Déclaration de Mme Sarah El Haïry, chargée de la jeunesse et de l'engagement, sur le thème "Menaces que les théories du wokisme font peser sur l'université, l'enseignement supérieur et les libertés académiques", au Sénat le 1er février 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Questions posées au Gouvernement sur le thème "Menaces que les théories du wokisme font peser sur l'université, l'enseignement supérieur et les libertés académiques", au Sénat le 1er février 2022

Prononcé le 1er février 2022

Texte intégral

Mme la présidente. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains, sur le thème : « Menaces que les théories du wokisme font peser sur l'université, l'enseignement supérieur et les libertés académiques. »

Je vous rappelle que le groupe Les Républicains disposera d'un temps de présentation de huit minutes.

Le Gouvernement aura la faculté, s'il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque intervention, pour une durée de deux minutes ; l'auteur de la question disposera alors à son tour du droit de répliquer pendant une minute.

Le temps de réponse du Gouvernement à l'issue du débat est limité à cinq minutes.

Le groupe auteur de la demande de débat disposera de cinq minutes pour le conclure.

(...)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Brisson, vous avez rappelé l'importance de la Nation et les menaces liées au wokisme, une idéologie politique venue des États-Unis.

Le Président de la République porte un projet émancipateur visant à aiguiser l'esprit critique, dans le droit fil de l'héritage des Lumières, qui commande de considérer chaque citoyen pour ses actes et qui garantit le pluralisme des enseignements et de la recherche au sein de nos universités.

Le plus important, sans doute, c'est de permettre à chacun de nos étudiants de débattre librement pour se construire.

Nous luttons précisément pour garantir ce pluralisme et cette liberté académique, héritage de la IIIe République, et pour éviter de tomber dans la facilité qui consisterait à ne plus étudier certains auteurs ou à regarder l'histoire avec les lunettes du présent.

Monsieur le sénateur, l'enjeu est de former des jeunes citoyens éclairés, prêts au débat, armés idéologiquement et outillés historiquement, qui fondent leurs espérances dans la force d'une nation et qui, ce faisant, luttent contre les discriminations, les actes racistes, homophobes ou antisémites, sans essentialiser les débats.

Tel est précisément le projet universaliste du Président de la République. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

M. François Patriat. Très bien !

Mme la présidente. La parole est à M. Max Brisson, pour la réplique.

M. Max Brisson. Madame la secrétaire d'État, je crois à la sincérité de votre combat personnel. Vous avez souvent montré, en particulier à Poitiers, votre courage dans les moments difficiles, lorsque le wokisme veut empêcher par la censure l'expression de la vérité.

Permettez-moi en revanche de douter de la volonté constante en la matière du Gouvernement et du Président de la République. Lorsque ce dernier nous invite constamment à la repentance, ou lorsqu'il suggère, à propos de la guerre d'Algérie, une réconciliation avec une partie qui, elle, n'a jamais partagé cette intention, je crains qu'il ne soit pas à la hauteur de la volonté farouche que vous avez exprimée, madame la secrétaire d'État.

Son « en même temps » l'oblige à balayer très large et malheureusement, parfois, à partir à la pêche du côté des wokistes…

Mme la présidente. Dans la suite du débat, la parole est à Mme Esther Benbassa.

Mme Esther Benbassa. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, la principale difficulté à laquelle nous devons nous confronter est celle de la définition du wokisme.

Je connais celle de ses détracteurs : il ne serait pour eux qu'un agrégat des idées défendues par une certaine gauche, animée par la volonté de démanteler notre culture et notre société. Cette vision, fort caricaturale, ne permet pas de saisir tous les enjeux de ce concept, qui ne se limite pas aux propositions extrêmes et peu constructives des promoteurs de la cancel culture ou « culture de l'annulation ».

L'origine du wokisme remonte aux années 1960, lorsque Martin Luther King appelait, lors du mouvement des droits civiques, la jeune génération noire à rester « éveillée » et « engagée ».

Popularisé dans les universités américaines à partir des années 2000 – période à laquelle je les ai personnellement souvent visitées –, le concept de woke est en réalité très vaste. Il intègre le boycott, le déboulonnage des statues, le décolonialisme, l'antiracisme et les appels à lutter contre la misogynie et le sexisme, lesquels peuvent prendre la forme de dénonciations que l'on assimile au lynchage dans les médias ou sur les réseaux.

Je conçois que certaines actions et prises de position puissent interroger, les unes relevant du militantisme politique et de la liberté d'expression, les autres d'une volonté d'instaurer une pensée unique.

Tout comme je dénonce celles et ceux qui caricaturent ce mouvement, je dénonce des militants woke qui, parfois, par des pratiques inappropriées, poussent à l'autocensure, laquelle doit rester étrangère au monde de la recherche et de l'enseignement supérieur. La richesse du monde universitaire tient à la place qu'il accorde à la confrontation intellectuelle. Tenter de réduire au silence celles et ceux qui ne partagent pas nos idées est inacceptable.

Mon constat est donc le suivant : la liberté académique doit être préservée, des pressions gouvernementales visant à encourager une recherche et un enseignement officiels comme de l'extrémisme qui peut découler de certains partis pris idéologiques.

Comment envisagez-vous de garantir la préservation de cette liberté académique, qui me semble, d'un côté comme de l'autre, menacée aujourd'hui ?

Derrida, Foucault et d'autres ont enseigné la French Theory, et cet enseignement est loin d'être dévalorisé puisque ces idées et ces concepts ont été diffusés dans d'autres pays. (Mme Monique de Marco applaudit.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Madame la sénatrice Benbassa, la liberté académique et la pluralité de la recherche figurent parmi les héritages les plus précieux de nos universités.

L'équipe gouvernementale s'est efforcée d'agir. Grâce au combat de la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, au travers de la loi de programmation de la recherche, plus de 25 milliards d'euros ont été investis pour garantir et stimuler cette pluralité.

Notre objectif est de garantir un climat serein au sein de nos universités et de ne pas laisser s'installer une pensée « autorisée ». Nous voulons développer l'esprit critique de nos étudiants et ne pas revoir ce que nous avons vu parfois ces derniers mois ou ces dernières années : des colloques chahutés, voire interdits, des enseignants pris à partie, des noms placardés sur les murs…

Quels que soient les théories défendues ou les sujets de recherche, c'est la grandeur de la France que de permettre des débats sains, sereins et étayés.

Car l'esprit français, c'est l'esprit critique, l'esprit des Lumières ! (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

Mme la présidente. La parole est à Mme Esther Benbassa, pour la réplique.

Mme Esther Benbassa. Nos propos se rejoignent, madame la secrétaire d'État. Mais ne soyons pas obsédés à l'idée que l'on puisse enseigner le racisme, l'antiracisme, le féminisme ou le néoféminisme dans les universités. Comme vous le savez, il y a très peu de postes pour ces nouvelles matières, à l'université comme au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Ce n'est pas un danger !

Après l'islamo-gauchisme, la menace viendrait à présent du wokisme ? En réalité, l'université est un lieu où la pensée critique résiste, et il est bon de la préserver, comme vous l'avez vous-même rappelé, madame la secrétaire d'État.

Mme la présidente. La parole est à M. Yan Chantrel. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. - Mme Monique de Marco applaudit également.)

M. Yan Chantrel. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, nous ne sommes pas dupes de la manoeuvre opérée aujourd'hui par le groupe Les Républicains !

En pleine élection présidentielle, vous avez décidé d'utiliser le Sénat afin d'avancer votre agenda démagogique, en nous invitant à ce qu'Élisabeth Roudinesco appelle un « banquet totémique ». (Protestations sur les travées du groupe Les Républicains.)

On pourrait même parler de séance d'exorcisme : nous sommes en quelque sorte invités aujourd'hui à conjurer le mal ! (Mêmes mouvements.) De ce point de vue, la droite conservatrice au sein de cet hémicycle emboîte le pas à la droite autoritaire au Gouvernement.

Hier, le mal que combattaient les forces réactionnaires qui minent notre pays, c'était l'islamo-gauchisme. Aujourd'hui, c'est le wokisme. Demain, ce sera encore un autre néologisme…

Vous êtes devenus maîtres dans l'art d'inventer de nouveaux mots, censés couper court à tout débat. Autant d'écrans de fumée sémantiques pour ne pas parler des vrais dangers qui minent notre pays, et plus particulièrement nos universités !

Car, ne nous y trompons pas, nos collègues de droite et leurs jumeaux au pouvoir n'ont cure de l'université, de la liberté académique et de la recherche. (Marques d'indignation sur les travées du groupe Les Républicains.) Ils n'ont jamais eu que mépris pour les chercheuses et chercheurs qui, dans leurs laboratoires, sur le terrain ou dans leurs séminaires, d'hypothèse en hypothèse, travaillent le doute, tentent de comprendre le monde tel qu'il va et préparent notre avenir.

Encore une fois, l'université est instrumentalisée pour alimenter la machine à délires et polémiques, qui nourrit chaînes infos et réseaux sociaux à longueur de journée.

M. Max Brisson. Quelle caricature !

M. Yan Chantrel. Ce débat est donc un nouvel écran de fumée, bien pratique pour celles et ceux qui, à droite comme au Gouvernement, défendent le statu quo et son cortège de privilèges.

Plus grave encore, derrière ces écrans de fumée, vous cherchez surtout à ce que l'on ne parle pas, à l'université ou ailleurs, des injustices et des discriminations qui frappent les jeunes lors de leurs recherches d'emploi, de formation ou de logement.

Vous ne souhaitez pas que soient abordées les discriminations et injustices qu'ils subissent en raison de leur nom, de leur adresse, de leur accent, de leur genre, de leur sexualité, de leur couleur de peau ou de leur handicap.

Vous ne souhaitez pas que soient évoquées les violences symboliques, verbales, voire physiques que constituent le sexisme, la misogynie, l'homophobie, le racisme, l'antisémitisme et la haine des musulmanes et musulmans de France.

M. Stéphane Piednoir. C'est honteux de dire cela !

M. Yan Chantrel. Vous ne voulez surtout pas que l'on parle de tous les systèmes de domination, visibles ou invisibles, qui marginalisent, excluent, oppressent et parfois tuent dans notre pays !

À droite, comme au Gouvernement, on ne veut surtout pas parler de ces sujets, et c'est bien à éluder toutes ces questions, pourtant vitales pour un grand nombre de nos compatriotes, que sert l'écran de fumée du débat réactionnaire de ce jour.

Pourtant, être républicain et universaliste, c'est bien vouloir l'égalité réelle des droits, une réelle justice et le respect pour tous les enfants de France.

