Interview de Mme Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, à BFM Business le 3 décembre 2021, sur la prospection de minéraux stratégiques et la hausse des prix de l'électricité.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Je suis avec Barbara POMPILI, la ministre de la Transition écologique, bonjour.

BARBARA POMPILI
Bonjour.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci d'être avec nous ce matin parce qu'on a plein de questions. On va commencer par l'une des enquêtes de la rédaction aujourd'hui, les mines, parce qu'en France on n'a pas de pétrole mais on a des minerais, comme vous le savez, alors évidemment on connaît le nickel de Nouvelle-Calédonie, mais on connaît peut-être moins le tungstène… le zinc, en Bretagne, dans les Pyrénées, dans le Massif central, il y a les fonds marins, les grands fonds dont parle aussi Emmanuel MACRON, est-ce qu'il ne faut pas s'interdire, Barbara POMPILI, de rouvrir des mines en France, ou d'ouvrir de nouveaux gisements dans les fonds marins ?

BARBARA POMPILI
Vous savez, je crois que la crise de la Covid a montré qu'on avait besoin de récupérer notre souveraineté sur un certain nombre de matériaux qui sont très importants pour le développement de notre vie économique, et donc je crois qu'il faut s'interdire de rien, il faut regarder ce qu'il y a chez nous et qu'on pourrait peut-être éviter d'importer de pays où justement ça va être prélevé de manière peu intéressante pour l'environnement, par exemple. Donc sur le lithium, par exemple, qui est très connu, dont on a besoin pour les batteries, nous savons que nous avons du lithium en France, il faut que nous regardions si ça vaut la peine d'en prélever en France, et dans ces cas-là, nous nous allons appliquer des règles, qui sont des règles que nous avons changées dans la loi Climat et résilience, qui font que nous allons avoir besoin d'autorisations environnementales pour pouvoir lancer de nouvelles mines. Donc, ça veut dire que nous pourrons avoir éventuellement des mines, mais qui seront beaucoup plus respectueuses de l'environnement, que ce qui se passe ailleurs dans le monde.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous allez créer beaucoup de ZAC, vous le savez quand même !

BARBARA POMPILI
Non, mais il faut savoir ce qu'on veut savoir, il faut savoir ce qu'on veut. Se dire ce n'est pas grave, on laisse polluer ailleurs, en fermant les yeux de manière vertueuse, en se disant chez nous ça va… non, moi je préfère qu'on fasse des choses chez nous et qu'on les fasse bien, et puis évidemment ce n'est pas ça le seul remède à notre besoin de souveraineté, le deuxième remède c'est le développement de l'économie circulaire. Quand on travaille sur justement le recyclage des batteries, qu'on est en train de monter des usines de batteries en France, et de les recycler, ça permet d'utiliser moins de…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bien sûr, on va en parler, mais on a besoin effectivement, vous avez raison, de ces minéraux stratégiques pour par exemple les éoliennes, ou pour les batteries électriques.

BARBARA POMPILI
Bien sûr.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc il faudra bien effectivement trouver ces matières premières. Sujet encore plus sensible peut-être, les grands fonds marins, dont a parlé le président de la République Emmanuel MACRON, en disant qu'il ne fallait pas s'interdire, que la France avait des richesses, sauf que vous avez vu, on vient de faire une chronique impact, où beaucoup d'industriels promettent de ne pas s'approvisionner en matières premières venant justement des grands fonds marins, alors qui croire, Emmanuel MACRON ou les écolos ?

BARBARA POMPILI
Non, ce qu'avait dit Emmanuel MACRON c'est qu'il fallait d'abord ne pas se priver de connaître, puisqu'il y avait eu des débats à Marseille, lors de l'UICN, sur la question de, est-ce qu'on peut aller faire des explorations des fonds marins, même d'un point de vue scientifique il faut qu'on connaisse, les fonds marins sont parfois moins connus que ce qui se passe dans l'univers ou sur la Lune, donc il faut qu'on découvre ce qui se passe dans nos fonds marins. Est-ce que c'est pour ça qu'il faut aller tout prélever ? Non, il faudra le faire de manière très attentive, raisonnée. Encore une fois, il ne faut s'interdire rien, mais il faut avoir une manière de voir les choses, la préservation de l'environnement, essayer d'être le moins impactant possible, et en même temps ne pas se fermer les yeux sur des besoins que nous avons, même si on peut essayer de les réduire.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le rapport de Philippe VARIN, l'ancien PDG de PSA, justement sur l'approvisionnement en métaux stratégiques, c'est pour quand, dans les jours qui viennent ?

