. Il est limité, et cela tient à l'architecture même du contrat, lequel n'était pas d'un seul bloc, mais composé de tranches qui se négocient étape après étape. La réalité est donc très loin de tous les montants qui ont été fantasmés ces dernières semaines, notamment dans la presse. La tranche du contrat dans laquelle nous étions engagés concernait les études dites de basic design, devant aboutir au dessin industriel du sous-marin. Depuis le début du programme, c'est près de 900 millions d'euros que le gouvernement australien a versés à Naval Group. Les études ont été réalisées. Elles seront donc payées jusqu'au dernier centime. Le ministère des armées sera là pour soutenir Naval Group. L'Australie a dénoncé ce contrat non pas pour faute de l'industriel, mais pour convenance. L'accord passé entre Naval Group et le gouvernement australien contient des clauses qui seront invoquées pour protéger au mieux les intérêts de Naval Group ainsi que de ses fournisseurs, qui sont aussi les intérêts de la France. Nous allons donc soutenir Naval Group et ses fournisseurs ainsi que les fournisseurs français de Lockhed Martin pour qu'ils soient a minima remboursés des frais qu'ils ont engagés sur ce contrat.

Le ministère est également mobilisé, avec les élus des territoires concernés ainsi que Naval Group, pour trouver des solutions et assurer le maintien des compétences. Les programmes français, tels que le sous-marin nucléaire lanceur d'engins de troisième génération (SNLE), dont j'ai annoncé le lancement en février 2021, et la poursuite du programme Barracuda, y contribueront. Nous avons d'ailleurs su rebondir très rapidement, ce qui prouve, s'il en était besoin, la solidité de notre industrie et de l'entreprise Naval Group. Le 28 septembre dernier, j'étais ainsi avec le ministre grec de la défense et les PDG de Naval Group et de l'entreprise MBDA. Nous avons signé un traité historique dans le cadre duquel nous construirons trois frégates de défense et d'intervention, plus une quatrième en option, nous assurerons leur maintenance et nous fournirons à la Grèce les armements associés. Ce choix grec confirme que l'industrie navale française est à même de proposer une offre au meilleur standard mondial, mais aussi que notre industrie de défense est un moteur de l'économie et de la vitalité de nos territoires.

La crise actuelle implique, bien sûr, de revisiter notre relation bilatérale avec l'Australie. Il faudra du temps pour la reconstruire, tant la confiance a été abîmée. Dans le même temps, nous avons engagé un dialogue avec les Etats-Unis pour tirer toutes les conséquences de cette rupture de confiance entre alliés.

De tels comportements affaiblissent des alliés qui défendent la voie du multilatéralisme avec conviction et nous savons tous à qui cela profite. Après l'Afghanistan, le cas de l'Australie nous montre donc que nous devons redoubler d'efforts pour construire une Europe de la défense qui nous permette d'être capables d'agir partout où nos intérêts sont en jeu. Et la zone indo-pacifique est une des régions du monde où nous en avons.

Ne vous y trompez pas : l'annulation de ce contrat n'invalide pas notre stratégie dans cette zone. Certains laissent entendre que la France s'y serait égarée, qu'elle y aurait des ambitions déplacées. Laissez-moi vous dire que je ne partage pas du tout cette vision minimaliste du rôle de notre pays : la France a des intérêts à défendre et un rôle à jouer. Nous proposons aux acteurs de cette région une stratégie dont les objectifs sont clairs : défendre notre vision de cet espace comme un espace de droit et ne faire preuve d'aucune naïveté sur les intentions chinoises, mais refuser d'être l'otage de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis.

Comme vous le savez, nous sommes une Nation souveraine de la zone indopacifique dans laquelle près de deux millions de Français et plus de 7 000 militaires sont présents. Nous y comptons 93% de notre zone économique exclusive. Notre présence nous rend légitime et cela nous oblige : nous avons donc toutes les raisons d'y jouer un rôle à la hauteur de nos responsabilités et de nos intérêts et la rupture de ce contrat n'y changera rien. Nous ne sommes pas seuls dans cette zone, nous avons des partenariats importants avec l'Inde, le Japon, Singapour, la Malaisie et l'Indonésie. En étroite coordination avec nos partenaires européens, nous y resterons pleinement engagés, car nos intérêts y sont essentiels, et nous continuerons à y promouvoir le multilatéralisme, qui est nécessaire à la stabilité régionale. Nous porterons donc ensemble, avec l'Union européenne, l'ambition d'une région indopacifique ouverte et inclusive, porteuse des intérêts légitimes de tous ses acteurs.