Alors, nous aurions pu boycotter ce débat ridicule, qui nous plonge encore une fois dans les abîmes sans fond d'une campagne présidentielle peinant à faire émerger les vrais sujets de préoccupation de nos compatriotes. (Exclamations ironiques sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Max Brisson. L'enseignement et les étudiants, c'est un sujet !

M. Yan Chantrel. Mais c'est justement parce que l'université est le lieu du débat, de la construction de l'esprit critique et de la contradiction que nous n'avons pas voulu laisser le champ libre à la parole réactionnaire.

Car là est le paradoxe : ce qu'il y a de grotesque dans l'intitulé qui nous est soumis aujourd'hui, c'est qu'il bafoue tout ce qu'il prétend défendre.

D'abord, de quoi parle-t-on ? Cette pseudo-notion de wokisme, magma conceptuel informe, n'a pas le commencement d'une définition scientifique. C'est une énième chimère qu'il conviendrait de laisser, sinon aux animateurs de CNews, plus largement à l'extrême droite, qui l'a popularisée.

Utiliser leurs mots, c'est faire le lit des traditionnels procureurs prompts à condamner par principe les universitaires et les universités.

Ensuite, la forme de nos échanges, loin de reposer sur des faits, des chiffres, des analyses étayées, un rapport ou même une quelconque enquête de terrain, mélange sans aucun discernement rumeurs, complotisme et autres accusations sans fondement.

Loin de reposer sur une analyse critique et une discussion contradictoire, ce débat fait la part belle aux propos de comptoir, aux vérités toutes faites et aux informations non vérifiées.

Pire encore, ce que ce débat bafoue, et qu'il faut pourtant garantir et préserver en tant que législateurs, c'est l'autonomie de la recherche et la liberté académique dans notre pays. Vos interventions dans ce débat sont l'illustration même du vrai danger que nous devons combattre : l'ingérence du politique dans la recherche.

Que faites-vous, à droite, en coupant les subventions aux établissements d'enseignement supérieur, comme l'a fait votre ami Laurent Wauquiez en région Auvergne-Rhône-Alpes ?

M. Jacques Grosperrin. Il a fort bien fait !

M. Yan Chantrel. Que fait le Gouvernement, en enjoignant au CNRS de mener une enquête sur ses propres chercheurs, si ce n'est une chasse aux sorcières ?

Vous pratiquez vous-même ce nouveau maccarthysme, cette culture de l'annulation que vous voulez précisément fustiger ! (Mme la secrétaire d'État marque son désaccord.)

M. Max Brisson. Dérisoire !

M. Yan Chantrel. « L'université est le lieu où s'apprennent le doute comme la modération, ainsi que la seule de nos institutions capable d'éclairer l'ensemble de la société, de l'école aux médias, par une connaissance scientifiquement établie, discutée et critiquée collégialement. » Ces mots, que vous reconnaissez peut-être, sont ceux de la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, dans une tribune datée du 26 octobre 2020.

Il est loin le temps où le Gouvernement défendait l'université face aux attaques dont elle est constamment victime !

Puisque vous voulez parler des menaces qui pèsent sur l'université, l'enseignement supérieur et les libertés académiques, parlons-en !

Ce qui menace aujourd'hui nos universités, ce sont d'abord les idées d'Emmanuel Macron, qui propose d'augmenter les frais d'inscription. Voilà une idée pernicieuse venue d'Amérique du Nord qui devrait vous offusquer à droite, autant qu'elle nous alarme à gauche. Ce serait l'assurance de voir l'enseignement supérieur devenir de moins en moins accessible aux classes populaires et, surtout, condamner la jeunesse à payer toute sa vie une dette accablante, comme c'est le cas aux États-Unis ou au Royaume-Uni.

Ce qui menace l'université, c'est la culture du néomanagement qui, du ranking au rebranding, s'immisce dans la gouvernance des établissements au mépris de la concertation, de la collégialité et du dialogue social. Voilà des théories venues d'Amérique du Nord qui devraient vous inquiéter à droite, autant qu'elles nous affligent à gauche.

Ce qui menace l'université, c'est la baisse de 15 % du taux d'encadrement sur la dernière décennie, alors que le nombre d'étudiantes et d'étudiants passait de 1,4 million à 1,8 million sur la même période.

Ce qui menace les universités, c'est la précarisation grandissante des contrats d'enseignants et d'enseignants-chercheurs, qui conduit nombre d'étudiants brillants à choisir une autre carrière, comme le prouve la chute du nombre de doctorants dans ce pays.

Ce qui menace l'université, c'est la paupérisation grandissante des étudiantes et étudiants, qui continuent à patienter, tard le soir, dans des queues interminables au guichet des banques alimentaires.

Ce qui menace l'université, c'est le manque de crédits récurrents alloués à la recherche au profit de l'Agence nationale de la recherche (ANR), alors que de nombreux laboratoires sont en mauvais état ou manquent de matériel.

Ce qui menace l'université, c'est le système dual de notre enseignement supérieur, qui autorise encore l'État à consacrer deux fois plus d'argent à un étudiant en classe préparatoire qu'à un étudiant en licence.

M. Stéphane Piednoir. Rien à voir !

M. Yan Chantrel. Ce qui menace l'université, enfin, c'est Parcoursup et ses algorithmes, dont le manque de transparence nourrit l'anxiété et le sentiment d'arbitraire chez les lycéens et leurs parents.

M. Max Brisson. Quel est le rapport ?

M. Julien Bargeton. Le tirage au sort, c'était mieux ?

M. Yan Chantrel. Voilà les véritables sujets dont nous devrions débattre aujourd'hui. (M. Patrick Kanner renchérit.)

Nous avons le devoir, dans cet hémicycle, d'être les garants de la liberté académique et surtout d'empêcher toute ingérence du politique dans les débats scientifiques.

C'est un fondement intangible et nécessaire dans une démocratie et nous serons toujours aux côtés de la communauté scientifique pour le défendre. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. – Mmes Monique de Marco et Esther Benbassa, ainsi que M. Pierre Ouzoulias, applaudissent également.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Chantrel, je n'ai relevé dans vos propos aucune nuance.

Ce qui menace l'université aujourd'hui, ce sont évidemment les propos sans nuance.

M. Laurent Lafon. Bravo !

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État. Ce que l'on apprend à l'université, c'est l'esprit critique.

Monsieur le sénateur, nous luttons précisément contre les précarités, qui sont multiples. Nous avons ainsi mobilisé, depuis le début de ce quinquennat, 5 milliards d'euros pour l'université.

Quel est le gouvernement qui lutte contre les inégalités de destin ? Qui accompagne la précarité menstruelle des étudiantes ? Qui gèle les loyers des centres régionaux des oeuvres universitaires et scolaires (Crous) ? Qui a rénové ces mêmes Crous ? C'est le nôtre, monsieur le sénateur ! (Protestations sur les travées des groupes SER et CRCE.)

M. Pierre Ouzoulias. Assumez votre bilan !

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État. Monsieur le sénateur, je suis toute disposée à débattre de la question des précarités et du bilan gouvernemental sur l'accompagnement des étudiants – nous n'avons pas à en rougir ! –, mais par respect pour la chambre haute, revenons-en au sujet qui nous anime : le wokisme.

Contre le wokisme, nous avons saisi le collège des déontologues. Nous renforçons le rôle des référents déontologues dans les territoires, car notre objectif est bien de protéger les libertés académiques et d'empêcher l'installation d'une pensée qui serait autorisée, alors qu'une autre ne le serait pas.

Pour y parvenir, deux enjeux se présentent devant nous. Le premier consiste naturellement à garantir l'environnement de nos universités. Nous devons faire en sorte que nos étudiants étudient dans de bonnes conditions, en bonne santé, dans des logements dignes, que les enseignants soient protégés et n'aient pas peur qu'on les lynche ou qu'on les jette au pilori.

Monsieur le sénateur, les étudiants de notre pays rêvent d'une université qui rayonne, qui brille par sa recherche. C'est le deuxième enjeu et nous agissons en ce sens, par des recrutements au sein du CNRS ou par la réforme de Parcoursup, qui ne doit plus laisser la place au hasard.

Voilà la réalité : il y a quelques années, le choix des parcours était laissé au hasard. Ce n'est pas notre conception de la promesse républicaine. (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI et UC. – MM. Max Brisson et Gérard Longuet applaudissent également.)

Mme la présidente. La parole est à M. Yan Chantrel, pour la réplique.

M. Yan Chantrel. Madame la secrétaire d'État, veuillez m'excuser, mais votre réponse me laisse pantois. Elle témoigne de votre niveau de déconnexion. (Exclamations sur les travées du groupe RDPI et sur des travées du groupe Les Républicains.)

C'est un enfant de l'université et de la banlieue française qui vous parle. J'ai étudié à l'université de Villetaneuse et, quand je vous entends, je suis tenté de vous inviter à visiter nos universités. Vous seriez effarée.

Pour ma part, je suis allé voir si des progrès avaient été réalisés. Ce n'est pas le cas du tout. Malheureusement, certains enseignants n'ont même pas de quoi se chauffer, les locaux sont vétustes, la situation est catastrophique !

À un moment donné, je vous en conjure : allez sur le terrain et constatez par vous-même ! Sans cela, vous ne pourrez pas percevoir à quel point il est violent, pour les étudiants, étudiantes et chercheurs qui nous écoutent d'entendre dire, au regard de ce qu'ils vivent au quotidien, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Eux savent ce qu'est la précarité et quelles sont les conditions de recherche dans notre pays. Le sénateur des Français établis hors de France que je suis pourrait d'ailleurs témoigner que de nombreux talents quittent le territoire précisément parce que vous ne mettez pas les moyens suffisants dans la recherche.

Ces talents sont sous-payés et sous-considérés. Pis, parfois, vous les combattez en diligentant contre eux des enquêtes !

Mme la présidente. La parole est à M. André Gattolin.

M. André Gattolin. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, nous sommes unanimes : la vocation du politique est de débattre de tout. Rien de ce qui se rapporte à la vie de la cité – la polis au sens grec du terme – ne saurait donc lui être étranger. En politique, tout peut et, d'une certaine manière, tout doit être débattu.

Je remercie donc l'initiateur du présent débat et je me félicite de ce format, même s'il est dommage que seuls des parlementaires y participent. Il eût été intéressant, en effet, d'y associer des universitaires et des chercheurs.

De même, une proposition de loi aurait d'emblée posé la question très délicate de la définition des concepts et, surtout, de la mise en normes précises des mesures publiques qui auraient pu être avancées.

Si je m'exprime ainsi, c'est que je suis de ceux d'entre nous – nombreux – qui ont toujours manifesté une grande prudence à l'égard des « lois mémorielles ». Quand le politique réécrit l'histoire ou choisit des moments d'histoire plutôt que d'autres, c'est toujours un problème. En matière universitaire, le choix des contenus ne relève pas, me semble-t-il, de la discussion politique mais du corps de la recherche universitaire, dans son pluralisme.