BARBARA POMPILI
C'est pour début de l'année prochaine, début de l'année prochaine et ça, ça va nous aider dans la stratégie que nous avons, qui est une stratégie plus globale, sur la décarbonation de nos industries, parce que je crois qu'on ne se rend pas compte de ce qui est en train de se passer…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est une petite révolution, on s'en rend très bien compte ici, vous avez raison…

BARBARA POMPILI
Exactement, et c'est pour ça que je suis bien contente d'être ici pour en parler avec vous. On a beaucoup parlé "d'ubérisation" de la société, là je crois qu'on peut dire que nous sommes face à une "Teslalisation" de la société. Pourquoi je dis ça ?

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
"Teslalisation" ?

BARBARA POMPILI
"Teslalisation" de la société…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ecoutez, on aime beaucoup TESLA ici, donc parlons de la "Teslalisation."

BARBARA POMPILI
Mais pourquoi ? Parce que tout simplement, en 2009 TESLA c'était 150 voitures, c'était 150 voitures, aujourd'hui on est à 500.000 voitures…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mille milliards de dollars de capitalisation boursière.

BARBARA POMPILI
Exactement, autant que toutes les entreprises automobiles, donc c'est énorme, ça va très très vite, et donc la "Teslalisation" ça veut dire que tous ceux qui ne sont pas dans le chemin de la transition écologique, qui ne se mettent pas dedans, vont se faire complètement exploser par des entreprises, qui elles vont le faire, et donc on a besoin que toutes nos filières, que toutes nos entreprises, partent dans cette direction.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, comment vous pouvez les aider, parce qu'elles en ont conscience ces entreprises, effectivement, de cette nouvelle révolution industrielle et environnementale, de transition, comment vous pouvez les aidez, vous, le gouvernement, est-ce que vous avez les moyens, et comment on peut flécher, est-ce que c'est votre rôle de flécher ?

BARBARA POMPILI
En fait c'est un travail main dans la main. Ce qu'on va lancer, là, c'est une dizaine de stratégies décarbonation filière par filière, un travail main dans la main, où on se met autour de la table pour voir exactement ce dont on a besoin, par exemple vous prenez le maritime, moi je vais à Saint-Nazaire cet après-midi, je vais aller voir justement des entreprises qui sont en train de travailler sur des nouvelles voiles sur des gros bateaux pour baisser leurs émissions de gaz à effet de serre, très bien…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Des cargos à voile par exemple.

BARBARA POMPILI
Voilà, les cargos à voile, c'est de l'innovation, c'est très bien, mais l'État évidemment peut accompagner, comme il l'a fait avec France relance, mais ce qu'il peut faire aussi c'est travailler au développement des infrastructures, on a besoin que les ports soient électrifiés par exemple, et on a besoin d'identifier quels sont ces besoins pour que, chacun à sa place, on puisse donner les bonnes impulsions. Quand vous avez des camions qui vont devoir se décarboner, est-ce qu'ils doivent passer plutôt au gaz, est-ce qu'ils doivent passer plutôt à l'électrique, plutôt à l'hydrogène, mais s'ils veulent passer à l'hydrogène il faut que, à côté de chez eux, ils aient de l'approvisionnement en hydrogène, donc il faut que nous on puisse le pourvoir, ou on puisse organiser le fait que ça s'industrialise autour pour faire de l'hydrogène, les bornes de voitures, ou, par exemple, l'agroalimentaire, si l'agroalimentaire aujourd'hui continue à faire de la déforestation importée, ils vont mourir dans pas longtemps parce que tout simplement le marché européen va se fermer, donc comment on fait pour ensemble préparer en fait tout l'écosystème qui va permettre que ça marche, c'est ça qu'on doit faire ensemble.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, la transition elle est compliquée, on le voit avec les prix de l'électricité qui s'envolent, vous avez vu, plusieurs usines arrêtent leur production, où travaillent la nuit, d'autres menacent de fermer les usines en 2022, au moins temporairement, parce que l'électricité flambe, qu'est-ce que vous pouvez faire pour eux, on avait pensé à un moment donné qu'on augmenterait le plafond disponible de cette électricité nucléaire bon marché, vous savez le fameux ARENH à 42 dollars, finalement non, vous avez cédé à la pression d'EDF, vous n'allez pas augmenter ce plafond ?

BARBARA POMPILI
Non, non, on ne cède à aucune pression, nous notre priorité absolue c'est de faire en sorte que l'évolution des prix de l'énergie ne pénalise pas trop les entreprises, le moins possible, donc on a déjà décidé de plafonner la hausse qui est prévue, donc on la plafonnera à 4%…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça c'est pour les particuliers.

