Interview de Mme Olivia Grégoire, secrétaire d'Etat à l'économie sociale, solidaire et responsable, à Radio J le 20 octobre 2021, sur sa vision du capitalisme développée dans son livre " Et après ? Pour un capitalisme citoyen".

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Olivia GREGOIRE, bonjour.

OLIVIA GREGOIRE
Bonjour Christophe BARBIER.

CHRISTOPHE BARBIER
Vous êtes secrétaire d'Etat chargée de l'Economie sociale, solidaire et responsable, et vous publiez un livre qui s'appelle " Et après ? Pour un capitalisme citoyen ", c'est aux éditions Impact, c'est une des collections qu'a développée Le Cherche Midi, et il y a un préfacier qui s'appelle, tiens, Emmanuel MACRON. Eh bien justement, dans sa préface le président de la République quand il parle du statut de société à mission, petite révolution dans le capitalisme de ces derniers temps, il dit " ce n'est pas le moyen de convertir la société à l'entreprise, mais de convertir l'entreprise à la société ", qu'est-ce que cela veut dire ?

OLIVIA GREGOIRE
Ça veut dire une chose qu'on partage, du moins que je partage modestement avec le président de la République, qui est que depuis trop longtemps, depuis des décennies, on a le sentiment que l'économie, comme je dis, quelque part marche sans tête, et qu'à côté, en parallèle, le monde politique se déploie. On a un peu perdu, depuis quelques décennies, l'idée que pour faire une société il y a un levier formidable qui est la politique économique, et que l'économie ne fonctionne pas sans tête, elle fonctionne au service d'une vision politique, au sens noble du terme politique, " polis ", la gestion la cité en grec comme vous le savez. Aujourd'hui, et modestement mon parcours en est aussi un exemple, moi j'ai travaillé très longtemps dans des entreprises, bien plus longtemps qu'en politique…

CHRISTOPHE BARBIER
Vous avez été même entrepreneuse vous-même.

OLIVIA GREGOIRE
Oui, modeste, mais c'est vrai que j'ai été très longtemps salariée, et ensuite j'ai monté ma petite entreprise, et ensuite cette aventure politique, et je crois qu'un message tout simple qu'il est urgent de rappeler, et la pandémie doit nous, nous responsables politiques, nous encourager à ce message, les entrepreneurs sont des agents politiques, au même titre que des agents économiques, les salariés sont au coeur de notre vie politique, et aujourd'hui l'entreprise peut faire beaucoup pour la société, pour la gestion de la cité, et le politique n'a pas le monopole du projet de société, et en ça il est important, je crois, non pas, parce que je vois déjà venir les caricatures et j'y suis habituée, non pas de nous enfermer dans une caricature de start-up nation ou d'une vision politique qui ne serait qu'entrepreneuriale, mais de rappeler à quel point les entrepreneurs, les salariés de notre pays, sont porteurs d'un projet de société et qu'il faut certainement qu'on les écoute plus, qu'on les accompagne plus, dans le développement de la société, qu'on appelle de nos voeux.

CHRISTOPHE BARBIER
On va parler du développement de cette société, de ce nouveau capitalisme, je voudrais dire un mot quand même de votre grand-mère, couturière, en quoi a-t-elle joué un rôle dans votre réflexion économique ?

OLIVIA GREGOIRE
Jeanne-Yvonne, Jeanne-Yvonne BARSON (phon), qui doit m'écouter de là-haut, d'abord elle m'a appris une chose… vous savez, on parle beaucoup de la valeur travail, c'est un concept pour beaucoup, qui le déploient sur des plateaux sans y mettre de réalité, moi la valeur travail, le travail, je l'ai vu et je l'ai appris de cette grand-mère qui a 14 ans a quitté sa Bretagne natale et est arrivée, comme de nombreuses jeunes bretonnes, à Paris, pas très loin de votre studio, sur les grands boulevards, pour faire des ménages, comme on le disait, et comme on le dit encore d'ailleurs, boulevard Haussmann, auprès des bourgeoises de Paris, dans les années d'avant-guerre. Elle avait un talent, elle savait coudre, elle ne savait ni lire, ni écrire, j'ai eu bien du mal quand j'ai appris à écrire et à lire, quand je lui faisais des dictées, je me rappelle encore, à chaque fois je m'énervais et lui mettais zéro, forcément, elle ne savait pas écrire.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais elle savait coudre.