Il est vrai que l'intitulé du débat met en scène une notion que je connais bien, celle des libertés académiques. Il sera sans doute question de ce concept ce soir, lors du débat organisé à la demande de la mission d'information sur les influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français et leurs incidences. Il a également été développé dans la proposition de résolution européenne sur un nécessaire soutien à la liberté académique en Europe que nous avons adoptée, en décembre dernier, au sein de la commission des affaires européennes.

Mais ce concept souffre encore de l'absence d'une définition précise, invariable, et d'un cadre normatif unanimement admis, et surtout précisément inscrit dans la loi. « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde », écrivait Albert Camus. En ces temps de division, bien nommer les choses doit être une hygiène démocratique.

Le problème de l'absence de définition communément admise est encore plus vif lorsque nous parlons de woke et de wokisme.

Par de simples recherches, tout un chacun peut constater que le terme « woke » est issu de l'anglais, qu'il signifie « éveillé », mais qu'il ne fait l'objet d'aucune définition académique.

Il n'a rien à voir, en tout cas, avec cet ustensile de cuisine – le wok –, sorte de poêle bimillénaire venue d'Asie, qui en cantonnais signifie « chaudron » et qui permet de cuire toutes sortes d'aliments en limitant la quantité de matières grasses. Encore que : en l'absence de définition académique sérieuse, ce que nous qualifions de « woke » ressemble quelque peu à ce mélange de légumes divers, graines et viande que l'on cuisine ensemble, sans trop y ajouter de matière grise… (Sourires.)

Cela étant posé, il est indispensable de distinguer ce qui relève du champ scientifique et ce qui relève du débat d'idées.

M. Julien Bargeton. Tout à fait !

M. André Gattolin. Le champ scientifique est un lieu structuré de production, de validation et de circulation des savoirs, dans le respect du pluralisme. Il peut – et il doit – exister des controverses dans le monde académique. Elles s'expriment selon les règles précises du débat contradictoire et argumenté.

Dans tous les domaines de la science, y compris naturellement dans le domaine des sciences humaines et sociales, la liberté académique est consubstantielle à la liberté de recherche.

Elle est aussi consubstantielle à la liberté d'enseigner, pour peu que cet enseignement respecte les règles de l'art, c'est-à-dire admette l'existence et l'expression des thèses opposées à celles développées par l'enseignant ou par le chercheur. Cela signifie que la liberté académique s'accompagne d'une nécessaire responsabilité académique, dont le fondement d'ailleurs le plus connu est, pour le chercheur, « l'intégrité scientifique » et, pour l'établissement universitaire, la mise en oeuvre du principe de respect du pluralisme des idées et des enseignements.

L'existence d'une pensée critique, c'est-à-dire d'une pensée divergente et étayée face à la pensée majoritaire ou dominante, est tout sauf incompatible avec une culture académique démocratique. Sans elle, pas de controverse de Valladolid et des générations de Galilée forcées de se défausser !

Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un thuriféraire de Pierre Bourdieu, mais je dois admettre qu'il disait juste lorsqu'il écrivait qu'« un champ scientifique authentique est un espace où les chercheurs s'accordent sur des terrains de désaccord et sur les instruments avec lesquels ils sont en mesure de résoudre ces désaccords, et sur rien d'autre ».

Le problème se pose lorsque, à côté – ou parfois au-delà – des écoles de pensée critique se développe une « pensée dénonciatrice », agressive, menaçante, qui ne respecte pas les règles académiques exprimées précédemment.

Cette pensée dénonciatrice, qu'elle nous plaise ou non, relève du débat d'idées ou du débat public et de rien d'autre. Elle doit cependant respecter la loi et les principes posés par l'État de droit.

S'il fait vivre la démocratie, le débat d'idées n'est pas régi par les règles académiques. C'est pour cela qu'il peut parfois provoquer l'hystérie et les passions tristes ; c'est pour cela, aussi, que nous avons besoin de la rigueur de la recherche académique.

Le wokisme jouit-il aujourd'hui d'une véritable résonance dans les travaux de recherche qui sont menés en France ? Moi-même enseignant, je me suis renseigné à ce sujet et j'ai trouvé peu d'éléments de réponse.

Madame la secrétaire d'État, au-delà du terme fourre-tout, le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche pourrait-il tenter, par l'analyse des travaux de thèse ou de doctorat engagés, de dresser un véritable état des lieux de l'existence de tel ou tel courant, les phénomènes de mode touchant également le monde universitaire ? (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI et sur des travées du groupe UC. – Mme Esther Benbassa applaudit également.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Gattolin, dans vos propos nuancés, vous soulignez le glissement qui est à l'oeuvre, en sciences humaines et sociales, d'un débat descriptif, fondé sur des éléments de recherche à vocation plurielle – je le redis, cette pluralité fait l'honneur et la qualité de nos grandes universités françaises – vers un comportement prescriptif, qui viendrait imposer une pensée unique, autorisée ou dominante et des auteurs que l'on aurait le droit ou non de convoquer.

Dans ce contexte et sur l'initiative de la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, nous consolidons des outils qui nous permettront de veiller à cette pluralité. Nous devrions pouvoir les porter prochainement à votre connaissance.

D'une manière certaine, le renforcement du CNRS, l'augmentation de plus de 10 % des moyens des laboratoires – elle sera de 15 % en 2022 –, la hausse du taux de succès des projets déposés, aussi divers soient-ils, ou encore la création de plus de 360 congés spécifiques à la recherche ont vocation à garantir cette pluralité.

Dans les sciences humaines en particulier, ce sont autant d'éléments favorisant les recherches les plus descriptives et non pas celles qui conduisent à des comportements prescriptifs, lesquels viendraient ternir ce joyau qu'est l'université française. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

Mme la présidente. La parole est à M. André Gattolin, pour la réplique.

M. André Gattolin. Je vous remercie, madame la secrétaire d'État, de ces précisions. Il est effectivement important de veiller à la pluralité des recherches.

Il y a deux ans, j'ai lancé avec mes étudiants un débat dans le cadre des politiques culturelles de la France, sur la question du langage et de l'écriture inclusive. Les trois quarts d'entre eux s'y disaient favorables. Lorsque je leur ai proposé d'écrire un mémoire ou de réaliser des travaux sur ces questions, aucun d'entre eux n'a pu approfondir ses recherches, faute d'argumentation scientifique organisée dans l'état de l'art du travail universitaire.

Par ailleurs, parmi les travaux qui m'ont été remis, aucun n'a été rédigé en écriture inclusive ; je n'avais pourtant pas fermé la porte à cette possibilité.

Il ne faut pas confondre le débat qui traverse une jeunesse étudiante et intellectuelle, friande de nouveaux courants de pensée, et la réalité de la production universitaire par les docteurs et les chercheurs. C'est la raison pour laquelle il convient, pour se faire une idée juste de l'état de la recherche, de se fonder sur les grandes publications scientifiques et sur les travaux de doctorat.

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Pierre Decool. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)

M. Jean-Pierre Decool. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, permettez-moi en guise de propos liminaire de remercier Max Brisson, à qui nous devons l'organisation de ce débat.

Stay woke, le titre du documentaire réalisé en 2016 par Laurens Grant sur le mouvement Black Lives Matter est devenu un mot d'ordre aux États-Unis pour tous ceux qui considèrent les sociétés occidentales comme structurellement racistes mais aussi sexistes, islamophobes ou homophobes.

Stay woke signifie donc : restez éveillés, restez vigilants, soyez sur vos gardes, car les discriminations sont partout, nous les pratiquons sans le savoir, nous sommes coupables à notre insu. Tel est le mot d'ordre du wokisme, qui nous renvoie à une faute que nous commettons sans même en avoir conscience.

Littéralement, le wokisme renvoie d'abord à une faute d'orthographe. Dans la langue de Shakespeare, il aurait fallu dire awoken et non woke. Au commencement était l'erreur, déjà !

On pourrait considérer l'étymologie du signifiant comme anecdotique, tant le signifié est problématique. J'en doute car, au fond, se cache l'idée que la langue en soi est un mécanisme d'oppression et de discrimination.

On court aujourd'hui le risque de ne pouvoir s'exprimer sans blesser quelqu'un. En France, nous subissons déjà les assauts de cette exégèse moralisatrice. Elle revêt de multiples visages et réprime toute forme d'expression. La censure frappe autant la langue du quotidien que le langage artistique.

Concernant la langue du quotidien, cette censure s'appelle « écriture inclusive ». Ses promoteurs soutiennent que les règles de grammaire française constituent des mécanismes d'oppression à l'encontre de la gent féminine. À la vérité, l'écriture inclusive exclut et discrimine. Elle oppose sans cesse les genres, sans jamais les accorder.

Madame la secrétaire d'État, nous le constatons tous les jours, l'écriture inclusive se propage partout. Elle gagne même l'université, ses professeurs, ses élèves et son administration. Le ministre de l'éducation nationale avait pourtant été clair à ce sujet : cette déformation du français n'a pas sa place dans notre administration. Elle ne l'a pas non plus, a fortiori, dans les lieux où se transmet le savoir.

Nous avions débattu de cette question, sur mon initiative, en mai dernier et je me réjouis que ces travaux se poursuivent, au travers notamment de la proposition de loi déposée par ma collègue Pascale Gruny, que je salue.

Nos discussions s'inscrivent donc dans une forme de continuité. Wokisme, écriture inclusive, ces dérives prospèrent à l'université. Elles y remettent en cause le véhicule du savoir, c'est-à-dire le langage en tant que tel.

Je l'ai dit, le wokisme n'applique pas sa censure qu'à la langue du quotidien, mais aussi au langage artistique. Comme dans les campus américains, de plus en plus d'étudiants s'opposent, en France, à ce que certaines manifestations culturelles aient lieu, au prétexte qu'elles perpétuent des stéréotypes sexistes ou racistes.

Ainsi, en mars 2019, des groupuscules soi-disant antiracistes manifestaient contre une représentation de la pièce d'Eschyle Les Suppliantes, donnée dans l'amphithéâtre Richelieu en Sorbonne. La raison invoquée par ces agitateurs était que le metteur en scène avait couvert les visages de masques, dont certains étaient noirs. Ils ignoraient qu'il s'agissait là de renouer avec la pratique classique du théâtre antique.

Je ne crois pas utile d'entrer dans un débat propre aux études théâtrales. Ce qui choque dans cet événement, comme dans bien d'autres survenus depuis, c'est que des groupuscules s'attribuent un rôle de censeur que personne ne leur a confié.

