Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les priorités de la présidence française du Conseil de l'Union européenne en matière de politique étrangère, à Bruxelles le 25 janvier 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Audition devant la Commission des affaires étrangères (AFET) du Parlement européen

Prononcé le

Texte intégral

Merci, Monsieur le Président, merci de vous être exprimé en français et félicitations pour votre reconduction à la tête de cette commission, et félicitations aussi aux trois aux trois vice-présidents reconduits et à la vice-présidente. Je suis ravi que vous ayez pu, Monsieur le Président, suivre les travaux de la rencontre informelle des ministres des affaires étrangères qui s'est tenue en plus à Brest, dans ma région, donc je suis encore plus satisfait que vous ayez pu faire ce déplacement.

Mesdames et Messieurs les Parlementaires européens,

Je suis très heureux de pouvoir échanger avec vous aujourd'hui au sujet des priorités et des grands rendez-vous de la présidence française en matière de politique étrangère. Je suis intimement convaincu du rôle à la fois du Parlement, mais singulièrement de votre commission, dans l'affirmation d'une Europe capable de faire entendre sa voix sur la scène internationale, défendre les intérêts de nos 450 millions de concitoyens, mais aussi de défendre les valeurs qui sont le fondement-même du projet qui nous rassemble. Et je pense en particulier aux droits humains de plus en plus bafoués. Je sais votre vigilance sur ce sujet.

Vous le savez : l'impératif de souveraineté européenne est le fil rouge de cette 13ème présidence française, telle que l'a décrite le Président Macron à Strasbourg. Et cet impératif est tout à la fois politique et géopolitique, indissociablement.

Disons-le clairement : il en va de notre capacité à rester maîtres de notre destin, à écrire notre propre histoire. Et dans ce monde en voie de brutalisation, en proie à d'immenses défis, il y a une évidence qui s'impose, mais qui doit toujours être répétée, que vous partagez j'en suis sûr : nous sommes plus forts à 27 pour faire face à tous ces bouleversements qui menacent aussi notre modèle européen. Et c'est le sens de cette souveraineté collective que nous devons continuer à bâtir comme un prolongement et, pour tout dire, comme une garantie de nos propres souverainetés nationales.

Trop longtemps, nous, les Européens, avons cru pouvoir vivre un peu à l'abri des soubresauts du monde, comme si le retour des jeux de puissances ne nous concernait pas, pourvu qu'ils se passent loin de nos frontières. Comme si le durcissement du monde n'allait pas se jouer aussi sur notre sol. Et comme si, en définitive, nous n'étions pas en mesure de peser dans la vie internationale, alors même que notre marché intérieur, notre rang de premier bailleur mondial d'aide publique au développement et d'aide humanitaire ou encore notre capacité d'entraînement en matière de régulation nous confèrent incontestablement de formidables leviers de puissance.

Mais nous avons bougé. Nous sommes je crois progressivement sortis d'une forme de naïveté, des actes concrets ont été posés. Je pense aux instruments de souveraineté économique dont nous nous sommes dotés, en particulier notre mécanisme de filtrage des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques.

Nous avons bougé. Je pense à la qualification lucide, par la Commission, de ce que la Chine représente réellement pour nous aujourd'hui : un partenaire, un concurrent et un rival systémique. Il se trouve, on en parlera sans doute, que dans le triptyque, la part du rival systémique est en train de dominer les autres parts.

Nous avons bougé aussi, je pense aux progrès de la défense européenne, qui auraient été inenvisageables, il y a seulement quelques années, ce qui va se concrétiser en particulier par la Boussole stratégique, dont vous a parlé le Haut représentant, je crois, tout à l'heure, et qui sera le premier livre blanc de la défense européenne, et que nous avons aussi évoqué, Monsieur le Président, à Brest la semaine dernière et qui, je l'espère, sera endossé dans quelques semaines par nos chefs d'Etat et de gouvernement.

