Déclaration de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, lors du colloque "diversité, parité, vie politique : deux siècles d'engagements, de combats et de reconnaissance", le 15 décembre 2021.

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Circonstance : Colloque "diversité, parité, vie politique : deux siècles d'engagements, de combats et de reconnaissance", musée de l'Homme le 15 décembre 2021

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Texte intégral

Monsieur le Premier ministre,
Madame la déléguée interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT,
Mesdames et messieurs les représentants de l'Agence nationale de la cohésion des territoires, du Musée de l'Homme et du Club du XXIème siècle,
Cher Pascal Blanchard,
Mesdames et messieurs, bonsoir,


Je vous laisse imaginer la joie qui est la mienne de partager la conclusion de cette journée avec vous sur un thème si cher à mon coeur en tant que citoyenne et qui se situe à la lisière des missions de mon ministère ainsi que des enjeux contemporains de notre société.


Voilà bientôt un an et demi que j'occupe les fonctions qui sont les miennes et j'ai eu la chance de sillonner les quatre coins de la France ; ce si beau « vieux pays ».

Et j'en ai acquis une conviction forte : nous avons besoin de héros et d'héroïnes ; en particulier dans les temps de doutes et de tourmentes que nous traversons.

À travers leur sens du sacrifice, leur humanité, leur bravoure, leur puissance fédératrice et mobilisatrice, ils sont essentiels dans la vie d'une Nation.

Ils sont des boussoles, des phares dans la tempête.

Connus ou inconnus, en uniforme, en blouse blanche ou en civil, ces figures :

- Nourrissent notre mémoire collective ;
- Subliment l'image que nous avons de nous-mêmes ;
- Et apportent tant d'espoir en l'humanité.

Il y a bien entendu ces noms iconiques qui tapissent nos rues :

- Jean Moulin ;
- Jeanne d'Arc ;
- Louise Michel ;
- Pierre Brossolette ;
- Lucie Aubrac ;
- Jean Zay ;
- Simone Veil ;
- Et tant d'autres.

Il y a aussi celles et ceux qui sont morts pour la France et dont la disparition a sorti de l'anonymat.

Leur mort – et c'est son unique salut – a eu pour effet de mettre la lumière sur leur courage, leur dévouement et leur amour de la France ; restés dans l'ombre du devoir.

En d'autres termes, sur leur héroïsme.

Cet héroïsme qui, dans notre société parfois ankylosée dans une certaine forme de confort, nous rappelle que l'être humain dispose d'une âme.

Et qu'à la faveur d'évènements extraordinaires, on peut être un peu plus grand que soi.

Ces héros nous élèvent collectivement au-dessus de la banalité du quotidien et nous tirent, toutes et tous, vers le haut.

Pour reprendre les mots d'André Malraux, ils sont « le visage glorieux de la France ».

Ils participent à tisser ce fil invisible qui nous unit les uns aux autres.

Ce fil invisible qui forme notre âme collective, cimentée par des « souvenirs communs » et un « désir de vivre ensemble » comme l'écrivit Ernest Renan.

Aujourd'hui, nous ne savons plus aimer l' « âme française » comme hier.

Et je rejoins totalement Jean-Pierre Chevènement lorsqu'il affirme qu'il faut non seulement transmettre les valeurs de la République mais également l'amour de la France.

Cet amour pour notre pays :

- Il s'explique ;
- Il se transmet ;
- Et il se cultive.

Cet amour pour notre pays est un apprentissage de tous les instants.


C'est pourquoi, votre colloque – qui a vocation à valoriser les femmes et les hommes qui se sont battus et engagés pour l'égalité – est à mes yeux extrêmement important.

Car il questionne notre Histoire.

Il met la lumière sur ses grands combats mais aussi sur ses turpitudes, ses hésitations, ses reculs, ses oublis mais également sur ses immenses progrès.

Il braque aussi – et peut-être avant tout – ses projecteurs sur celles et ceux qui ont façonné notre marche vers l'égalité ; creuset des valeurs qui nous rassemblent et qui coule dans les veines de l'esprit républicain.

