Déclaration de Mme Élisabeth Moreno, ministre déléguée chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, lors de la journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, le 10 mai 2022.

Intervenant(s) :

  • Elisabeth Moreno - Ministre déléguée chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes

Circonstance : Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, le 10 mai 2022

Prononcé le

Texte intégral

Messieurs les ministres, cher Kofi Yamgnane et cher Yves Jégo,
Monsieur le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences d'Outre-mer, cher Pierre Gény,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et messieurs les présidents d'associations,
Monsieur le président des Amis du général Dumas, cher Claude Ribbe,
Mesdames et messieurs, bonsoir,

Je me réjouis d'être à vos côtés aujourd'hui et je vous remercie infiniment pour votre invitation.


Je mesure avec gravité l'importance de cette Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions.

Ce 10 mai doit être l'occasion de nous réunir et de nous arrêter un instant.

Nous arrêter un instant afin de poursuivre cette réflexion collective et civique engagée sur le respect de la dignité humaine et la notion de crime contre l'humanité.

Pour cela, l'Histoire doit être lue et appréhendée dans son intégralité.

Car oui, l'Histoire de l'esclavage retentit encore aujourd'hui dans le monde comme dans notre France contemporaine, dont les racines plongent dans ce passé.

Cette histoire a laissé des traces dans les Outre-mer comme auprès de la population ultramarine de l'Hexagone ainsi qu'auprès de nos compatriotes issues des dernières vagues d'immigration.

Chaque époque a produit ses haines, avec son lot de bourreaux et de zélateurs.

Ces pages sombres, nous ne devons ni les occulter ni les instrumentaliser.

Nous devons les regarder en face.

Nous devons les expliquer, en faire la pédagogie auprès des jeunes générations notamment.

Parce que l'Histoire touche parfois à ce que nous avons en nous de plus sensible – à savoir l'identité –, nous devons poser un regard lucide sur l'hier pour mieux appréhender demain.

Ce travail mémoriel est une ligne de crête sur laquelle nous n'avons le droit ni de reculer, ni de fléchir.

C'est ce qui nous réunit aujourd'hui ; avancer – sans s'arrêter – sur le chemin de cette réflexion civique que je viens d'évoquer.

Parce que comme le disait Marc Bloch, « l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé ».

Ce 10 mai est donc – pour le Gouvernement, pour vous, pour moi – extrêmement important.

Commémorer, ce n'est pas faire le tri ni table rase.

Commémorer, c'est au contraire lutter contre l'amnésie voire l'hystérie que l'immédiateté de notre société ainsi que les discours de haine qui prolifèrent ont tendance à engendrer ; mettant du sel sur les plaies.

Commémorer, c'est raviver la mémoire des morts et des rescapés.

Et c'est ainsi leur offrir la place qu'ils méritent dans notre présent.

Commémorer, c'est combattre la tentation de l'oubli qui dilue les souffrances et qui porte en elle le poison des divisions.

Dans la vie d'une nation, commémorer c'est autrement dit préférer la concorde à la discorde.

C'est solidifier toujours plus ce fil invisible qui nous relie les uns aux autres ; à savoir nos valeurs républicaines d'égalité, de liberté et de fraternité.

Commémorer, c'est leur donner corps.

Et c'est forger, maille après maille, notre communauté nationale.

Car comme l'écrivit Édouard Glissant, « si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble ».C'est parce que le refus de savoir est un refus de reconnaissance que cette Journée nationale existe depuis 2006.

L'histoire de l'esclavage doit donc continuer d'être inscrite en lettres capitales dans notre conscience nationale.

Elle doit être mieux connue.

Elle doit être plus visible.

Car nous l'observons ces dernières années : le passé peut constituer un facteur de désaccords, parfois profonds.

Pour notre France du XXIème siècle, et à la lumière de l'élection présidentielle que nous venons de vivre où certains ont cherché à diviser, à fracturer, le récit commun que nous devons édifier doit nous permettre d'assumer le poids de notre passé.

De tout notre passé.

Car comme l'a affirmé Emmanuel Macron : « la France est un bloc ».

Pour cela, nous devons dénouer toutes les contradictions, lever tous les clair-obscur et les insérer dans un récit global et unificateur dont la République constitue à la fois la résolution et l'aboutissement.

Ce passé commun ne doit pas être un vecteur de morcellement mais à l'inverse, il doit être le socle, le ciment de notre cohésion sociale.

Car regarder notre histoire dans le blanc des yeux, ce n'est ni s'auto-flageller ni demeurer corseté dans une position victimaire.

Et ce n'est qu'à travers cet entre-deux que nous réconcilierons les Français.

Écrire ce récit commun, se rassembler autour de lui, passe ainsi par cette Journée nationale.Pour reprendre les mots de Maryse Condé, l'esclavage fut un phénomène « tellement énorme, tellement injuste, tellement arbitraire » que s'atteler à sa transmission peut paraître impossible.

Désépaissir les montagnes de souffrances peut paraître insurmontable.

La cérémonie à laquelle j'ai assisté cet après-midi au Jardin du Luxembourg aux côtés du président de la République, du Garde des Sceaux ainsi que du ministre des Outre-mer est l'illustration que la France ne saurait céder à la fatalité.