Dans ce travail d'affirmation de notre souveraineté, qui se poursuivra tout au long de la présidence française, il va de soi que chaque dossier comporte à la fois une dimension interne et une dimension internationale. Et l'une ne saurait aller sans l'autre. Ce sont, pour ainsi dire, les deux faces d'une même médaille. Comment pourrions-nous affirmer notre souveraineté environnementale, par exemple, sans nous appuyer sur un Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières ? Comment pourrions-nous affirmer notre souveraineté numérique, sans construire les cyber-régulations de demain ? Comment pourrions-nous affirmer la souveraineté européenne à nos frontières, sans coopérer davantage avec les pays d'origine et de transit qui veulent rejoindre l'Europe ? Comment aller plus loin dans la construction d'une Europe de la santé souveraine, sans consolider notre rôle d'acteur majeur en santé mondiale ? Ce sera d'ailleurs, je le dis à cet instant, l'enjeu d'une réunion informelle conjointe affaires étrangères-santé que j'organiserai, à la demande du Président de la République, à Lyon, le 9 février prochain. Ce sera une première : réunion des ministres de la santé et réunion des ministres des affaires étrangères.

En tout cas, tant dans sa finalité politique que dans son agenda d'action, la présidence française vise à consolider notre réponse européenne à la nouvelle donne internationale.

Je vais maintenant évoquer avec vous certaines crises, en essayant de tracer aussi les rendez-vous que nous aurons au cours de ce semestre, pour revenir en particulier, Monsieur le Président, sur les échanges que nous avons eus la semaine dernière au Gymnich de Brest, et en particulier sur les échanges que nous avons eus hier au niveau des ministres des affaires étrangères.

Les conclusions que nous avons adoptées hier, unanimement, condamnent la montée des tensions dans notre voisinage oriental et réitèrent notre soutien déterminé au respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine.

Nous avons également dit, redit, l'importance de poursuivre des échanges exigeants avec Moscou dans l'ensemble des formats engagés la semaine dernière.

Nous avons rappelé à cet égard les priorités de fond, partagées avec nos alliés et partenaires, reflétant nos intérêts de sécurité pour nourrir ce dialogue ferme, exigeant, mais collectif avec les Russes, qu'il s'agisse du respect des grands principes d'Helsinki, du respect des engagements de la Charte de Paris, qu'il s'agisse de stabilité stratégique, de maîtrise des armements nucléaires et conventionnels, de transparence et de prévisibilité des manoeuvres et exercices, ou de la mise en oeuvre effective des accords de Minsk en Ukraine. Je pense d'ailleurs sur ce point, mais je pense que l'on y reviendra dans les échanges : les accords de Minsk revus lors du Sommet de Paris de décembre 2019, sur cette base-là, il serait possible d'avancer.

Soyons clairs : la Russie voudrait, d'une part, privilégier un dialogue bilatéral avec les Etats-Unis en négligeant les Européens et, d'autre part, revenir à une logique de zones d'influence, c'est-à-dire dans ses propositions à une forme de Yalta 2. Et nous sommes dans une logique radicalement différente, qui consiste à dire que rien de ce qui concerne la sécurité européenne ne peut se discuter et se décider sans la pleine implication des Européens ; rien de ce qui concerne la sécurité européenne ne peut se discuter si on ne s'appuie pas sur les principes d'Helsinki et de la Charte de Paris. Je pense, en particulier, au droit de tout Etat souverain d'appartenir ou non à des organisations multilatérales de son choix ou à l'inviolabilité des frontières.

Et fondamentalement, en application de ces principes, Helsinki et la Charte de Paris, nous sommes profondément attachés à l'indivisibilité de la sécurité européenne. Le secrétaire d'Etat Antony Blinken l'a reconnu : il n'y aura "rien sur l'Europe et sa sécurité sans l'Europe". Et je constate que les Européens ont été en permanence, sont en permanence, associés aux discussions en cours, quel que soit le format. Et dans chacun des formats, les Européens jouent tout leur rôle, de façon unie et solidaire. Nous sommes à la table. Nous ne sommes pas simplement au menu. Et, en ce qui concerne plus spécifiquement le dialogue américano-russe sur la stabilité stratégique, nous sommes partie prenante et nous sommes directement concernés et informés. Et pas plus tard qu'hier soir, comme vous le savez, s'est tenue une visio-conférence qui associait à la fois le Président des Etats-Unis, les institutions européennes, et le Président Macron, le Chancelier [allemand], le Premier ministre polonais, le Premier ministre britannique, le Premier ministre italien et le secrétaire général de l'OTAN. Il y a une coopération qui fonctionne.