OLIVIA GREGOIRE
Elle savait coudre, et elle savait une chose, qui était qu'on pouvait sortir de tout, on pouvait sortir d'une vie de famille d'orpheline, ses parents sont morts de la tuberculose juste après la Première Guerre mondiale, et qu'on pouvait emmener une famille, quatre frères et soeurs, à Paris, travailler, pouvoir subvenir à ses besoins, élever une fille et avoir un ménage, et monter dans ce qu'on appelait l'échelle sociale, non pas par les mots, mais par le travail du quotidien, par le travail dur de la couture, quand elle était dans les ateliers de ces grandes maisons parisiennes.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors vous évoquez aussi la responsabilité qu'on fait peser aujourd'hui sur les consommateurs, sur les entrepreneurs, la société de responsabilisation, injonction à agir, pas indication de comment agir, mais on a l'impression que le tout consommation va l'emporter, que les consommateurs dicteront quand même la loi aux producteurs et que ce sera le moins cher qui l'emportera.

OLIVIA GREGOIRE
Mais, alors… je vais m'arrêter sur votre dernière phrase, Christophe BARBIER, oui, c'est de plus en plus les consommateurs qui dictent aux producteurs…

CHRISTOPHE BARBIER
Mais ils dictent bien ?

OLIVIA GREGOIRE
Alors, déjà, je me départie, pour y répondre, à votre question, de toute considération morale ou manichéenne, la morale n'a rien à faire dans la politique économique, on est très, et notamment au Parlement, très souvent, je le disais aussi, dans une acception assez binaire des choses, les patrons sont des méchants, les patrons veulent que des dividendes, ces espèces de caricatures permanentes, qui m'ont choquée d'ailleurs, puisque quand on dit " les patrons ", dans l'imaginaire collectif on pense plutôt aux grands patrons d'entreprise cotée, etc., ce qui n'est absolument pas, et vos auditeurs en font partie, la réalité de ces entrepreneurs, petits entrepreneurs de France, qui font la croissance française, qui sont plutôt des petits patrons des TPE, de PME, d'entreprises de quelques dizaines de salariés, eh bien souvent, notamment dans le champ politique, par méconnaissance, parce que ceux qui critiquent les entrepreneurs et les dirigeants, et les entreprises, sont bien souvent des politiques qui n'ont jamais mis un pied dans l'entreprise, c'est une des choses qui m'a le plus frappée, et donc j'ai voulu rappeler déjà que le paysage que les politiques faisaient des entrepreneurs, des dirigeants, était bien souvent biaisé. Ce que je crois qu'aujourd'hui… et regardez, autour de vous, faites l'exercice pendant deux, trois jours, tout est accolé au terme « responsable », on parle de mode responsable, on parle de consommation responsable, on parle de voiture responsable, d'entreprise responsable, et aujourd'hui qu'est-ce qui se passe ? Ce sont les citoyens, consommateurs, salariés, épargnants, on n'est pas schizophrène, on est tout ça à la fois, qui sont en train de faire bouger les lignes. Quand on va aujourd'hui - je prends un exemple très court - l'épargne, nous avons, pour la plupart, un peu d'épargne ou de l'assurance-vie, de plus en plus aujourd'hui les petits épargnants, qui nous écoutent là, en ce moment même, demandent à leur banquier, " est-ce que je peux avoir un peu de rendement, gagner un peu d'argent avec cette épargne, et en même temps avoir un peu de sens, c'est-à-dire placer cette épargne au service de la planète, de la société ? ", ça s'appelle l'investissement socialement responsable, ça s'appelle la finance verte, ça s'appelle la finance solidaire, jamais dans l'histoire de notre pays, depuis ces 20 dernières années, jamais les encours d'épargne n'ont été aussi forts à l'endroit de ces nouveaux actifs plus responsables.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais ça bute sur ce que vous reprenez comme expression, la tragédie de l'horizon, c'est-à-dire qu'on regarde à court terme, le capitalisme financier il veut des profits, au lieu de regarder à long terme…

