Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à France 2 le 26 novembre 2021, sur les mesures de protection face à la 5ème vague de Covid-19 (vaccination, passe sanitaire, masque...) dans les lieux culturels.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour à tous, bonjour Roselyne BACHELOT.

ROSELYNE BACHELOT
Bonjour.

JEFF WITTENBERG
Merci d'être avec nous ce matin. Votre collègue Olivier VERAN, ministre de la Santé, l'a annoncé hier : c'est le retour du masque dans tous les lieux publics recevant du public, dans tous les lieux fermés. C'est donc le cas évidemment des théâtres, des cinémas, des musées. Pourtant si l'on en croit une étude que rend publique aujourd'hui l'Institut Pasteur, ce ne sont pas des endroits où on se contamine. En tout cas, ce n'est pas là où on se contamine le plus.

ROSELYNE BACHELOT
C'est une étude effectivement intéressante qui date un peu puisqu'elle a été faite du mois de mai au mois d'août et nous sommes face à une vraie flambée de l'épidémie, ce qu'on a appelé une cinquième vague. Il s'agit donc de prendre des mesures qui préservent les lieux de culture. Donc pas de fermeture, pas de couvre-feu, pas de mesure de jauge, simplement ce que font déjà beaucoup de lieux de cinéma, lieux de théâtre, lieux de culture, c'est-à-dire le masque et l'obligation et non pas seulement le conseil de le porter. C'est une mesure de protection qui sauvegarde le monde de la culture.

JEFF WITTENBERG
Mais il y avait eu du relâchement, on le sait. Lorsqu'on va dans des lieux de culture, souvent les gens ne le mettaient plus, beaucoup de gens ne le mettaient plus. Il y a eu quelque chose qu'il fallait rectifier ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, ce n'était pas du relâchement puisque le masque n'était pas obligatoire, il était simplement conseillé. Et d'ailleurs beaucoup de lieux de culture, de responsables des lieux de culture disaient : ? Ce serait plus confortable pour nous pour protéger et pour inciter les personnes qui souhaitent assister à des spectacles, leur dire ‘nous sommes en sécurité, vous ne serez pas à côté d'une personne sans masque' ?.

JEFF WITTENBERG
On demandait déjà le pass sanitaire à l'entrée de tous ces lieux. On le demandera encore. Est-ce que cela ne donne pas un argument aux détracteurs de ce pass ? À quoi il sert puisqu'il faut porter un masque ? Est-ce que ça veut dire que même lorsqu'on a un pass sanitaire, finalement on est aussi contagieux que lorsqu'on n'en a pas ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, on n'est pas aussi contagieux mais on peut l'être car on sait bien que la vaccination est extrêmement efficace. Les chiffres le montrent. Il vaut 8 fois plus de personnes, comparé à une population référence, 8 fois plus de personnes non vaccinées dans les services hospitaliers à cause du Covid que de personnes vaccinées. Mais néanmoins il faut accompagner la vaccination, il faut accompagner les mesures barrières par le pass sanitaire.

JEFF WITTENBERG
Mais le masque, c'est la protection absolue madame BACHELOT ?

ROSELYNE BACHELOT
Non.

JEFF WITTENBERG
C'est un arsenal.

ROSELYNE BACHELOT
C'est un faisceau de mesures de protection : la vaccination, le pass sanitaire et puis bien sûr les mesures barrières, mais je préfère dire les mesures de protection.

JEFF WITTENBERG
Il y a quelques jours, vous parliez d'une reprise de la fréquentation qui avait commencé depuis l'été un peu molle - je reprends votre expression. Est-ce que cela ne va pas accentuer cette ‘mollesse' entre guillemets ? Est-ce que cela ne va pas avoir un impact sur la fréquentation ?

ROSELYNE BACHELOT
Je pense que c'est exactement le contraire. Les personnes voient l'épidémie flamber, cette cinquième vague arriver. Je rappelle les chiffres : 36 000 contaminations enregistrées dans la journée précédente. On voit bien aussi que, même si ce n'est pas ce qui s'est passé au début de l'année, une augmentation des hospitalisations. Au contraire, au contraire le pass sanitaire, les mesures de protection c'est dire : ? Vous allez en sécurité dans les lieux de culture. ?

