Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à France 2 le 14 janvier 2022, sur le passe vaccinal, les sanctions administratives en cas de non respect du télétravail et la baisse du chômage.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour à tous, bonjour à vous Madame BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

JEFF WITTENBERG
Des mesures annoncées hier soir dans le monde de l'éducation, on l'entendait dans le journal, pour répondre à la colère des enseignants et à la désorganisation de l'école, qu'en sera-t-il dans le monde du travail que vous « dirigez », puisqu'on l'a entendu, ça bloque toujours au Sénat, au Parlement, sur l'instauration du pass vaccinal, et dans ce pass vaccinal il y a le télétravail qui n'est pas assez appliqué, vous aviez prévu des sanctions administratives et financières, elles ont été rejetées par les sénateurs, où en est-on ce matin ?

ELISABETH BORNE
Alors ce qui est évidemment très important c'est que les salariés soient bien protégés au travail, c'est pour ça qu'on a voulu renforcer le télétravail. Ce qu'on voit aujourd'hui c'est que les chiffres stagnent, l'enquête qui a été menée par mon ministère la semaine dernière montre qu'à peu près 60 % des Français qui peuvent facilement, des salariés, qui peuvent facilement télétravailler le font…

JEFF WITTENBERG
C'est-à-dire pas plus qu'au mois de décembre.

ELISABETH BORNE
C'est-à-dire pas plus qu'au mois de décembre, et je rappelle qu'on était à près de 80 % au printemps dernier. Alors moi je suis consciente qu'il y a de la lassitude, qu'on demande beaucoup d'efforts aux entreprises et aux salariés, mais c'est vraiment important que tout le monde se mobilise, on ne peut pas transiger avec la santé des salariés, et il y a une forme d'iniquité entre…

JEFF WITTENBERG
D'où les sanctions, d'où les amendes, sauf que les sénateurs n'en veulent pas, le MEDEF non plus, qu'est-ce que vous répondez ?

ELISABETH BORNE
Ce qui est important c'est qu'il y a une forme d'iniquité, quand beaucoup d'entreprises jouent le jeu et certaines ne le font pas, c'est pour ça que moi j'avais souhaité introduire une sanction administrative, donc plus rapide, et donc plus dissuasive, pour les entreprises qui ne respectent pas les règles. Alors, comme vous l'avez dit, effectivement les sénateurs ont supprimé la disposition dans l'examen du texte, il n'y a pas eu d'accord entre les sénateurs et les députés hier, donc le texte est de nouveau à l'Assemblée nationale, et on va rétablir une sanction administrative. On veut aussi rassurer les petites entreprises sur le niveau de la sanction, donc on a décidé de baisser le montant maximal par salarié à 500 euros en maintenant…

JEFF WITTENBERG
Qui était à 1000 euros.

ELISABETH BORNE
Il était à 1000 euros, on le ramène à 500 euros, en maintenant un plafond à 50.000 euros.

JEFF WITTENBERG
Ça veut dire que pour chaque salarié qui ne sera pas mis en télétravail alors qu'il pourrait l'être, une entreprise devra payer 500 euros.

ELISABETH BORNE
C'est de façon générale…

JEFF WITTENBERG
Si le projet de loi est adopté.

ELISABETH BORNE
Si les règles ne sont pas bien appliquées, ça peut être notamment aussi le port du masque, ça peut être la désinfection des outils de travail, les entreprises qui ne jouent pas le jeu s'exposent à une sanction.

JEFF WITTENBERG
Mais comment vous le contrôlez, il y a 2000 inspecteurs du travail, vous avez dit qu'ils allaient multiplier les contrôles, comment peuvent-ils faire ?

ELISABETH BORNE
Je vous confirme qu'ils sont très mobilisés, on est passé à un rythme de 5000 contrôles par mois, donc ils sont d'abord là pour conseiller les entreprises, pour faire des recommandations, et puis quand ce n'est pas mis en oeuvre, quand l'entreprise continue à ne pas respecter les règles, il peut y avoir une mise en demeure et donc des sanctions.

JEFF WITTENBERG
Est-ce que les petites entreprises ne seront pas pénalisées par ce risque, les plus petites entreprises, par ce risque d'amende, dans une conjoncture qui est déjà très difficile ?

ELISABETH BORNE
On est évidemment très attentif à la situation des entreprises, en même temps on ne peut pas transiger avec la santé des salariés, l'Inspection du travail elle intervient d'abord en conseils, et si l'entreprise ne respecte pas les règles, alors elle s'expose à des sanctions.

JEFF WITTENBERG
Vous le disiez vous-même, est-ce qu'il n'y a pas une grande lassitude par rapport au télétravail, ça fait bientôt deux ans que ça dure, est-ce que les salariés eux-mêmes, au-delà des chefs d'entreprise, n'ont pas aujourd'hui un véritable problème avec ce télétravail, qui désocialise aussi ?