OLIVIA GREGOIRE
Oui, mais je dis aussi une chose, et j'y crois profondément, l'humain est capable de faire changer le capitalisme, je donne un exemple avec un fonds de pension qui a été assigné par un épargnant, épargnant qui a gagné, qui a contraint ce fonds à donner à voir son plan de décarbonation et son action en faveur de l'environnement. Il faut parfois quelques exemples comme ça pour rappeler une chose. Il y a aujourd'hui des textes en cours, je ne serai pas technique et je ne vais même pas les citer pour éviter d'embêter vos auditeurs – mais, l'Europe travaille, beaucoup de gens parlent, parlent trop, parlent mal de ces sujets, sans les connaître, c'est pour ça qu'en 135 pages j'ai voulu en parler simplement. Des règles sont en cours Christophe BARBIER. Dans 2 ans, je ne sais pas où je serai, peut-être j'espère être encore votre invitée, dans 2 ans, toute entreprise européenne de plus de 250 salariés sera obligée, non pas parce que je le veux, je vous rassure, mais parce que l'Europe est en train de légiférer, en ce moment même, ça s'appelle CSRD, pour ceux que ça intéresse, vous serez obligé en tant que dirigeant d'entreprise de plus de 250 salariés, en Europe, de publier, aux côtés de votre bilan financier, votre bilan d'impact au plan environnemental et social, et ce sera aussi important pour un investisseur, pour vos actionnaires, que votre bilan financier. C'est dire… beaucoup, et notamment à l'extrême gauche, ont de grandes envolées, mais ils ne font pas avancer le schmilblick, moi j'ai un parti-pris, je vous l'ai dit, c'est, les questions de morale ce n'est pas mon sujet, moi j'ai été vice-présidente de la commission des finances, et aujourd'hui ma question c'est comment ce capitalisme il faut le rénover, et je ne vous ferai pas le coup de mon ennemi c'est la finance, sans la finance, la transition écologique et sociale restera de la poésie.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais sans contraintes la finance…

OLIVIA GREGOIRE
Mais qu'est-ce qu'il y a de plus contraignant qu'une loi européenne, qui s'applique dans plus d'une vingtaine d'Etats membres, pour toutes les entreprises, c'est-à-dire 50.000 entreprises européennes ? Je vous rassure, parfois on me dit on est encore en train de se mettre des boulets aux pieds, nous Européens, versus les Américains et les Chinois, soyez rassuré, les Américains légifèrent, aussi, avec la Fondation IFRS, et l'Asie n'est pas en reste, tous sont en train de bouger vers la transition écologique et sociale avec des preuves.

CHRISTOPHE BARBIER
Une Agence du développement durable, dont vous souhaitez la création, pourrait être utile ?

OLIVIA GREGOIRE
Moi j'écoute les anciens et ceux du très ancien monde. On a souvent tendance à créer des impôts, des taxes ou des commissions, quand il y a un problème, moi ce que je dis c'est que, on a des organes très experts comme l'AMF, l'Autorité des marchés financiers, ce que je vous dis aujourd'hui c'est que, au même titre que vous avez un bilan financier, les entreprises, dans les 2 ans qui viennent, à compter de 2024, vont devoir avoir un bilan dit extra-financier, c'est-à-dire aux côtés de la finance, aux côtés de ton bénéfice, quel est ton impact sur la planète et comment va ta cohésion sociale, comment tu partages la valeur avec tes salariés, quels sont les écarts de salaires, y a-t-il des femmes dans ton conseil d'administration, toutes les questions deviennent aussi importantes que votre bénéfice. Je dis juste, comme ces données, environnementales et sociales des entreprises, vont devenir stratégiques, il faut se poser la question de deux façons, comment les rendre les plus fiables possibles, pour ne pas tromper les consommateurs et épargnants sur des… on a vu du greenwashing, des fausses déclarations, on en a vus depuis 20 ans, la question de la fiabilité des données, et la question de l'accès aux données. Comment le consommateur, quand il achète un bien, peut, au-delà de la traçabilité du bien, connaître la pratique de l'entreprise qui l'a produit, et donc là je me pose la question, je vous rassure, je ne crée rien, je re-ventile, comme on dit, non pas dans " Les Tontons flingueurs ", mais en politique publique, c'est à dire je prends des agences qui existent déjà, et je trouverais intéressant de les rassembler.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, dans cette responsabilité sociale, vous l'avez dit, il y a l'égalité homme-femme, que répondez-vous à Eric ZEMMOUR qui dit " la parité c'est humiliant, ça veut dire que les femmes ne sont pas sélectionnées au mérite, on le réserve des places " ?

