Interview de Mme Charlotte Caubel, secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre, chargée de l'Enfance, à France Inter le 22 juillet 2022, sur le malaise dans les crèches (sous-effectifs, rationnement, maltraitance...), les enfants victimes de violences sexuelles et le rapatriement d'enfants de jihadistes.

Texte intégral

HÉLÈNE FILY
Charlotte CAUBEL, bonjour.

CHARLOTTE CAUBEL
Bonjour.

HELENE FILY
Vous êtes secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre chargée de l'Enfance, magistrate de formation, passée par le cabinet d'Edouard PHILIPPE en tant que conseillère Justice avant de devenir Directrice de la protection judiciaire de la jeunesse. Vous arrivez au Gouvernement au moment où les témoignages se multiplient sur une situation de malaise dans les crèches. Sous-effectifs, rationnement, maltraitance même, on a l'impression d'entendre ce qu'on a déjà entendu sur les EHPAD notamment. Quelles réponses comptez-vous apporter à cette situation ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors d'abord effectivement, un événement tragique qui a levé en quelque sorte le voile des difficultés rencontrées par les crèches…

HELENE FILY
C'est cette fillette qui est morte au mois de juin.

CHARLOTTE CAUBEL
C'est cette fillette qui est décédé dans des conditions évidemment inacceptables.

HELENE FILY
Dans une micro-crèche près de Lyon et, on le rappelle, elle a été empoisonnée par une auxiliaire de puériculture. Il y a une enquête qui est en cours pour déterminer les circonstances précises de ce drame.

CHARLOTTE CAUBEL
Alors d'abord une pensée pour les parents évidemment qui vont vivre avec ce deuil définitivement. Une pensée pour les équipes qui vont vivre avec cette responsabilité aussi pendant très longtemps. Je voudrais d'abord dire que cet événement ne doit pas cacher l'extraordinaire engagement de très nombreuses professionnelles au sein des crèches dans notre pays. La crèche reste l'endroit où les parents confient leurs enfants avec énormément de plaisir et avec un vrai sentiment de sécurité. Il ne faut pas oublier cela. Par contre ce qui est certain, c'est que la crise sanitaire, les problématiques de recrutement dans tout le champ de l'enfance - on pourra y revenir - font qu'aujourd'hui les équipes sont fatiguées et qu'il y a un vrai sujet de qualité de vie au travail. Nous y travaillons. L'ensemble des ministres travaille avec le secteur professionnel. Par ailleurs, la Première ministre l'a demandé : les contrôles exercés par les départements avec le préfet doivent être renforcés dans toutes les structures d'accueil des enfants notamment.

HELENE FILY
Plus de contrôles dans les structures et une réponse à apporter à l'épuisement, vous le dites.

CHARLOTTE CAUBEL
La crise sanitaire n'a pas aidé les professionnels effectivement. Les équipes ont été déstabilisées. Il n'y a pas que ça, il y a bien sûr une valorisation du travail de tous ces métiers autour de l'enfance. Il n'y a pas plus beau métier que de s'occuper de nos enfants, qu'ils soient petits, fragiles, en difficulté. Aujourd'hui on sent que les professionnels ont besoin de parler, d'exprimer leurs difficultés, et par ailleurs de retrouver parfois un peu de sens dans leur métier.

HELENE FILY
Mais d'autant qu'ils sont en sous-effectifs quand même. C'est un secteur qui manque de bras.

CHARLOTTE CAUBEL
Ce n'est pas le seul mais c'est un secteur paradoxalement où il manque des bras, alors même que nos enfants, nous les aimons et nous aimons les accompagner. Nous allons avoir tout un travail avec un certain nombre de ministres : le ministre de l'Education nationale aussi, le ministre des Solidarités, pour effectivement rendre plus attractifs l'animation, l'accompagnement des enfants quel que soit leur âge, l'accompagnement des jeunes. On a une vraie difficulté sur ce secteur, ce n'est pas le seul.