Permettez-moi de m'arrêter sur certaines de ces grandes figures nationales que vous avez probablement évoquées durant la journée, ces combattantes et combattants de la liberté et de l'égalité.


Je pense tout d'abord à Gisèle Halimi.

À l'âge de dix ans, Gisèle Halimi entame une grève de la faim afin de ne plus avoir à faire le lit de son frère.

Au bout de quelques jours, ses parents finissent par céder.

Le soir, elle griffonne alors dans son journal intime ce qui, sans le savoir, constituera le fil rouge de sa vie : « aujourd'hui, j'ai gagné mon premier petit bout de liberté ».

Six ans plus tard, elle s'opposera à nouveau à ses parents en refusant un mariage arrangé avec un homme de trente-cinq ans.

Ces combats d'adolescente sont en réalité le prologue des combats qu'elle mènera toute sa vie pour que toutes les femmes puissent gagner « leur petit bout de liberté ».

Ces combats, elle a dû les embrasser très tôt pour se sauver elle-même ; pour s'extraire des carcans que sa famille voulait lui imposer ; du destin tout tracé que l'on avait choisi pour elle.

« On ne naît pas féministe, on le devient », dit-elle en conclusion de son dernier livre d'entretien avec Annick Cojean.

Sa liberté, elle l'a conquise pour servir ensuite celle des autres.

Car comme elle le disait elle-même, face aux injustices de notre monde – qu'elle a ressenties et éprouvées prématurément – elle a toujours choisi « le camp des victimes ».

Car l'injustice lui était physiquement intolérable.

Ce sentiment affleurera dans toutes ses luttes, dans toutes ses plaidoiries et dans tous ses écrits.

Avec cette colère enfouie qui n'était jamais très loin.

Parce qu'elle la ressentait au plus profond de sa chair, le combat contre l'injustice fut donc la grande affaire de sa vie.

Défenseuse passionnée, vigie obstinée, rebelle infatigable, militante tenace, Gisèle Halimi a utilisé toutes les voies possibles pour que les femmes soient libres de leurs choix et de leurs corps :

- Le droit ;
- La littérature ;
- Et l'engagement politique.

Ses combats, cette pionnière les a menés toute sa vie avec rage et courage, avec audace et panache.

Elle s'est battue sans répit.

Elle a défriché les terres inconnues, détricoté les idées reçues, forcé les digues contre vents et marées ; sans ciller et jusqu'à son dernier souffle.

Ses combats demeurent contemporains.

Si notre société a considérablement évolué depuis le procès de Bobigny dont elle fut la voix, si les femmes ont gagné en liberté et en dignité depuis le « manifeste des 343 salopes », un long chemin reste néanmoins à parcourir.

En assemblant les pièces du puzzle de nos acquis, obtenus de haute lutte ces dernières décennies, on découvre le fil conducteur des combats qu'a menés Gisèle Halimi tout au long de sa vie.

Qu'il s'agisse de la question du viol, de l'IVG, des violences conjugales, de l'égalité professionnelle ainsi que de l'égalité pour les personnes LGBT+, elle fut le visage de l'engagement.


Joséphine Baker est, elle aussi, l'une de ses héroïnes de notre patrimoine républicain.

Il y a des destins qui – forgés au contact des affres de l'Histoire – ont des allures de roman.

Hors-norme, celui de Joséphine Baker est de ceux-là.

Cette Américaine métisse a vu le jour dans un Missouri encore ségrégationniste.

Dans ce contexte, elle fut très tôt confrontée à l'injustice, à la misère, aux inégalités, aux parts sombres de l'âme humaine.

Mariée à treize ans, divorcée un an plus tard, elle devra contribuer – encore jeune fille – aux revenus d'un foyer englué dans la précarité.

Cette enfance marquée au fer rouge par la pauvreté et par les discriminations raciales aurait pu faire naître en elle des rêves trop étroits.

Mais son talent et sa ténacité l'ont sauvée.

Ils la pousseront à traverser l'Atlantique et à choisir la France à dix-neuf ans.

Cette enfance l'a conduite à choisir la légèreté souvent ; et à chérir la liberté, toujours.

