Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France 2 le 23 décembre 2021, sur l'Union européenne face à la crise sanitaire, aux tensions russo-ukrainienne et aux conséquences du Brexit.

Texte intégral

Q - Effectivement, l'Europe on va en parler parce que cette Europe, elle réagit en ordre dispersé face à la progression fulgurante du variant Omicron. Alors par exemple, les Pays-Bas reconfinent. La Belgique ferme ses salles de spectacle, ses cinémas et ses théâtres à partir de dimanche. En Espagne, la Catalogne va instaurer un couvre-feu. Pourquoi y-a-t-il ces restrictions à la carte et non pas une politique unique alors que le variant circule sur tout le continent ?

R - Le variant circule sur tout le continent avec parfois des différences ou des décalages, en tout cas dans sa circulation, ce qui explique aussi qu'il y a des mesures qui sont adaptées à chaque situation et à chaque pays parfois, vous l'avez rappelé, au sein de certains pays, c'est le cas en Allemagne, c'est le cas en Italie, c'est le cas en Espagne, il y a des mesures différentes d'une région à l'autre.

Ce que nous essayons de coordonner c'est d'abord ce que nous faisons à nos frontières extérieures. Quand il y a eu l'apparition du variant Omicron, nous avons pris ensemble, pour la première fois d'ailleurs, entre pays européens, la quasi-totalité des mesures de suspension de vols, des protocoles sanitaires renforcés. Ce que nous faisons aussi c'est d'avoir un passe sanitaire, y compris pour circuler entre nos frontières européennes.

Et puis, à l'intérieur des pays, il y a des stratégies -il faut quand même le dire- qui sont globalement les mêmes...

Q - Pas vraiment. On parlait de la Belgique à l'instant. Comment votre collègue Olivier Véran -pour parler de la France -peut-il annoncer qu'il y aurait sans doute autour du 31 décembre autour de 100.000 cas détectés par jour c'est-à-dire le record absolu depuis même la première vague sans que finalement la France adopte des mesures coercitives comme ses voisins ?

R - D'abord je veux dire qu'il n'y a pas d'exception française ou de laxisme français. C'est très important.

Q - C'est un peu le sentiment qu'on peut avoir lorsqu'on regarde ces comparaisons, notamment avec la Belgique.

R - Je veux être très clair là-dessus. Regardez, vous avez raison que les mesures ne sont pas uniformes au niveau européen. L'Italie par exemple ne prend pas non plus des mesures de type confinement ou couvre-feu. C'est le cas en Belgique, d'ailleurs sans couvre-feu mais avec des fermetures de salles de spectacle, c'est un peu plus restrictif aux Pays-Bas. En Espagne, c'est le masque à l'extérieur, mais ce n'est pas -sauf une ou deux régions -le couvre-feu où il n'y a pas de confinement non plus.

Q - Qu'est ce qui fait la différence alors ? Ce sont les situations locales, Monsieur Beaune ?

R - Ce sont les situations locales et puis c'est aussi - pardon il faut avoir beaucoup d'humilité, parce que les choses peuvent évoluer- il faut regarder l'histoire de cette pandémie. On nous a dit parfois, y compris cet été, vous êtes plus durs que les autres. On a pris, en effet, le passe sanitaire avant la plupart des pays européens. On a été suivi par beaucoup de pays européens. Je ne donne aucune leçon, ce virus nous a appris à être extrêmement modeste et à nous adapter aux circonstances.

Mais on n'a pas été dans l'attentisme et dans le laxisme, c'est très important. Et les stratégies européennes, aujourd'hui, sont toutes autour de deux grandes priorités qui sont l'accélération de la vaccination -pour ceux qui ne sont pas vaccinés bien sûr -pour le rappel vaccinal. Partout en Europe on voit qu'il y a un abaissement -comme on l'a fait en France avec les 4 mois après la deuxième dose - du moment où on peut se faire vacciner en troisième dose, élargissement à certains publics, les enfants notamment. Et puis, des mesures de prudence qui sont plus ou moins fortes. Mais regardez ce qui se passe autour du 31 décembre, en France, comme en Allemagne, on a des mesures pour éviter les rassemblements...

Q - Beaucoup de recommandations plus que des interdictions.

R - Oui parce que ça c'est un point commun je crois à l'immense majorité des pays européens entre la France et l'Allemagne par exemple ou l'Italie. Il y a une fatigue aussi et donc on fait appel davantage, que dans les vagues précédentes, à la responsabilité, et puis bien sûr à une arme qui est la vaccination et qui est le passe sanitaire. Comme d'autres pays européens nous réfléchissons à ce passe vaccinal pour aller plus loin et faire peser la contrainte sur ceux qui n'ont pas choisi d'avoir recours au vaccin.