BARBARA POMPILI
Oui, c'est pour les particuliers, mais pour les entreprises, on a travaillé notamment avec les entreprises électro-intensives, enfin énergo-intensives, pas seulement électro-intensives, pour trouver avec eux des solutions, que ce soit à court terme, ou à moyen terme, parce que malheureusement on voit bien que la volatilité des marchés ne va pas se terminer. Et puis on est en train de travailler aussi au niveau européen, j'étais en Conseil de l'énergie, hier, avec mes voisins européens…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Sur la régulation du marché européen de l'électricité ?

BARBARA POMPILI
Sur la régulation du marché…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous pensez qu'il faut changer ce marché ou c'est le coût marginal qui donne le La ?

BARBARA POMPILI
Il faut qu'on fasse attention, le marché de gros de l'électricité européen est protecteur, est protecteur…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il n'y a pas de blackout.

BARBARA POMPILI
Voilà, nous aide à faire des interconnexions, nous aide à travailler avec nos voisins européens, donc il est protecteur, il ne faut surtout pas le détruire.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, mais les Français, ce qu'ils se disent, ils se disent nous on produit de l'électricité nucléaire quand même bon marché, de manière régulière, et finalement, avec l'ouverture du marché européen, on ne bénéficie plus de cette électricité pleinement, je ne sais pas si c'est une mauvaise perception, mais c'est la perception des Français.

BARBARA POMPILI
Alors, les tarifs réglementés, quand même, nous protègent, mais c'est vrai que là on a vu qu'il y avait des effets qui étaient moins maîtrisés, donc on travaille, et on a, avec cinq pays d'ailleurs, avec l'Espagne, avec l'Italie, avec la Roumanie, avec la Grèce, avec Malte aussi, donc des gros et des petits pays, on a fait des propositions à la Commission, hier, pour faire évoluer ce marché, pour tenir compte…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Très simplement, qu'est-ce qu'on peut faire ?

BARBARA POMPILI
Alors, déjà, vous l'avez un petit peu évoqué, mais pour tenir compte de la décarbonation des mix, ça peut aider aussi les pays qui font des efforts pour se décarboner, à pouvoir…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le répercuter sur les consommateurs et les industriels.

BARBARA POMPILI
Le répercuter sur les consommateurs et sur les industriels.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et ça vous pensez que l'Europe peut vous dire oui ?

BARBARA POMPILI
On sent que c'est compliqué parce qu'on a un certain nombre de pays qui disent surtout il ne faut pas toucher à ce marché parce qu'il est protecteur. Le travail que nous sommes en train de faire c'est un travail d'explications, de montrer que, de la même manière que l'Europe évolue, ce marché peut évoluer tout en gardant ses fondations qui sont protectrices.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Une question justement, vous avez promis aux Français de ne pas augmenter le prix électricité de plus de 4%, vous avez ce que disent les experts, ça ne va pas vous coûter 4 milliards d'euros, ça risque de vous coûter 12 milliards d'euros, est-ce que, quoi qu'il arrive, l'État paiera ?

BARBARA POMPILI
Quoi qu'il arrive l'État protègera les particuliers.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est énorme 12 milliards d'euros !

BARBARA POMPILI
Bien sûr, et c'est pour ça que le plus important c'est, au-delà de ces mesures qui sont des mesures d'urgence, un, on travaille sur la régulation du marché au niveau européen, et deux on aide nos concitoyens à pouvoir consommer moins d'énergie et donc avoir une facture moins forte à la fin, notamment en les aidant sur les travaux d'isolation des bâtiments, par exemple…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce n'est pas une folie d'avoir fait cette promesse, de bloquer les prix de l'électricité et de devoir faire un chèque de 12 milliards d'euros ?

BARBARA POMPILI
Non, ce n'est jamais une folie d'accompagner nos concitoyens dans des moments de crise, dans des moments difficiles, mais on aide…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le quoi qu'il en coûte ça continue ?

BARBARA POMPILI
On aide maintenant, mais, encore une fois, à long terme il faut absolument que tout le monde réduise ses besoins en électricité, et ses besoins en énergie, donc on est en train d'aider tout le monde à faire, notamment j'insiste sur l'isolation des bâtiments parce que c'est un des gros vecteurs de dépenses d'énergie, faites ça, vous avez MaPrimeRénov', allez-y, vous êtes aidé, profitez-en, parce que ça vous aidera pour votre facture plus tard.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et parce que le pétrole continue d'augmenter, l'électricité aussi. Merci beaucoup Barbara POMPILI, ministre de la Transition écologique, d'avoir été avec nous dans "Good Morning Business."


source : Service d'information du Gouvernement, le 6 décembre 2021