Entretien de M. Emmanuel Macron, président de la République, dans "Esprit Défense n° 2" le 25 octobre 2021, sur la politique de défense.

Texte intégral

Q - Avec la Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, un effort budgétaire important a été consenti pour réparer et moderniser nos armées et en faire une " armée de référence européenne "…

Emmanuel Macron : Depuis plusieurs décennies, nos armées avaient été contraintes à des réductions de format et à des renoncements capacitaires. En 2017, j'ai décidé une inflexion majeure et fait préparer une programmation militaire qui inverse durablement cette tendance négative. L'effort a été continu depuis 2017, avec 1,7 milliard d'euros supplémentaires chaque année consacrés à notre défense. Je m'y étais engagé et les budgets prévus dans la LPM ont été respectés à la lettre. C'est un effort inédit qui va se poursuivre en 2022 avec un budget de 40,9 milliards d'euros, soit près de neuf milliards de plus que le budget de 2017. C'est nécessaire pour que la France garde sa place sur la scène internationale, pour que les Français soient protégés, nos intérêts préservés, et pour conserver sa cohérence à notre outil de défense.

Q - Au-delà du matériel, de nombreuses mesures " à hauteur d'homme " ont été mises en place pour tenir compte des contraintes de la vie de militaire : plan Famille, plan Lycées… Des investissements nécessaires ?

Malgré la diminution de l'effort de défense de ces trois dernières décennies, nos militaires et les agents civils soutenant les armées ont fait face avec courage et loyauté à des sollicitations toujours croissantes. Sous la contrainte budgétaire, l'achat des matériels de combat, quand il était possible, était parfois préféré aux besoins du quotidien. J'ai donc veillé à ce que la LPM permette l'amélioration de ce quotidien de nos militaires et des familles. Beaucoup a été fait depuis 2017. L'hébergement a fait l'objet d'une attention toute particulière pour rendre décentes les conditions de vie des soldats, des marins et des aviateurs. Deux cent soixante-six millions d'euros seront ainsi engagés en 2022 dans 42 communes. Les familles sont aujourd'hui mieux soutenues et mieux logées grâce à la création de nombreuses places en crèche, à la rénovation des logements et à l'accompagnement des conjoints. Les lycées de la défense ont aussi bénéficié de près de 115 millions d'euros pour rénover leurs infrastructures.

Q - La France devra-t-elle rester militairement au Mali, d'une manière ou d'une autre ?

Vous le savez, c'est à la demande du Mali et face à l'urgence de la situation que la France est intervenue militairement en 2013. Aujourd'hui, nous sommes engagés au Sahel à travers l'opération Barkhane. Notre détermination à aider les pays de la région à lutter contre le terrorisme reste inchangée. C'est à la demande des États de la région que nous restons présents et nous ne sommes pas seuls. Notre engagement s'inscrit désormais dans le cadre d'une coalition de partenaires sahéliens, européens et américain. L'ensemble de ces partenaires partage l'objectif de sauver des vies, de renforcer la souveraineté des États et de préserver notre sécurité commune qui serait forcément exposée si un sanctuaire djihadiste venait à s'installer au sud de l'Europe. Notre aide n'est pas seulement militaire en appui aux forces locales de défense et de sécurité. Elle est aussi civile avec des actions volontaristes pour le développement économique et la mise en place de l'administration publique dans les régions qui en sont encore largement démunies. Mais c'est d'abord à l'État malien qu'il revient de répondre à ces besoins. C'est la raison pour laquelle, forts des succès obtenus contre les groupes terroristes, nous adaptons actuellement notre dispositif militaire, en coordination avec nos partenaires sahéliens et européens. Avec cette adaptation, nous passons à une logique de coopération renforcée tout en restant fortement engagés contre les groupes armés terroristes aux côtés des États du G5 Sahel. Ils savent qu'ils peuvent compter sur notre soutien. Mais les solutions durables dans la région se construisent à travers les choix politiques et souverains pour rebâtir l'État et ses services, donner à la population accès à l'éducation, à la santé et aux opportunités économiques.

Plus généralement, la France continuera à assumer ses responsabilités internationales, à défendre ses valeurs et ses intérêts partout où ils seront menacés et, si cela est nécessaire, à engager ses armées là où il le faut. C'est l'honneur de notre pays.

Q - Quels enseignements tirez-vous de l'opération Apagan menée en Afghanistan l'été dernier ?

Je crois que nous devons être collectivement fiers de ce que la France a réalisé lors des opérations d'évacuation d'Afghanistan. Il faut d'abord rappeler que, bien avant la chute de Kaboul, nous avions évacué de façon préventive nos ressortissants et de nombreux Afghans. J'ai ensuite décidé de maintenir notre ambassade le plus longtemps possible, et nous sommes parmi les derniers à avoir quitté l'aéroport de Kaboul afin de mener des évacuations jusqu'au dernier moment.