Je vais vous dire aussi deux mots sur la situation au Sahel, et singulièrement au Mali. Cinq points, brièvement.

Premièrement, il y a au Mali une rupture du cadre politique par la junte malienne. Et deuxièmement, il y a parallèlement un déploiement effectif et renforcé du groupe Wagner. Et troisièmement, il y a, plus récemment, des mesures d'entrave qui sont mises en oeuvre. Je pense singulièrement d'ailleurs au déclaratif d'hier à l'encontre des éléments danois de la Force Takuba. Ce qui nous amène, quatrièmement, à soutenir la CEDEAO dans ses initiatives. Ce que nous avons fait, en particulier hier, puisque nous avons engagé des sanctions contre plusieurs membres de la junte, qui se caractériseront, se détermineront dans les jours qui viennent, pour soutenir l'action courageuse et déterminée de la CEDEAO. Et puis, je rajoute un cinquième point : c'est qu'il nous faudra en fonction de la nouvelle situation essayer d'agir de manière collective sur la manière dont nous apprécions les conséquences à tirer de cette nouvelle donne avec l'ensemble des acteurs, qu'ils soient européens ou africains. Ce qui m'amène naturellement à un moment fort de notre présidence qui sera le sommet UE/UA, mais auparavant je voudrais redire ici, mais vous vous en doutez, toute la condamnation à l'égard de l'action menée par une junte de colonels contre le Président Kaboré, c'est-à-dire, au-delà de sa personne, contre l'ordre constitutionnel du Burkina Faso. Je rappelle que le Président Kaboré a été élu en novembre dernier démocratiquement, avec un mode de scrutin qui n'a entraîné aucune contestation. Donc, c'est inacceptable de constater que des colonels renversent dans cette partie du monde des Présidents élus.

Nous voulons faire du sommet UE/UA des 17 et 18 février prochains un moment important. L'enjeu est de mettre en place un New deal pour l'Afrique au service de la souveraineté de chacun de nos deux continents et refonder le partenariat euro-africain autour du triptyque prospérité, sécurité, mobilités.

Il s'agira de bâtir une relance euro-africaine durable, dans tous les domaines où se jouent notre prospérité et notre santé. D'abord en soutenant les économies africaines par l'allocation de Droits de tirage spéciaux au profit du continent - avec un objectif de mobilisation de onze milliards de dollars -, par le renouvellement de nos partenariats dans le domaine de l'investissement et du commerce, avec un enjeu essentiel qui est de définir ensemble des perspectives d'avenir pour la jeunesse africaine. Et nous aurons aussi en même temps à soutenir les transitions énergétique et numérique et à soutenir la production locale de vaccins. Prospérité, sécurité du continent, c'est tout à fait à l'ordre du jour par des initiatives sur nos priorités communes. Je peux citer l'endiguement de la menace terroriste au Sahel, mais aussi faire en sorte qu'une action dans la mise en oeuvre de l'initiative d'Accra dans le golfe de Guinée, la lutte contre la piraterie dans le golfe, mobilisation de la facilité européenne de paix sur un certain d'autres chantiers de sécurité.

Et puis, il s'agira aussi de repenser la question des mobilités, pour favoriser les échanges entre nos deux continents, en particulier par le renforcement des mobilités croisées de nos étudiants et de nos chercheurs, mais aussi parallèlement, et de manière un peu contradictoire, lutter contre les réseaux de trafiquants d'êtres humains et contre les filières de passeurs qui exploitent la misère humaine. Il y a eu à cet égard, la semaine dernière, au moment de l'informelle des ministres des affaires étrangères, Monsieur le Président, vous étiez présent, une réunion extrêmement dense, active, en présence du Président de la commission de l'Union africaine, M. Moussa Faki, et de Mme Aissata Tall Sall, Ministre des affaires étrangères sénégalaise, et vous savez que le Sénégal prend la présidence de l'Union africaine dans les jours qui viennent.

