Entretien de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, avec "La Repubblica" le 17 janvier 2022, sur des règles européennes moins rigides concernant la dette et les prix de l'énergie.

Texte intégral

Q - La pluie d'argent public injecté dans l'économie doit-elle prendre fin ?

"La façon dont nous avons géré la précédente crise financière a entraîné une baisse de la croissance, une augmentation de la dette publique et une hausse du chômage. C'était un échec, mais nous avons tiré les leçons. Et cela montre que l'Europe est devenue une puissance politique. Nous devons maintenant mettre un terme au "quoi qu'il en coûte" et adopter une approche sur mesure pour soutenir les derniers secteurs en difficulté".

Q - Le bloc des pays “frugaux" existe-t-il encore, ou sommes-nous entrés dans une nouvelle ère ?

"La question de la frugalité ou de la non-frugalité est un débat dépassé.

Nous ne devons pas nous demander s'il faut "dépenser plus ou moins", mais trouver le juste équilibre entre les investissements nécessaires pour relever les défis du XXIe siècle, comme le font déjà la Chine et les États-Unis, et la nécessité de retrouver des finances publiques saines. Le programme du nouveau gouvernement néerlandais indique également clairement la nécessité d'investir davantage.

Q - Quelles nouvelles règles pour la gouvernance économique ?

"Dans la définition du pacte de stabilité et de croissance, je voudrais insister sur les mots. Je commencerais par le Pacte : il n'y a pas d'union monétaire sans règles communes. Le deuxième mot, de mon point de vue, n'est pas stabilité mais croissance. Nous ne pouvons pas nous satisfaire des niveaux de croissance que nous avions avant la crise. Pourquoi les États-Unis devraient-ils avoir un taux de croissance moyen de 2,5%, alors que l'Europe serait condamnée à tomber à 1,2% ? À mon avis, la réponse est simple : innovation, innovation et encore innovation. Enfin, le troisième mot est stabilité : nous avons besoin de règles sur les déficits publics auxquelles tous les États membres doivent adhérer".

Q - Cela signifie-t-il que le Pacte de stabilité est désormais obsolète ?

"Pas le pacte dans son ensemble, mais la règle de la dette publique est obsolète. Avant la crise, il existait un écart de près de 40 points de PIB entre les États les plus et les moins endettés de la zone euro. Aujourd'hui, certains ont atteint un niveau de dette publique de 168%, tandis que d'autres sont restés autour de 60-65%. Cela signifie qu'il y a un écart de 100%. Les règles doivent être fondées sur la réalité, pas sur des rêves".

Q - Que demande la France ?

"Il y a plusieurs propositions sur la table, par exemple des calendriers et des objectifs différenciés, comme l'a suggéré le commissaire Paolo Gentiloni. D'autres mettent l'accent sur le concept d'"appropriation" : il devrait appartenir aux États membres de définir les étapes et les changements nécessaires dans leurs politiques économiques pour revenir à des finances saines. Je pense que c'est une approche intéressante.

Q - Emmanuel Macron et Mario Draghi ont ouvert le débat par un texte commun. Comment l'Allemagne et les Pays-Bas ont-ils réagi ?

"La suspension du pacte est active jusqu'à la fin de 2022. Nous avons le temps d'avoir une discussion très pragmatique avec une seule priorité : assurer un niveau élevé de croissance après la crise".

Q - La France se bat pour inclure l'énergie nucléaire dans le texte de la Commission sur la taxonomie, mais d'autres pays, à commencer par l'Allemagne, protestent.

"Il appartient à chaque État membre de définir le mix énergétique. Certains se concentrent sur les énergies renouvelables et le nucléaire, comme dans le cas de la France.

D'autres ont décidé d'abandonner le nucléaire et de se concentrer sur le gaz et les énergies renouvelables. J'espère que le texte de la Commission sera adopté le plus rapidement possible".

Q - Allez-vous parler des prix élevés de l'énergie à Ecofin ?

"Oui, les prix de l'énergie expliquent plus de la moitié de l'inflation dans la zone euro, sapent la compétitivité des entreprises et limitent le pouvoir d'achat des consommateurs".

Q - Y a-t-il des manoeuvres géopolitiques derrière les hausses de prix, notamment en provenance de Russie ?

"Poutine peut jouer à son jeu avec l'Europe car nous sommes trop dépendants du gaz russe.

Si nous voulons être plus indépendants, nous devons investir dans notre propre production d'énergie à faible teneur en carbone.

Q - Entre Angela Merkel et Olaf Scholz, qui est le plus pro-européen ?

"Ce sont deux grands leaders européens. C'est l'occasion d'avoir des dirigeants des plus grands pays européens qui sont convaincus de la nécessité de renforcer l'indépendance de l'Europe, d'investir davantage dans l'innovation et les nouvelles technologies.

Q - L'éventuel départ de Mario Draghi est-il une source d'inquiétude ?

"Mario est un ami, j'ai très bien travaillé avec lui lorsqu'il était président de la BCE. Il a joué un rôle décisif dans la relance de l'économie italienne, en prenant les bonnes décisions pour le peuple italien. Mais c'est au peuple italien de décider de l'avenir de Mario Draghi. J'ai vu qu'il se décrivait comme un "grand-père". Je dirais qu'il est un grand-père européen" ».


source https://it.ambafrance.org, le 27 janvier 2022