Q - Alors, il y a aussi, on le sait, une sorte de passe sanitaire européen, international...

R - Il y en a un...

Q - Vous parliez tout à l'heure des frontières extérieures, il y a aussi les frontières intérieures pour circuler entre les différents pays de l'Union. Pourquoi Emmanuel Macron -c'était la semaine dernière- a évacué l'idée d'instaurer, comme le font aujourd'hui 9 pays, un test négatif pour passer d'un pays à l'autre en plus du passe vaccinal ? Pourquoi, par exemple, la France ne l'impose pas, et pourquoi l'ensemble de l'Europe n'impose pas ce test négatif pour franchir les frontières ?

R - Vous avez raison. Je veux quand même rappeler comment on voyage aujourd'hui en Europe. On n'est pas dans un système dans lequel il n'y a aucun contrôle. C'est très important. Pour rassurer aussi les gens, je crois qu'il faut vérifier la situation sanitaire de chacun, c'est ce qu'on appelle le passe sanitaire européen. Pour voyager de France en Italie...

Q - Mais pour aller en Italie, il faut aussi un test négatif.

R - Oui, il y a quelques pays aujourd'hui, vous avez raison, c'est 9 pays ce matin qui le font, qui ont rajouté à la vaccination, même pour les vaccinés, un test négatif. Nous ne le faisons pas aujourd'hui, -il faut toujours se laisser la marche de manoeuvre pour évoluer-, mais nous ne le faisons pas aujourd'hui parce que ce n'est pas la recommandation européenne, y compris scientifique parce que le virus, vous l'avez rappelé, le variant Omicron, il est partout présent sur le territoire européen en réalité.

Q - Donc ce n'est pas une mesure efficace.

R - Donc ce n'est pas une mesure qui est efficace. En revanche, il faut des contrôles renforcés, des contrôles systématiques pour que le passe sanitaire de chacun soit présenté, vérifié par les compagnies aériennes quand on voyage en Europe. La plupart des pays, l'Allemagne et d'autres, font comme nous, c'est-à-dire vaccination et pas de test supplémentaire.

Q - Le 1er janvier 2022, dans huit jours, va débuter la présidence française de l'Union européenne. On en a déjà beaucoup parlé. On sait qu'il y a beaucoup d'événements prévus, 400, je crois, pendant les six mois de cette présidence. Qu'est-ce qu'il va se passer alors que l'épidémie déferle ? Est-ce que cela va avoir une influence sur la tenue finalement de cette présidence ?

R - Oui à l'évidence, cette présidence, elle sera encore une présidence avec le Covid. Nous y sommes préparés. Nous avons des protocoles en fonction de l'évolution de l'épidémie pour être très prudents dans cette organisation.

Q - Concrètement ?

R - Concrètement pour le mois de janvier, je vous l'indique, les événements qui sont prévus se tiendront en format qu'on appelle distanciel, numérique. Il n'y aura pas de réunion physique à l'exception de quelques formats diplomatiques absolument prioritaires, des réunions ministérielles. Mais tous les événements, les colloques, les événements qui réunissent des diplomates, des hauts fonctionnaires, toutes ces discussions-là se feront en ligne.

Q - Donc vous avez modifié en quelque sorte le programme ?

R - On a adapté le programme pour que ces événements du mois de janvier - et puis nous verrons ensuite comment la situation évolue, nous sommes prêts à toutes les hypothèses -se tiennent à distance pour éviter des rassemblements. Et puis, je le dis, sur les quelques événements qui demeurent au mois de janvier, des réunions ministérielles par exemple des ministres de la défense ou des affaires étrangères, nous avons défini un protocole extrêmement strict du contrôle du passe sanitaire systématique, de distance sociale dans toutes les réunions, de conférences de presse qui seront en mode numérique aussi. Donc, on adapte cette présidence à la situation sanitaire.

Q - Autre sujet brûlant, Clément Beaune, qui intéresse évidemment au premier plan l'Europe c'est ce qui se passe à la frontière russo-ukrainienne. Quelle réponse finalement l'Union européenne donne à Vladimir Poutine qui, je le cite, a menacé hier "les occidentaux d'une réponse militaire s'ils ne mettent pas fin" à ce qu'il considère lui comme une agression, sur le dossier ukrainien. On sent que le ton monte, jusqu'où ça va aller, Clément Beaune ?