Je voudrais signaler en terminant mon propos quelques rendez-vous supplémentaires que nous avons voulu initier sous la présidence française. D'abord un forum ministériel sur l'Indopacifique, le 22 février prochain, autour des questions de sécurité et de défense, des enjeux de connectivité et de numérique, et de ces biens communs essentiels que sont notre santé et notre planète, l'ensemble aussi environnemental. Et en essayant de faire en sorte que l'initiative globale Gateway soit un événement stimulant et structurant de ce forum sur l'Indopacifique. L'Europe, si elle veut devenir une vraie puissance géopolitique, doit se tourner vers cette région où nous avons à la fois des intérêts stratégiques majeurs, mais qui va représenter bientôt 60% de la croissance mondiale.

Il y aura un autre rendez-vous avec nos homologues d'Amérique latine, dont le Président de la République a annoncé la tenue, mercredi dernier, qui se tiendra au mois de mai, dont nous n'avons pas encore défini le contenu, c'est en cours de préparation, mais nous considérons que c'est important qu'il y ait ce lien fort entre l'Amérique latine et l'Europe et que la présidence française puisse en porter l'initiative.

Et puis, à la demande du Président de la République, nous souhaitons organiser une conférence sur les Balkans occidentaux, qui aura pour objectif de préparer le sommet annuel des Balkans occidentaux qui se fera sous présidence tchèque, mais qui permettra aussi de montrer que la perspective européenne ne fait pas l'ombre d'un doute sur l'avenir de ces pays. Et nous avons pour objectif de faire avancer à cet égard la politique d'élargissement de l'Union européenne, en nous appuyant sur la nouvelle méthodologie. Je rappelle à cet égard les propos du Président Macron à Strasbourg : "l'Europe ne peut pas se détourner plus longtemps des Balkans occidentaux". Ce sera l'objet de ce forum qui se tiendra dans la deuxième partie de la présidence.

Voilà, Monsieur le Président, en ayant essayé de respecter mon temps, les quelques propos introductifs que je voulais tenir.

(...)

Merci Monsieur le Président,

Merci de vos questions, Mesdames et Messieurs les Députés,

Je suis un peu submergé par l'ensemble et un peu contraint par le temps, donc je voudrais d'abord m'excuser de ne pas répondre individuellement à chacun et peut-être de ne pas répondre à toutes les questions, parce que j'ai une contrainte majeure qui m'amène à partir impérativement à 12h10 (...).

Beaucoup de questions sur la relation avec l'Ukraine et l'enjeu de sécurité et de stabilité qui fait l'objet aujourd'hui, vous le savez, et je le redis, pour qu'on soit bien conscients de tout cela, les uns et les autres, de quatre formats différents mais articulés. Il y a une discussion entre les Etats-Unis et la Russie sur la stabilité stratégique, cf. la discussion de Genève.

Il y a une discussion entre la Russie et l'OTAN à la fois sur les armes conventionnelles, sur les mesures de transparence, sur l'annonce d'exercices, sur la proposition faite par la Russie d'avoir un traité avec l'OTAN.

Il y a une troisième discussion au sein de l'OSCE sur l'application des principes fondamentaux d'Helsinki et de la Charte de Paris. C'est en plus sous présidence polonaise. Je précise d'ailleurs à cet instant que nous avons une opportunité plutôt utile, en cet instant, c'est que la France préside l'Union européenne, l'Allemagne préside le G7 et la Pologne préside l'OSCE. Donc, il faut que l'on se coordonne, que l'on se concerte ensemble, ce qui est le cas.

Et puis, il y a le format Normandie. Il y a quatre formats. Je ne vais pas dire quatre forums, mais il y a quatre formats à l'intérieur desquels l'Europe, l'Union européenne doit faire entendre sa voix. Et je voudrais vous le dire, je l'ai dit en commençant, et je le redis ici, dans chacun des formats, nous sommes présents ; pas directement obligatoirement, dans le dialogue stratégique avec la Russie qui concerne des armements et un équilibre stratégique entre les deux pays dans le cadre d'une éventuelle suite au New Start. Nous ne sommes pas présents, mais nous sommes partie prenante puisqu'on en parle. En ce qui me concerne, je le constatais ce matin, depuis le début du mois de janvier, j'ai eu, pour ma part, trois entretiens avec le secrétaire d'Etat Blinken. Et je ne suis pas le seul. Donc, nous sommes dans cette conversation. L'Europe est présente dans chacun de ces formats.