HELENE FILY
Et comment on tient l'objectif fixé par la Première ministre ? La création de 200 000 places supplémentaires en crèche.

CHARLOTTE CAUBEL
Alors je ne suis pas chargée de ce sujet qui sera pris en compte par Jean-Christophe COMBE.

HELENE FILY
Ministre des Solidarités.

CHARLOTTE CAUBEL
Le Ministre des Solidarités. Effectivement, c'est un objectif mais qui est plus sur le terrain d'ailleurs de l'égalité homme-femme, de l'accès au travail, de la lutte contre la pauvreté. Donc ce sujet-là évidemment, c'est une priorité du quinquennat. J'y serai vigilante parce que les crèches sont un lieu évidemment d'éducation, d'accompagnement des enfants et de repérage des difficultés et des dangers que peuvent vivre des enfants.

HELENE FILY
On va évoquer ces dangers avec vous Charlotte CAUBEL. Chaque année, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles selon la CIIVISE, la Commission indépendante sur l'inceste.

CHARLOTTE CAUBEL
Dont une grande majorité dans leur milieu familial.

HELENE FILY
Est-ce que leur parole est suffisamment entendue aujourd'hui ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors je crois que nous avons un angle mort sur les violences subies par les enfants. Vous avez parlé effectivement des violences sexuelles et moi j'ai aussi un autre chiffre. Je ne suis pas sûre que nos concitoyens aient conscience qu'un enfant meure tous les cinq jours dans son environnement familial dans des conditions de violence. Donc nous avons effectivement un angle mort à lever. Il faut libérer la parole des enfants mais pas que des enfants. Il faut libérer la parole des adultes, de l'entourage.

HELENE FILY
De l'entourage, inciter les proches à signaler un comportement potentiellement qui interroge.

CHARLOTTE CAUBEL
Exactement. On a souvent des doutes et puis on se dit qu'on n'est pas les mieux placés pour parler. Mais le silence est aussi parfois une violence pour les enfants, et surtout le silence peut conduire effectivement à des drames.

HELENE FILY
Jusqu'où va l'entourage ? Les proches, la famille élargie, l'école aussi ?

CHARLOTTE CAUBEL
Evidemment l'école. Nos enfants passent plusieurs heures par jour à l'école. C'est un lieu de protection, c'est un lieu de parole, d'expression. Les professeurs, les maîtres d'école sont bien évidemment formés mais il faut encore renforcer cette formation, et surtout leur permettre d'échanger sur les doutes qu'ils ont pour pouvoir effectivement signaler. Signaler, parler, parler.

HELENE FILY
Est-ce qu'il n'est pas temps aussi de clarifier le cadre juridique du signalement de violence pour le corps médical notamment ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors vous évoquez le sujet évidemment du secret professionnel et en particulier du secret médical. Le Conseil d'Etat vient de rendre une décision qui est assez claire : le secret médical ne doit pas être un obstacle à l'assistance aux personnes en danger. Donc les professionnels peuvent signaler des situations de danger.

HELENE FILY
Sous peine quand même de sanctions disciplinaires, on en est encore là. Il n'y a pas obligation de signalement ?

CHARLOTTE CAUBEL
Je le répète, il y a deux champs différents. La non-assistance où l'assistance à personne en danger et puis le secret professionnel. Le Conseil d'Etat a été assez clair sur ça. Il est revenu sur une sanction d'une infirmière dans le champ, voilà, qui avait effectivement fait un signalement et le Conseil d'Etat a été très clair : dans ce cadre-là, elle devait parler.

HELENE FILY
Le Conseil national de l'Ordre des médecins s'oppose d'ailleurs à cette obligation de signalement, disant notamment, argumentant notamment que ce serait le risque de ne plus voir certaines familles pousser la porte d'un cabinet médical et donc de repérer les situations de violence.

