Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France 2 le 29 octobre 2021, sur le conflit avec le Royaume-Uni concernant la pêche et l'agriculture face à la question climatique.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour à tous, bonjour à vous Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

JEFF WITTENBERG
Vous êtes le ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation. La crise de la pêche, on l'entend, a encore franchi un cran hier soir, Londres a convoqué l'ambassadrice française après que ceux navires britanniques avaient été verbalisés par la France hier, on n'ose pas dire arraisonnés, tout cela pour défendre le droit des pêcheurs français à aller pêcher sur les eaux britanniques autour de Jersey, est-ce que les Anglais ne comprennent que le langage de la force, comme a dit votre collègue des Affaires européennes, Clément BEAUNE ?

JULIEN DENORMANDIE
En tout cas ce qui est sûr c'est qu'il faut être ferme, il faut d'abord être ferme pour nos pêcheurs, il faut être aussi ferme parce que les Britanniques se sont engagés, engagés à donner ces licences de pêche, ont signé un accord pour octroyer ces licences de pêche, et ce qu'on constate c'est qu'après neuf mois, et je dis bien neuf mois, de discussions, les Britanniques n'honorent pas leur signature, et quand un partenaire n'honore pas sa signature, quand après de si longues négociations, discussions, ça n'avance pas, eh bien il est bien normal que la France mette en place des mesures de rétorsion pour faire bouger les choses, et c'est ça que nous faisons.

JEFF WITTENBERG
Mais est-ce qu'il faut aller plus loin dans les représailles, vous ne craignez pas une escalade, voir des incidents avec les pêcheurs français, qui sont très remontés justement contre ces licences qu'ils n'ont pas, est-ce que vous ne les encouragez pas quelque part à passer à l'action ?

JULIEN DENORMANDIE
Bien au contraire, je pense que les pêcheurs voient que le gouvernement français est à leur côté, et que le gouvernement français ose mettre en place des mesures de rétorsion pour faire valoir nos droits, pour faire en sorte que les Britanniques honorent leurs engagements, c'est quand même bien normal, et aujourd'hui…

JEFF WITTENBERG
Mais ils disent qu'ils les honorent.

JULIEN DENORMANDIE
Aujourd'hui…

JEFF WITTENBERG
98 % des licences ont été accordées disait Boris JOHNSON.

JULIEN DENORMANDIE
Non, ça c'est à l'échelle européenne, et, comme par hasard, celles qui ne sont pas accordées sont, en grande partie, voire quasiment exclusivement, les licences françaises. Et, encore une fois, aujourd'hui la balle elle est dans le camp des Britanniques, si les Britanniques souhaitent octroyer ces licences, eh bien dès lors il n'y aura pas la mise en place, ou il y aura l'arrêt de ces mesures de rétorsion, et donc les choses sont extrêmement claires, la France est ferme parce que la France défend ses pêcheurs et la France défend ses intérêts, et les Britanniques, le peuple britannique, doit aussi se rendre compte que ses gouvernants ne respectent pas la signature de leur pays, ça pose quand même une sacrée question.

JEFF WITTENBERG
Mais vous avez l'air de dire qu'il y a un traitement de défaveur contre la France, puisque vous dites que les autres licences aux autres pays européens étaient accordées, il y a une spécificité contre la France ?

JULIEN DENORMANDIE
Ce qui est sûr c'est que le principal pays concerné par ces zones de pêche est la France, et ce qui est sûr c'est que les discussions, les négociations, entre les Britanniques, la France et la Commission européenne, n'avancent pas, eh bien quand vous avez une situation de blocage, telle que celle que nous rencontrons, il est bien normal que la France montre sa fermeté et mette en place des mesures de rétorsion pour faire en sorte que les Britanniques bougent.

JEFF WITTENBERG
Monsieur DENORMANDIE, on va évoquer l'écologie, et donc l'agriculture. Il y a une séquence internationale importante qui s'ouvre ce week-end, d'abord le G20 à Rome, puis la COP26 à Glasgow, on va parler d'écologie, qui frappe aujourd'hui largement l'agriculture avec des calamités agricoles qui se multiplient, des inondations risquent malheureusement d'avoir lieu dans le Sud de la France dans les prochaines heures, les calamités donc se succèdent d'année en année, que fait l'Etat pour aider les agriculteurs à faire face ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien aujourd'hui il faut voir qu'on a des épisodes climatiques qui sont de plus en plus désastreux, vous l'avez dit, ces inondations, ces grandes pluies diluviennes qu'on connaît encore en ce moment, mais il y a quelques mois, souvenez-vous, c'était un épisode de gel sans précédent, la plus grande catastrophe agronomique du début du XXIème siècle. Et le problème c'est, quand vous êtes un jeune agriculteur, que vous vous installez, que vous avez parfois déboursé des centaines de milliers d'euros et que les deux, trois, quatre, cinq années suivantes, vous vous prenez de tels épisodes de grêle, de gel, à ce moment-là vous n'avez pas de revenus et vous êtes dans des difficultés immenses.