Je redis tout de suite aussi que concernant la Russie, plusieurs d'entre vous m'ont interrogé là-dessus, nous sommes très clairs sur la dissuasion à l'égard de la Russie face à des tentatives de remise en cause de la souveraineté ou de l'intégrité de l'Ukraine. Nous avons dit, et l'ensemble des 27, et l'ensemble des ministres des affaires étrangères, hier, a dit, redit ce que nous avions déjà évoqué antérieurement pour que ça se sache bien, toute tentative de ce type entraînera des conséquences massives. Et puisque vous m'avez interrogé sur les sanctions, oui, nous travaillons sur des sanctions. Oui, nous travaillons sur des sanctions massives ; et non, je ne vous dirai pas le contenu ; non pas par non-respect pour vous-mêmes, mais parce que c'est en cours d'élaboration et qu'à un moment donné, ça se dit. Ça se dit une fois. Mais il est clair qu'il y a unité des Européens et des Européens avec les Etats-Unis d'Amérique pour afficher, à un moment donné, un ensemble de sanctions que nous considérons comme dissuasives.

Mais, parallèlement, nous voulons continuer à essayer de garder le dialogue. Et dans cette logique-là, je pense que la réunion sur l'Ukraine demain à Paris du format Normandie, au niveau des conseillers diplomatiques des présidents, est une avancée. Alors, le seul fait qu'elle se tienne, dans ce contexte ; puisque vous savez que depuis quelques jours, les quatre formats, que je décrivais, se réunissaient potentiellement ici ou là avec des déclaratifs à la sortie etc. Là, c'est la première fois concrètement qu'il y a une forme d'avancée technique, positive, qui, je l'espère, pourra nous permettre d'avancer.

Vous savez, sur la question ukrainienne, les choses sont simples. Les Accords de Minsk, revus à Paris en décembre 2019, en présence, à l'époque, j'avais l'honneur d'y participer, du Président Poutine et du Président Zelensky, tout le monde était d'accord sur la feuille de route. Il y a deux aspects. Il y a un aspect humanitaire qu'il faut mettre en oeuvre, qui suppose cessez-le-feu, ouverture sur les lignes de contact, postes d'ouverture sur la ligne de contact, retrait des armes lourdes, échange de prisonniers, aide humanitaire. Ça c'est le premier paquet.

Et puis, vous avez un deuxième paquet politique qui concerne à la fois le statut du Donbass, le règlement électoral qui s'ensuivra, la manière d'articuler les élections avec le statut du Donbass et la manière de gérer parallèlement les frontières. Tout ça est sur la table. Il faut simplement commencer à avoir de la volonté politique pour aboutir, des deux côtés, et peut-être que demain, on aura une avancée de ce côté-là.

Par rapport à une demande, je crois que c'est M. Glucksmann, je précise que j'irai moi-même en Ukraine dans les jours qui viennent avec mon homologue allemande, en tant qu'à la fois membre du dispositif de Normandie et aussi de la présidence française. Nous irons ensemble.

Par ailleurs, en ce qui concerne le calendrier à venir, comme vous le savez, mais je pense qu'il faut repréciser les choses, j'imagine que Josep Borrell vous en a aussi parlé tout à l'heure, il va y avoir une réponse écrite à l'égard des propositions faites par la Russie sur un traité avec les Etats-Unis, un traité avec l'OTAN dans les jours qui viennent. Il va y avoir peut être de nouveau une rencontre Blinken-Lavrov et peut-être, parallèlement, des actions initiées par le Président Macron et par le Président Biden, séparément ou de manière concertée, à l'égard du Président Poutine. Ce qui me frappe, quand même, c'est qu'il y a une véritable cohérence, unité, après échanges, beaucoup d'échanges et de concertations pour aboutir à nos positions.