Il faut le dire tout net : la culture doit rester libre de ces censures. Nous ne pouvons pas baisser la garde. Nous devons au contraire explorer les voies d'action, qu'elles soient d'ordre législatif, réglementaire ou même culturel, pour y mettre un terme.

Nous devons également mener la bataille sur le plan des idées. Il faut expliquer pourquoi on ne combat pas le racisme en interdisant des pièces de théâtre. Il faut expliquer pourquoi on ne lutte pas pour l'égalité entre les hommes et les femmes lorsque l'on exclut des hommes de certaines réunions. Il faut expliquer enfin pourquoi on dégrade le débat intellectuel lorsque l'on interdit à certaines personnes de s'exprimer, au motif qu'elles ne pensent pas comme il faut.

L'université est, par définition, le lieu où s'ouvrent les esprits et se transmettent les savoirs. Le wokisme n'y a pas sa place.

L'enjeu est d'autant plus grave que, pour les générations actuelles et futures, l'université pourrait donner à cette idéologie l'apparence d'une validation éthique et scientifique. Il y va de la préservation de notre langue et de notre culture ! (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP, UC et Les Républicains.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Decool, vous avez mis en lumière le sujet important de l'écriture inclusive et du point médian.

La position des ministres Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal a été – vous l'avez rappelé – extrêmement claire : l'écriture inclusive n'a sa place aujourd'hui ni dans nos universités ni au sein des établissements de l'éducation nationale. La raison en est simple ; ce n'est pas la grammaire française, ce n'est pas du français !

Vous avez aussi évoqué la pièce de théâtre Les Suppliantes. Nous sommes en parfait accord. Jamais dans notre pays nous ne devrions nous accommoder de censure, de censeurs ou d'une moralité qui nous imposerait de nous priver de la grandeur de la culture, française en particulier. C'est pourquoi, compte tenu de cet enjeu important et des débats qui ont eu lieu, cette pièce a été rejouée en présence de Frédérique Vidal et de Franck Riester, alors ministre de la culture.

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Pierre Decool, pour la réplique.

M. Jean-Pierre Decool. Madame la secrétaire d'État, vous avez très justement rappelé la position de M. le ministre Blanquer au sujet de l'écriture inclusive.

La pédagogie est l'art de la répétition et vous en avez très justement fait preuve. Je vous en remercie.

Mme la présidente. La parole est à M. Jacques Grosperrin. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Jacques Grosperrin. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, la science et la connaissance doivent être respectées dans leur autonomie et leur indépendance. Indispensables à la transmission, elles n'admettent aucune pénétration idéologique. Le savoir n'est pas une opinion, la vérité scientifique n'est ni une croyance ni une conviction politique.

L'université est aujourd'hui – pas partout – le théâtre d'affrontements idéologiques, menés par les tenants d'une déconstruction assumée contre l'institution elle-même.

Ceux qui me connaissent savent que mes propos ne relèvent ni d'un fantasme ni d'une obsession. Ils reflètent une réalité vécue dont les exemples abondent, un phénomène que dénoncent une majorité d'enseignants-chercheurs, lesquels constatent une confusion croissante entre la liberté académique et la liberté d'expression.

Ma préoccupation est laïque et républicaine. Je suis inquiet devant les dérives constatées. Il ne faut pas baisser la tête devant la bien-pensance moralisatrice, celle d'une gauche communautariste en panne d'idées, très éloignée dans la réalité de l'égalité et de l'émancipation.

Je pense à tous ces étudiants sérieux et travailleurs, qui aspirent à penser par eux-mêmes et auxquels on veut imposer un nouveau terrorisme intellectuel. Ils subissent une atmosphère pesante. Ils constatent une situation dans laquelle il n'est plus possible d'avancer l'idée que le voile est un symbole d'oppression de la femme par l'homme. Ils se font traiter d'islamophobes, de racistes, d'homophobes via un discours extrémiste qui sature l'espace universitaire, comme nous l'avons entendu ce jour.

Madame la secrétaire d'État, nous souhaitions en avoir fini avec la contamination de la recherche par le militantisme. Nous avions tort.

Certains de nos universitaires engagés tentent de nouveau de conquérir les amphithéâtres. Ils délaissent le cadre de la démocratie et du bulletin de vote, certainement pas assez chic pour eux. Obnubilés par leur ego et ne sachant pas où se tourner, ils ont jeté un coup d'oeil outre-Atlantique et ont décidé que la race, le genre et les discours de domination leur permettraient d'exister à peu de frais, en leurrant leurs étudiants.

Ils recherchent une revanche à tout prix, mais sur quoi ? Dans la confusion et la provocation, le militantisme académique veut le beurre et l'argent du beurre. Peu lui importent l'affaiblissement de tous et le devenir de ces étudiants.

Nous n'acceptons pas le monde social que certains chercheurs militants mettent en avant, en appauvrissant d'autant les ressources conceptuelles de l'université. Ils tentent, sans prendre de risques excessifs statutairement, de cumuler la posture du chercheur et celle de l'acteur. Personne n'est dupe de leurs techniques de déconstruction, même si l'intimidation empêche parfois de les dénoncer.

Car les menaces sont bien là. Devant toutes les discriminations, l'état d'éveil ou wokisme permanent sait utiliser à plein la légitimité potentielle des causes défendues, grâce à la sensibilité des consciences au principe de l'égalité des droits. La confusion entre recherche et militantisme s'ajoute alors à la cancel culture pour imposer une conception égalitariste comme seul critère de production académique.

Devant les attaques dont la liberté académique est victime, l'État doit apporter de nouvelles garanties. Il faut mettre un terme à la confusion qui s'est installée. Les menaces, internes et externes, sont incontestables. Nous attendons encore, d'ailleurs, les conclusions de l'enquête portant sur la recherche universitaire.

Les services de l'État disposent de moyens d'action. De nombreux articles du code de l'éducation le disent clairement : l'activité d'enseignement et de recherche doit s'exercer dans des conditions de totale indépendance et dans la sérénité indispensable à la réflexion et à la création intellectuelle.

Le service public de l'enseignement supérieur est laïc, indépendant de toute emprise politique ou idéologique. Les principes d'objectivité et de tolérance ne sont pas négociables. Les possibilités de rappeler efficacement le code de l'éducation et de procéder aux contrôles qui s'imposent ne manquent pas, pour autant que la volonté politique s'exprime.

Encore faut-il que les textes eux-mêmes ne soient pas modifiés par l'État. Une modification du code de l'éducation en date du 24 décembre 2020 interroge, par exemple, quand elle conduit à affirmer que « le service public d'enseignement supérieur contribue à la lutte contre les discriminations, à la réduction des inégalités culturelles ou sociales ». Comment pourrions-nous ne pas être d'accord ? (M. Thomas Dossus s'exclame.)

Un autre article du même code de l'éducation a été modifié, pour affirmer que l'enseignement supérieur mène une action contre les stéréotypes sexués. Il y a parfois une forme d'inconscience des enjeux de l'autonomie scientifique et de la liberté académique, quand le ministère utilise lui-même un vocabulaire militant au sujet des luttes et des actions à mener.

Les aberrations administratives et humaines qui découlent de l'évolution de tels textes sont innombrables. Chacun doit prendre conscience de l'emprise croissante de ce militantisme dévoyé par certains, afin de ne pas transformer les salles de cours en lieux d'endoctrinement. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Grosperrin, vous avez évoqué des questions absolument essentielles. L'égalité des chances, l'égalité réelle, l'émancipation par l'université sont évidemment au coeur du projet républicain. La promotion de la valeur travail et la méritocratie font la grandeur de nos universités et de notre système scolaire et d'enseignement supérieur.

Vous avez rappelé les modifications du code de l'éducation. Elles sont le fruit de travaux parlementaires ayant nécessité le vote des deux chambres. C'est bien dans le cadre des débats parlementaires sur l'égalité et l'accompagnement des étudiants boursiers que, finalement, ces évolutions ont été décidées.

C'est aussi ce qui fait la grandeur de notre pays que de lutter contre toutes les discriminations, que de faire se lever une Nation tout entière lorsqu'un acte raciste, homophobe ou antisémite est commis.

Finalement, monsieur le sénateur, la différence est peut-être là. La France universaliste n'accepte pas que s'installent ces discriminations, pas plus que les théories selon lesquelles le combat contre les discriminations serait exclusivement réservé à une communauté désignée.

C'est bien la grande différence entre l'universalisme et l'essentialisme dans le débat politique, et non pas universitaire.

En réalité, les seules limites à la liberté académique et à la liberté d'enseignement au sein de nos universités sont celles que le législateur a posées. Je pense évidemment au négationnisme ou aux appels à la haine.

Si nous cultivons la qualité de nos débats, alors nous trouverons demain des citoyens éclairés dans leur expression et dans leurs fondamentaux, et nous ne regarderons plus de l'autre côté de l'Atlantique.

Mme la présidente. La parole est à M. Jacques Grosperrin, pour la réplique.

M. Jacques Grosperrin. Je vous remercie pour votre réponse, madame la secrétaire d'État. Comme Max Brisson, je connais votre engagement sur le sujet qui nous occupe aujourd'hui.

Même si la Conférence des présidents d'université souhaite que la protection des libertés académiques soit inscrite dans la Constitution, je tiens à dire que toutes les universités ne fonctionnent pas de la même manière et il en est également ainsi pour les enseignants-chercheurs.

Notre discussion permet d'évoquer un problème qui est grave. Je sais les difficultés qu'a connues la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, lorsqu'elle a rejoint Jean-Michel Blanquer dans son combat – je profite d'ailleurs de cet instant pour avoir une pensée pour elle.

J'aurais aimé entendre le Président de la République s'exprimer sur ce sujet si important pour le rayonnement de notre pays, pour son avenir et pour celui de nos étudiants.

Mme la présidente. La parole est à M. Thomas Dossus.

M. Thomas Dossus. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, en prenant connaissance de notre ordre du jour, j'ai poussé un ouf de soulagement. Enfin, le vrai débat, le vrai choc de société, le vrai enjeu de ce nouveau siècle ! Le danger est finalement nommé : wokisme…

Enfin, notre droite bien française importe la panique morale de la droite américaine. Après Jair Bolsonaro et Donald Trump, ces phares de la pensée néoconservatrice, il était temps que nous nous attaquions nous aussi à la recherche, en particulier à la recherche en sciences humaines et sociales.

On avait eu les gender studies, la théorie du genre ; on a fait un petit détour par l'écriture inclusive, puis par l'islamo-gauchisme, mais on se perdait un peu… Alors, bienvenue au nouveau danger, celui qui unifie tous les réactionnaires français : le wokisme.