JEFF WITTENBERG
Très peu d'agriculteurs ont aujourd'hui des assurances.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et donc l'enjeu, ce sur quoi nous travaillons, c'est de mettre en place une couverture contre ces risques pour qu'elle soit beaucoup plus facilement accessible à nos agriculteurs. Et je présenterai, dès le 1er décembre, un projet de loi, en Conseil des ministres, pour refondre ce système de couverture des risques, pour permettre à ces agriculteurs…

JEFF WITTENBERG
Ce sont des assurances sur les récoltes ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est exactement ça, c'est des assurances récolte, c'est le fait de pouvoir se prémunir contre ces risques grâce un système assurantiel, un système de couverture, et donc je présenterai un projet de loi le 1er décembre en Conseil des ministres, qui sera débattu dès la mi-janvier à l'Assemblée nationale, au Sénat à la fin du mois de janvier, pour faire en sorte que ce projet de loi puisse être adopté avant la fin de la mandature.

JEFF WITTENBERG
Mais ça permettra… c'est-à-dire qu'aujourd'hui les agriculteurs sont à la fois victimes de ces changements climatiques, mais on dit aussi qu'ils en sont parfois les responsables, voire les coupables, l'agriculture elle est passée de la mécanisation à l'agrochimie et on est toujours dans ce modèle, le nombre d'exploitations bio ça ne représente que 10% des surfaces agricoles aujourd'hui.

JULIEN DENORMANDIE
Mais vous savez, aujourd'hui, il y a deux choses. D'abord, c'est quoi la réalité dont on parle ? Le bio, vous l'évoquez, depuis 2017 nous avons doublé la surface de bio dans notre pays…

JEFF WITTENBERG
Mais ça reste très minoritaire.

JULIEN DENORMANDIE
Savez-vous que la France est le pays d'Europe avec la plus grande surface bio, savez-vous aussi que, au-delà du bio, il y a une autre méthodologie qu'on appelle à haute valeur environnementale, en trois ans on a multiplié par 20 le nombre d'exploitations agricoles qui ont ce label haute valeur environnementale. Il n'en reste pas moins que l'agriculture a des défis, des émissions de méthane, des défis sur les engrais, et donc face à ces défis, qu'est-ce qu'il faut faire ? Il faut investir massivement, et c'est ce qu'on fait avec France 2030, on met 2 milliards d'euros, 2 milliards, pour investir massivement sur quelles sont les solutions pour réduire les émissions, notamment dans le domaine agricole.

JEFF WITTENBERG
Mais parce que l'agriculture peut aider aussi à faire baisser la pollution par le CO2 ?

JULIEN DENORMANDIE
Moi j'en suis convaincu, l'agriculture c'est une source de solutions. Si on fait un test auprès de celles et ceux qui nous écoutent…

JEFF WITTENBERG
On dit que 20 % des émissions de gaz à effet de serre sont liées à l'agriculture et à l'élevage.

JULIEN DENORMANDIE
Mais en même temps une part de la solution très importante est l'agriculture. Si on fait un test vis-à-vis de celles et ceux qui nous écoutent en leur disant " est-ce qu'on capte le CO2, cette molécule qui fait le l'effet de serre sur terre, à part la mer ? ", eh bien l'immense majorité disent " c'est dans les forêts, c'est grâce aux arbres ", eh bien figurez-vous que l'endroit sur terre où on capte le plus le carbone ce n'est pas la forêt, c'est le sol, et notamment le sol agricole. Et donc, face à ça il y a des pratiques culturales qui permettent d'accroître le nombre…

JEFF WITTENBERG
C'est-à-dire, par exemple ? On dit que le labour des terres permet au contraire d'appauvrir les sols et de ne pas capter ce CO2, qu'est-ce que vous pouvez faire contre ça ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est exactement ça ; eh bien face à ça il y a un autre type de culture, qui s'appelle l'agriculture de conservation, qui fait…

JEFF WITTENBERG
Mais vous encouragez ? Comment l'Etat encourage ?