Toujours sur la Russie, puis je termine là parce qu'autrement je vais parler beaucoup de ça, nous avons engagé avec la Russie un dialogue - M. Picula qui m'interrogeait sur ce point - qui s'appelle l'agenda de sécurité et de confiance depuis la rencontre dite de Brégançon en août 2019. Le point de départ, c'est un constat géographique que chacun peut partager : la Russie est là. C'est notre voisin. C'est comme ça. Et j'ai souvent l'occasion de dire : je n'ai jamais entendu la Russie avoir l'intention de déménager. Donc, c'est certes un voisin encombrant, parfois un voisin récalcitrant, parfois un voisin très désagréable, mais c'est le voisin. Il faut parler avec lui. C'est une question de réalité. Et dire ce que l'on pense, le faire fermement et essayer, si possible, de faire en sorte que cette discussion se traduise par un dialogue. Voilà dans quel état d'esprit nous sommes mais, si d'aventure, et je le redis, concernant l'Ukraine, il y avait des actions initiées, les conséquences seraient massives à l'encontre de ce voisin.

Je vais tout de suite parler de l'Iran, puisque la question m'a été posée par deux ou trois d'entre vous, et c'est une question dont on parle relativement peu, en ce moment, parce que l'actualité est dominée par d'autres sujets, mais c'est une question grave, dans la mesure où cela fait presque deux mois que les négociations ont repris à Vienne dans le format ad hoc d'aujourd'hui, c'est-à-dire Russie-Chine-Royaume-Uni-Allemagne-France, coordonné par l'Union européenne et avec en voisins - puisqu'ils se sont exclus dans un premier temps - les Etats-Unis qui sont informés de l'ensemble des discussions par nos propres soins.

Ces discussions ont repris, mais il n'y a pas de progrès. Donc, la réalité de la situation c'est qu'on va rapidement se trouver dans une situation intenable puisque pendant qu'on se parle l'Iran poursuit son programme nucléaire rapidement. Et donc, à un moment donné, qui ne va pas tarder, il n'y aura plus besoin de continuer à se parler puisqu'il n'y aura plus rien à discuter. Et à ce moment-là, le Président Raïssi se trouvera confronté à une situation très difficile, avec un risque de tout perdre, parce que s'il reste sur une position de blocage, il n'y aura évidemment : un, pas de compensation et pas de levée des sanctions, et donc pas l'intérêt financier et économique qu'il peut y avoir derrière la levée des sanctions ; et deux, il y aura une question lourde sur la prolifération avec toutes les conséquences que cela peut entraîner. Et donc une crise qui peut être grave.

Donc nous, nous souhaitons vraiment que les Iraniens puissent faire en sorte qu'on avance car je le dis et je l'ai dit au Gymnich, et Monsieur le Président, vous étiez là, le JCPoA est aujourd'hui dans une urgence vitale, et nous souhaitons que tout le monde revienne à ses engagements antérieurs, que ce soient les Etats-Unis ou que ce soit l'Iran.

Sur le Sahel, il ne faut pas que j'oublie d'en parler puisqu'il y a eu beaucoup de questions. D'abord, sur le Burkina Faso, pour reprendre une question qui m'a été posée complètement à la fin, je crois avoir dit très clairement la condamnation forte que nous avons à l'égard de ce qui s'est passé au Burkina Faso, et c'est encore un peu trop tôt pour analyser tous les éléments, il n'est pas sûr que ce soit la même démarche de ce qui se soit passé au Mali... ce sont des colonels dans les deux cas, mais les motifs de départ sont sans doute un petit peu différents.

