Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France 2 le 7 janvier 2022, concernant les conséquences de l'épidémie de Covid-19 sur le monde de l'agroalimentaire, la grippe aviaire, l'Union européenne et la vaccination contre le coronavirus.

Texte intégral


JEFF WITTENBERG
Bonjour à tous, bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

JEFF WITTENBERG
Oui, parce que l’épidémie de Covid a aussi des conséquences sur le monde de l’agriculture et de l’alimentation que vous représentez, avec d’ailleurs cette première question. Les contaminations par centaines de milliers, l’absentéisme, est-ce que cela peut toucher aussi le monde de l’agriculture, de la distribution ? Est-ce qu’on peut s’attendre à des pénuries voire à des problèmes dans l’alimentation dans les prochaines semaines ?

JULIEN DENORMANDIE
Aujourd’hui je veux être vraiment rassurant. On fait le point régulièrement avec l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire, et aujourd’hui la situation elle tient. Elle tient grâce à l’engagement de l’ensemble de ces acteurs. Mais évidemment, nous suivons la chose avec beaucoup d’attention. D’ailleurs dès lundi prochain, je vous l’annonce, nous réunirons à nouveau l’ensemble de ces acteurs de la chaîne alimentaire avec mes collègues de Bercy, pour s’assurer notamment que la logistique tienne bien. C’est très important parce que, comme tous secteurs socio-économiques, il y a ces questions d’absentéisme.

JEFF WITTENBERG
Parce que ces problèmes d’approvisionnement, ce qui est vrai aujourd’hui, ils peuvent se poser dans quelques jours si les contaminations continuent à se développer par centaines de milliers comme on l’a encore vu hier, avant-hier et les jours précédents ?

JULIEN DENORMANDIE
On voit bien que cette situation, elle est évolutive. On y fait face depuis le début de la crise. Donc nous suivons de près et nous suivons de près dans la durée pour assurer à chacun des Français cet approvisionnement alimentaire qui est ô combien nécessaire et stratégique. Donc nous sommes à la tâche avec ces acteurs et je voudrais vraiment saluer leur engagement parce que la chaîne agroalimentaire dans notre pays, elle est forte, elle est souveraine et elle tient. Et elle tient grâce à ces femmes et ces hommes de l’agriculteur jusqu’au distributeur.

JEFF WITTENBERG
Une autre question qui vous est posée Julien DENORMANDIE, c’est celle du Salon de l’agriculture. Il avait été écourté en 2020 - c’était le début de la première vague - annulé carrément en 2021. Est-ce que vous êtes sûr qu’en 2022 il pourra se tenir ? Je rappelle qu’il doit commencer le 26 février prochain. Il n’est pas sûr du tout qu’on soit sorti de l’épidémie à ce moment-là.

JULIEN DENORMANDIE
En tout cas, on fait tout pour. Le Salon de l’agriculture, c’est une énorme fête populaire. C’est très important pour notre monde agricole mais c’est aussi très important pour les Français. C’est près de 700 à 800 000 personnes qui sur les deux semaines viennent.

JEFF WITTENBERG
Justement.

JULIEN DENORMANDIE
Donc nous faisons tout pour que ce Salon de l’agriculture puisse se tenir dans des conditions sanitaires que nous devrons adapter. Je vous parle aujourd’hui en vous disant qu’il faut que tout puisse être mis en oeuvre pour qu’il se tienne. Evidemment cela dépendra de l’évolution de la situation sanitaire, parce que nous parlons là d’un salon qui se tiendra dans un mois et demi. On voit à quel point un mois et demi à l’échelle d’une épidémie les choses peuvent évoluer. Mais vraiment, on se donne tous les moyens pour le tenir.

JEFF WITTENBERG
Est-ce qu’on peut envisager des jauges voire un report même de quelques jours de cet événement si la situation continuait à être aussi impressionnante en termes de chiffres ?

JULIEN DENORMANDIE
On s’adaptera à l’évolution mais, encore une fois, c’est un événement très important et donc on se donne tous les moyens pour réussir à le tenir. Mais je le dis avec prudence parce que l’évolution sanitaire est ce qu’elle est, et donc il faut savoir s’adapter au fur et à mesure.

JEFF WITTENBERG
Alors il y a le Covid et il y a une autre épidémie dont on parle beaucoup moins mais qui vous concerne, vous, directement dans le monde agricole, c’est celle de la grippe aviaire. Vous aviez annoncé il y a quelques jours que 46 élevages de volailles, notamment dans le sud-ouest, avaient été fermés, avaient été contaminés. Quelle est la situation ce matin ?

