Interview de Mme Sarah El Haïry, chargée de la jeunesse et de l'engagement, à Radio J le 26 octobre 2021, sur la laïcité et Service national universel.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Sarah El HAÏRY, bonjour.

SARAH EL HAÏRY
Bonjour.

CHRISTOPHE BARBIER
Vous êtes donc secrétaire d'Etat chargée de la Jeunesse et de l'Engagement, et vous publiez aux Editions l'Observatoire, « Envie de France ». 155 pages d'une déclaration d'amour à la France, à votre France, et c'est une France de la complexité, de la nuance et de la construction de l'individu. Alors, il se trouve que tout le début du livre, vous le consacrez à la problématique du voile islamique, et hier on a vu une scène incroyable, à Drancy, où Eric ZEMMOUR demande à une Française, d'ailleurs originaire du Maroc, ce pays qui vous est cher, il lui demande de retirer son voile, il y a tout un dialogue sur ce que cela signifie, ce voile islamique. C'est encore l'objet du malaise, le voile aujourd'hui ?

SARAH EL HAÏRY
Aujourd'hui, la laïcité ne se définit pas bien, elle est qualifiée, elle est utilisée, elle est instrumentalisée. La laïcité c'est quoi ? C'est le faire de croire ou ne pas croire, de changer de religion si on le souhaite, et la réglementation autour des signes religieux est très claire : c'est à l'école, les services publics, la neutralité. Et ce dialogue, en réalité, oui, c'est un dialogue sourd, parce qu'Eric ZEMMOUR attise les colères, stigmatise, va chercher ce qu'il y a de plus mauvais en réalité dans notre société, alors même que plus il va chercher cette fragmentation, plus il foule du pied d'une certaine manière, la France.

CHRISTOPHE BARBIER
Il le dit hier : le voile, ce n'est pas la France, ce n''est pas français.

SARAH EL HAÏRY
Eh bien c'est faux. Aujourd'hui, l'utilisation du voile islamique comme instrument de prosélytisme existe, et celui-là on lutte contre, on lutte contre. Par contre, porter un foulard, porter un voile de façon pieuse, comme ma grand-mère a pu le porter, sur sa tête, aussi simplement que ça, avec la douceur que ça peut être, n'a rien en fait d'offensant. La France conjugue ces identités, pour en faire une plus forte encore. Mais pour ça, il faut les comprendre, il ne faut pas aller chercher cette opposition, ni des fois, ni en réalité de l'espace public qui est le nôtre, et cet espace public, est très clair.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, derrière les propos de ZEMMOUR, on sait ce qu'il y a, il y a le droit du sang, avoir du sang français. Vous y consacrez toute une page, page 73, vous dites : « Ce mythe du sang français, c'est un résidu de logique maurassienne ». Qu'est-ce à dire ?

SARAH EL HAÏRY
C'est-à-dire qu'être français, ne se transmet finalement que par héritage d'ADN, alors même que je n'ai aucun mal à parler d'identité, d'histoire, d'héritage, de récit national assumé, transmis, mais notre histoire elle est faite d'affluents, elle est faite de grande fierté, mais ce n'est certainement pas la définition par le sang, que l'on est Français ou pas. Mais ce n'est pas un plébiscite, et pour le coup, un plébiscite quasiment de tous les instants. On est Français…

CHRISTOPHE BARBIER
… on adhère à des valeurs.

SARAH EL HAÏRY
On adhère à des valeurs, on les défend quand elles sont attaquées. On les défend, ça veut dire qu'on est acteur, on défend les symboles, on ne les offense pas, on les transmet, par l'éducation, par la famille, et au-delà de ça, et je crois que c'est le plus important, on porte cette fierté sur notre territoire et en dehors de notre territoire. Par contre, les Français par le sang versé de nos parents, de nos grands-parents, par la sueur de certaines familles qui ont bâti ce pays, mais on est surtout français quant au plus profond de nos tripes, eh bien on défend la liberté, on défend l'égalité, on défend cette fraternité qui va avec cette laïcité nécessaire, mais surtout, surtout, ce n'est pas un héritage exclusivement du sang, c'est absolument faux.

CHRISTOPHE BARBIER
Marine LE PEN est reçue aujourd'hui même par Viktor ORBAN en Hongrie, quel sens cela prend-il ? Est-ce que ce n'est pas l'impression qu'une France est en train de se replier dans le National identitaire, en disant : eh bien maintenant c'est ce qu'il faut faire, il faut revenir sur cette identité nationale restreinte pour mieux se défendre ?