R - Oui c'est une situation très sérieuse et nous devons réagir avec fermeté, unité européenne, sang-froid aussi, parce que nous sommes habitués à un certain nombre de déclarations -je dirais parfois de provocations -de la part de la Russie. Il y a eu la semaine dernière sur ce sujet un sommet européen. Nous avons rappelé- ce ne sont pas que des mots -notre attachement de tous les Européens -jamais en des termes aussi clairs -la souveraineté et l'intégrité territoriales de l'Ukraine.

Cette unité européenne, elle avait fait défaut il y a six ou sept ans au moment de l'annexion de la Crimée. Elle est claire aujourd'hui. Et nous sommes allés plus loin. Nous avons dit, tous les Européens, comme nos alliés américains d'ailleurs, que nous étions prêts, s'il y avait une atteinte à l'intégrité et la souveraineté de l'Ukraine, à réagir, y compris par des mesures de sanctions, si c'était nécessaire. Ce message est clair, il a été envoyé par tous les Européens.

Q - On parle de l'Europe de la défense qu'Emmanuel Macron veut renforcer pendant ces six mois de présidence. Lorsque Vladimir Poutine parle de représailles militaires, est-ce qu'il faut craindre un embrasement aujourd'hui de la situation qui puisse mener à un affrontement militaire sur le terrain ?

R - Je ne veux pas être alarmiste parce que ce n'est pas la situation, aujourd'hui, mais nous avons un certain nombre d'indications qu'il y a eu des mouvements militaires, qu'il y a une pression à la frontière. Il faut être très prudent sur ce sujet, y compris dans les messages publics, mais le meilleur moyen d'apparaître forts comme Européens, c'est de dire que nous sommes prêts à réagir tous ensemble, et de démontrer, d'ailleurs, crise après crise, je crois qu'on le fait un peu mieux qu'avant, que les Européens ne se laissent pas faire quand ils sont provoqués ou menacés. C'est ce qui s'est passé aussi avec ce qu'a organisé la Biélorussie, dont on connaît la proximité avec la Russie, en organisant une attaque migratoire à la frontière de la Pologne ou de la Lituanie, c'est-à-dire avec l'Europe.

Q - Autre sujet que vous suivez de près, Clément Beaune, celui de la pêche avec les conséquences du Brexit. Le 1er janvier, il y a une échéance qui se profile encore une fois, dans une huitaine de jours. Ce sont d'éventuelles sanctions contre la Grande-Bretagne si elle ne respecte pas tous ses engagements ? On sait qu'elle a accordé un certain nombre de licences de pêche, mais pas toutes celles auxquelles elle s'était engagée. Que risque finalement le gouvernement britannique ?

R - D'abord, je dis au gouvernement britannique, puisque nous avons un nouveau ministre en charge du Brexit à Londres, que la stratégie qui consiste à chercher la division des Européens n'a jamais marché. Ils ont essayé encore ces derniers mois, on a réagi. On a obtenu beaucoup de licences par cette fermeté. Nous avions fixé une échéance au 10 décembre. Le Président de la République -j'étais avec lui -a rencontré les pêcheurs. Nous avons dit : nous engageons un contentieux européen, pas seulement la France, contre les Britanniques. Ce sont les procédures juridiques. Mais c'est un signal que les Européens, tous ensemble, demandent aux Britanniques d'appliquer, -il peut y avoir des mesures de rétorsion, type droits de douane et autres-, si les Britanniques ne donnent pas des licences supplémentaires.

Q - C'est-à-dire pour les profanes que nous sommes, expliquez-nous car la Grande-Bretagne ne fait plus partie de l'Union européenne. Qu'est-ce qu'elle risque finalement d'un contentieux ? Elle ne dépend plus de la justice européenne.

R - Non bien sûr mais nous avons un accord et s'il y avait non-respect de cet accord, ça peut être sanctionné par un tribunal que nous avons établi en commun. Ce sera ce tribunal que nous saisissons dans les tous premiers jours de janvier et si le tribunal dit aux Britanniques vous n'avez pas respecté l'Accord -comme nous le pensons-, on peut avoir des sanctions, type tarifs douaniers etc.

Ce qui est très important c'est de garder ces sanctions européennes à l'égard du Royaume-Uni qui a besoin de notre marché européen. C'est son premier débouché pour les exportations. Il a accès à notre marché, aujourd'hui. Si les Britanniques ne respectent pas l'Accord, il n'aura plus accès demain librement à notre marché. Et début janvier, le 4 exactement, nous aurons des réunions avec les commissaires européens pour définir cette procédure et les mesures à prendre. Entre le 4 et le 6 janvier, il y a des réunions très importantes pour engager cette procédure juridique à l'égard du Royaume-Uni.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 décembre 2021