OLIVIA GREGOIRE
Le jour où j'aurai envie de répondre à Eric ZEMMOUR sur des questions économiques, je vous jure que je vous appellerai, j'attends déjà qu'il m'en parle, parce que je pense que l'alpha et l'oméga des problématiques économiques que nous avons à confronter ne se réduisent pas à sa seule obsession, l'immigration, je pense que nous avons, et Bruno LE MAIRE et moi partageons ce point de vue, nous avons une lecture de la société qui est en opposition orthogonale, pour reprendre les mots de Bruno LE MAIRE, et donc je pense que ces considérations sur la parité, déjà étant une femme, je me garderais bien, si j'étais un homme, de parler pour les hommes, pour le coup Eric ZEMMOUR n'est pas une femme, ne connaît pas les discriminations que les femmes peuvent connaître, et j'ai eu la chance de les connaître, et dans l'univers politique, et dans l'univers de l'entreprise, et donc j'ai envie de dire à Eric ZEMMOUR très simplement, s'il y avait une meilleure solution, depuis 25 ans, pour qu'on siège dans les conseils d'administration et qu'on ait l'égalité salariale, nous aurions été informées, force est de constater que non.

CHRISTOPHE BARBIER
Le consommateur attend tout de l'Etat en ce qui concerne la hausse des prix de l'énergie, on veut un chèque, on voit des baisses de taxes, est-ce qu'on n'a pas oublié de mettre la pression sur les producteurs de pétrole et les distributeurs ?

OLIVIA GREGOIRE
Je pense que rien n'est oublié dans la palette actuelle, ce n'est pas à vous que je vais apprendre que pour mettre la pression sur les producteurs il s'agit aussi d'enjeux géopolitiques monstrueux, pour les citer. Je voudrais juste rappeler, à l'endroit de certains démagogues, dont Jean-Luc MELENCHON, que contrairement au gaz et à l'électricité, le prix du carburant est un marché libre, donc il ne se contraint pas, donc il ne se bloque pas, ça c'est un peu comme Eric ZEMMOUR, c'est le b.a.-ba de l'économie, mais encore faut-il s'y intéresser et travailler. Je vais vous dire, il va y avoir une solution, le gouvernement bosse depuis des jours, sous l'égide du Premier ministre, ce sera, et Gabriel ATTAL l'a redit, soit une baisse des taxes, soit un chèque, l'important, il y a deux choses importantes, un que ça aille très vite, et deux que ce soit bien ciblé. La baisse de la TVA, elle est injuste, ça vous permet, sur un plein, à vous consommateur, 50 centimes d'économie, ça coûte un demi-milliard de dépenses publiques, et ça touche notamment la personne très aisée, qui a un énorme SUV, et qui ne verra rien sur sa baisse de plein, donc notre job, aujourd'hui, et je vous rassure que vous aurez la réponse d'ici la fin de la semaine, le gouvernement prend ses responsabilités, ne fait pas que parler et fera d'ici la fin de la semaine.

CHRISTOPHE BARBIER
" Et après ? Pour un capitalisme citoyen ", Olivia GREGOIRE, c'est aux éditions Impact, merci, bonne journée.

OLIVIA GREGOIRE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 octobre 2021