ELISABETH BORNE
Il peut y avoir des risques d'isolement, on y est attentif, et moi j'ai demandé aussi aux inspecteurs du travail de faire preuve de pragmatisme et de prendre en compte des situations, notamment de salariés qui peuvent souffrir d'isolement, mais je vous dis, il faut tous qu'on se mobilise pour réduire la circulation du virus. Je rappelle qu'on est à près de 300.000 cas par jour, donc c'est évidemment important de bien appliquer les règles pour se protéger.

JEFF WITTENBERG
Est-ce que vous observez, est-ce que les services de l'Etat, ou de la Sécurité sociale, observent une hausse des arrêts de travail, des arrêts maladie, lorsqu'on ne peut pas télétravailler, par exemple lorsque l'on a ses enfants à garder à cause de la désorganisation de l'école, qu'en est-il ?

ELISABETH BORNE
D'abord on veut maintenir l'école ouverte, et c'est effectivement important pour ne pas désorganiser l'économie, on a eu effectivement…

JEFF WITTENBERG
Bien souvent les enfants ne peuvent pas y aller, on l'a vu ces derniers jours, pour diverses raisons.

ELISABETH BORNE
On a eu une hausse des arrêts de travail, sur les dernières semaines de l'année 2021, qui se confirme sur le début de l'année 2022, on est évidemment attentif à ce que ça ne remette pas en cause la continuité de l'activité économique et des services publics, ce qu'on voit c'est qu'il y a des difficultés localisées, que ça peut être compliqué pour des petites entreprises, mais il n'y a un problème général qui pourrait avoir un impact sur l'activité économique dans son ensemble.

JEFF WITTENBERG
Mais néanmoins une hausse des arrêts de travail, c'est les chiffres qui remontent.

ELISABETH BORNE
On a une hausse des arrêts de travail.

JEFF WITTENBERG
Et qui se poursuit début janvier.

ELISABETH BORNE
Qui se poursuit début janvier, mais je vous dis, ça n'a pas un impact sur l'activité économique en général, ce que je constate par exemple c'est que le niveau des offres d'emploi déposées chez Pôle emploi ne fléchit pas, on continue à voir une activité économique très dynamique, vous savez qu'on est un des rares pays dont le niveau d'activité, au troisième trimestre, était revenu à son niveau d'avant crise, et on est un des seuls pays où le taux d'emploi, c'est-à-dire la part des Français qui ont un travail, est plus important qu'avant la crise.

JEFF WITTENBERG
Mais comment vous l'expliquez, parce que la vague Omicron désorganise toute la société, comment elle ne pourrait pas avoir d'impact sur la situation économique, dans tous les secteurs de l'économie, par exemple la restauration, les loisirs, est-ce qu'il n'y a pas aujourd'hui un impact, un premier impact, sur les chiffres de l'emploi ?

ELISABETH BORNE
Alors, il n'y a pas d'impact aujourd'hui sur les chiffres de l'emploi, vous savez qu'on a aussi mis en place des aides pour les secteurs qui peuvent être confrontés à des difficultés, à nouveau de l'activité partielle, pour que les entreprises puissent garder leurs salariés, mais je vous dis, on a des très bons chiffres de l'emploi, c'est le résultat du « quoi qu'il en coûte » et de ces aides qu'on a remises en place, c'est aussi le résultat de toutes les réformes qu'on a menées depuis le début du quinquennat.

JEFF WITTENBERG
Madame BORNE, vous vous félicitiez début décembre de la baisse du chômage, 13 % en un an, est-ce que vous êtes convaincue qu'à la fin du mois de janvier, lorsqu'on aura les chiffres de décembre, vous pourrez encore crier « victoire » et dire que le chômage continue de baisser en France ?

ELISABETH BORNE
Evidemment on est attentif à l'évolution de la situation, on protège les entreprises qui ont des restrictions d'activité, on accompagne aussi celles qui ont besoin de recruter, vous savez qu'il y a encore des tensions de recrutement importantes, moi j'étais hier en déplacement dans le Loiret, avec des entreprises qui nous disent « on veut recruter », c'est pour ça aussi qu'on a annoncé, avec le Premier ministre, un plan fin septembre, pour former, accompagner encore mieux les demandeurs d'emploi, sur octobre-novembre, vous savez, on a eu 100.000 demandeurs d'emploi de longue durée de moins.

JEFF WITTENBERG
Mais...

ELISABETH BORNE
On protège les entreprises, quand il le faut, et on accompagne toutes celles qui ont besoin de recruter, et ça nous permet aujourd'hui d'avoir un niveau de chômage qui est au plus bas depuis près de 15 ans.

JEFF WITTENBERG
Donc pas d'impact sur la reprise économique à l'heure où nous parlons ?

ELISABETH BORNE
A ce stade non, et on espère tous que cette vague va être la plus courte possible.