Nous allons donc continuer de construire l'Europe de la défense. Je pense particulièrement à la Boussole stratégique, le premier livre blanc de la défense européenne, qui sera l'une des priorités de la présidence française du Conseil de l'Union européenne au premier semestre 2022.

(...)

Ce sont les échos de certains articles de journaux australiens qui laissent entendre que nous aurions été dans l'évitement quant aux interrogations soulevées par les Australiens ou aux difficultés de mise en oeuvre du premier contrat. J'espère vous avoir convaincus du contraire : non seulement nous n'avons pas été dans l'évitement mais nous avons été dans l'action, sur le plan industriel, nous avons levé les obstacles qui se sont manifestés sur notre route. Chacun y a pris sa part, l'industriel, la DGA et moi-même. Nous avons également répondu très vite, dès lors que nous avons pu identifier une interrogation stratégique, qui s'est manifestée très tardivement, à l'été 2021. Auparavant, il ne s'agissait que de rumeurs et non d'échanges entre partenaires engagés dans un partenariat stratégique important. Non, nous n'avons pas été dans l'évitement, nous avons établi des dialogues, nous avons pris des dispositions, nous avons envoyé notre meilleur expert pour échanger au meilleur niveau au sujet de l'adaptation d'une analyse sur l'environnement stratégique et les moyens offerts par ce programme.

Nous avons été face à des interlocuteurs qui n'ont pas souhaité échanger et qui n'ont pas dit la vérité. C'est pourquoi je ne crois pas qu'il s'agisse de naïveté, non plus que de mésestimation de la situation stratégique qui prévaut dans la zone indopacifique.

S'agissant de la multiplication des actions agressives de la Chine, qui expliquerait l'évolution australienne : il n'y a aucune naïveté non plus sur le dialogue stratégique. Lorsque ce contrat a été conclu, la Chine était déjà vue comme une menace potentielle sur le plan militaire. Le diagnostic était déjà établi et il était également établi que cette situation ne pourrait que s'amplifier et s'accélérer. C'est la raison pour laquelle nous avons déployé des moyens croissants pour conforter le partenariat stratégique avec l'Australie et pour émettre un message plus appuyé envers la Chine concernant notamment la liberté de navigation. Aucune naïveté, mais une prise en compte de la situation, des actions et des réactions : nous avons ainsi fait monter en puissance notre coopération militaire avec l'Australie en raison du contexte militaire qui se tendait dans la région.

J'entends qu'il serait condamnable de s'être fait tromper. Personne n'aime cela, on aimerait pouvoir l'anticiper, mais ce n'est pas toujours possible. On peut toujours réécrire l'histoire : il est vrai que si nous avions connu les secrets par anticipation, nous aurions sans doute pu adapter notre comportement, mais nous avons été proactifs, nous avons posé des questions, nous avons été au-devant des autorités australiennes et américaines. Mon homologue américain, quand j'ai évoqué le sujet avec lui, m'a opposé le fait qu'il s'agissait d'une question strictement franco-australienne. Nous regrettons profondément ce qui s'est passé, mais je défie quiconque d'avoir été capable de déceler ce qui se tramait entre quelques personnes, alors que le secret a été protégé entre les partenaires dits "Five Eyes".

Je ne veux pas m'étendre sur les services de renseignement. Le directeur de la sûreté extérieure vous l'a dit : les services de renseignement n'ont été ni naïfs ni inactifs. Je vous renvoie donc à son audition.

S'agissant du "contrat du siècle", les journaux s'en sont fait l'écho en 2016. Quand j'ai été aux responsabilités, ce contrat entre Naval Group et le gouvernement australien s'est structuré par étapes ; je vous ai indiqué quels montants étaient en jeu du fait de la rupture telle qu'elle est intervenue. Ces 900 millions d'euros seront payés au centime près.