JULIEN DENORMANDIE
Au moment où je vous parle ce matin, nous sommes à 55 élevages qui sont touchés par ce virus de l’influenza aviaire. 55 élevages, c’est quasiment trois fois moins que l’année dernière à la même époque. Pourquoi ? Parce que nous avons mis en place des mesures de protection, de protection sanitaire et d’accompagnement de nos éleveurs. Je serai cet après-midi même dans les Landes aux côtés de nos éleveurs, aux côtés des services de l’Etat, pour m’assurer justement que la gestion sanitaire et l’accompagnement de nos éleveurs soient bien mis en oeuvre, notamment sur le terrain. J’insiste juste sur un point parce que quand on parle de cette influenza aviaire…

JEFF WITTENBERG
La grippe aviaire, oui.

JULIEN DENORMANDIE
Je voudrais vraiment dire à tous ceux qui nous écoutent qu’il n’y a absolument aucun risque lorsque nous consommons de la volaille, des canards, du foie gras, des oeufs.

JEFF WITTENBERG
Il n’y a pas de transmission.

JULIEN DENORMANDIE
Il n’y a absolument aucun risque dans l’alimentation, donc nous pouvons continuer à profiter de ces beaux produits venant de nos élevages. C’est même un moyen de les soutenir dans cette période à nouveau difficile.

JEFF WITTENBERG
Aujourd’hui on va beaucoup parler d’Europe, on l’entendait dans le journal de 7 heures 30, avec la venue à Paris des commissaires européens. La présidence française de l’Union européenne, ça touche le monde agricole et on a compris que nous en France, vous en France avec le ministère de l’Agriculture, vous voulez imposer de nouvelles normes. De quoi parlons-t-on exactement ? De quoi parle-t-on ? Par exemple il s’agit des importations de produits animaux. De quoi s’agit-il en fait ?

JULIEN DENORMANDIE
Aujourd’hui l’Europe elle est là, parce que c’est un espace de progrès, de croissance mais ça doit être aussi un espace de protection. Et la priorité de la France, c’est de se protéger contre l’importation de produits qui ne respectent pas nos propres normes. Un seul exemple : dans le domaine de la viande, vous avez des pays à travers le monde qui utilisent ce qu’on appelle des antibiotiques de croissance. Ils donnent des antibiotiques à leurs animaux tout au long de leur vie pour doper leur croissance. Nous, ça fait des années qu’on l’a interdit, et pourtant en Europe on continue à importer ces produits. Eh bien ça, ça ne doit pas durer et donc on va prendre des mesures justement dites de réciprocité pour imposer aux autres nos critères de production.

JEFF WITTENBERG
Mais ça veut dire qu’aujourd’hui en France, on peut encore consommer des produits animaux, des viandes qui ont été produites avec des antibiotiques de croissance ? C’est-ce qu’on peut trouver encore dans les supermarchés aujourd’hui ?

JULIEN DENORMANDIE
Exactement. Et je crois que personne ne peut le comprendre. Alors fut un temps on parlait des hormones de croissance. Les hormones de croissance, on a réussi à les interdire y compris à l’importation. Mais on veut aller plus loin avec notamment les animaux qui ont été dopés avec ces antibiotiques de croissance. On l’a fait en France. Notre élevage, il est incroyablement en avance là-dessus mais on continue à en importer. C’est un non-sens. Et j’en profite là aussi pour dire à tous ceux qui nous écoutent : faisons le choix des productions de nos territoires. On a l’une des agricultures les plus durables au monde. Soyons-en fiers et faisons le choix de l’agriculture de nos territoires.

JEFF WITTENBERG
Ministre de l’Agriculture, vous êtes aussi l’un des ministres politiques les plus proches d’Emmanuel MACRON. Vous êtes, comme on les appelle, l’un des mormons qui suivaient Emmanuel MACRON depuis l’annonce de sa candidature à la présidentielle. Comment vous avez reçu, vous qui êtes un proche, sa sortie cette semaine tant commentée tant critiquée, sur son envie - je cite - d’emmerder les non-vaccinés ? Est-ce que c’est un dérapage ou une stratégie parfaitement assumée ?

JULIEN DENORMANDIE
Je crois que surtout c’est un parler vrai, un parler clair. Mais ça fait du bien aux politiques d’avoir des responsables qui parlent clairement, qui disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

JEFF WITTENBERG
Vraiment ? Tout le monde pense tout bas ce qu’a dit le président de la République ?

