Interview de Mme Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, à France 2 le 10 décembre 2021, sur les objectifs de la présidence française de l'UE en matière d'environnement et l'écologie dans la précampagne présidentielle.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour à tous, bonjour Barbara POMPILI.

BARBARA POMPILI
Bonjour.

JEFF WITTENBERG
En effet le climat, la lutte contre le dérèglement climatique était au cœur, on l'a entendu hier, de la conférence de presse d'Emmanuel MACRON consacrée à la présidence française de l'Union européenne. Il a promis, il a annoncé et même rappelé que la France voulait instaurer une taxe carbone à l'extérieur de nos frontières européennes. Comment ça va se passer ? Est-ce que c'est réaliste ?

BARBARA POMPILI
Oui. L'objectif que nous avons pour la présidence française de l'Union européenne, c'est de rendre cette Europe souveraine et souveraine aussi d'un point de vue climatique. Souveraine d'un point de vue climatique, ça veut dire qu'il faut qu'on puisse être indépendant dans la manière dont on va fabriquer par exemple nos voitures électriques. Vous savez qu'aujourd'hui, la moitié de la valeur d'une voiture électrique ce sont les batteries ; les batteries aujourd'hui, elles sont quasiment totalement à 90% fabriquées à l'extérieur de l'Europe et notamment en Chine. Et donc, on a besoin de pouvoir remettre en Europe la fabrication de ces batteries. Ça va être une des grandes batailles que nous allons mener pendant la présidence française. Mais aussi, nous avons besoin que les produits qui arrivent en Europe payent le même prix que ce que nous payons, puisque nous avons un marché carbone, vous savez, à l'intérieur de l'Union. Ce marché carbone fait que ceux qui fabriquent de l'acier par exemple en Europe payent une taxe carbone. Et donc ce serait complètement injuste que des pays qui ne font pas les efforts que nous faisons, qui sont à l'extérieur de l'Union, ne la payent pas. Et donc c'est le principe de cette taxe carbone aux frontières.

JEFF WITTENBERG
Mais vous savez que certains pays, les pays émergents notamment, reprochent à cette mesure son caractère discriminatoire. C'est une sorte de protectionnisme de l'Europe qui ne dit pas son nom.

BARBARA POMPILI
Non, ce n'est pas une forme de protectionnisme. C'est que tout simplement tout le monde doit respecter les mêmes règles, et nous allons travailler à la manière de mettre en œuvre cette taxe avec nos partenaires. Mais l'idée, c'est plutôt de tirer vers le haut pour que les normes qui s'appliquent chez nous soient des normes qui s'imposent aux autres. De la même manière, nous allons faire des efforts sur la stratégie sur la déforestation importée par exemple.

JEFF WITTENBERG
Précisément cette déforestation importée, en quoi ça va consister ? Ça veut dire qu'en France et dans les pays d'Europe on ne pourra plus importer de bois, de bois précieux, de cacao qui viendraient de pays dont la production induit la destruction de forêts ?

BARBARA POMPILI
Tout le monde voit ce que c'est que la déforestation. Il faut bien se rendre compte que l'Europe est responsable de 16%. 16% de la déforestation importée, c'est l'Europe. On est deuxième au monde derrière la Chine et on est devant les États-Unis, donc il faut qu'on trouve des solutions à ça. La stratégie que nous allons mettre en place, c'est que sur un certain nombre effectivement de produits, donc le cacao, le café, le bœuf…

JEFF WITTENBERG
L'huile de palme.

BARBARA POMPILI
L'huile de palme, en fait nous aurons des cahiers des charges qui font que les entreprises vont devoir expliquer d'où viennent leurs produits et n'auront plus le droit d'importer d'endroits où il y a eu de la déforestation.

JEFF WITTENBERG
Mais lorsque vous dites ? nous aurons ?, vous savez que la France qui veut cette mesure va arriver à l'imposer aux 27 membres de l'Union européenne pendant les six mois de sa présidence ?

BARBARA POMPILI
Oui, ça fait partie de nos objectifs, nos buts de guerre comme on dit. C'est un texte sur lequel on travaille qui est sorti très récemment, donc on devrait pouvoir y arriver. Mais de toute façon nous, nous avons déjà une stratégie française de déforestation importée. L'idée c'est justement de la diffuser partout en Europe.