SARAH EL HAÏRY
Mais l'identité, en soi, nationale, est belle, c'est l'identité des territoires, c'est l'identité de nos paysages. Par contre, ce qu'en fait l'extrême droite, parce que la réalité est là, le Rassemblement national ce n'est rien d'autre que l'extrême droite française, c'est le Front national. Ce n'est pas une histoire d'identité d'une France qu'on aime, ou de son héritage, c'est au contraire le renfermement le plus vil, c'est à aller opposer les identités, c'est aller même choisir dans l'histoire, finalement des partis qui vont opposer. Le fait que Marine LE PEN soit aujourd'hui en Hongrie, avec ce responsable politique, finalement adulé par l'extrême droite, de ZEMMOUR à Marion MARECHAL, en passant par Marine LE PEN, ne dit qu'une chose, elle ne croit pas à la souveraineté, en réalité, du peuple de France, mais n'est à la recherche que d'images, pour faire une campagne présidentielle, dans laquelle eh bien elle s'enlise.

CHRISTOPHE BARBIER
Dès le début, vous le dites, il y a aussi, sur la jeunesse française, cette menace du wokisme, de la cancel culture, la culture de l'effacement. C'est un autre périple pour notre identité, que de nous dire : déboulonnez les statues et ayez honte de votre passé.

SARAH EL HAÏRY
Un périple mortifère, un périple absolument mortifère. Quand vous prenez la woke, quand vous prenez finalement, la cancel culture, ça dit quoi ? Ça dit : tu n'es rien d'autre que la victime d'un système. La France est raciste, il faut enlever les traces de cette histoire, alors même, alors même que c'est la négation d'une histoire transmise, héritée. La réponse à ça, la réponse au wokisme, la réponse à la cancel culture, c'est une histoire plus forte, des repères imposés, posés, transmis, parce que finalement si on ne les pose pas et on ne les scelle pas dans le marbre, vous savez, on les gomme et on réécrit l'histoire. Et aujourd'hui, alors même que c'est plutôt un courant qui vient des Etats-Unis et qui est porté par la gauche, l'extrême gauche française, aujourd'hui on a même Eric ZEMMOUR qui va revoir l'histoire à sa sauce, qui va en prendre des bouts et pas d'autres.

CHRISTOPHE BARBIER
C'est les deux mâchoires d'une même tenaille.

SARAH EL HAÏRY
Malheureusement pour notre jeunesse, la seule manière d'y répondre, de lui poser cette France universaliste, et en quoi cette France universaliste est une chance, c'est parce qu'elle ne hiérarchise pas les discriminations, elle ne choisit pas entre ceux qui sont en difficulté ou pas. Que l'on soit victime d'antisémitisme, qu'on soit victime d'homophobie, qu'on soit victime de racisme, c'est bien les valeurs d'égalité, en réalité, qui doivent permettre à tout un peuple de se lever. On ne fait pas la fine bouche. La réalité c'est que le peuple de France se lève face à toute discrimination, et rien d'autre, et ce n'est pas le cas aujourd'hui dans les discours victimaires que porte cette cancel culture ou encore ce wokisme.

CHRISTOPHE BARBIER
Face à ces périls, quand vous dites page 83 : « il n'y a pas une laïcité molle et une autre dure ». Est-ce que vous n'êtes pas trop idéaliste ? Est-ce qu'il ne faut pas aujourd'hui une laïcité dure, parce qu'elle est attaquée, cette laïcité, notamment par l'islamisme politique ?

SARAH EL HAÏRY
Cette laïcité elle est attaquée, et elle attaquée en frontal. Et c'est pour ça que je dis qu'il ne faut pas juste la respecter, au contraire il faut la défendre, il faut la promouvoir, il faut défendre un modèle qui est absolument incompris ailleurs. Pourquoi je ne souhaite pas la qualifier, c'est que je crois en réalité que si on applique stricto sensu les textes et la loi 1905, en réalité on a ce qu'il faut. Elle a été renforcée dans la loi qui renforce les principes et les principes de la République. Quand on renforce la neutralité des agents publics, oui c'est de notre responsabilité de le faire. Par contre, pendant plus de 20 ans, qu'est ce qui s'est passé ? Tout le monde a mis sous le tapis, on a fait comme si ce n'était pas grave, les communautarismes, les petits accommodements sur les territoires qui ne regardaient pas les associations pour certaines d'entre elles, dérivées, d'où le contrat d'engagement républicain, d'où aujourd'hui la responsabilité des élus locaux d'arrêter. C'est une mise en danger en réalité de notre vivre ensemble…

CHRISTOPHE BARBIER
Il y a eu une prise de conscience là, ou on continue à glisser sur la mauvaise pente ?

SARAH EL HAÏRY
Il y a une prise de conscience plus ferme, plus forte…

CHRISTOPHE BARBIER
Y compris des élus locaux.

SARAH EL HAÏRY
Bien sûr, parce que pour certains d'entre eux, et on l'a vu avec par exemple l'écriture et la rédaction de chartes de la laïcité, on a vu à quel point ils ont porté le contrat d'engagement républicain, comme une sorte d'espoir, d'espoir pour reposer des essentiel, alors même que dans des conseils municipaux des majorités se déchiraient sur le fait de définir, de poser ou pas une charte de la laïcité, voire des structures, et on l'a vu en Ile-de-France, refusé de signer des charges, alors même qu'elles demandaient des subventions publiques. Aujourd'hui, notre modèle est attaqué, il faut y répondre avec force, d'abord à l'école, d'abord par l'Education. Laïcité avec les enseignants, règles strictes, Service national universel, mais surtout ne pas considérer que c'est acquis.