Certains dans ma famille politique pensaient naïvement qu'il s'agissait d'un épouvantail que l'on agite pour parler d'un mouvement de jeunes gens « éveillés » qui interrogent l'histoire et ses déterminismes, remettent en question les dominations dans nos sociétés, se questionnent sur nos grands hommes, demandent un égal traitement des humains, quels qu'ils soient, ou s'intéressent par exemple à la manière dont le langage produit des normes. Mais pour vous, on l'a bien compris, ce sont des extrémistes !

Des extrémistes que vous estimez même plus dangereux que l'extrême droite. Cette extrême droite pourtant bien réelle aujourd'hui, qui menace de mort des personnalités politiques, qui produit des tribunes appelant à la guerre civile, qui a fomenté dix attentats déjoués depuis 2017. Visiblement, ce danger-là ne mérite pas de débat dans notre assemblée…

Sur ce point, je me réjouis de constater que vous êtes sur la même ligne que le Gouvernement. Rendez-vous compte ! Au moment même où toutes nos écoles étaient dans la tourmente en raison de la valse des protocoles sanitaires, le ministre Blanquer a posé un acte fort : ouvrir un colloque sur le wokisme.

M. Jacques Grosperrin. Il a bien fait !

M. Thomas Dossus. Un colloque où s'est libérée durant deux jours une parole de comptoir sur la résistance à toute forme de progressisme, à toute forme de liberté académique. Voilà la vraie priorité !

Une priorité aussi pour la ministre en charge de la recherche puisque, au moment où les étudiants souffraient de mois de confinement, de cours à distance, de précarité galopante, Mme Vidal a su nommer le mal et commander une enquête au CNRS sur l'islamo-gauchisme qui gangrènerait nos universités.

M. Jacques Grosperrin. Et elle a bien fait !

M. Thomas Dossus. Peu importe si le CNRS a condamné l'utilisation d'un terme qui n'a « aucune réalité scientifique » et une enquête qui « remet en cause les libertés académiques ». Et peu importe si cette enquête n'a jamais vu le jour. L'essentiel est d'en avoir parlé !

D'autres ont aussi eu besoin d'en parler… Prenons le cas de Laurent Wauquiez qui a promptement coupé les subventions de la région à Sciences Po Grenoble, principalement des aides aux étudiants d'ailleurs, pour une affaire montée de toutes pièces. (Protestations sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Max Brisson. Il a bien fait !

M. Jacques Grosperrin. Bravo à lui !

M. Thomas Dossus. Qu'importe que toute la communauté éducative appelle à cesser la stigmatisation de cet établissement. Ce qui compte, c'est le symbole !

M. Max Brisson. Vous êtes aveugle !

M. Thomas Dossus. Il s'agit pourtant bien d'une attaque directe contre les libertés académiques.

D'autres parlementaires ont également voulu jouer avec ce totem. À l'Assemblée nationale, Julien Aubert et Damien Abad ont demandé, début 2021, la création d'une mission d'information dans des termes qui reprenaient exactement ceux de notre débat d'aujourd'hui. Avec la finesse d'analyse qui les caractérise, ils se sont permis un parallèle entre le nazisme, le stalinisme et le mouvement dont nous parlons aujourd'hui…

Après avoir osé écrire « islam conservateur et écriture inclusive marchent main dans la main », ils ont tout simplement suggéré de remettre en cause les libertés académiques pour traiter le mal à la racine. Nous y voilà !

Mais je constate que cette demande de mission d'information n'a, elle aussi, été qu'une opération de communication qui n'a finalement mené à rien de concret. Heureusement d'ailleurs ! Rien de concret, mais peu importe, car le mal est fait…

Et cette fois, mes chers collègues, je le dis avec sérieux et gravité, c'est de votre faute. Main dans la main avec le Gouvernement, vous attaquez la recherche universitaire. Vous jetez le poison du soupçon, de l'anathème, principalement sur les sciences humaines et sociales.

Si vous voulez parler de manière sérieuse des menaces qui pèsent sur l'université et les libertés académiques, la liste de ces menaces est longue et le prétendu wokisme n'y figure évidemment pas : la paupérisation de la recherche, notamment en sciences humaines et sociales ; la précarisation des jeunes chercheurs ; des milliers d'étudiants auxquels on ne permet pas l'inscription en master ; plus d'un jeune sur dix sous le seuil de pauvreté ; des universités et des Crous dans un état calamiteux ; des files d'attente d'étudiants devant les cabinets de psychologues et les guichets d'aide alimentaire ; la volonté d'influence des grandes sociétés polluantes dans les écoles et les universités…

Mais je constate que vous avez parfois un rapport assez hermétique avec le réel. Ainsi, à trois mois de la présidentielle, nous avons droit à ce débat au ras des pâquerettes, approximatif, stigmatisant et foncièrement inutile.

Lorsque la recherche universitaire va à l'encontre de votre projet politique, un projet devenu ici impossible à distinguer de celui de l'extrême droite, alors vous faites peser des menaces bien plus graves sur les libertés académiques que quelques outrances militantes.

On le voit clairement aujourd'hui, la volonté d'annuler, d'interdire, de régenter la pensée, provient en vérité de votre camp. L'ordre et la morale, voilà votre objectif ! Tout le reste – les moyens alloués à l'université, le soutien à la recherche, la lutte contre la précarité étudiante – n'est qu'accessoire et nous en avons une preuve éclatante aujourd'hui. (Mme Monique de Marco applaudit.)

M. François Bonhomme. Tout en nuances…

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Dossus, vous en appelez au pluralisme et au débat et vous condamnez des colloques et des lieux d'échanges.

Le colloque que vous citez et auquel a participé Jean-Michel Blanquer a permis de discuter de principes et de les « challenger » devant des étudiants. C'est bien ainsi que se construit l'esprit critique.

Monsieur le sénateur, nous n'avons qu'un seul cap : protéger les libertés académiques et la liberté de l'enseignement. Pour cela, nous devons garantir un climat sain et serein dans nos universités pour que nos étudiants puissent travailler, se questionner, et finalement s'éveiller et construire leur propre pensée. Nous ne devons pas laisser s'installer la pensée unique ou l'autocensure.

Certaines universités outre-Atlantique se posent aujourd'hui la question de savoir comment ramener du pluralisme en leur sein. En France, ce pluralisme s'est bâti depuis la IIIe République et nous devons conserver cet héritage.

M. Max Brisson. Très bien !

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État. Monsieur le sénateur, vous semblez vouloir défendre une certaine ligne. En ce qui nous concerne, nous voulons défendre les libertés académiques et la diversité, et en garantir le plein exercice.

Les colloques sont bienvenus dans un pays comme le nôtre qui aime le débat et la politique ! (Bravo ! et applaudissements sur des travées du groupe Les Républicains et du groupe UC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Thomas Dossus, pour la réplique.

M. Thomas Dossus. Madame la secrétaire d'État, nous n'avons pas vu le même colloque ! Dans celui-ci, il n'y avait aucun pluralisme et les orateurs ne s'exprimaient que dans un seul sens !

M. Jacques Grosperrin. Vous n'y étiez pas !

M. Thomas Dossus. Il s'agissait uniquement de dénoncer la diversité des recherches académiques en cours sur des sujets que vous qualifiez de wokistes.

Outre cette absence de pluralisme, le niveau de ce colloque était vraiment très faible ! (Exclamations sur les travées du groupe Les Républicains.) Je vous assure, mes chers collègues, que cela ressemblait à une discussion de comptoir…

Mme la présidente. La parole est à M. Pierre Ouzoulias.

M. Pierre Ouzoulias. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, par sa résolution du 4 janvier dernier, le Sénat unanime a alerté le Gouvernement sur les difficultés structurelles que connaissent les étudiants, les enseignants et de manière générale l'enseignement supérieur. Il a considéré que l'université n'avait pas eu les moyens de gérer le croît continu des effectifs estudiantins et que la qualité de l'enseignement en avait pâti.

Nous avons plaisir à constater que le Président de la République partage l'essentiel de ce jugement, puisque le 13 janvier, devant la Conférence des présidents d'université, il a reconnu que son gouvernement n'avait fait que « colmater les brèches » et qu'il n'avait pas réussi à conduire une « transformation systémique de nos universités ».

Dans l'ordre des priorités, l'urgence est là : dans la nécessité de donner rapidement aux universités les moyens d'assurer leurs missions de service public au profit des étudiants et de la Nation.

Alors que le paquebot universitaire est, comme le Titanic, menacé par de multiples voies d'eau, je me demande si l'objet de ce débat n'est pas de déterminer si la musique jouée par l'orchestre est responsable du naufrage…

Néanmoins, je partage, mes chers collègues, votre volonté de mieux défendre la liberté académique comme principe protecteur de l'autonomie des universités et des universitaires et des connaissances qu'ils produisent.

Lors de la discussion du projet de loi de programmation de la recherche, j'avais défendu, dans cet hémicycle, plusieurs amendements visant à conforter cette liberté.

Ainsi, mon amendement n° 97 rectifié bis prévoyait de garantir l'indépendance des universitaires, de protéger leur liberté d'expression et de leur accorder une protection fonctionnelle de droit. Vous l'avez repoussé, mais je comprends que vous seriez maintenant disposés à engager une réflexion pour conforter les dispositions législatives relatives à la liberté académique. Mon groupe déposera donc une proposition de loi sur le sujet – vous la voterez certainement…

En juin 1968, depuis l'université de Nanterre occupée, Paul Ricoeur, qui avait vécu physiquement ce que pouvait être une atteinte à la liberté d'expression, donnait cette définition de la liberté académique : « Le droit de l'enseignant, c'est d'abord le droit afférant à la compétence et à l'expérience, tel qu'il a été sanctionné non par les étudiants, mais par les autres compétents, ses pairs ; c'est ensuite le droit à la liberté de pensée et d'expression, en dehors de toute censure politique et idéologique ; c'est enfin, le droit d'accomplir son propre dessein de connaissance et de science dans l'enseignement et hors de l'enseignement. »

La liberté académique est avant tout la liberté professionnelle d'exercer librement son activité d'enseignant et de chercheur dans le cadre de normes et de règles déontologiques définies par ceux qui constituent cette profession. Elle est donc à la fois personnelle et corporative.

Comme l'écrit excellemment le professeur Olivier Beaud : « La liberté académique suppose l'autonomie professionnelle et aussi l'existence d'une communauté par discipline scientifique dans laquelle règnent les deux grands principes de la collégialité et de la cooptation, c'est-à-dire tout le contraire du principe de la hiérarchie et de l'autorité. »

Ce même professeur est alors obligé de constater que ces deux principes de collégialité et de cooptation ont été transgressés par de nombreuses dispositions législatives, depuis l'adoption de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités jusqu'à celle de la loi de programmation de la recherche.