JEFF WITTENBERG
Mais vous remettez votre masque à tous les coups. Or, on s'y était déshabitue un petit peu.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, mais ça vaut mieux que la fermeture.

JEFF WITTENBERG
Comment l'industrie du cinéma notamment va-t-elle finir cette année 2021 alors qu'elle a souffert ? Il y a eu une baisse de fréquentation notamment pour les films français qui n'ont parfois pas trouvé leur public. Quel est le constat que vous faites ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors le constat, c'est qu'effectivement il y a une baisse significative de la fréquentation des cinémas. On peut constater une bipolarisation, il y a des films qui marchent très bien. On a vu, dans la sortie de cette semaine, on a vu Les Bodin en Thaïlande, on a vu le biopic Aline de et avec Valérie LEMERCIER sur Céline DION qui marche bien.

JEFF WITTENBERG
Mais c'est un peu l'arbre qui cache la forêt.

ROSELYNE BACHELOT
Alors ce qui marche moins bien, c'est ce qu'on appelle les films d'auteur couramment. Alors est-ce qu'il s'agit d'un phénomène qui n'est pas lié à la crise mais que la crise sanitaire a simplement accéléré ? Ou est-ce qu'il s'agit d'un phénomène conjoncturel ? Sans doute un peu des deux. Mais nous accompagnons évidemment…

JEFF WITTENBERG
Voilà. Est-ce que le ?quoi qu'il en coûte? se poursuit dans le monde de la culture ?

ROSELYNE BACHELOT
Voilà, exactement.

JEFF WITTENBERG
Cinémas mais aussi théâtres qui ont également eu des baisses de fréquentation très importantes.

ROSELYNE BACHELOT
Je suis allée annoncer à la Fédération nationale du cinéma français une aide de 34 millions d'euros pour accompagner tous les secteurs du cinéma : la production, la diffusion, l'exploitation dans les salles.

JEFF WITTENBERG
Mais les aides qui étaient nées de la crise du Covid, le ?quoi qu'il en coûte?, il continue. Dans votre secteur, il y a eu…

ROSELYNE BACHELOT
Oui. Elles ont été modulées selon la crise puisqu'elles ont été créées au départ sur un secteur du spectacle fermé. Là, il y a effectivement une aide à des coûts fixes pour permettre au monde de la culture d'enjamber cette crise.

JEFF WITTENBERG
Vous avez annoncé hier, Roselyne BACHELOT, qu'à l'instar du cinéma le monde du théâtre va devoir se mettre à lutter plus efficacement contre le harcèlement sexuel, sexiste. Le mouvement MeToo, ce n'est pas que sur les plateaux de cinéma, c'est aussi sur les planches : c'est-ce que vous avez constaté.

ROSELYNE BACHELOT
Effectivement, je continue la lutte ardente que je mène contre les violences sexuelles et sexistes et contre le harcèlement. Il y avait le cinéma qui avait été concerné, la musique, maintenant le spectacle vivant. Effectivement, je conditionne les aides que nous versons dans les lieux de spectacle vivant. 1 249 structures sont concernées et 272 millions d'aides. Il faut développer une stratégie, c'est-à-dire d'abord respecter le code du travail dans le domaine, créer des structures de recueil du signalement de la parole et traiter tous les cas signalés.

JEFF WITTENBERG
Mais pourquoi ? Parce qu'il y a une loi du silence ?

ROSELYNE BACHELOT
J'énumère, ça va aller très vite.

JEFF WITTENBERG
Oui. Allez-y, pardon.

ROSELYNE BACHELOT
Ne vous inquiétez pas.

JEFF WITTENBERG
Je vous en prie.

ROSELYNE BACHELOT
Faire une formation sur les équipes de direction, faire une formation qui concerne l'ensemble des salariés des entreprises du spectacle vivant, et puis et faire un diagnostic global des actions qui sont menées année par année. Il faut vraiment faire de la prévention et avoir les moyens - et j'ai les moyens en conditionnant les aides - à un développement d'une véritable stratégie anti-harcèlement.