S'agissant de l'opération Apagan en tant que telle, elle a été conduite grâce à une remarquable coordination interministérielle portée par nos diplomates, nos militaires, nos policiers et nos agents des services sociaux, dont je veux saluer l'engagement et le courage. Il faut aussi souligner la qualité et la bonne disponibilité de nos aéronefs militaires qui ont permis cette opération en autonomie. C'est, là encore, un effet très concret de nos efforts pour la LPM. L'appui majeur et décisif que nous ont apporté les Émirats arabes unis doit enfin être souligné. Si nous avions un doute, l'opération Apagan a confirmé la plus-value de nos forces prépositionnées. La base aérienne d'Al Dhafra a été un élément clé de notre dispositif d'évacuation vers la France.

Q - Plus largement, comment analysez-vous la situation en Afghanistan et la fin de la présence militaire américaine ?

Plusieurs leçons peuvent être tirées de ce tournant tragique. La première : c'est d'abord aux peuples qu'il appartient de se battre pour leurs libertés, pour leurs droits et pour l'avenir qu'ils souhaitent, en tenant compte de leur histoire et de leur géographie, en particulier de l'environnement régional. Aucune armée étrangère ne peut porter ce combat. La deuxième, c'est que le retrait américain a pris de court de nombreux pays européens. Ce constat souligne la nécessité de renforcer notre capacité d'appréciation et d'action entre Européens, en complément de l'Otan. C'est un objectif que le Président américain partage désormais. La troisième leçon, c'est que la communauté internationale ne doit pas abandonner les Afghanes et les Afghans. Nous avons fixé des conditions très claires aux talibans, au premier rang desquelles la poursuite des opérations humanitaires et le respect des droits fondamentaux des hommes et des femmes de ce pays. Ce sont des préalables indispensables. La France soutient aussi pour cela les agences onusiennes et les pays frontaliers.

Q - Comment jugez-vous les dernières avancées de l'Europe de la défense ?

Vous connaissez mon ambition pour une Europe souveraine, unie et démocratique, que je n'ai cessé d'affirmer depuis le discours de la Sorbonne le 26 septembre 2017. Le premier fondement de cette communauté politique européenne, c'est la sécurité. Notre environnement stratégique se caractérise par deux mouvements que j'avais soulignés en 2017 : un désengagement progressif des États-Unis de notre voisinage européen et un phénomène terroriste durable qui s'attaque directement à nos sociétés. Le premier constat ne signifie pas que le lien transatlantique n'est pas essentiel à notre défense, mais que notre allié américain, et c'est son droit légitime, tourne ses efforts vers une autre région du monde et que nous, Européens, devons donc prendre notre juste part pour notre défense.

Le succès de l'Initiative européenne d'intervention (IEI), avec aujourd'hui treize États membres qui partagent la même volonté d'échanges stratégiques, et celui de la Task force Takuba au Mali, avec neuf États européens contributeurs, démontrent que des évolutions sont en cours. Sur le plan capacitaire, au sein de l'Union européenne, des progrès significatifs ont également été accomplis avec le quatrième volet de la coopération structurée permanente, le fonds européen de défense ou, pour l'équipement de nos partenaires, la facilité européenne de paix.

Q - Quels dossiers souhaitez-vous mettre en avant pendant la Présidence française de l'Union européenne (PFUE) au premier semestre 2022 ?

Mes objectifs principaux sont tout d'abord la finalisation des travaux sur la boussole stratégique, qui incarne une volonté commune en matière de défense. Nous devons aussi parvenir à une plus grande réactivité opérationnelle. Enfin, dans le domaine capacitaire, la souveraineté européenne doit être davantage marquée autour de grands projets. Je serai attentif à promouvoir également notre souveraineté technologique à travers les industries de défense européennes.

Q - Le dossier d'Esprit défense est consacré à l'action du ministère des Armées dans les territoires, un rôle finalement peu connu des Français qui n'associent pas forcément armées et activité économique…

La Base industrielle et technologique de défense – la " BITD " – française est constituée d'une dizaine de grands groupes de taille mondiale, connus du grand public, mais également de près de 4 000 PME, qui représentent plus de 200 000 emplois non délocalisables et souvent à très haute technicité. Le maintien de la vitalité de cette BITD est un enjeu de souveraineté : sans elle, pas d'approvisionnement ni de maintien en condition opérationnelle pour les équipements de nos armées. Plus largement, ce moteur industriel et technologique irrigue l'économie dans les territoires et contribue au rayonnement de la France dans le monde. Cette BITD doit donc être entretenue à tous les niveaux (start-up, PME, ETI…). Son soutien s'exerce par des politiques à long terme en matière de recherche, d'investissement, de coopération, d'aide à l'export, d'acquisition mais aussi de protection vis-à-vis de possibles tentatives d'ingérence étrangère.

Q - Dans ce magazine, nous revenons aussi sur le tournant stratégique de 1960 avec la dissuasion nucléaire. À quoi sert-elle aujourd'hui dans un monde totalement différent de celui de l'époque ?