JEFF WITTENBERG
Vous êtes une écologiste. Est-ce que vous avez encore aujourd'hui des états d'âme, pour réduire l'empreinte carbone, à appartenir à un gouvernement qui veut promouvoir l'énergie nucléaire ? Est-ce que vous êtes à l'aise avec ce projet ?

BARBARA POMPILI
Alors en l'occurrence, l'énergie nucléaire est décarbonée. Elle a d'autres défauts mais, en tout cas, elle est complètement décarbonée. Presque complètement décarbonée. Ce que je veux moi, c'est baisser nos émissions de gaz à effet de serre dans notre pays. Et pour baisser nos émissions de gaz effet de serre, il faut qu'on arrête évidemment d'en consommer. Aujourd'hui 60%, enfin les deux tiers de notre consommation d'énergie diffusent des gaz à effet de serre. C'est des fossiles, c'est du gaz, c'est du pétrole. Et donc moi tout mon travail, c'est de baisser ces émissions, donc évidemment en faisant des économies d'énergie mais aussi en passant sur l'électrique qui est moins carboné. Par exemple en passant de voitures thermiques aux voitures électriques. Ça, ça va demander…

JEFF WITTENBERG
Mais est-ce que vous avez évolué dans votre pensée, vous et d'autres écologistes, qui pensiez autrefois que le nucléaire c'était absolument à proscrire, et aujourd'hui vous dites ? c'est de la solution ? ?

BARBARA POMPILI
Ce que je vous explique, c'est que la stratégie de baisse de nos émissions de gaz à effet de serre va induire - et ça c'est nouveau, les spécialistes ne l'avaient pas vu non plus - une forte demande d'électricité, et donc on va devoir en produire plus. Or si vous voulez en produire plus très rapidement, d'abord il faut développer les renouvelables donc beaucoup, et ça c'est un des piliers fondamentaux de notre politique : c'est de développer beaucoup les énergies renouvelables. Et après, il y a du nucléaire en France, c'est 70% de notre électricité aujourd'hui, donc ça va rester un pilier pendant très longtemps, et il y aura un programme de nouveau nucléaire pour finalement faire le lien avec les renouvelables que nous mettons en place.

JEFF WITTENBERG
Et vous l'approuvez, vous êtes à l'aise avec ça.

BARBARA POMPILI
Mais encore une fois, moi je suis pragmatique. Ce que je veux, c'est qu'on baisse nos émissions de gaz à effet de serre. Il y a une nouveauté par rapport à ce qui existait avant, c'est ce besoin de plus d'électricité. On doit en tenir compte sinon on n'est pas raisonnable.

JEFF WITTENBERG
Pour réduire les gaz à effet de serre, il y a une mesure très emblématique que vous, Barbara POMPILI, vous aviez portée. On s'en souvient, c'était la fin, la disparition, vous l'aviez dit, des terrasses chauffées dans les cafés et les restaurants. Avec la crise du Covid, elle a été repoussée à deux reprises. Aujourd'hui tout le monde peut voir encore ces grosses rampes à infrarouge, ces parasols chauffants sur les terrasses. Pourquoi finalement cette mesure n'a pas été appliquée comme vous le souhaitiez ? Est-ce qu'il n'y a pas un échec là-dessus ?

BARBARA POMPILI
Pas du tout. Elle a été annoncée dès le départ. Elle était prévue à la fin de l'hiver dernier et nous avons annoncé très vite avec la Covid que nous voulions laisser le temps, dans les circonstances actuelles, à nos restaurateurs notamment de pouvoir s'adapter. Et donc il y a déjà très longtemps, nous avions annoncé que ça s'appliquerait au 31 mars 2021 et ce sera le cas.

JEFF WITTENBERG
31 mars 2022.

BARBARA POMPILI
2022, 2022 !

JEFF WITTENBERG
Ç'a été reporté une première fois puis 2022.

BARBARA POMPILI
Non. Je ne sais pas quand vous dites ç'a été reporté deux fois : ç'a été reporté une fois. Nous l'avions annoncé pour 2021…

JEFF WITTENBERG
Et ça se fera.

BARBARA POMPILI
Et ça se fait au 31 mars 2022. C'est prévu et ça se fera.

JEFF WITTENBERG
C'est en tout cas un sujet qui intéresse notamment votre ancienne famille politique Europe Ecologie-Les Verts. Quel regard vous portez d'ailleurs sur ce qui arrive aujourd'hui à ce parti, mais globalement à la gauche qui a des intentions de vote assez basses, qui n'arrive pas à se mettre d'accord sur un candidat ? Est-ce que ça vous attriste, vous qui étiez dans cette famille politique ?