CHARLOTTE CAUBEL
De toute évidence, il faut que nous travaillons avec l'ensemble des ordres, avec l'ensemble des professions pour qu'on ait une vraie prise de conscience sur la réalité des chiffres qui sont aujourd'hui absolument inquiétants, tragiques. On a pratiquement en fait autant d'infanticides que de féminicides. Il ne s'agit pas de mettre en compétition parce que, vous le savez certainement, les violences sur une femme sont aussi des violences sur les enfants très, très fréquemment. Donc il faut avoir conscience de ça, on ne peut plus se cacher derrière un texte sur le secret professionnel ou le secret médical aujourd'hui. Nos enfants sont en danger.

HELENE FILY
Charlotte CAUBEL, quand la France va-t-elle rapatrier les quelque 250 enfants de jihadistes et leur mère encore détenus en Syrie ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors ça fait déjà plusieurs années que la France rapatrie des enfants depuis la Syrie.

HELENE FILY
Il n'y a pas eu de rapatriements depuis 2019, avant celui du début du mois de juillet.

CHARLOTTE CAUBEL
Mais il y avait eu beaucoup de rapatriements et puis il y a eu des retours individuels qui n'étaient pas des rapatriements ou des opérations de rapatriement. Ces opérations sont des opérations extrêmement complexes, qui sont gérées par le Conseil de défense. Vous comprendrez donc que je ne vais pas m'exprimer sur quand, comment, combien. C'est effectivement extrêmement compliqué, ça met en jeu la sécurité de nos forces à l'extérieur. Par contre ce que je peux vous dire, c'est que ces enfants sont effectivement dans des situations de danger et qu'il faut les protéger. On parle et je vous le rappelle de petits Français, d'enfants et de victimes. Je suis d'autant plus à l'aise pour le dire que les associations de victimes de terrorisme ont effectivement appelé à ce rapatriement et ont appelé à considérer ces enfants, qui n'ont pas choisi la radicalité de leurs parents, qui ne sont pas responsables des faits de leurs parents, à être considérés comme victimes du terrorisme.

HELENE FILY
Et je rappelle donc que 35 enfants ont regagné le sol français début juillet, 16 mères. Pourquoi rester quand même à cette politique du cas par cas ? Pourquoi ne pas les avoir tous ramenés au même moment puisqu'on comprend que la volonté politique du Gouvernement est de les ramener en France ?

CHARLOTTE CAUBEL
Ramener tous ces enfants massivement, je le répète : ce sont des opérations militaires qui sont extrêmement complexes. Ces camps ne sont pas des camps sécurisés et il y a évidemment des techniques pour aller les récupérer et les ramener. Donc de toute façon, on ne peut pas les ramener globalement définitivement de manière aussi massive. 35 enfants, ce n'est pas du cas par cas. C'est 35 enfants, c'est un groupe de 35 enfants. Moi je voudrais insister sur la qualité de la prise en charge de ces enfants, et ça aussi ça compte dans ces rapatriements que l'on fait effectivement…

HELENE FILY
Une fois arrivés en France.

CHARLOTTE CAUBEL
Une fois arrivés en France, sous l'autorité du parquet national antiterroriste. Tous les services - les services de la justice, de la protection judiciaire de la jeunesse, les services sociaux des départements, l'Education nationale, la santé - sont aujourd'hui extrêmement coordonnés pour accompagner ces enfants et leur permettre de retrouver leur place dans notre société. Les Français doivent être rassuré, ce dispositif est éprouvé, il est efficace. Il a fait l'objet de plusieurs instructions des Premiers ministres Bernard CAZENEUVE, Edouard PHILIPPE, Jean CASTEX. Ils sont particulièrement accompagnés pour retrouver leur place dans notre pays.

HELENE FILY
Vous garantissez cet accompagnement, la question n'est donc plus de savoir si les 250 enfants qui restent vont être rapatriés mais quand.

CHARLOTTE CAUBEL
Exactement.

HELENE FILY
Merci beaucoup Charlotte CAUBEL d'avoir été ce matin l'invitée de France Inter. Je rappelle, secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre chargée de l'Enfance.

CHARLOTTE CAUBEL
Merci beaucoup.

HELENE FILY
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 juillet 2022