Mais sous le vernis de son excentricité se cachaient un humanisme et une générosité sans pareil qui irriguaient tous ses engagements.

La longue nuit de la guerre donnera à son courage tout son éclat.

Engagée aux côtés des services secrets gaullistes dès 1940, elle risqua sa vie pour sauver celle des autres.

Parce qu'elle n'a jamais délié sa vie de ses combats, Joséphine Baker militera aussi pour les droits civiques des Afro-Américains aux côtés de Martin Luther King et s'engagera dans la lutte contre l'antisémitisme.

Compagnonne des soeurs Nardal et de René Maran, elle fait vivre à Paris la « culture noire » et ne cessera de détricoter les stéréotypes coloniaux dans ses représentations.

Derrière la légèreté : le message. Toujours.

En définitive, celle qui a fait de la liberté à la fois son glaive et son bouclier n'aura eu de cesse d'être la voix des sans voix.

Le fait que le Président de la République ait décidé de la faire rentrer au Panthéon constitue un signe important dont nous pouvons collectivement nous réjouir.

Sa vie, ses combats, son humanisme, parlent à notre époque.

Celle qui avait choisi la France est aujourd'hui choisie par elle.


« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ».

Ces quelques mots, René Char auraient pu les écrire en pensant à son cher ami, Albert Camus.

Tour à tour journaliste, résistant, homme de théâtre, philosophe, écrivain, le Gavroche de Belcourt n'a jamais délié sa vie ni de son art ni de ses engagements, qu'il plaçait au-dessus de tout.

À travers ses mille et un destins, il n'a cessé d'offrir une voix, un visage et une dignité à ceux qui en étaient privés.

Il n'a cessé de s'opposer aux malheurs du monde.

Guerre d'Espagne, Seconde Guerre mondiale, guerre d'Algérie, guerre froide, l'enfant d'Alger n'a cessé d'être en lutte contre les vents turbulents de l'Histoire qui ont agité son siècle.

Jamais résigné, se refusant de se conformer à la fatalité de l'Histoire, Camus, qui a le sens du devoir comme du tragique, met sa plume au service des combats de son époque.

Embarqué dans « la galère de son temps » pour le citer, son art ne peut être décorrélé du monde dans lequel il s'inscrit.
Son art doit être soumis à une cause.

Ou plutôt à des causes.

Camus s'engage aux côtés des républicains espagnols.

Aux côtés de la France libre dans le journal clandestin Combat.

Pour la paix en Algérie.

Pour l'abolition de la peine de mort.

Sa soif de justice, jamais émoussée, ne lui pas épargné les coups ni les humiliations ou les rejets.

Au siècle des idéologies, Camus ne s'est jamais laissé enfermer dans une case, dans un genre ou dans un camp.

Il n'a jamais cédé aux sirènes – souvent très confortables – du manichéisme.

Sa belle âme ne s'est jamais confondue dans la bonne conscience aveugle de l'époque.

Et, au final, son legs reste éternel.


Gisèle Halimi, Joséphine Baker, Albert Camus.

Ces trois géants du siècle passé, aux itinéraires exceptionnels, ont fait la fierté de notre pays et rayonne encore aujourd'hui ; par-delà les générations et les continents.

Cependant, force est de constater qu'aujourd'hui, les personnalités issues de l'immigration et des Outre-mer sont sous-représentées dans notre espace public.

Et j'aurais tant aimé, jeune, connaître ces figures pour m'inspirer d'elles et rêver grand qu'un jour, moi aussi, bien que née ailleurs, je pourrais apporter ma pierre à un bel édifice français ; trouver ma place au-delà de celle qui m'était assignée.

Promouvoir la diversité dans notre France plurielle, c'est mieux faire connaître aux nouvelles générations certaines figures importantes de notre Histoire – parfois nées hors de l'Hexagone – qui demeurent trop peu connues et reconnues.

Je pense par exemple :

- À Félix Éboué ;
- À Aimé Césaire ;
- À Assia Djebar ;
- Aux soeurs Nardal ;
- À Frantz Fanon ;
- À Manon Tardon ;
- À René Maran ;
- À Édouard Glissant
- Et à tant d'autres.