Sur la zone indopacifique et la justification de notre présence ainsi que la Nouvelle-Calédonie, les choses doivent être claires : ni l'évolution de nos relations avec l'Australie ni la perspective du référendum en Nouvelle-Calédonie, quelle que soit son issue, ne changent quoi que ce soit à l'engagement de notre pays dans l'indopacifique. La présence militaire française est importante, il en va de la protection des 2 millions de citoyens français et de 14% de la surface maritime française. Ensuite, la Nouvelle-Calédonie est un point d'appui majeur pour la protection de nos forces dans le sud de la zone indopacifique, notamment en cas de crise majeure dans les îles de cette région. Enfin, nous contribuons de façon directe à la stabilité et à la sécurité des Etats insulaires du Pacifique Sud dans le contexte d'un expansionnisme chinois de plus en plus marqué.

J'en viens à la question des patrouilleurs océaniques qui est une illustration de nos engagements à l'égard de la Nouvelle-Calédonie pris dans le cadre de la programmation militaire. Nous avons passé la commande de six patrouilleurs pour les outre-mer en 2019, une première livraison est prévue en Nouvelle-Calédonie début 2023. Ceci confirme les perspectives de réinvestissement en faveur de la présence française militaire en Nouvelle-Calédonie.

Sur la non-prolifération nucléaire, les conséquences de Aukus sont peu claires et ne sont pas connues à ce jour. L'acquisition de ces sous-marins nucléaires d'attaque par l'Australie dans un cadre américano-britannique est un double renoncement. En termes politiques, il s'agit en fait d'un alignement sur les Etats-Unis et d'un renoncement à la souveraineté stratégique et économique, puisque l'un des arguments majeurs sans cesse mis en avant à propos du FSP était qu'il s'agissait de sous-marins australiens fabriqués avec de l'acier australien pour une coque australienne construite dans des chantiers navals australiens avec des salariés, des ingénieurs et des techniciens australiens pour assurer la maintenance dans la durée. Ces éléments de souveraineté étaient fondamentaux, ils ne le sont plus, et ce qui attend les Australiens, c'est une étude de dix-huit mois sur laquelle on ne sait rien de plus.

Sur la prolifération, il est difficile de faire des hypothèses, nous ne savons rien. Toutefois, les filières de la propulsion nucléaire aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne utilisent de l'uranium hautement enrichi ; ce n'est pas notre choix et cela peut avoir des conséquences en matière de prolifération. Je ne peux toutefois pas disserter sur des éléments que même les intéressés ne connaissent pas, mais il est vrai que, en fonction des modalités retenues, cela pose question.

S'agissant des conséquences de ces événements sur notre relation bilatérale avec l'Australie, nous avons annoncé le retour de notre ambassadeur, avec deux missions : défendre fermement nos intérêts dans la mise en oeuvre concrète de la décision australienne de mettre fin au contrat des sous-marins, et redéfinir les termes de notre relation avec l'Australie à l'avenir. Cela prendra du temps, tant la relation de confiance a été dégradée. Mes services revoient l'ensemble de nos coopérations bilatérales de défense avec ce pays afin de réévaluer notre niveau d'engagement et ses modalités. Je n'ai pas eu l'occasion de reparler en personne au ministre de la défense australien, mais j'ai participé en visioconférence au South Pacific Defence meeting, forum associant des Etats du Pacifique Sud, auquel j'ai estimé indispensable que nous participions, en tant que pays de l'indopacifique.

Sur la relation avec Taïwan, la montée des tensions avec Pékin, ces derniers jours, est inquiétante. Nous avons tous noté la présence, la semaine dernière, de 145 avions militaires chinois dans la zone de défense de Taïwan. Une escalade est possible et emporterait des conséquences dramatiques. Nous manifestons, avec les moyens de la Marine nationale, notre attachement au droit international et à la liberté de circulation, avec la présence de bâtiments, dont le Dupuy-de-Lôme, dans le détroit de Formose.

Je ne ferai pas de commentaire sur la nomination du chef d'état-major britannique, sinon qu'il serait injuste d'interdire à un chef d'état-major de la marine d'occuper ce poste.

Enfin, je tiens à rétablir un fait : M. Rachid Temal indique que nous avions réagi en deux temps : M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, d'abord, en des termes très vifs, puis nous aurions évoqué un simple problème de communication avec les Etats-Unis. Nous n'avons jamais communiqué ainsi. Le communiqué commun ne mentionne pas ce terme. Que les Etats-Unis aient évoqué cela de façon unilatérale, en ces termes, oui, mais, pour notre part, nous n'avons jamais employé ce type de langage depuis que le Président de la République et le Président des Etats-Unis se sont parlés.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 octobre 2021