Pour conforter la liberté académique, il faudrait donc restaurer les principes de collégialité et de cooptation, c'est-à-dire refonder une véritable autonomie pour les universités. Est-ce vraiment votre projet politique, mes chers collègues ?

Pour en revenir au strict intitulé de ce débat de contrôle, je me demande s'il n'y a pas une forme de contradiction à discourir à la fois de la liberté académique et des théories académiques qui la menaceraient. Est-ce vraiment au Parlement, au pouvoir législatif, de déterminer ce que les professeurs, dont l'indépendance est garantie par la Constitution, doivent enseigner ?

Qu'il y ait des atteintes à la liberté d'expression sur les campus, nul ne le conteste, mais comme le rappelait très justement le collège de déontologie de l'enseignement supérieur et de la recherche, saisi par la ministre, dans son avis du 21 mai 2021, les présidents des universités disposent de tous les outils pour assurer, dans leur établissement, la libre expression des idées et des opinions.

Le Parlement, quant à lui, doit défendre l'État de droit en protégeant la liberté académique et les franchises universitaires. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE, ainsi que sur des travées des groupes SER, RDPI et UC. – MM. François Bonhomme et Gérard Longuet applaudissent également.)

Mme Céline Brulin. Bravo !

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur, la priorité absolue est de protéger la liberté académique et d'accompagner en cela les présidents d'université.

C'est d'ailleurs pour cette raison que la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation a saisi, vous l'avez dit, le collège de déontologie pour qu'il lui remette un avis. Cet avis sert aujourd'hui de base, en plus des autres outils dont nous disposons, à l'ensemble des référents universitaires.

Au-delà, nous avons la volonté farouche d'accompagner les présidents d'université à chaque fois qu'ils en ont besoin, et de reprogrammer les événements qui ont été annulés. Sur plusieurs centaines d'événements – colloques, débats… –, une vingtaine a été annulée en raison de troubles ; la doctrine du ministère est d'accompagner les présidents d'université pour reprogrammer ces événements.

Mme la présidente. La parole est à M. Pierre Ouzoulias, pour la réplique.

M. Pierre Ouzoulias. Il est vraiment dommage que nous soyons au terme de la mandature parce que vos propos, madame la secrétaire d'État, me laissent penser que le Gouvernement aurait été favorable à la proposition de loi sur la liberté académique que nous allons déposer. Elle reprendra l'amendement n° 97 rectifié bis que vous avez repoussé…

C'est dommage, mais, si le Président de la République est réélu – on peut l'espérer pour cette raison… (Exclamations amusées sur les travées du groupe Les Républicains. – Marques d'approbation sur les travées du groupe RDPI) –, elle sera peut-être adoptée…

La mesure que je défendais dans mon amendement est essentielle parce qu'elle prévoit une protection fonctionnelle de droit. Or cette protection a manqué à Samuel Paty et elle lui aurait peut-être sauvé la vie, si elle lui avait été accordée.

Enfin, je suis obligé de vous dire que la loi de programmation de la recherche a mis en danger la collégialité et la cooptation, les deux principes fondamentaux que j'ai évoqués dans mon propos.

Mme la présidente. La parole est à M. Pierre-Antoine Levi. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

M. Pierre-Antoine Levi. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, le wokisme, la cancel culture et la pensée décoloniale… Vaste sujet qui a fait irruption ces derniers mois dans le paysage universitaire et politique de notre pays et qui nous réunit aujourd'hui.

Pourtant, quel paradoxe que les tenants de la pensée décoloniale soient eux-mêmes l'objet, d'une certaine façon, d'une colonisation mentale et intellectuelle par une pensée venue d'Amérique du Nord ! Non, la France, ce n'est pas les États-Unis. Nous n'avons pas la même histoire ; nous n'avons pas les mêmes clivages.

Alors, pourquoi vouloir calquer un mode de pensée qui ne correspond pas aux réalités de notre pays, si ce n'est une volonté acharnée de déconstruction de la société de la part de certains militants d'extrême gauche qui ont visiblement quitté le champ républicain ?

M. Max Brisson. Très bien !

M. Pierre-Antoine Levi. Notre pays est laïc, universaliste. Il ne reconnaît pas en son sein différentes communautés, n'en déplaise aux tenants du courant de pensée décoloniale !

Cependant, le passé doit être regardé en face, sans repentance ni complaisance. C'est le travail des historiens, des chercheurs, des universitaires.

En cela, la liberté académique doit les protéger. C'était en partie le sens du projet de loi de programmation de la recherche que nous avons voté dans cet hémicycle le 20 novembre 2020. Il n'est nullement question de transiger avec les libertés, qu'elles soient académiques ou d'expression. Ne tombons pas dans ce piège !

Pour autant, soyons réalistes et ouvrons les yeux. Selon certains, la liberté académique est aujourd'hui le prétexte pour développer des thèses qui mèneront à terme à une régression de ces mêmes libertés.

Les tenants de ce courant de pensée qui, je le pense, est mortifère pour l'unité nationale savent parfaitement naviguer et utiliser le système au profit de leur idéologie afin de se voir attribuer bourses de recherche et divers crédits universitaires. C'est peut-être politiquement incorrect de dire cela, mais je l'assume.

Qui, aujourd'hui, réfuterait le fait que le domaine des sciences humaines a connu une politisation constante depuis soixante ans ? Qui peut penser que la politisation de certains travaux de recherche est un fantasme ?

Cette question des libertés académiques se pose même au niveau européen avec le lancement d'un observatoire européen des libertés académique.

Mais comment être rassuré, lorsqu'on lit le guide préparé par la commissaire européenne Helena Dalli ? Il y est préconisé différentes choses : ne plus utiliser le mot « Noël » afin d'être plus inclusif pour les personnes ne le fêtant pas ; préférer les prénoms Malika et Julio à Maria et John pour ne pas présupposer que tout le monde est chrétien ; ou, encore pire, ne pas utiliser le terme « citoyen » pour ne pas froisser les migrants et apatrides ! Il y a de quoi être inquiet et j'espère qu'il n'est pas trop tard.

À l'heure où notre société est de plus en plus segmentée, de plus en plus opposée, ayons tous le courage de dénoncer tout ce qui porte atteinte à l'universalisme républicain. Ayons le courage de dire non à tous les extrêmes dans leur volonté de division et de déconstruction !

Oui, on doit pouvoir défendre son pays sans être taxé de nationalisme. (MM. Jacques Grosperrin et Max Brisson opinent.)

Oui, on doit pouvoir défendre l'histoire de France sans être accusé d'être un promoteur de la colonisation ou de l'esclavagisme.

M. Max Brisson. Très bien !

M. Pierre-Antoine Levi. Oui, on doit pouvoir défendre la gastronomie française sans être vilipendé et accusé d'être un raciste ou un suprémaciste blanc, comme cela est arrivé il y a peu à un candidat à la présidentielle. (Applaudissements sur quelques travées du groupe Les Républicains)

Entre républicains, soyons à la hauteur des défis que nous pose l'irruption du wokisme. D'ailleurs, mes chers collègues, accepter d'utiliser un mot est déjà en soi une acceptation de son concept.

Face à cet horrible anglicisme, « wokisme », et ce qu'il représente, ne soyons pas naïfs et luttons ensemble contre la déconstruction de ce qu'est la France. (Applaudissements sur des travées des groupes UC, INDEP et Les Républicains.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur, nous partageons ce combat pour une République universaliste, qui donne sa chance à chacun de ses enfants. En repensant à Ernest Renan, on voit bien que la Nation est notre plus bel héritage : devient Français celui qui le veut, celui qui combat pour ses valeurs, celui qui maîtrise son histoire. C'est ce qui fait de notre pays l'une des plus grandes nations du monde ! C'est ce que vous avez rappelé.

Accepter certains propos et travaux qui visent, par exemple, à exclure des mots est à l'opposé de cette vision. Il ne doit pas y avoir d'autocensure et nous devons mener ce combat politique et idéologique ; c'est ce que nous faisons. Les sciences sociales doivent permettre de mener des études diverses qui se complètent l'une l'autre.

Vous avez évoqué un point qui me touche particulièrement. Si nous sommes honnêtes avec notre histoire et que nous la prenons dans sa globalité, on ne peut pas parler de racisme systémique en France. L'élection de Gaston Monnerville à la présidence de votre assemblée l'a bien montré !

Mme la présidente. La parole est à M. Pierre-Antoine Levi, pour la réplique.

M. Pierre-Antoine Levi. Je vous remercie pour la sincérité de votre propos, madame la secrétaire d'État.

Je voudrais simplement vous poser une question. Il y a quelques mois, Mme la ministre de l'enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a demandé un rapport au CNRS sur l'islamo-gauchisme. Où en est ce rapport ? Quand en disposerons-nous ?

M. Jacques Grosperrin. Il ne sera jamais fait ! (Exactement ! sur des travées du groupe Les Républicains.)

Mme la présidente. La parole est à M. Bernard Fialaire.

M. Bernard Fialaire. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, de quoi le wokisme est-il le nom ? Pourquoi nous faut-il être vigilants envers cette théorie de la vigilance ? Que se cache-t-il derrière ce terme qui nous vient d'Amérique ?

Il a le goût de la revendication des Noirs américains, l'odeur de la révolte des descendants d'esclaves, mais il ne semble en être qu'une indigeste mixture, une usurpation indigne et intolérante.

En France, nous ouvrons les maisons des adolescents pour des jeunes jusqu'à 25 ans. Rien d'étonnant à ce que nos universités recueillent également les contestations nécessaires aux remises en question de l'adolescence !

Mais au-delà de l'indignation, érigée en vertu suprême, et du « ni pour, ni contre, bien au contraire ! » de Coluche, s'insinue parfois, voire s'impose, une intolérance envers tous et envers tout.

Voltaire se serait battu pour le droit de s'exprimer de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Aujourd'hui, les adeptes du wokisme peuvent partager des idées, mais aussi se battre contre ceux qui les exprimeraient sans leur légitimité. Barack Obama ne serait qu'un blanc à la peau noire et certains homosexuels des hétérosexuels en couple avec des personnes du même sexe qu'eux…

Cette cancel culture, comme il faut l'appeler, serait risible si elle ne poussait pas l'intransigeance jusqu'à l'intolérance. On déboulonne des statues en dehors de toute contextualisation historique. Cette déconstruction, qui nous revient d'Amérique après l'exportation bien mal traduite de Derrida, tend à éteindre nos Lumières.