Plutôt que de déboulonner, plutôt que d'effacer, nous devons au contraire enrichir nos musées, enrichir nos manuels scolaires, enrichir nos rues. Et ainsi nos mémoires.

Il ne s'agit pas de réécrire notre passé, mais de l'épaissir.

Il ne s'agit pas de figer notre Histoire, mais de poursuivre son mouvement perpétuel.

Au déni mémoriel des uns, au travestissement de l'Histoire des autres, nous devons dès lors opposer la justesse.

Nous devons dénouer toutes les contradictions et les insérer dans un récit global et unificateur dont la République est à la fois l'aboutissement et la résolution.

Ce n'est que de cette manière que nous réconcilierons les Français entre eux.

Car « identité française » et « diversité » ne s'opposent pas. Bien au contraire.

La diversité est même l'ADN de notre Nation, depuis toujours.

Pour paraphraser Gaston Monnerville qui évoquait la liberté, la France est en réalité « une création continue ».

Une création continue, fruit de vagues successives d'immigration, et qui – à travers le modèle universaliste qui est le nôtre – a permis d'édifier une société une, indivisible et plurielle.

Car l'Histoire n'est pas une accumulation d'épisodes étanches les uns des autres.

Et elle a des conséquences directes sur notre société contemporaine ; avec ses incompréhensions, ses doutes et ses meurtrissures parfois encore à vif qu'il est nécessaire de suturer.

Je tiens donc à vous féliciter à nouveau chaleureusement pour ce colloque et l'exposition « Portraits de France » que vous avez organisés et qui concourent, au bout du compte, à nous rassembler en ouvrant de nouvelles perspectives sur notre histoire, ses grandes dates et ses grandes figures.


Avant de conclure, permettez-moi de dire quelques mots sur le travail indispensable des chercheurs.

Ce devoir de mémoire ne peut s'accomplir sans leur apport inestimable.

Car ce travail mémoriel doit être synonyme de vigilance permanente ; afin d'éviter que les orages de l'Histoire ne se répètent et n'éclaboussent l'avenir à nouveau.

Le travail scientifique – et son cortège de débats et controverses – nous permet non pas de rétrécir notre Histoire mais au contraire d'élargir son horizon et, par ricochet, d'élargir nos esprits.

Sous la lentille du microscope, la science nous permet de mieux comprendre notre passé et ainsi de mieux appréhender notre société contemporaine.

Parce que comme le disait Marc Bloch, « l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé », par leurs travaux, les chercheurs rehaussent l'Histoire d'une majuscule.

Et l'Histoire ne doit pas faire de tri.

En soulevant ses plis et ses replis, elle ne doit pas faire preuve d'amnésie, ni de myopie.

L'Histoire ne doit ni ennoblir le prestige, ni amoindrir la gloire.

Elle doit au contraire faire oeuvre d'honnêteté et de lucidité pour, au final, nous rassembler.

En regardant notre Histoire en face, avec ses aspérités et ses parts d'ombre, c'est toute la société qui se grandit.

Car refuser la nuance, c'est refuser la vérité.

Dans toutes les sociétés, le rôle joué par les chercheurs est par conséquent fondamental car ils sont les artisans de ce qui fait le ciment de notre pays.

Ils sont nos yeux et nos oreilles.

Ils sont les sculpteurs de notre mémoire collective.


Mesdames et messieurs,

« Nous sommes tous des additionnés » pour reprendre les mots de Romain Gary.

L'identité de la France ne saurait être déliée de l'histoire de ses immigrations comme de ses territoires ultramarins.

Notre pays demeure aujourd'hui cette Nation qui rime avec liberté, avec égalité et avec culture.

Cette Nation ouverte sur le monde qu'avait choisie Joséphine Baker pour toutes ces raisons.

Cette Nation si singulière qui puise sa force dans sa diversité.

J'espère que cette magnifique exposition de cinquante-huit portraits de femmes et d'hommes qui ont fait notre Histoire rencontrera un grand succès auprès du public et inspirera notamment de nombreux jeunes issus de notre belle diversité afin qu'ils puissent rêver grand. Très grand.


Je vous remercie.


Source https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr, le 17 décembre 2021