JULIEN DENORMANDIE
Tout le monde sait bien que la cohérence de dire qu’il faut mettre la pression sur les non-vaccinés et plus de contraintes sur les non-vaccinés, cette cohérence qui dit que si on veut sortir de la crise il faut vaccination, vaccination, vaccination. Cette cohérence qui dit : qui peut comprendre aujourd’hui que vous avez des malades atteints de pathologies graves comme des cancers, qui voient leurs soins déprogrammés parce que vous avez une très forte tension à l’hôpital, parce que vous avez beaucoup de non-vaccinés qui n’acceptent pas la vaccination. Donc tout le monde sur le fond est bien d’accord, et je crois que sur la forme, avoir des gens qui parlent vrai c’est normal. Ça fait du bien et c’est, encore une fois, ce que tout le monde pense tout bas.

JEFF WITTENBERG
Mais sur la forme, est-ce qu’un président de la République peut parler comme ça ? Ce même président qui disait, vous le savez il y a quelques semaines, que ses propos avaient parfois heurté les Français et qu’il le regrettait. Est-ce qu’il n’a pas une contradiction ?

JULIEN DENORMANDIE
Vous savez, moi je crois vraiment qu’en politique ce qui est le plus important, c’est la cohérence. Vous avez un président de la République, un gouvernement qui depuis le début de la crise… Tout n’a pas été réussi, on n’a pas tout bien fait mais on a une cohérence, une cohérence très claire sur cette vaccination. Et quel contraste - excusez-moi de le dire - mais quel contraste avec les oppositions ! Mais quel contraste ! Qu’est-ce qu’on a observé cette semaine - et parlons-en ? Cette semaine, nos oppositions n’ont pas assumé leurs responsabilités là où les Français les assument et le gouvernement les assument. Songez que deux tiers, et je dis bien deux tiers, des députés Les Républicains n’ont pas voté en faveur du pass vaccinal. Et donc, c’est deux enseignements. 1/ Ils n’assument pas leurs responsabilités, et en période de crise c’est grave. Et 2/ ça veut dire que leur candidate n’a pas l’autorité. Elle n’est pas suivie par les députés qu’elle représente, y compris certains qui sont leur porte-parole.

JEFF WITTENBERG
Est-ce que ça occulte, monsieur DENORMANDIE, la responsabilité du président dans le choix des mots ? Je vous repose la question. Est-ce que ce président qui regrettait il y a quelques semaines de parfois heurter les Français a eu raison de dire - je répète ses mots – qu’il voulait emmerder les non-vaccinés ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais il aurait dû leur dire quoi ? Il aurait dû féliciter les non-vaccinés ? Qu’est-ce qu’il aurait dû leur dire ? Féliciter en disant : du fait du comportement de certains, les libertés de beaucoup d’autres sont encore restreintes ? Non mais soyons très clairs. C’est absolument normal cette cohérence de faire peser plus de contraintes sur les non-vaccinés.

JEFF WITTENBERG
Ce ne sont pas citoyens ceux qui ne se font pas vacciner, des irresponsables comme a dit le président ?

JULIEN DENORMANDIE
Beaucoup de choses fausses ont été dites. Le président de la République qu’est-ce qu’il dit ? Et je crois que tout le monde est bien d’accord là aussi dessus. Quand vous êtes citoyen, quand vous êtes membre d’une société, ce sont des droits mais ce sont aussi des devoirs. Et c’est d’abord des devoirs d’ailleurs.

JEFF WITTENBERG
Donc on n’est pas citoyen quand on ne se fait pas vacciner. C’est ce qu’il a dit.

JULIEN DENORMANDIE
Non, non. Relisez exactement. Ce qu’il dit, c’est être citoyen c’est avoir ses droits mais assumer ses devoirs. Et cette citoyenneté, c’est de penser pas qu’à sa propre personne, c’est de penser aussi au collectif. C’est de se dire que par mon comportement, j’impacte aussi le comportement des autres. La liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui.

JEFF WITTENBERG
Pourquoi on n’a pas instauré alors la vaccination obligatoire comme le préconisait par exemple à votre place Edouard PHILIPPE, l’ancien Premier ministre, il y a quelques jours ici ?

JULIEN DENORMANDIE
Parce qu’il y a une question d’efficacité et de manière opérationnelle. Si demain on dit : la vaccination est obligatoire, comment vous faites concrètement ? Comment vous procédez au contrôle ? Et si vous voyez que quelqu’un ne l’a pas fait, qu’est-ce qui se passe ? Vous mettez une amende ? Ça va changer les choses ? Non, soyons pragmatiques et efficaces. Pour changer les comportements de certains, il faut agir sur le quotidien. C’est ce qu’on fait avec le pass vaccinal et je crois que c’est de bonne politique. D’ailleurs quand je dis que les Français assument leurs responsabilités, regardez les chiffres de la vaccination : ils n’ont jamais été aussi hauts. Donc gardons cette cohérence, agissons avec humilité, avec force, avec détermination pour sortir le plus vite possible de cette épidémie.

JEFF WITTENBERG
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 10 janvier 2022