Le disciple d'Alain que je m'efforce d'être ne rendra pas « mépris pour mépris ». Alain continuait en disant : « Et pourquoi ? C'est que, au fond du radical qui obéit toujours, il y a un esprit radical qui n'obéit jamais, qui ne veut point croire, qui examine et qui trouve dans cette farouche liberté quelque chose qui nourrit l'immense amitié humaine : l'égalité. L'esprit d'égalité, c'est d'un côté la résistance, le refus d'acclamer, le jugement froid ; de l'autre, c'est la confiance en l'homme, l'espoir dans une instruction et une culture égales pour tous. » (Très bien ! sur les travées du groupe SER.)

Comment tolérer l'intolérance de ceux qui interdisent à une universitaire de faire une conférence dans une université, parce qu'elle exprime des idées différentes ?

Le wokisme s'oppose à l'universalisme, en refusant le débat, les échanges, le brassage des idées d'où jailliraient des concepts, une pensée supérieure.

Le wokisme, sous couvert de vigilance accrue à toute forme de discrimination, se révèle être une idéologie dogmatique prônant le communautarisme et la culture du bannissement et du politiquement correct. Il pourrait porter atteinte à l'unité républicaine.

À trop avoir privilégié l'excitation de l'esprit critique, certes nécessaire, mais qui doit s'exercer dans le cadre de l'affirmation de nos valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, qui sont essentielles et que nous avons établies au fil de notre histoire et des progrès de la science, nous laissons notre jeunesse dépourvue de repères entre lesquels – ou contre lesquels ! – se construire et se perdant hors des limites que nous n'avons pas su tracer.

Ayons le courage de défendre nos valeurs plutôt que de laisser des imposteurs en redessiner les contours et réécrire l'histoire, comme cette campagne présidentielle débutante nous en apporte de tristes exemples. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – MM. Gérard Longuet et Daniel Gueret applaudissent également.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Fialaire, au travers de votre plaidoyer en faveur de l'unité républicaine, vous avez clairement montré que le présent débat dépassait les portes de l'université ; il concerne effectivement l'ensemble de notre société.

Au-delà de la question de la recherche et de l'enseignement s'opposent en fait deux visions de la société. Je vous remercie, monsieur le sénateur, pour votre beau plaidoyer en faveur de l'esprit critique et de la défense, sans angélisme, de toutes les expressions. Nous ne devons pas imposer une pensée par rapport aux autres et nous devons conserver cet héritage issu d'esprits éclairés, d'illustres citoyens.

Mme la présidente. La parole est à M. Bernard Fialaire, pour la réplique.

M. Bernard Fialaire. Notre société a besoin d'autorité et de compétence pour réhabiliter la science et éviter les dérives que nous constatons de nos jours. Comment comprendre que des gens portent une étoile jaune au prétexte qu'on leur propose un vaccin gratuit ?

Nous attendons de l'autorité de la part de l'État, mais aussi de la part des universitaires afin de fixer des repères suffisamment structurants pour notre jeunesse.

Mme la présidente. La parole est à Mme Jacqueline Eustache-Brinio. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme Jacqueline Eustache-Brinio. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, le terme « wokisme » n'ayant pas encore intégré Le Petit Robert, je souhaite partager avec vous la définition qu'en donne Pierre Valentin dans son étude L'idéologie woke. Anatomie du wokisme.

« Être “woke” signifie être “éveillé”. Il s'agit ici d'être éveillé aux injustices que subissent les minorités dans les pays occidentaux. […] Cette idéologie connaît une forte progression. L'émergence de cette nouvelle culture morale, dans laquelle le statut de victime devient une ressource sociale, requiert certaines conditions. […] Ces conditions sont toutes plus ou moins présentes dans les sociétés occidentales, mais plus particulièrement sur le campus des universités américaines, là où le “wokisme” y est le plus influent.

« Le plus souvent, les militants sont issus de familles aisées. Enfants, ils ont connu de trop brefs moments de jeu libre et sans surveillance. Adultes, ils peinent à se débarrasser de l'habitude prise consistant à rechercher une autorité instituée en cas de conflit avec une autre personne au lieu de le régler directement eux-mêmes. L'une des conséquences est la croissance d'une bureaucratie universitaire chargée de poursuivre et de prolonger cet état de surprotection. »

À l'heure où l'idéologie woke essaie de s'imposer dans le débat public et, plus grave encore, dans les rapports entre les citoyens, il me paraît important d'être vigilant sur l'américanisation de notre société et sur les tentatives hasardeuses et fallacieuses d'assimilation entre la France et les États-Unis.

Et pour lutter contre ces dangereuses analogies, quoi de mieux que quelques faits historiques ? La France, ce n'est pas l'Amérique !

Concentrons-nous sur le volet « racisme » de cette idéologie dont on a tendance à s'autoflageller. Il y a quatre-vingts ans, des Noirs étaient lynchés et pendus au nom de la justice dans certains États américains. Le dernier lynchage recensé dans ce pays date de 1981. À la même époque, en France, des députés de couleur siégeaient à l'Assemblée nationale.

Pendant la Première Guerre mondiale, un régiment d'Afro-Américains a été incorporé à l'armée française à la demande du maréchal Foch, et malgré le commandement américain qui disait alors que le « manque de conscience civique et professionnelle » des soldats noirs constituait une « menace constante pour les Américains ». Ces considérations n'existaient pas dans l'armée française. Ils furent traités d'égal à égal par leurs frères d'armes. Ces hommes noirs furent les premiers Américains à être décorés de la Croix de guerre française.

J'aurais aussi pu parler d'Eugène Jacques Bullard, cet Américain descendant d'esclaves qui s'engagea dans la légion à Paris, en 1914, à l'âge de 20 ans. Il avait quitté son pays deux ans plus tôt pour échapper au racisme. Il fut de tous les combats avant de devenir, en 1916, le premier aviateur noir du conflit au sein de notre armée, les Américains refusant de confier un avion à un Noir. En 1940, il s'engagea de nouveau dans l'armée française, mais il sera blessé et rejoindra New York, d'où il soutiendra la France libre.

La Seconde Guerre mondiale, parlons-en. Lorsque la guerre frappa de nouveau, les soldats de l'armée d'Afrique répondirent à l'appel du drapeau français, ensemble, quelle que soit leur couleur de peau. Cette conception était inconcevable pour nos alliés américains, qui pratiquaient alors encore une politique ségrégationniste dans leur pays, mais aussi dans leur armée.

Cette politique conduira les Américains à contraindre le général Leclerc de se séparer de certains de ses hommes au sein de la 2e DB, car ils étaient noirs. Une fois de plus, la France se distinguait de l'Amérique.

Au travers de ces quelques exemples historiques, que je pourrais multiplier à l'envi, il s'agit non pas de nier l'existence du racisme, mais d'argumenter et d'apporter de la nuance à ceux qui voudraient, pour justifier leur idéologie, faire des raccourcis et prendre la voie de la facilité sur un sujet si complexe.

Il est temps d'affirmer que notre pays et son histoire n'ont rien de comparable avec les États-Unis, et que le « racisme systémique » n'a jamais été, n'est pas et ne sera jamais dans l'ADN de la France.

Ce qui nous préoccupe aujourd'hui, ce sont les menaces que les théories du wokisme font peser sur notre université, notre enseignement supérieur et nos libertés académiques.

Même le ministre de l'éducation nationale, M. Blanquer, avec lequel je ne suis pas toujours d'accord, souhaite « déconstruire la déconstruction en cours ». C'est ce qu'il a déclaré lors du récent colloque sur ce thème à la Sorbonne, le 7 janvier dernier, et je le soutiens sur ce point.

Cessons de battre en permanence notre coulpe à propos de faits du passé que nous analysons avec les yeux d'aujourd'hui !

Oui, des inégalités ont existé, existent et existeront malheureusement toujours entre les individus et nous devons les combattre. Mais restons éveillés et fiers de notre histoire et de notre culture françaises. Restons fidèles à la France des Lumières, qui combat l'ignorance, diffuse le savoir et ne craint pas le débat. C'est l'ambition que notre université doit continuer à porter.

Mme la présidente. Il faut conclure !

Mme Jacqueline Eustache-Brinio. L'université doit rester ouverte et libre, tout en sachant résister aux sirènes du « nouveau monde », qu'il s'agisse du wokisme ou d'autres idéologies tout aussi dangereuses. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Pierre-Antoine Levi applaudit également.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jean Hingray. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

M. Jean Hingray. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, j'espère que, dans un avenir proche, la société s'éveillera et saura ranger le wokisme dans la rubrique du fait colonial.

En effet, le wokisme a été introduit comme un cheval de Troie dans le milieu relativement perméable et poreux de l'université. Cette stratégie lui aura permis non seulement de se crédibiliser académiquement, mais aussi de gagner au passage quelques esprits pas suffisamment construits, ou plutôt insuffisamment construits pour accepter, finalement, d'être déconstruits.

Oui, il y a bien une tentative de colonisation des esprits via le monde universitaire et ses enseignements. On pourrait dire : plus c'est gros, plus ça passe ! Même si, à juste titre, on le sait historiquement plus sensible aux valeurs de justice et d'humanisme, ce monde universitaire est d'abord et avant tout fondé sur la rigueur du savoir et la fermeté de la raison. On pourrait donc en attendre moins de docilité et plus de résistance.

Le mot « université » renvoie au mot « universel ». Nous savons que la science et le savoir n'ont pas de frontières.

Le wokisme est une rupture avec l'humanisme : il dresse des catégories d'êtres humains les unes contre les autres – la liste est longue, et il ne faut surtout pas oublier les jeunes contre les vieux –, sans que l'on sache jusqu'où doit aller la contrition, la repentance, sans que l'on sache même s'il y a une limite.

On se croirait revenus à l'époque des Cathares : tuez-les tous, le wokisme reconnaîtra les siens ! L'université n'a besoin ni de Cathares ni de catharsis, madame la secrétaire d'État.

Voilà quelques semaines, j'avais interpellé Mme Vidal sur le sujet lors des questions d'actualités au Gouvernement. Elle m'avait répondu que sa main ne tremblait pas et qu'elle ne tremblerait pas à l'avenir pour éradiquer le wokisme, notamment à Sciences Po. Qu'a fait le Gouvernement depuis cette promesse, madame la secrétaire d'État ? Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?…

En tout cas, pour notre part, nous ne voyons rien venir et nous attendons que des actes succèdent aux promesses faites dans cet hémicycle. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Monsieur le sénateur Hingray, bien évidemment, une réponse vous sera apportée par les services du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Vous l'avez dit, quel plus bel endroit pour s'éclairer et pour débattre que notre université ? S'il y a un combat à mener, c'est pour assurer la sérénité et la qualité des travaux, mais il faut le mener sans aucun angélisme.

