Interview de Mme Nathalie Élimas, secrétaire d'État à l'éducation prioritaire, sur RCF le 25 octobre 2021, sur l'impact de la crise sanitaire sur les inégalités scolaires, numérique et sociale, les abus sexuels dans l'église et la laïcité.

Texte intégral

SIMON MARTY
Il est l'heure de notre « Grand invité », bienvenue à vous qui venez de nous rejoindre dans « La matinale RCF. » Education, fracture scolaire ou numérique, sociale, autant de volets qu'on va pouvoir balayer avec notre « Grand invité » du matin, bonjour Nathalie ELIMAS.

NATHALIE ELIMAS
Bonjour Simon MARTY.

SIMON MARTY
Merci d'être avec nous dans la matinale de RCF, vous êtes secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, chargée de l'Education prioritaire. Justement, les questions d'éducation, on va y revenir tout de suite. Depuis que vous avez pris votre poste, avec la Covid on a pu constater l'impact la crise sanitaire, elle a mis clairement en lumière certaines inégalités scolaires, comment est-ce qu'on peut, Nathalie ELIMAS, arriver à corriger ces situations, notamment dans ces zones d'éducation prioritaire ?

NATHALIE ELIMAS
Bien sûr, vous l'avez dit très justement, la crise sanitaire a accentué les écarts, et en tout cas elle est plus dure à gérer pour les plus fragiles d'entre nous et notamment nos élèves. Alors, comment j'ai fait ? Déjà il faut rappeler quand même que ce secrétariat d'Etat en charge de l'Education prioritaire c'est une création, c'est une nouveauté sous la Ve République, c'est bien l'incarnation de la volonté forte, à la fois de Jean-Michel BLANQUER, mais également du Premier ministre, du président de la République, de vouloir lutter, gommer ces inégalités, et elles sont plurielles ces inégalités pour ces jeunes les plus fragiles. Bien sûr elles sont sociales, bien sûr elles sont éducatives, elles sont économiques, mais elles sont aussi territoriales, puisque l'éducation prioritaire est davantage concentrée sur les quartiers urbains que sur les lieux plus périphériques, ou les zones rurales, et donc mon action c'est tout simplement d'actionner tous les leviers pour gommer ces inégalités et faire en sorte que tous nos élèves, partout où ils se trouvent, aient tout à disposition pour réussir.

SIMON MARTY
Est-ce que justement c'est facile, non, on se doute que ce n'est pas facile de gommer ces inégalités, mais est-ce qu'aujourd'hui le secrétariat d'Etat que vous portez, le gouvernement dans son ensemble, a les moyens de ses ambitions, parce que c'est quand même des problématiques qu'on rencontre depuis des décennies maintenant ?

NATHALIE ELIMAS
Oui, on les rencontre depuis des décennies. Alors, sur les moyens, j'ai un budget propre , de plus de 2 milliards d'euros pour mettre en place ces politiques publiques, je suis arrivée l'année dernière, mais je ne partais pas de rien, je rappelle quand même qu'on a mis en place une belle mesure, emblématique de l'éducation prioritaire, c'est le dédoublement des classes, de CP et de CE1, pour asseoir les fondamentaux, consolider les fondamentaux de tous nos élèves, on dédouble actuellement les classes de grande section, et puis on veille bien sûr à ce que socialement aussi ces élèves, qui sont fragiles, soient accompagnés. Je rappelle par exemple que j'ai redéployé les petits-déjeuners gratuits à l'école, qu'on accompagne les familles pour qu'elles aient accès à tous leurs droits, aux fonds sociaux, aux bourses, et puis on travaille beaucoup au développement de l'ambition scolaire de tous nos élèves, bref, vraiment je fais en sorte que partout nos élèves aient accès à la réussite comme tous les autres. Alors vous avez soulevé un point très important pendant la crise, parce qu'il y a un sujet qui est apparu, un sujet majeur, c'est la fracture numérique, et c'était encore plus saillant pour nos élèves, notamment en éducation prioritaire, et donc là encore on a oeuvré, on n'a pas fait ça tout seul, parce que la fracture était assez large, était béante, et donc on a travaillé avec les collectivités, les départements pour les collèges, les régions pour les lycées, même les collectivités territoriales, et aujourd'hui c'est vrai qu'il y a encore peut-être quelques trous dans la raquette, mais néanmoins on a su équiper nos élèves et on a bien fait de le faire, puisque je rappelle que l'année dernière, l'année scolaire dernière, on a laissé nos écoles ouvertes justement pour limiter cette fracture qui concerne davantage les plus fragiles, on a fermé nos écoles que quatre semaines, dont deux semaines de congés scolaires, le distanciel a bien fonctionné, et c'est aussi parce que nous avons su équiper nos élèves que tout ça a pu être mis en place.