JEFF WITTENBERG
Mais pourquoi cette prévention, madame BACHELOT ? Il y a une loi du silence qui règne aujourd'hui, des abus à profusion si j'ose dire, dans ce monde-là aussi qui font qu'il faut agir ?

ROSELYNE BACHELOT
Dans tous les lieux de pouvoir, il y a des phénomènes de harcèlement et de violences sexuelles et sexistes. On l'a vu, la parole se libère. Ce n'est pas qu'il y a plus, c'est que la parole se libère. Cette parole il faut la recueillir, il faut la respecter, il faut la traiter. Hélas, l'omerta a sévi beaucoup trop longtemps. Je vais ensuite, après le spectacle vivant, traiter la question des arts visuels, le secteur du livre également. Tous les secteurs sont concernés, c'est ma responsabilité de ministre de la Culture que de développer une stratégie globale.

JEFF WITTENBERG
Madame BACHELOT, vous venez de le dire : ? La parole se libère. ? Que pensez-vous des témoignages qui se multiplient et qui visent des personnalités de premier plan. Après Patrick POIVRE d'ARVOR, c'est Nicolas HULOT qui est accusé par plusieurs femmes d'agression sexuelle. Il y a eu un reportage d'Envoyé spécial sur France 2 hier. Il a été comme vous un ministre d'Emmanuel MACRON, il a longtemps été la personnalité politique préférée des Français. Que pensez-vous justement de cette parole qui le met en cause ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors dans les différents scandales médiatiques ou signalements médiatiques, je me refuse à traiter les sujets à partir des personnes. Moi j'englobe des stratégies globales parce qu'il s'agit de ne pas remplacer la démarche judiciaire par une démarche médiatique. Mais ce que je constate c'est que, oui, la parole se libère ; que cette parole, elle doit être respectée, elle doit être considérée et surtout il faut accompagner ces femmes qui ont le courage de dénoncer les choses. Trop souvent, oui je le répète, la loi du silence a sévi.

JEFF WITTENBERG
Il ne s'agit pas de parler de cas individuels mais il y a quelques jours, 285 femmes ont signé une tribune dans le journal Le Monde pour qu'il y ait aussi un MeToo politique, parlant de violences sexuelles et sexistes dans le monde justement de la politique. Est-ce que c'est vrai ? Vous avez longtemps été une responsable politique de premier plan dans d'autres partis, par exemple le RPR. Est-ce qu'il y avait du sexisme ? Est-ce qu'il y a ces pratiques dans le monde politique ?

ROSELYNE BACHELOT
À l'évidence. Je le répète : chaque fois qu'il y a un lieu de pouvoir, il y a un risque de violences sexuelles et sexistes, mais la parole se libère. Et puis aussi, je demande… Evidemment, il y a des milieux dans la culture où j'ai un moyen de pression sur ces violences, sur la prévention de ces violences, mais chaque personne, chaque structure doit se sentir concernée par cela.

JEFF WITTENBERG
Mais en politique précisément, est-ce qu'il faut agir ? Par exemple certaines signataires de cette tribune dénoncent qu'il y ait des potentiels candidats à l'élection présidentielle qui sont sous le coup de poursuites pour des violences sexuelles ? Est-ce que c'est des choses qu'il faut prendre en compte ? Est-ce que c'est un climat qui doit changer là aussi sur le plan politique ?

ROSELYNE BACHELOT
Moi ce que je pense, c'est que la politique que je mène, chaque parti politique doit la mener. Chaque structure doit se poser cette question. Chaque structure politique doit avoir un référent sur les violences sexuelles et sexistes. Chaque structure politique doit recueillir la parole, la traiter, protéger à la fois les personnes qui sont victimes de ces violences mais les personnes qui sont amenées à témoigner. Chaque structure politique doit se poser cette question et faire en sorte que tout ça n'existe pas. Plus jamais ça !

JEFF WITTENBERG
Parce que le phénomène existe.

ROSELYNE BACHELOT
Mais bien sûr que le phénomène existe !

JEFF WITTENBERG
Merci Roselyne BACHELOT d'avoir répondu à nos questions ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 novembre 2021