CHRISTOPHE BARBIER
Ce Service national universel, que vous avez pris en charge, vous, c'était votre portefeuille, 63 millions d'euros je crois engagés, 50 000 enfants aujourd'hui. Est-ce que ce n'est pas beaucoup d'argent pour un tout petit résultat ?

SARAH EL HAÏRY
L'année dernière c'était effectivement 103 millions d'euros, cette année mais c'est même 110 millions d'euros pour l'année qui va arriver. Quand on parle de transmission d'un héritage commun, quand on parle de communauté nationale, quand on parle de mixité sociale, quand on fait discuter des jeunes qui ne se croisent plus et qui, s'ils ne se connaissent pas ils ne se respectent pas, ils ne font pas unité, alors non ce n'est pas un investissement excessif. Je crois que tout ce qui permet de redonner une colonne vertébrale à notre jeunesse, qui lui donne les moyens de s'engager, ce n'est pas un investissement vain.

CHRISTOPHE BARBIER
Il faudra peut-être aller plus loin et le rendre obligatoire et universel vraiment vraiment. Tout le monde.

SARAH EL HAÏRY
Il a vocation à l'être aujourd'hui.

CHRISTOPHE BARBIER
Il le deviendra.

SARAH EL HAÏRY
Il a vocation à l'être, c'est le projet initial. Aujourd'hui c'est une montée en charge pour l'organiser. En réalité il répond à deux promesses. La première, c'est créer un sentiment d'appartenance à toute la jeunesse, alors même qu'elle est très diverse et très… Elle est très diverse par ces goûts de vie, par ses difficultés, par ses moments de… parfois ses difficultés familiales, scolaires, ses aspirations, mais surtout elle a un commun, et ce commun ça s'appelle, c'est le c'est le destin de France. Son commun il est là, mais elle doit le bâtir.

CHRISTOPHE BARBIER
Curieusement, vous m'avez étonné, c'est page 103, vous dites : « je n'aime pas l'expression ascenseur social ». Pourquoi ?

SARAH EL HAÏRY
C'est vrai. Parce que l'ascenseur social, il y a une idée de : je monte dans un ascenseur, j'appuie sur un bouton et c'est automatique. Non, rien n'est dû, à personne, et je le crois.

CHRISTOPHE BARBIER
Il faut prendre l'escalier.

SARAH EL HAÏRY
Et je le crois fondamentalement. Je crois qu'il faut transmettre le goût de l'effort, du travail, l'assumer aussi. Il y a des devoirs qui ouvrent des droits, mais on a un des pays qui donne le plus au monde, l'éducation, la santé, on oublie de le dire, et donc si à notre jeunesse on lui dit : c'est facile, c'est automatique, alors finalement c'est lui annihiler, lui supprimer une part de son énergie. Je crois que chacun est responsable aussi dont son chemin, l'Etat doit mettre la rampe, l'éducation, les escaliers, peut-être certaines indications, mais c'est surtout un effort personnel qui doit être mis en oeuvre.

CHRISTOPHE BARBIER
Votre effort, vous, il est passé par la conquête d'un siège au Parlement. Vous décrivez votre découverte émerveillée du Parlement, notamment du Congrès. Aujourd'hui on voit l'exécutif forcer un peu la main du Parlement sur le Pass sanitaire. Alors le Sénat se rebelle. Il y a une crise exécutif-législatif.

SARAH EL HAÏRY
Non, je crois qu'il y a surtout des débats qui sont vifs, et c'est normal, on est en train de vivre une sortie de crise sanitaire qui a bousculé notre travail parlementaire. Vous savez, moi quand j'étais députée, au début de la crise, on a vécu les premières commissions à distance, notre démocratie elle ne s'est jamais arrêtée, mais évidemment que le débat est vif, il est à l'image de notre société, rien d'autre, mais quand vous avez le vote des plans de relance, quand hier à peine il y avait des votes à l'unanimité sur les sujets de la jeunesse, ça embarque la représentation nationale. Maintenant, le vrai sujet c'est comment on rénove et on renforce aujourd'hui l'Etat démocratique de notre pays, comment on lutte contre l'abstention et ça c'est les enjeux de notre temps, et c'est les enjeux qu'il ne faut surtout pas louper.

CHRISTOPHE BARBIER
Le droit de vote à 16 ans.

SARAH EL HAÏRY
Ecoutez, moi je pense qu'il ne faut éviter aucune des pistes qui permettent une démocratie vivante, mais avec plaisir pour en parler, que ce soit le vote par correspondance, le vote à 16 ans…

CHRISTOPHE BARBIER
Vous reviendrez.

SARAH EL HAÏRY
Bien sûr.

CHRISTOPHE BARBIER
Sarah El HAÏRY, « Envie de France », c'est aux Editions de l'Observatoire. Merci, bonne journée


source : Service d'information du Gouvernement, le 27 octobre 2021