SIMON MARTY
Derrière l'équipement des élèves il y a aussi la question parfois des zones blanches, parce que certains élèves sont dans des zones rurales où les connexions Internet ne sont pas toujours évidentes, sur ce genre de dossiers aussi on se saisit de ces problématiques, de ces questions, Nathalie ELIMAS ?

NATHALIE ELIMAS
Evidemment. Quand on veut, en ruralité par exemple, permettre à un élève d'accéder à l'aide aux devoirs via un dispositif qui s'appelle « Devoirs faits à distance », eh bien on s'assure que bien sûr il ait l'équipement, que bien sûr il sache l'utiliser, parce qu'on met en place aussi des formations pour nos élèves, pour les familles et pour les professeurs, et surtout évidemment qu'il ait la connexion, donc on est aussi en situation de prêter, de proposer, des clés 4G typiquement, pour ces élèves dans des cas assez particuliers, bien sûr.

SIMON MARTY
Les élèves qui, il y a quelques jours de cela, ont participé à l'hommage national à Samuel PATY. Vous qui avez été enseignante, Nathalie ELIMAS, comment vous avez vécu ce moment ?

NATHALIE ELIMAS
Douloureusement, à la fois l'année dernière, vous savez, quand j'étais à la Sorbonne, c'était déjà très très dur après cet assassinat tragique, dramatique, et puis cette année encore, auprès de la famille, au ministère de l'Education nationale, quand nous avons dévoilé la plaque en hommage à Samuel PATY, qui est une très belle plaque, qui est sobre, et c'est je crois ce qui fait toute sa force. Quand je suis allée aussi dans un établissement scolaire, je suis allée dans un lycée participer à une séance, puisque vous savez que nous avons organisé des temps d'hommage dans tous nos établissements, ces hommages étaient organisés très librement par les professeurs, donc j'ai pu assister à un dialogue, à un débat entre les professeurs et les élèves, très intéressant, qui a permis de pointer tout ce que nous avons encore à travailler avec eux, mais c'était un temps évidemment très émouvant. Je l'ai vécu bien sûr en tant que femme, en tant que mère de famille, et aussi en tant que professeure, vous l'avez dit justement, j'ai enseigné, en particulier en éducation prioritaire, et pour moi Samuel PATY aujourd'hui c'est vraiment le visage de la liberté, du courage, et depuis je ne cesse de me répéter ces mots qui ont été prononcés par le président de la République l'année dernière lors de l'hommage national à la Sorbonne, « nous continuerons, professeur, nous continuerons parce que nous vous le devons et parce qu'en France les lumières ne s'éteignent jamais. »

SIMON MARTY
Parmi les grands dossiers d'actualité qui ont frappé un petit peu les esprits dans ces temps de début d'année de rentrée scolaire, il y a notamment le rapport de la CIASE qui a mis des chiffres sur les abus sexuels dans l'Eglise, des chiffres qui en partie concernent d'ailleurs de l'enseignement catholique depuis 1950, est-ce qu'il est aujourd'hui, Nathalie ELIMAS, envisageables que de telles études, comme celles qui ont qu'ont menées Jean-Marc SAUVE et son équipe, soient reprises pour être menées dans d'autres lieux propices aux abus sexuels, je pense ce matin notamment aux internats ?

NATHALIE ELIMAS
C'est une question très douloureuse sur laquelle j'ai travaillé quand je suis arrivée à l'Assemblée nationale en 2017, j'avais été saisie par les parents de la petite Sarah, c'était une jeune fille qui avait été violée, une jeune fille de 11 ans, le tribunal de Pontoise avait requalifié en agression sexuelle et donc les parents m'avaient saisie de cette affaire, me demandant de faire avancer la législation sur le sujet et j'avais beaucoup milité pour notamment la création d'un âge de consentement, vous savez, et puis travaillé aussi sur la prescription, et ce faisant j'avais travaillé aussi sur notamment le crime d'inceste. La pédocriminalité c'est un sujet lourd, douloureux, qui apparaît aujourd'hui, et c'est finalement assez heureux pour ces victimes parce qu'elles peuvent enfin libérer leur parole, et on sait combien la libération de la parole est nécessaire dans la reconstruction. Alors, bien sûr, il y a ce rapport Sauvé, qui met en lumière une situation dramatique parce que, au-delà de l'Eglise, et il faudra que l'Eglise d'ailleurs regarde ce sujet les yeux dans les yeux, et peut-être travaille sur elle-même de façon systémique, je pense par exemple au célibat des prêtres, donc il y a quelque chose à faire bien sûr dans l'Eglise, mais au-delà, c'est dans la société. Ce que le rapport Sauvé met en lumière c'est qu'il y a en France, chaque année, 160.000 enfants qui sont victimes d'agressions sexuelles, qu'il y a, dans la population en général, un Français sur dix qui a été victime d'agression sexuelle, ça c'est problématique, c'est un sujet sociétal et c'est aujourd'hui un sujet politique. Et j'attends beaucoup, moi, de la CIIVISE, vous savez, cette commission indépendante qui travaille sur l'inceste et sur les violences sexuelles commises sur les enfants, qui est présidée par l'excellent juge DURAND, j'attends beaucoup de cette commission, d'abord parce que, aujourd'hui on dit 160.000, mais je crois que malheureusement, quand on va progresser on va voir que c'est beaucoup plus que ça, d'une part, et d'autre part elle va rendre des recommandations, cette commission, que j'attends vraiment parce qu'il y a un travail de fond à mener sur la prévention, sur une meilleure prise en charge des victimes et surtout sur les agresseurs. Aujourd'hui on est encore un peu fragile, il faut le dire, sur ces questions-là, et je crois qu'il faut remettre l'enfant au coeur de notre société et tout faire, tout faire, pour protéger nos enfants.