Sur les mesures à prendre, c'est vrai pour le Burkina, comme c'est vrai pour le Mali, nous devons être, nous, Union européenne, respectueux de ce que font les Africains. Les Africains sont coordonnés dans la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest d'une part, CEDEAO, et d'autre part dans l'Union africaine. Je constate que sur le Burkina, il y a eu des positions de la CEDEAO et de l'Union africaine qui sont très fermes. On va voir avec eux quelles sont les suites qu'ils vont donner, eux. Mais sur le Mali, ce n'est qu'après les décisions prises, courageuses, par la CEDEAO à l'encontre du Mali, des décisions financières et économiques, des décisions individuelles de sanctions, que nous avons, au niveau des ministres des affaires étrangères, à la fois au Gymnich mais surtout hier, dit : nous allons, nous aussi, prendre des sanctions individuelles à l'égard d'un certain nombre de personnes, et nous allons mettre en oeuvre un dispositif qui n'est pas encore engagé mais qui va s'engager dans les jours qui viennent.

Au-delà de cela, je précisais, je venais sur ce point par la question qui m'a été posée sur le Burkina, sur le Mali, il faut quand même dire les choses telles qu'elles sont, et je ne rejoins pas certains propos que j'ai entendu tout à l'heure. Pourquoi est-ce que, d'abord, la France est-elle allée au Mali ? Revenir dans l'histoire, c'est parce que les Maliens l'ont demandé. Et parce qu'ensuite cette démarche a été validée par les Nations unies. Je rappelle que cette présence a permis d'éviter au Mali de devenir un Etat djihadiste, ce qui dans les jours qui suivaient allait le devenir inévitablement. Donc, cela a permis d'arrêter la progression des groupes organisés. Cela a permis aussi, je le redis, de faire en sorte qu'il y ait un processus démocratique qui se mette en place après. L'argument que donnent aujourd'hui les membres de la junte, qui est de dire : "on ne peut pas organiser d'élections parce qu'il n'y a pas de citations sécuritaires suffisamment fortes", il se trouve qu'il y a eu des élections présidentielles législatives au Mali en 2013 et en 2018, et qu'elles se sont déroulées normalement. Donc, ça a permis cela.

Mais depuis, il se trouve que les pulsions djihadistes qui se sont développées et que l'enjeu n'est plus uniquement un enjeu entre la France et le Mali, c'est un enjeu des Européens et les pays du Sahel pour, à la fois leur sécurité et leur propre souveraineté. Donc, la question n'est plus à traiter entre la France et le Mali, mais à traiter entre les pays du Sahel et les pays de l'Union européenne. Et sous notre présidence, nous allons essayer de faire en sorte que ce dialogue puisse se poursuivre, et que l'on puisse aboutir à des avancées. Le Haut représentant recevra après-demain les ministres des affaires étrangères de ce qu'on appelle le G5 Sahel. Mais la présence européenne au Sahel n'est pas uniquement une présence politique, c'est aussi une présence militaire, puisqu'il y a maintenant 10 pays européens qui sont dans la Force Takuba. C'est quand même une grande nouveauté, parce que les Européens prennent conscience que le Sahel c'est la frontière sud de l'Europe et qu'il y a des enjeux de sécurité propres qui y sont liés. Et par ailleurs, dans le paquet de discussions avec l'ensemble des pays africains entre les Européens et les Africains, il y a aussi l'ensemble des problèmes de développement puisque, certes, il y a l'opération militaire, mais il y a aussi parallèlement, l'opération qu'on appelle l'Alliance pour le Sahel, qui est une opération de développement et de soutien aux économies de la région.

Maintenant, que va-t-il se passer ? Je l'ai dit tout à l'heure dans mon propos initial. La donne est différente, le cadre politique a changé. La présence de Wagner est un élément perturbant lourd. Les mesures d'entrave qui ont été indiquées sont aussi très dommageables. Et donc, il nous importe de parler avec les uns et avec les autres, au niveau européen et africain pour qu'on puisse tirer les conséquences en termes d'adaptations de nos types de position au Mali et dans l'ensemble de la zone, en sachant qu'il y a aussi une mission européenne dite EUTM Mali qui est très active et qui est très présente.