Le monde a en effet bien changé depuis la création de ce que le général de Gaulle avait appelé, en 1959, la " force de frappe ". Le contexte stratégique a, lui aussi, profondément évolué. Ces dix dernières années ont vu l'ensemble des équilibres stratégiques, politiques, économiques, technologiques et militaires remis en cause : multipolarité nucléaire avec des États qui optent pour des postures nucléaires opaques, voire agressives ; crise du multilatéralisme avec une forme de prééminence du rapport de force sur le droit ; émergence de nouvelles technologies qui ouvrent la voie à de nouveaux champs de confrontation et offrent la possibilité de créer de nouvelles supériorités stratégiques par la maîtrise d'armes et de technologies de rupture.

Dans ce contexte, il est essentiel de regarder le monde tel qu'il est et de penser l'improbable, sans fuir nos responsabilités, sans angélisme, mais sans non plus oublier que toute notre action doit être au service de la paix. Depuis 1964, la France dispose d'une dissuasion autonome dont la doctrine et les capacités ont su s'adapter aux mouvements du monde. Aujourd'hui encore, tout en étant maintenue à un niveau de stricte suffisance, notre dissuasion protège la France et les Français contre toute initiative d'origine étatique qui menacerait nos intérêts vitaux, d'où qu'elle vienne et quelle qu'en soit la forme. Fondamentalement, la dissuasion, dont la doctrine, claire et prévisible, est strictement défensive, vise, aujourd'hui comme hier, à empêcher la guerre.

Q - Face au contexte international, doit-elle rester la clé de voûte de notre stratégie de défense ?

La dissuasion occupe dans notre stratégie de défense une place centrale, capitale. Elle interdit à l'adversaire de miser sur le succès de l'escalade, de l'intimidation ou du chantage. Elle garantit notre indépendance, notre liberté d'appréciation et de décision. Si elle reste ainsi la clé de voûte de notre stratégie de défense, la dissuasion n'en occupe pas bien évidemment tout l'espace. La France a besoin de forces conventionnelles solides, bien équipées, capables d'agir sur tout le spectre de l'action militaire, pour protéger nos concitoyens, prévenir les crises et le cas échéant y faire face. La France a besoin d'une armée capable d'agir tout autant dans le haut du spectre que dans les nouveaux espaces de conflictualité. Nos forces doivent ainsi être entraînées et aptes au combat de haute intensité, y compris dans le cyberespace.

Q - Le ministère des Armées propose une offre riche pour l'insertion des jeunes – service militaire volontaire, service militaire adapté, cadets de la défense, École des mousses… Au cours de cette année, plus de 26 000 personnes auront été recrutées, dont beaucoup de jeunes. Le ministère est aussi le premier pourvoyeur d'apprentis au sein de l'État. Comment analysez-vous l'impact des armées dans la société ?

Ces recrutements et ces apprentissages montrent que le lien armées-Nation, c'est aussi un lien social et un investissement économique majeur. À cet égard, je salue l'action de ceux qui, aux extrémités de la chaîne des ressources humaines, au recrutement et à la reconversion, portent ces missions essentielles. Je connais les trésors d'énergie qui ont été dépensés pour en assurer la permanence malgré la Covid-19.

Cette année, je me suis rendu à l'École des mousses et au 4e régiment étranger, ainsi que dans une compagnie d'instruction du service militaire adapté, aux Marquises. Par-delà la diversité des cultures, j'y ai retrouvé des invariants. Pourquoi les armées sont-elles reconnues pour leurs capacités éducatives ? Il y a de nombreux facteurs : une expérience, de la réflexion, des moyens aussi. Mais je veux en évoquer deux en particulier. D'abord, formation et encadrement sont étroitement liés pour prendre en compte le militaire dans tous les aspects de sa personne. Dans les armées, on combine formation académique, technique et comportementale. Ensuite, il y a l'escalier social : on met souvent en avant tel général qui a commencé simple soldat. C'est bien, mais l'important, c'est la masse des sous-officiers qui sont d'anciens militaires du rang – plus de 42% –, et le volume d'officiers qui sont d'anciens sous-officiers – près de 40%. Je ne connais pas d'autre corps social qui offre ce type de progression.

Au final, les armées offrent un modèle unificateur : prise en compte intégrale de la personne, lien entre les générations, décloisonnement des classes sociales, irrigation des territoires… Elles concourent à « faire Nation » au-delà de leur rôle opérationnel.

Q - Vous avez assisté au dernier défilé militaire de votre quinquennat en juillet dernier. Que retenez-vous de vos cinq " 14 Juillet " ?

Cette année il avait pour thème " Gagner l'avenir ". Mais, au fond, ce thème pourrait être le thème de tous les 14 Juillet. C'est l'occasion pour la Nation d'exprimer son attachement à ses forces armées. Des forces armées qui savent se transformer, se renforcer, grâce aux efforts financiers que le pays leur consacre pour faire face aux défis du présent et de l'avenir. C'est l'illustration d'un lien tissé autour des valeurs de notre République, un message de cohésion et la reconnaissance de l'apport des armées à la société. On retrouve bien là tous les constats que vous m'avez permis de partager avec vous.


source https://www.defense.gouv.fr, le 19 novembre 2021