JULIEN DENORMANDIE
Que moi j'encourage vivement, ça nécessite par exemple du machinisme particulier, dans lequel on investit aux côtés des agriculteurs, et qui permet de ne pas labourer, ou de moins labourer, c'est-à-dire moi retourner le sol, et donc ce faisant il y a moins de carbone qui sort. Mais figurez-vous…

JEFF WITTENBERG
C'est une révolution culturelle, si j'ose dire…

JULIEN DENORMANDIE
Qui est déjà en cours, la réalité c'est que c'est déjà en cours, aujourd'hui les jeunes agriculteurs, par exemple, sont pleinement mobilisés dans cette lutte pour la captation de carbone. Et je crois que ce qui est très important à dire c'est que l'agriculture, qui est souvent pointée du doigt, sur le changement climatique, c'est une part de la solution, et donc moi, dès mercredi prochain, je participerai à cette COP…

JEFF WITTENBERG
Vous irez à Glasgow.

JULIEN DENORMANDIE
Cet événement très important, pour une initiative qui s'appelle l'initiative " 4 pour 1000 ", où, avec l'ensemble des pays à l'international, on dit comment on favorise la captation de CO2 dans le sol.

JEFF WITTENBERG
Julien DENORMANDIE, une question d'actualité. L'association L214 a dénoncé à nouveau des pratiques dans un abattoir de Saône-et-Loire, qui appartient à la marque BIGARD, vous, au ministère de l'Agriculture, vous avez diligenté une enquête qui devait commencer dès hier, est-ce que vous en avez déjà les conclusions ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, je n'en n'ai pas encore les conclusions, mais je le redis, j'ai diligenté une enquête, et au regard des conclusions de cette enquête je prendrai les mesures nécessaires.

JEFF WITTENBERG
C'est-à-dire ?

JULIEN DENORMANDIE
Les mesures au regard de l'enquête, des mesures, des sanctions en fonction de l'existence ou non de non-conformité. Et pourquoi je ferai ça, et pourquoi je vous serai toujours très ferme sur ces sujets ? Parce que je ne veux en aucun cas jeter l'opprobre sur toute une profession, ou sur nos services vétérinaires. Songez que depuis que je suis ministre, en juillet 2020, c'est sept abattoirs dont j'ai suspendu l'activité grâce au travail de ces services vétérinaires, et songez aussi que ces sept abattoirs c'est sur à peu près 1000 abattoirs, alors qu'il y a des contrôles en continu…

JEFF WITTENBERG
Donc ça pourrait être fait à nouveau, si les faits sont prouvés.

JULIEN DENORMANDIE
Et ça je voudrais vraiment toujours le redire, il faut toujours sanctionner quand il y a des comportements qui ne sont pas acceptables, précisément pour ne jamais jeter l'opprobre sur le reste de la profession et nos services vétérinaires.

JEFF WITTENBERG
Il nous reste quelques secondes Monsieur DENORMANDIE. Vous êtes le ministre de l'Agriculture, mais tout le monde le sait, vous êtes aussi un proche, un des membres du premier cercle d'Emmanuel MACRON, un de ceux qui l'ont conduit à la victoire en 2017, on lit dans la presse, dans " Le Figaro " notamment ce matin, que tout est prêt autour de lui, il ne reste plus que le " go " présidentiel pour relancer la machine, est-ce que vous, vous lui conseillez maintenant d'être candidat au plus vite ?

JULIEN DENORMANDIE
Moi j'entends l'impatience, j'entends votre impatience et l'impatience de certains…

JEFF WITTENBERG
Non…

JULIEN DENORMANDIE
Dans votre question.

JEFF WITTENBERG
Oui, je comprends ce que vous dites, en tout cas quel est votre conseil ?

JULIEN DENORMANDIE
Donc j'entends cette impatience, mais aujourd'hui la priorité c'est de continuer à agir, et à agir pour les Français vis-à-vis…

JEFF WITTENBERG
Donc être candidat le plus tard possible ?

JULIEN DENORMANDIE
Vis-à-vis de l'ensemble des défis qui sont les nôtres. Vous savez, le président de la République il a dit qu'il gouvernerait jusqu'au dernier quart d'heure, je crois que c'est très important, parce que notre pays fait face à des défis, on en a parlé de beaucoup, et donc il faut continuer à agir.

JEFF WITTENBERG
On vous a entendu, là-dessus on n'aura pas de réponse, merci Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

JEFF WITTENBERG
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 2 novembre 2021