BARBARA POMPILI
Oui, effectivement moi je viens de la gauche. Je suis une écologiste et si j'ai quitté les Verts, et si je me suis éloignée en fait de ces familles-là, c'est parce que justement ils sont toujours dans cette tentation groupusculaire. Ils n'arrivent pas à sortir de leurs petites bisbilles et ne se mettent pas à la hauteur du débat qu'on a besoin d'avoir pour nos concitoyens. Et donc comme ils n'arrivent pas à en sortir, ils n'arrivent pas à comprendre que pour avancer il faut aussi savoir travailler avec des gens qui ne sont pas d'accord.

JEFF WITTENBERG
Mais ce ne sont pas eux qui portent l'écologie aujourd'hui selon vous ?

BARBARA POMPILI
Ecoutez l'écologie, ils en parlent, ils se bagarrent et puis pendant ce temps-là, quand Yannick JADOT demande 50 milliards par an d'investissement pour l'écologie, moi depuis que je suis arrivée il y en a eu 100 milliards. Si vous voulez, les rénovations de bâtiments qu'ils demandent, ils ont demandé 750 000, on en est à 800 000 aujourd'hui. Donc malheureusement, ils ne sont pas efficaces à cause de cette stratégie qui est une stratégie groupusculaire. Je trouve ça dommage si je peux me permettre parce qu'on a besoin aujourd'hui d'avoir un débat aussi à gauche qui soit un petit peu de haut niveau. Aujourd'hui les débats présidentiels, c'est sur la sécurité, c'est sur l'immigration. On a besoin de retrouver un débat sain et ce qui est dommage, c'est qu'aujourd'hui les partis de gauche et écologistes ne font pas ce travail. Nous, on a fait le pari de travailler avec des gens différents mais de travailler ensemble.

JEFF WITTENBERG
Et de vous ranger derrière Emmanuel MACRON dans la Maison commune que vous avez fondée, Ensemble Citoyens.

BARBARA POMPILI
Tout à fait.

JEFF WITTENBERG
Sans état d'âme. C'est lui pour vous, Barbara POMPILI le meilleur candidat écologiste ?

BARBARA POMPILI
Sans état d'âme, parce que la stratégie c'est une stratégie où on se rassemble avec des gens qui n'ont pas forcément la même culture, mais pour avancer. Les Français, je crois, ont besoin d'avoir des politiques qui avancent et qui essayent de résoudre leurs problèmes.

JEFF WITTENBERG
Cela vous convient qu'Emmanuel MACRON ne sorte pas de l'ambiguïté, qu'il ne dit pas encore s'il sera candidat ? Mais que dans le même temps il attaque Eric ZEMMOUR dans sa conférence de presse en parlant de la haine de la France, en parlant des vents mauvais ? Il peut rester dans cet entre-deux le président MACRON ?

BARBARA POMPILI
Le président de la République, il l'a dit hier, il continuera à travailler jusqu'à la fin de son mandat parce qu'il y a beaucoup de travail à faire. Après, moi évidemment je souhaite qu'il soit candidat mais c'est à lui de décider s'il le sera et quand il le dira.

JEFF WITTENBERG
Et il a raison de critiquer Eric ZEMMOUR comme il l'a fait hier, en creux sans le nommer ?

BARBARA POMPILI
Eric ZEMMOUR, on l'a entendu, c'est quelqu'un qui est fragile sur le fond. On a vu hier qu'il avait énormément de mal à expliquer comment il allait financer son programme. Et puis sur la forme, quelqu'un qui n'est pas capable de se maîtriser comme on l'a vu hier dès qu'il est attaqué sur des paroles qui sont quand même graves : nous sommes face à quelqu'un qui a dit qu'il ne voudrait pas tenir compte du Conseil constitutionnel, c'est-à-dire qu'il refusait de se soumettre à l'État de droit, ça veut dire vouloir mettre en place une dictature. Je pense que c'est normal de combattre ce genre d'idées et ce genre de personne.

JEFF WITTENBERG
Merci beaucoup Barbara POMPILI, Ministre de la transition écologique.

BARBARA POMPILI
Merci


source : Service d'information du Gouvernement, le 13 décembre 2021