SIMON MARTY
Nathalie ELIMAS, en tant que membre du gouvernement j'imagine que vous regardez vers demain et vers la campagne des présidentielles qui approche à grands pas, quel regard vous portez aujourd'hui sur la politique familiale, et notamment sociale, qui a été mise en place par ce gouvernement et comment est-ce qu'on pourrait aller plus loin ?

NATHALIE ELIMAS
Alors, la politique sociale et la politique familiale ce sont deux sujets distincts, on a un peu tendance à les amalgamer, mais ce n'est pas la même chose. Quand on met en place, quand on crée un droit, un congé de proche aidant par exemple, c'est une avancée sociale, quand on met 100 euros de plus sur la prime d'activité, c'est une avancée sociale, la politique familiale c'est tout autre chose. La politique familiale c'est une politique pour la nation, c'est une politique que l'on doit renforcer aujourd'hui, qui doit être plus volontariste, notamment pour lutter contre un phénomène qui est déjà désormais bien installé dans notre pays, c'est un problème démographique, les femmes font moins d'enfants, on est en 2020 à 1,83 enfant par femme, pardon pour ces chiffres, mais ça dit quelque chose, et donc il faut relancer cette politique familiale, qui encore une fois est distincte de toutes les mesures sociales, de solidarité, que l'on peut mettre en place pour accompagner les Français. Là, ce qu'il faut, par une politique sociale volontariste, c'est redonner envie aux Français de faire des enfants, d'avoir des enfants, c'est-à-dire d'avoir confiance, et de regarder dans l'avenir et vers l'avenir, et donc, en effet, à la place qui est la mienne aujourd'hui, bien sûr que je vais faire des propositions au président de la République, d'abord dans mon champ ministériel, parce que j'ai encore quelques idées en matière d'éducation, et en particulier d'éducation prioritaire, mais aussi en matière de politique familiale, je suis l'auteur d'un rapport, j'avais fait 40 propositions, je souhaite que l'on aille encore dans ce sens, pour mieux concilier par exemple la vie familiale et professionnelle, et permettre à tout un chacun de travailler, s'il le souhaite, et en particulier aux femmes, pour améliorer le logement, vous savez, quand on a un deuxième enfant, on a souvent des difficultés à se loger, mais il y a des mesures très fortes pour accompagner les familles dans le logement, pour faire en sorte qu'il y ait enfin en France un véritable service public de la petite enfance, pour que l'on puisse avoir des modes de garde, des réponses, quand on cherche un mode de garde. Et puis, il y a tout un tas de mesures fiscales et financières dont une qui me tient particulièrement à coeur, qui serait de proposer de verser les allocations familiales aux familles dès le premier enfant, qui serait de revenir sur les coups de rabot au quotient familial, afin de redonner du pouvoir d'achat, et Dieu sait si le pouvoir d'achat, c'est un sujet aujourd'hui, ce sera même un sujet de la campagne présidentielle, eh bien, moi, j'ai des mesures très claires, pour redonner du pouvoir d'achat aux familles, en particulier à celles de la classe moyenne basse, qui ont beaucoup souffert à travers ces coups de rabot successifs, qui ont été portés sous les deux derniers quinquennats, comme ça, on met tout le monde d'accord, à droite et à gauche, la balle aujourd'hui, elle est au centre, elle est chez nous, ces familles, elles ont perdu 790 euros de pouvoir d'achat par an, il y a quelque chose à faire, il faut les aider. Et puis, cette politique familiale volontariste, elle serait évidemment très favorable pour la natalité, et ce serait surtout un beau levier de la relance.

SIMON MARTY
Merci beaucoup Nathalie ELIMAS d'avoir pris le temps de venir nous parler ce matin au micro de la matinale RCF.

NATHALIE ELIMAS
Merci à vous.

SIMON MARTY
Je rappelle que vous êtes secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Education nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de l'Education prioritaire.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 octobre 2021