JEFF WITTENBERG
C'est la même chose pour le chômage des jeunes, alors qu'un nouveau dispositif va se mettre en place, le Contrat d'Engagement Jeune, à partir du mois de février, qui doit remplacer la Garantie jeunes, vous dites le chômage des jeunes continue lui aussi à baisser, structurellement ?

ELISABETH BORNE
Le chômage des jeunes, vous savez, il est au plus bas depuis 2008, ce n'était pas acquis avec la crise sanitaire, c'est le résultat du plan « 1 jeune, 1 solution », 4 millions de jeunes, près de 4 millions de jeunes, ont bénéficié de l'un des dispositifs du plan, alors effectivement la prochaine étape c'est le Contrat d'Engagement Jeune. Ce qu'on veut, c'est accompagner les jeunes qui sont éloignés de l'emploi, qui malgré la bonne dynamique économique ne trouvent pas un emploi, on veut accompagner 4 à 500.000 jeunes, c'est l'objet du Contrat d'Engagement Jeune, un accompagnement intensif, 15 à 20 heures par semaine, pour permettre aux jeunes d'accéder au plus vite à l'emploi, et pour ceux qui en ont besoin, c'est 500 euros par mois.

JEFF WITTENBERG
La question des jeunes, la question de l'emploi des jeunes, et de leur situation en général, ça fera partie des thèmes de campagne d'Emmanuel MACRON, vous avez hâte qu'il entre en campagne, qu'il se déclare ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, il dira le moment venu s'il est ou non candidat, moi je souhaite évidemment qui le soit, mais pour l'instant…

JEFF WITTENBERG
Qu'il le soit vite, quel est votre souhait au gouvernement, vous êtes pressé maintenant ?

ELISABETH BORNE
Je pense qu'aujourd'hui la priorité c'est la gestion de la crise, c'est ce que les Français attendent de nous, qu'on prenne les meilleures mesures pour les protéger, pour sortir de cette vague.

JEFF WITTENBERG
Mais les différents sondages le montrent pour l'instant en bonne position au premier tour dans la présidentielle, c'est plus compliqué dans la perspective d'un second tour par exemple face à Valérie PECRESSE, comment vous les recevez ces sondages, qui sont pour l'instant rassurants, mais qui ne présagent de rien finalement ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, je pense qu'il faut garder la tête froide face aux sondages, moi j'étais conseillère de Lionel JOSPIN en 2002, donc je sais qu'il peut y avoir des rebondissements, c'est important de garder la tête froide, d'être concentré et au travail, et c'est ce qu'on fait.

JEFF WITTENBERG
Oui, ça veut dire quoi, c'est qu'aujourd'hui vous ne criez pas « victoire », loin de là, lorsque vous voyez effectivement ces enquêtes qui vous placent en bonne position ?

ELISABETH BORNE
Ce que je vous dis c'est qu'on est concentré sur ce qu'on fait, pour protéger les Français face à la crise, pour accompagner nos entreprises, pour protéger les salariés, et je pense que c'est ce que les Français attendent de nous aujourd'hui.

JEFF WITTENBERG
Mais sur la personne du président, est-ce que vous êtes comme tous vos collègues au gouvernement, et dans la majorité, convaincue par exemple qu'il a choisi la bonne stratégie la semaine dernière en employant cette expression désormais célèbre, qu'on ne va pas forcément répéter ce matin, face à ceux qui ne veulent pas se faire vacciner, est-ce que ça n'a pas crispé une partie de la population Madame BORNE ?

ELISABETH BORNE
Ce que je peux vous dire c'est que le président il a il a réagi à des propos de lecteurs qui étaient en face de lui, et je pense que les Français aujourd'hui ils ont envie de sortir de l'épidémie, il y a beaucoup d'agacement, sur ceux qui refusent, qui sont antivax, et donc voilà, c'est ce qu'il a pu exprimer effectivement de façon très claire, et c'est…

JEFF WITTENBERG
Mais il a eu raison de le faire, parce qu'on sent qu'il y a quand même une petite gêne autour de lui, parfois, sur l'opportunité d'employer, lorsqu'on est président, de tels mots ?

ELISABETH BORNE
Il était dans un échange avec des lecteurs qui faisaient part de leur colère, notamment c'était des soignants, face à ceux qui sont antivax, qui refusent le vaccin, qui même propagent des fausses informations sur le vaccin, et je pense qu'il a traduit ce que pensent beaucoup de Français. C'est important que tout le monde se fasse vacciner, parce qu'on a aussi des soignants qui sont sous pression maintenant depuis des mois, ce qui ne se font pas vacciner mettent la pression sur les services de réanimation, donc c'est important qu'on prenne tous nos responsabilités face à cette crise, qu'on fasse le maximum pour qu'elle dure le moins longtemps possible.

JEFF WITTENBERG
Merci beaucoup Elisabeth BORNE, ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle.

ELISABETH BORNE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 janvier 2022