Sur les Balkans, puisqu'on m'a interrogé sur les Balkans, il y a trois sujets qui sont préoccupants et sur lesquels la présidence française va essayer d'avancer. Il y a d'abord le sujet sur lequel on peut, peut-être, avancer le mieux, dans le processus d'adhésion, c'est l'adhésion de la Macédoine du Nord et de l'Albanie. Vous savez tous que l'hypothèse d'une conférence intergouvernementale sur le démarrage des deux processus pour la Macédoine du nord et de l'Albanie est bloquée parce qu'il y a une contention entre la Bulgarie et la Macédoine du Nord. Autant que je sache, les affaires sont en train de s'arranger un petit peu. Le déplacement du nouveau premier ministre bulgare, à Skopje, aide au déblocage, les déclarations vont dans le bon sens, et donc j'espère que nous pourrons aboutir à ce que la démarche initiée soit concrétisée et que peut-être nous puissions aboutir à une conférence intergouvernementale sous notre présidence, ou sous la présidence tchèque, mais ce mouvement-là semble pour l'instant aller bien.

Sur la situation Kosovo et Serbie, c'est plus compliqué. Nous souhaitons que la médiation de l'Union européenne que nous allons poursuivre, qui est tout à fait essentielle pour établir le dialogue, permette d'aboutir à un accord global. Et sur la Bosnie-Herzégovine, là, la crise politique est très grave. Nous condamnons le blocage des institutions de l'Etat central, et il faut absolument aboutir à ce que le dialogue revienne, qu'un climat apaisé puisse se réinstaurer. La présidence française sera très active dans cette direction, et en particulier pour faire en sorte que la réforme électorale et constitutionnelle puisse aboutir dans les délais pour garantir une juste représentation de toutes les composantes de Bosnie-Herzégovine. C'est tout à fait essentiel et c'est ce sur quoi nous allons nous mobiliser particulièrement.

Sur la Géorgie, nous suivons très attentivement la situation en Géorgie, il est important que les conditions de l'Etat de droit soient bien respectées. Je vous remercie de m'avoir de nouveau alerté sur cette préoccupation ; c'est l'une des préoccupations majeures pour la présidence française, nous allons être très vigilants, pas uniquement parce que la présidence est française, mais parce que c'est un enjeu essentiel de sécurité, et j'ai bien reçu le message.

Sur un dernier point, sur la question syrienne, la violence persiste, vous l'avez dit, Daech reste actif, vous l'avez dit, les besoins humanitaires sont en constante augmentation et nous avons pour notre part une position de fond qui consiste à dire, et cela a été repris hier aussi dans la réunion des ministres des affaires étrangères : les leviers européens, nous considérons qu'ils doivent être maintenus. C'est-à-dire le refus de la normalisation, l'absence de restructuration et le maintien des sanctions tant que le régime ne s'engagera pas de bonne foi dans une solution politique. Certes, les pays de la région ne sont pas toujours dans la même situation par rapport au régime syrien, quoique, ce qu'on annonçait comme une normalisation et un retour rapide par exemple de la Syrie dans La ligue arabe n'est toujours pas au rendez-vous. Ceci étant, il y a deux points sur lesquels je pense qu'il y a des éléments nouveaux dont je voulais vous faire part : nous avons entendu hier l'envoyé des Nations unies, M. Pedersen, qui a proposé son approche, dite "step for step". Nous sommes prêts à soutenir cette démarche, sous réserve qu'il puisse la définir plus précisément, mais sur la logique de cette démarche, nous avons donné notre accord, l'ensemble des Européens, pour qu'on puisse avancer sur les personnes détenues arbitrairement, sur le sort des personnes disparues, sur la fin des attaques contre les populations civiles... Il y a un processus qui a été proposé par l'envoyé Pedersen et que nous partageons. Deuxièmement, nous avons donné notre accord aussi pour aller plus loin dans les projets dit de relèvement précoce, sur l'aide au développement sur l'ensemble du territoire syrien. Ce sont deux étapes nouvelles, qui ont été validées, hier, sous présidence française, et dont nous allons essayer de vérifier la mise en oeuvre pour progresser un peu en soutien aux populations syriennes qui souffrent énormément. Nous continuons à parler d'une même voix sur le dossier syrien sur ces bases, et notamment dans la perspective de la prochaine réunion de la Conférence de soutien à la Syrie dite Bruxelles VI, qui va se tenir sous présidence française.

Merci de votre attention.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 février 2022