Mme la présidente. La parole est à M. Gérard Longuet. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Gérard Longuet. Madame la présidente, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, je voudrais d'abord sincèrement remercier Max Brisson d'avoir demandé et obtenu ce débat. En effet, le Sénat est au coeur de ses responsabilités lorsqu'il évoque ce qui peut impacter fortement, dans les années à venir, notre pays. J'aimerais pouvoir dire que nous sommes en avance par rapport à un problème qui ne se poserait pas encore chez nous…

Jacqueline Eustache-Brinio, avec beaucoup de raison et d'émotion, a rappelé que notre culture à l'égard – j'ose l'expression – de nos anciens colonisés n'était pas celle des États-Unis à l'égard de leurs minorités.

L'ancien ministre de la défense que je suis tient à souligner le sacrifice, lors des deux conflits mondiaux, de nos Sénégalais – ils ne l'étaient d'ailleurs pas tous, tant s'en faut – et l'intégration de troupes américaines noires lors de la Première Guerre mondiale. Les États-Unis ne sont pas la France !

Cependant, nous avons le devoir de réfléchir. Pourquoi ? Pour contrer une idée absurde, mais dévastatrice, selon laquelle le savoir serait le résultat d'une oppression. Au sommet de la pyramide de l'oppression, il y a bien évidemment un individu épouvantable : le mâle hétérosexuel blanc. Je fais partie de cette catégorie pour l'instant, mais enfin, tout peut évoluer… (Sourires sur les travées du groupe Les Républicains.)

En revanche, poser le principe du savoir comme une oppression, poser le principe que toutes les minorités sont victimes et amener nos compatriotes à prendre leur part de victimisation est extraordinairement dissolvant pour la société française.

Nous avons l'habitude du combat et des idées différentes : nous pouvons donc nous affronter en sachant qu'il y a une règle à respecter, celle de la majorité républicaine.

Cette règle risque de voler en éclats parce que nous serions non plus des citoyens mais des individus prisonniers de notre race et de l'histoire de nos ancêtres. Au fond, le wokisme apparaît comme une sorte de renaissance du racisme le plus fermé, le plus obstiné, le plus sectaire.

Ainsi, on ne pourrait pas échapper à la fatalité de son ascendance. Or, justement, la République promeut l'idée que tous les individus, quels que soient leurs parcours, peuvent devenir des citoyens, pour peu qu'ils adhèrent à des valeurs, les partagent, les vivent, les défendent. Je dirai même que la diversité des parcours est de nature à enrichir ce tronc commun de valeurs.

Madame la secrétaire d'État, j'ai tenu à intervenir dans ce débat parce qu'il y a dans votre action du bon et du moins bon. Je ne parle pas de vos réponses personnelles, qui nous intéressent et nous rassurent. Je ne parle pas non plus de l'engagement de Jean-Michel Blanquer dans ce colloque de la Sorbonne. Était-ce trop tôt ? Était-ce trop tard ? En tout cas, il l'a fait et il a eu raison de le faire.

En revanche, j'observe deux types de comportements qui sont singulièrement préoccupants.

Il s'agit d'abord – vous avez évoqué ce point, mais je n'ai pas tout compris ; peut-être préciserez-vous vos propos – de la création des déontologues. Avec eux, je vois apparaître le risque de cette bureaucratie du contrôle que Jacqueline Eustache-Brinio a dénoncée, à l'instar de Pierre Valentin dans le document de la Fondapol.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio. Très bien !

M. Gérard Longuet. C'est un danger parce que, dès que vous créez une bureaucratie, elle cherche à se légitimer, à se justifier. Et comme la victime interprète toute expression la concernant comme une agression, on va assister à un débordement à peu près sans limite. Il faut donc clarifier les règles du jeu et renvoyer devant le juge pénal les auteurs d'injures raciales ou les négationnistes, et s'en tenir à cela.

Ensuite, madame la secrétaire d'État, il existe une réponse implicite au procès adressé à la domination du mâle blanc hétérosexuel, bourgeois si possible : le recrutement des étudiants sur des critères qui ne rendent plus hommage au seul travail et à la seule réussite intellectuelle. (Très bien ! sur les travées du groupe Les Républicains.)

J'ai été, comme président de région, avec le directeur de l'époque de Sciences Po, l'un des premiers à ouvrir des classes d'accès aux instituts d'études politiques dans les lycées professionnels, mais il fallait y travailler pour réussir. Certes, il y avait un soutien, un appui, mais il y avait surtout du travail. Aujourd'hui, on s'aperçoit que des jeunes, parce qu'ils ont le malheur d'être fils de bourgeois, inscrits dans un bon lycée, et d'avoir de bons résultats, s'entendent dire que leur place n'est pas là.

Mme la présidente. Il faut conclure !

M. Gérard Longuet. En conclusion, je dirai que nous risquons de perdre des étudiants au profit de l'extérieur. Cette perte de matière première affaiblirait notre pays, tandis que les enseignants s'autocensureraient parce qu'ils auraient peur de s'exprimer librement. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – MM. Jean Hingray et Yves Détraigne applaudissent également.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. M. le sénateur Longuet a posé une question très explicite sur le rôle des déontologues. Avant de lui répondre, je tiens à rendre à hommage à la sénatrice Eustache-Brinio, qui a fait un rappel historique fondamental montrant la grande différence entre notre conception de l'histoire et celle des Anglo-Saxons : leur grille de lecture et de valeurs n'est pas la nôtre, ce qui, de fait, fausse le regard sur le débat posé.

Monsieur Longuet, vous m'interrogez sur les déontologues. Loin de nous l'idée de créer une bureaucratie. Évidemment, nous en voyons le risque, comme vous, mais l'objectif de ces déontologues est d'accompagner les présidents d'université pour lutter contre les conflits d'intérêts, pour résoudre les conflits entre enseignants-chercheurs, pour garantir l'intégrité scientifique des travaux.

Nous ne voulons ni censeur ni autocensure. La ligne que nous tenons est celle d'une liberté académique pleine, entière, intègre. Nous ne reconnaissons que deux lignes rouges, définies exclusivement par la loi de notre pays : non à l'appel à la haine et non au négationnisme ! Dans ces limites, c'est la liberté qui prévaut.

Mme la présidente. La parole est à M. Gérard Longuet, pour la réplique.

M. Gérard Longuet. Le diable se niche dans les détails. C'est la raison pour laquelle les parlementaires ont le devoir d'être exigeants et attentifs, afin que l'université ne soit pas débordée par les initiatives de ceux qui, pour éviter les enquiquinements, achèteraient la sérénité de leur établissement par des complicités inacceptables. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Sarah El Haïry, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, chargée de la jeunesse et de l'engagement. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, ce débat, souhaité par le groupe Les Républicains du Sénat, permet de poser des mots sur une réalité de notre pays aujourd'hui. Il est aussi l'occasion de mettre en avant les moyens de nous protéger contre ce phénomène que nous déplorons.

Oui, il faut regarder en face les dérives que vivent parfois certaines universités. À cet égard, je salue la lucidité de nombre de sénateurs, sur toutes les travées, qui ont choisi de refuser tout angélisme, sans tomber dans la généralisation.

Au-delà, nous avons une seule et unique boussole : protéger la liberté académique en renforçant les moyens de l'université. C'est ce que nous avons fait, notamment, avec la loi de programmation de la recherche, et par l'accompagnement des présidents d'université.

Le vrai danger, c'est de laisser l'autocensure s'installer au sein de nos universités. M. le sénateur Longuet l'a rappelé, seul compte le climat qui règne au sein de nos établissements d'enseignement supérieur. Nous ne pouvons pas laisser s'installer en France le risque de voir les noms de certains enseignants placardés aux yeux de tous, comme jetés en pâture. Cette sorte de chasse aux sorcières mènerait à une régulation insidieuse par la peur du débat, de l'échange, de la controverse, bref, de tout ce qui fait l'esprit français. Il est ainsi fondamental de promouvoir l'étude de l'histoire dans sa totalité.

Cependant, il ne faut pas mélanger le combat politique et les thèses de recherche. Nous n'avons aucune vocation à réguler ou à limiter le débat scientifique. Absolument pas ! En revanche, nous devons être les garants d'un climat de sérénité au sein de nos universités, pour les professeurs et pour les étudiants.

Avec la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, nous proposerons tous les moyens permettant d'assurer ce climat apaisé et la protection des enseignants, des enseignants-chercheurs, des doctorants, avec un seul et unique objectif : la pluralité des débats.

Pour permettre cette pluralité, il faut des valeurs fermes et des objectifs clairs. Et c'est tout au long de son parcours, du primaire jusqu'à l'enseignement supérieur, que le citoyen en devenir doit être accompagné. C'est pour cela qu'aujourd'hui, plus que jamais, il faut des repères, de l'histoire, des valeurs ; il faut redéfinir des essentiels au travers de rappels historiques, comme cela a été fait à cette tribune, avec toute l'intégrité scientifique requise.

Nous devons rejeter toutes les tentatives de revoir l'histoire, ainsi que l'installation de débats et de combats visant à détricoter des héritages, déboulonner des statues, changer les titres d'oeuvres littéraires, voire à interdire des représentations théâtrales.

Cette vigilance doit être exercée sans lassitude. À chaque fois qu'il y aura des situations troublées menant à des annulations, nous serons aux côtés des responsables et des présidents d'université pour permettre que ces colloques puissent avoir lieu ou que ces pièces de théâtre puissent se jouer. Il y a là une ligne rouge que nous devons faire respecter.

Dans le même temps, nous devons agir collectivement contre les inégalités, les discriminations ou encore contre le racisme. Nous luttons contre toutes ces discriminations parce que nous regardons notre pays comme une nation. Cela signifie que nous considérons chaque personne comme un citoyen, et rien d'autre.

Mesdames, messieurs les sénateurs, le racialisme est un nouveau racisme.

Ce racialisme qui s'installe, prenant ses racines dans l'essentialisme, oppose, sépare, fragmente ; il est en réalité à l'origine des communautarismes. C'est un mal qui peut contaminer, si tel n'est pas déjà le cas, le débat politique. Le Gouvernement y oppose l'universalisme français, républicain, qui est essentiel à l'unité nationale.

Pour conclure, j'y insiste, nous accompagnons l'université en lui fournissant des moyens tant humains que financiers : plan pour le doctorat, renforcement du CNRS, lutte contre la précarité des étudiants, accompagnement des enseignants-chercheurs, etc.

Ce n'était pas le fond du débat d'aujourd'hui, mais je crois que la négation des dérives que nous constatons est une manifestation d'angélisme particulièrement dangereuse au sein tant de l'université que de notre société.

Une seule ligne, un seul combat : la protection des libertés académiques, le pluralisme, et surtout une République universaliste qui reconnaît chacun de ses enfants comme un citoyen, et rien d'autre. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)


source http://www.senat.fr, le 10 février 2022