Et votre présence ici ce soir prouve qu'aucun de nous ne saurait se résigner face à l'immensité de la tâche.

Et parce que notre XXIème siècle n'échappe malheureusement pas aux discours et aux actes racistes et antisémites, c'est un combat qui déborde ce 10 mai.

C'est un combat de tous les jours, que nous devons mener ensemble.

Car aujourd'hui, nombre de nos concitoyens d'Outre-mer ou d'Hexagone ont des racines qui plongent dans cette histoire striée de douleurs.

En gardant la lucidité du présent, nous devons absolument enseigner ce passé ; avec ses meurtrissures et ses plaies encore à vif.

J'ai visité le mémorial de l'abolition de l'esclavage à Nantes, la Savane des esclaves aux Trois ilets en Martinique, ainsi que le musée de Villèle à La Réunion, l'île de Gorée au Sénégal et Cidade Velha au Cap-Vert.

J'ai vu combien l'humain peut déshumaniser.

Comme l'écrivit Louis Delgrès dans sa déclaration du 10 mai 1802, j'ai vu combien les idéaux des Lumières étaient du côté des abolitionnistes et des combattants de la liberté ; cette « création continue » pour citer Gaston Monnerville.

De tout cela, j'en ai forgé une conviction forte.

Plutôt que de déboulonner, plutôt que d'effacer, nous devons au contraire enrichir :

- Nos musées ;
- Nos manuels scolaires ;
- Nos rues ;
- Et ainsi nos mémoires.

En embrassant notre histoire dans son entièreté – avec ses aspérités et ses parts d'ombre, avec ses blessures parfois si enfouies qu'elles en deviennent indicibles –, c'est la République et, par ricochet, toute notre société qui en ressortiront grandies.

Qui en ressortiront plus fortes et plus soudées.

Je sais les attentes.

Je sais les colères aussi.

Et nous devons faire de notre « France plurielle » une République unie.

C'est une impérieuse nécessité.

Et c'est l'ambition que le président de la République s'est assignée depuis 2017 et qu'il continue de traduire en actes.

Et ce 10 mai constitue l'un des ingrédients de ce désir d'unité.

Pour y parvenir, nous avons aussi besoin de héros et d'héroïnes.

Ces figures importantes de notre histoire qui demeurent trop peu connues et trop peu reconnues.

Et qui, pourtant, peuvent constituer des repères, des boussoles pour notre jeunesse notamment.

Le général Dumas est de ceux-là.Ce fils d'esclave métis mû en héros de la Révolution française, ce combattant de la liberté, avait su briser les carcans du racisme et des discriminations qui ont enserré son destin.

Cette prison invisible qui abîme l'âme et qui rétrécit les rêves.

S'il a subi toutes les avanies, « le plus grand des Dumas », comme l'écrivit si joliment Anatole France, n'a jamais plié.

C'est de ce type de héros, de figures à la fois françaises et universelles, mais surtout intemporelles, dont nous avons plus que jamais besoin aujourd'hui.

Car notre époque, en proie aux doutes, n'est pas hermétique au racisme, à l'antisémitisme et à son cortège de discriminations.

Bien au contraire.


Ce travail – qui dépasse le devoir de mémoire – ne peut s'opérer sans l'apport inestimable des chercheurs.

Le travail scientifique nous permet non pas de rétrécir notre histoire mais d'élargir son horizon.

Et, par conséquent, d'élargir nos esprits.

Sous la lentille du microscope, la science nous permet de mieux comprendre notre passé et ainsi de mieux comprendre la société d'aujourd'hui.

Car la science ne doit ni gommer, ni juger.

Elle ne doit ni ennoblir, ni amoindrir.

Elle doit simplement faire oeuvre d'honnêteté et de lucidité pour, au final, nous rassembler.

Par leurs travaux, les chercheurs rehaussent donc l'Histoire d'une majuscule.

Dans toutes les sociétés, leur rôle est absolument fondamental car ils sont les artisans de ce qui fait le ciment de notre pays.

En d'autres termes, ils sont les sculpteurs de notre mémoire collective.


Mesdames et messieurs,

« Nous sommes tous des additionnés ».

Ces mots de Romain Gary résonnent avec une acuité particulière aujourd'hui.

L'identité de la France, je dirais même son âme, ne saurait être déliée de son histoire.

Et cette histoire n'est pas une accumulation d'épisodes étanches les uns des autres.

Nous le savons tous : elle a des conséquences directes sur notre société contemporaine.

Ce 10 mai nous permet collectivement de faire les exégèses d'une page sombre aux traces indélébiles que l'on ne peut certes réécrire, mais que l'on doit relire attentivement pour que – jamais – elle ne bégaye.

Aux heures sévères que traverse le monde, nul ne peut et nul ne doit demeurer dans l'expectative.

Aussi, comme l'écrivit Frantz Fanon, « chaque génération doit affronter sa mission : la remplir ou la trahir ».

À nous tous de la remplir et de transmettre ce flambeau aux générations à venir.


Je vous remercie.


Source https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr, le 16 mai 2022